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Publié par med médiène

Goncourt couv 1

Les Goncourt avant le Goncourt

Ce propos présente dans un petit ouvrage le récit du voyage que Jules et Edmond de Goncourt effectuent à Alger en 1849. Des dessins d’époque tirés du Magasin Pittoresque et d’autres textes (lettre, nouvelle, poèmes, pages du Journal) accompagnent ce récit intitulé à l’origine Alger, notes au crayon. Ce titre, nous dit M. M., suggère que les deux frères – alors jeunes - s’étaient rendus un peu par hasard en Algérie comme peintres. Après avoir parcouru « le sac sur le dos » la Bourgogne, le Lyonnais, le Dauphiné et la Provence, ils embarquent à Marseille munis de leur album à croquis, de leurs boites de couleurs et de leurs pinceaux.

La ville blanche et sa population mélangée les éblouissent. Ils découvrent, bouleversés, un monde aux mille langues, baigné de soleil au bord de la mer bleue. Quelque chose, qui demeure inexpliqué, se passe alors puisque revenus en France après un séjour d’un mois – un séjour bref mais intense selon eux – ils abandonnent leur projet de faire carrière dans la peinture pour ne se consacrer qu’à l’écriture.

 

Quelques mots sur Le Magasin Pittoresque et les dessins illustrant le récit des Goncourt

Le Magasin pittoresque, un recueil périodique fondé en 1833 par Edouard Charton, connaît un large succès grâce à la qualité de ses gravures. Il cesse de paraître en 1938.
La livraison de l’année 1843 contient huit dessins de « petits marchands et d’ouvriers indigènes » d’Algérie. L’auteur de ces portraits, « un dessinateur qui a longtemps séjourné à Alger », a esquissé d’un trait sûr ce petit monde costumé comme le décrivent les Goncourt. La place du Burnous, située au bas de la Casbah, est sans doute le théâtre où l’artiste a croqué la foule baguenaudante, volubile et bigarrée qui peuplait le cœur de l’Alger d’alors.
Négresse marchande de pains, Maure percepteur des droits de marché, Maure marchand de figues, Arabe marchand d’allumettes chimiques, Nègre badigeonneur, Nègre marchand d’oiseaux, Biskri ou Arabe portefaix, Juif porteur d’eau, tous trouvent grâce au regard curieux du dessinateur. Il nous restitue par le crayon l’atmosphère particulière de la cité récemment conquise et que les voyageurs, en mal de couleur locale, découvraient avec étonnement, surprise et intérêt. Certains d’entre eux regrettaient les travaux du Génie militaire qui transformaient la ville blanche.
Ces dessins inédits, que signent les initiales A.G, accompagnent, en l’illustrant avec justesse, Notes au crayon, Alger, le texte tout de tendresse juvénile que les Goncourt consacrent à Alger.

 

Notes au crayon, Alger (1849)

Et autres textes

Les frères Goncourt, Edmond (1822-1892), l’aîné taciturne et paternellement protecteur de Jules (1830-1870), le cadet spirituel et espiègle, forment l’un des couples les plus originaux de la littérature française. Dans une incroyable complicité gémellaire ils vont en analystes sérieux disséquer leur monde dans nombre de romans et d’essais mais surtout, entremêlant grande et petite histoire, dans leur Journal 1851-1896. C’est en dilettantes et en amateurs raffinés qu’ils débutent leur duo littéraire dans une posture aristocratique qui tranche avec la médiocrité de leur temps. Comme le remarquait Zola, qu’Edmond agacé par ses succès finira par détester, ils racontent sans repos le détail de leurs vies et celles de leurs contemporains dans une rare liberté de ton, non exempte de cette pointe acide et agaçante - certains ont dit perfide - qui fut leur marque de fabrique.

