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Publié par med médiène

Au flanc des vallons arides s’accrochent, ocres, des douars bas et carrés. Les cours intérieures, les pièces longues et sans portes, se recommencent identiques, de Souk-Tlata à Aghram, de Benkrama à Arbouze, de Sidi-Bou-Djenane à Bab-El-Assa. De vastes étendues montueuses, vides d’arbres, s’ouvrent à la vue. Quelques arpents sauvés par les pluies sont cultivés par les fellahs le plus souvent réduits à une oisiveté de nécessité. Jadis à M’sirda poussaient des oliviers, des chênes, des amandiers. Il ne reste aujourd’hui que les figuiers de Barbarie et la chaleur mortelle de cette terre incandescente, qui persiste à ne retenir dans ses rocailles ni la fraîcheur ni l’humidité. Le dénuement saisit. Au dessous du mont Zendal drapé dans sa peau de granit et du sommet duquel l’on voit - dit-on - l’Espagne par temps clair, une paix morne s’est installée à force d’absences et de départs.

Le territoire que recouvre M’sirda connaît, en l’un de ses bords, une douceur qui la sauve de sa tragique rugosité. De Ghazaouet à Marsa-Ben-M’Hidi, la côte marine – en cet instant violette – offre une sorte de respiration au voyageur qui parvient jusque là.  Les longues plages vierges au sable tamisé, la mer heureuse, les pins, donnent vie et couleurs aux franges de cette terre désaimée des pouvoirs. On y accède par des routes, il est vrai bitumées, qui pourtant s’entêtent à éviter les lieux où vivre est difficile. Du haut d’une falaise en à-pic, sur l’une de ces routes précisément, la vue s’étend dans une perspective idéale, de l’avant plage de Marsat-Ben-M’Hidi – où l’éternel ressac use à leur base de gros rochers surgis de la mer – au port lui-même, assez coquet, et à son prolongement, Saïdia, ville mitoyenne située de l’autre côté de l’Oued Kiss au Maroc, qui noyée dans ses bouquets d’arbres, semble plus heureuse que sa sœur jumelle algérienne. Plus loin encore, la côte s’allonge en une ligne courbe ascendante et s’enfonce doucement dans la brume lumineuse du ciel voisin.

Région de toutes les frontières, M’sirda, qui abrita l’Emir Abdel-Kader à plusieurs reprises et vit, plus tard, l’instituteur Mohamed Dib débuter son métier d’écrivain à Zoudj-Beghal, a payé durement le tribut de la guerre d’indépendance. L’homme vaincu s’est détourné de sa terre devenue stérile, espérant l’industrie comme celle peut-être du début du siècle qui traitait le crin végétal et le minerai de fer. Mais ce sol avare de fruits délivre encore, comme par rage, des bombes qui continuent un conflit arrêté depuis plus d’un quart de siècle et fauchaient, il y a peu, d’innocentes imprudences. Une même tribu, dispersée en plusieurs hameaux, occupe, formant des sortes de clans, cette région sans ressources qui sépare le littoral des plaines fertiles de Maghnia.

Retour à l’origine : Bouzouaré dépeuplé. Quelques familles vivant à l’antique subsistent dans une vie sans surprise qui se répète : l’eau à puiser, les bêtes à surveiller, les bouts de terre à racler. Un chemin de rocaille, une volaille noueuse comme ses maîtres, la présence dérisoire d’une tourelle militaire – qui évoque bizarrement par sa forme l’architecture de Ghardaïa – une mule, des chiens, le bruit de la chaleur, ce bourdonnement incessant qui suinte de toute chose, le sentiment d’être observé, d’exister dans un regard dissimulé, un regard indistinct qui me suit à l’heure où je marche sur mes propres traces. Un araire en bois d’olivier, faute de bras pour le manier, git enfoui dans ce qui fut un jardin. Les silos enterrés, un moulin de pierre au manche égaré, le four encore marqué de suie, des restes d’ustensiles domestiques jonchent les gravats.

Et puis la maison, la nôtre : un amas de pierres. Un éboulis s’étale là où une jeune épousée au doux prénom – qui devint ma mère – connut ses premiers émois. C’est ici que je suis né, à cet endroit précis, dans cette pièce au toit tombé où coule, brûlant, l’excès d’un ciel trop bleu. D’où le trouble, le mien, et cette expectative que je veux mélancolique. Que reste-t-il d’une vie en gésine dont les repères sont effacés ? De ne plus l’entendre, je ne reconnais pas cette maison naguère debout et vivante des cris qu’elle abritait, aujourd’hui soumise au temps qui la ruine. Les plis de la pensée conservent sans doute des scènes, des images ressenties, mais que le temps continuellement recouvre de souvenirs plus récents. Les couches ainsi accumulées s’intriquent, défont la chronologie  de la chaîne des heures vécues, donnent ce parfum volatil, précieux et imprécis qui naît d’une mémoire tissée avant même la conscience des choses. Face à cet âge initial de ma vie qui m’est comme étranger, il reste cette émotion que je construis et que je m’efforce d’éprouver, cette mémoire en impressions du premier mouvement que je recherche, je le sais, en vain.

Oran 1992

 

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