Se dédiant initialement à la peinture, ils s’en détournent par le hasard d’un voyage en Algérie pour se consacrer avec ferveur à la littérature où « ils entrèrent comme les mystiques entrent en religion. » Sous le patronage de Jules Janin, l’influent feuilletoniste du Journal des débats, leur apprentissage des lettres s’effectue d’abord au théâtre, où leurs pièces, hâtivement écrites, sont refusées, puis dans le journalisme où ils deviendront, disent-ils avec amusement, des articliers. Ils exerceront ce métier « pendant l’année 1852 et la moitié de l’année 1853. »

Ils animent, presque à eux seuls, le comité rédactionnel de l’Eclair, un hebdomadaire fondé par Pierre Charles de Villedeuil, un de leurs riches cousins. Gavarni, « le grand peintre de mœurs du 19ème siècle », qui collabore au journal avec Nadar, les prend en affection. Ils lui voueront une amitié sans faille, faite d’admiration et de respect. C’est lui, certainement, qui les mènera vers le Réalisme. Les deux frères relatent dans le Journal les circonstances de leur participation à cette feuille modeste, « une de ces feuilles qu’un jour fait naître et qu’un jour fane. » Paris, un quotidien exclusivement consacré à la littérature, verra le jour le 20 octobre 1852 et connaîtra le même insuccès, par manque d’abonnés.

La presse, sous le Second Empire, était étroitement surveillée et tout un arsenal de lois contraignait les journalistes à la plus grande prudence, aussi bien politique que morale. Les deux frères n’échapperont pas en 1852 à une inculpation pour outrage aux bonnes mœurs pour avoir cité, dans un article consacré à un nu de Diaz (Vénus et Adonis 1848), des vers jugés licencieux de Tahureau, un petit poète qu’ils avaient lus dans l’Anthologie de la poésie française du 16ème siècle de Sainte-Beuve (voir annexes). Après une longue et éprouvante procédure, ils seront acquittés mais n’échapperont pas à un blâme public qui les marquera leur vie durant. Blessés, agacés et inquiets, ils nourriront, dès lors, une haine tenace à l’égard de Napoléon III et, plus généralement, contre tout ce qui symbolisera son règne.

On ne peut s’empêcher de remarquer que la vie littéraire de Jules commence, comme celle de son frère, le 1er décembre 1851, jour du coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte et date de la mise en vente de 18… leur premier roman. Jules meurt le 26 juin 1870, quelques semaines avant la chute de l’Empire, le 1er septembre, après la défaite de Sedan et la capture de l’Empereur par les Prussiens.

Commencer
Edmond et Jules, attirés par le monde et les coulisses de l’art, s’engagent à « ne rien faire », comme l’écrit Jules à Louis Passy, un camarade de collège. Ne rien faire signifie, pour lui et pour son frère, ne pas se lancer dans une ennuyeuse et conventionnelle carrière bureaucratique. En septembre 1848, la mort de leur mère les délivre de l’idée de tranquille réussite sociale qu’elle souhaitait pour eux. Ils s’offrent le privilège de ne pas se comporter comme la plupart des jeunes gens de leur époque et, ne devant compte de leurs actions à personne, décident de vivre à leur guise.

Edmond a déjà l’œil exercé de ceux qui apprécient l’art et savent évaluer la qualité d’une œuvre. Une tante, Nephtalie de Courmont (elle inspirera Mme Gervaisais du roman éponyme publié en 1869), artiste et chineuse, avait su éveiller en lui l’amour des belles choses. Il sait, de plus, barbouiller une toile.

Jules possède un réel talent de peintre; il excelle dans le dessin, l’aquarelle et la gouache. Aussi sont-ils naturellement portés à l’exercice de la peinture et veulent consacrer à leur vocation, gratifiante mais risquée, le mince héritage familial. Leur mère leur a laissé, sous la forme d’une rente, une somme suffisante pour les abriter du besoin.

En 1849, Jules obtient son baccalauréat. Les deux frères, abandonnant  leur projet de voyage en Italie « par raison de prudence », décident de parcourir à pied plusieurs régions de France, comme l’avaient fait un peu avant eux Flaubert et Maxime du Camp et comme le feront ensuite Maupassant et Louis Bouilhet. Ils ponctuent leurs marches de haltes dans des auberges ou chez des amis, aquarellant et dessinant, « c’était dans le moment, chez nous deux, une rage de dessin d’aquarelle… », et couvrent d’observations personnelles l’album dont ils s’étaient munis. « Les notes de ce carnet de voyage (…) deviennent, chaque jour un peu plus, des espèces de notes littéraires » se souvient Edmond en 1885. Un texte, L’Afficheur du docteur, publié en 1852 et repris dans Pages retrouvées, offre, en réminiscence de cette course vers la Méditerranée passée à dresser des croquis, le paragraphe suivant où prémonitoirement un artiste Maure est évoqué : « C’était pendant une course vagabonde, course pédestre, en blouse blanche, à travers tout ce que l’art gothique a semé sur les routes inconnues, d’admirables petites œuvres inédites. Nous avions déjà découvert dans ce coin de Bourgogne inexploré la belle maison des poupons de Paray-le-Monial, nous avions dessiné les rabelaisiennes caricatures monacales de Vitteaux, les magnifiques piédestaux polychromes de Cluny, et nous étions venus à C… pour une ferronnerie byzantine, miraculeux ouvrage que la tradition du pays attribue à un artiste more, chassé d’Espagne par la persécution d’Isabelle la Catholique. »

Après avoir sillonné, « le sac sur le dos », la Bourgogne, le Lyonnais, le Dauphiné et la Provence, ils prolongent leur équipée en embarquant le 5 novembre sur le Philippe-Auguste qui assure la liaison entre Marseille et Alger. Le 18 décembre, ils seront de retour à Paris avec « force croquis » et « pleins d’impressions délicieuses » annonce Jules dans une lettre à Louis Passy le 24 novembre et dans laquelle il précise la date de leur départ d’Alger, le 10 décembre (voir textes). Il est à remarquer qu’à aucun moment il n’est fait mention dans cette lettre d’un texte se rapportant à leur voyage.

Bien plus tard, devenus d’imbougeables parisiens, en dehors de quelques incursions pour raison de santé à la campagne et de deux ou trois séjours à l’étranger, ils écriront : « on voyage pour être revenu », comme s’ils étaient soulagés et définitivement guéris de cette « maladie du bleu » (Théophile Gautier), ce fascinant désir d’Orient, qui sévissait au temps de leurs jeunesses.

De prestigieux noms de la littérature et de la peinture romantiques avaient, avant les Goncourt, effectué le voyage de l’Orient méditerranéen (Turquie, Egypte, Palestine). Chateaubriand et Lamartine y étaient déjà allés suivis de Nerval, Flaubert et Maxime du Camp ainsi que les peintres Prosper Marilhat et Alexandre-Gabriel Decamps. « Decamps, le soleil. Decamps, l’Orient ! » s’exclament-ils dans les superbes pages qu’ils lui consacrent (voir textes). Ces deux derniers artistes serviront de modèles aux futurs romanciers pour créer, dans Manette Salomon (1867), le personnage de Coriolis, le peintre amoureux de l’Orient – de sa lumière, de sa douceur et de ses femmes.

Eugène Delacroix (juin 1832), Horace Vernet (été 1833), Adrien Dauzats (1839), Maxime du Camp (janvier 1845), Théophile Gautier (juin-juillet 1845, et août 1865, pour l’inauguration du chemin de fer reliant Alger à Blida), Eugène Fromentin (mars 1846, puis en 1847-1848 et en 1852-1853), Théodore Chassériau (mai 1846) et Alexandre Dumas (novembre 1846) avaient débarqué à Alger et avaient réussi à donner le goût de cette Algérie que les Goncourt visitent, en peintres.

Leur séjour en Algérie dure un peu plus d’un mois, « un mois charmant et doux ». Les Goncourt, sacrifiant à la tradition, rapportent un carnet d’Alger, avec des dessins et des aquarelles, mais surtout des pages où sont consignées leurs impressions de touristes. Chez eux, aquarelles et dessins, en illustrant les descriptions, les précisent et les soulignent; ils expliquent le texte, le rendent plus lisible, plus visible. Ils réussissent admirablement la synthèse de ces deux modes d’expression que sont l’écrit et l’image. Les notes prises remplissent une vingtaine de feuillets. Dans leur appartement de la rue Saint Georges, parallèlement à la rédaction de 18…, ils s’adonnent « tous les jours à un grand et entêté travail » de réécriture sur la matière rapportée d’Alger « pour lui trouver une forme littéraire ». Les Goncourt ne gardent de leurs notes africaines que les traits essentiels, ceux qui demeurent dans la mémoire, précis comme des tableaux, « Il y a dans ces ruelles des effets de clair de lune prodigieusement beaux, des décors tout faits pour une scène d’égorgement. ». En même temps, ils sélectionnent, dans les cartons ramenés, les aquarelles qu’ils jugent les plus réussies. Le choix opéré, ils brûlent celles qui ne leur conviennent pas. Dans un article sur Les Goncourt à Alger, Georges Marçais, l’éminent membre de l’Institut, se demande en février 1950 ce « que les peintres qu’ils étaient encore avaient rapporté d’Alger. » «  On connaît d’eux, répond-il, quelques types de la rue, un porteur montant un escalier, une négresse, des enfants arabes, quelques motifs d’architecture, une vue de la porte Bab-Azoun, une tente dressée près de la même porte, un moulin à huile. » Le talent d’aquarelliste de Jules, souple et ample, s’exprime aussi, on doit le rappeler, dans l’eau-forte que, plus tard, il contribuera avec Edmond à redynamiser en France.

La rédaction achevée, l’ensemble est donné à l’Eclair qui le publie sous le titre de Notes au crayon, Alger dans les livraisons des 31 janvier, 14 février, 6 mars et 8 mai 1852. C'est-à-dire un peu plus d’un an après leur retour en France, et non trois, comme l’écrit dans son article, par ailleurs remarquable, Georges Marçais.

Le récit, sans doute retouché par Edmond, est repris dans Pages retrouvées, en 1886, avec, dans le décompte du calendrier, une journée problématique, le mercredi 24 novembre, encadrée des mardi 20 novembre et vendredi 23 novembre. Quoi qu’il en soit, retenons simplement que l’ouvrage paraît quarante ans après le voyage et seize ans après la mort de Jules, le frère inoublié.

Il convient, ici, de mettre en relation leur Journal, qui est « un immense emmagasinement » d’observations, et les innombrables textes (romans, essais sur l’art ou l’histoire) qu’ils ont publié, comme on peut établir, plus généralement, un lien entre dessins préparatoires et tableaux achevés en peinture.

Pour on ne sait quelles raisons les Goncourt n’ont pas voulu intégrer Notes au crayon à leur Journal.

Partir
Le voyage d’Orient constitue une sorte de préambule indispensable pour la formation de nombreux artistes peintres ou écrivains du 19ème siècle, un peu comme l’était celui d’Italie auparavant. Edmond et Jules se rendent précisément dans ce dernier pays de novembre 1855 à mai 1856. Comme pour leur court passage à Alger, ils tiennent à Rome, Naples et Venise un carnet de route où alternent dessins, aquarelles et textes qui sont comme la matrice d’un travail se faisant à quatre mains.

Quand les deux frères embarquent à Marseille, Edmond est âgé de 27 ans et Jules d’à peine 20. Ils partent, comme était parti Eugène Fromentin, « le crayon à la main, le pinceau dans l’autre. » Bien que férus d’orientalisme, que savent-ils de l’Algérie quand ils y abordent au matin du 7 novembre ? Pas grand-chose, sans doute, si ce n’est l’image répétée par les témoignages de voyageurs ou de militaires que la presse publie régulièrement à grand renfort d’annonces. L’expédition d’Alger occupe une place considérable dans les journaux où sont reportés faits d’armes et incitations à s’y installer. Ces journaux propagent l’idée que ce pays vaste et vide attend les entrepreneurs de toutes sortes et que des terres fertiles et abondantes y sont sans laboureurs. Quant à la population indigène, elle est présentée comme une population « inoffensive », vivant dans une nonchalance semblable à celle que l’on prête aux patriarches de la Bible.

Alexandre Dumas, l’inventeur des impressions de voyage, est par exemple sollicité pour faire connaître les nouvelles possessions françaises en Algérie. Accompagné de son fils Alexandre, de son collaborateur en écriture Auguste Maquet et de deux peintres, Boulanger et Giraud, il effectue un mouvementé périple qu’il raconte dans un récit-feuilleton, drôle et tragique, intitulé Le Véloce (du nom du vaisseau de guerre mis à sa disposition par le gouvernement et qu’avait emprunté, deux ans auparavant, Maxime du Camp) que lui avait commandé, sur les conseils de Xavier Marmier, le comte de Salvandy, ministre de l’Instruction publique.

Edmond nous apprend que, « conquis par l’Afrique », les deux frères avaient pensé un moment y « vivre une partie de (leur) vie » - et même d’entreprendre « une expédition pour Tombouctou. » Horace Vernet n’avait-il pas montré l’exemple en acquerrant un domaine dans la plaine de la Mitidja ?

Mais l’Algérie, sujet à la mode dont on parle dans les salons et dans les journaux, est aussi présente dans le tissu littéraire français classique. Il suffit de se reporter, entre autres, à certains épisodes de la Comédie Humaine, (La Fille aux yeux d’or, La Rabouilleuse, Un Début dans la vie, La Cousine Bette, Une Passion dans le désert), alors que Balzac ne s’est jamais rendu en Afrique du Nord. Les Goncourt, eux-mêmes, l’évoqueront par exemple dans Germinie Lacerteux (1865) et Edmond, seul, dans Chérie (1884).

En cette fin d’année 1849, de simple possession française, l’Algérie est passée au statut de colonie où affluent tous les « hommes d’affaires » du vieux continent (Alphonse Daudet). Les Goncourt assistent, sans vraiment s’en rendre compte, à la naissance de l’Algérie française. De larges franges du pays occupé se modifient à vive allure, les villes s’européanisent, d’autres se créent. Ils se rendent à Dely-Ibrahim par la route que Delacroix avait vu construire et constatent, quelque peu déçus, qu’ils retrouvent « un village de la Brie, transporté avec ses rues à angles droits et sa petite église bâtarde au milieu de massifs d’oliviers, de palmiers et palma-christi. »

Alger la blanche, « la ville de l’artiste » comme l’écrit Jules, ne garde plus d’arabe que sa vieille Casbah construite sur les hauteurs, à l’abri des promoteurs. L’activité qui s’y déploie ressemble à celle qui fait fuir les habitants d’un Paris pré-haussmanien transformé en un énorme et bruyant chantier. Avant eux, Fromentin et Chassériau avaient cherchés en 1846, lors de leurs séjours algériens, des endroits demeurés « à peu près intacts », c'est-à-dire encore authentiquement orientaux (comprendre ici tous les sens de l’adjectif) - l’un à Laghouat, au Sahara, l’autre dans l’âpre et farouche Constantine. Même si Jules, dans sa lettre adressée d’Alger le 24 novembre, modère les conséquences de la présence française dans la capitale algérienne, « il y a trois rues françaises à Alger, tout le reste est arabe », il n’en demeure pas moins que cette présence altère considérablement la physionomie de la ville, architecturalement et socialement parlant.

Ecrire
Au moment où ils posent les pieds à Alger, les Goncourt sont donc au début de leur vie et au début de leur écriture. Ce voyage leur fait office de voyage initiatique, voyage d’ouverture et de découverte, qui marque chez eux ce double passage à l’âge d’homme et à l’état d’écrivain. Alger, au lieu de confirmer les Goncourt dans leur vocation de peintre, déclenche en eux la tentation d’écrire. C’est là, dans « le cœur de la ville arabe » d’une fenêtre « qui domine la Méditerranée, immense et bleue » que s’impose à eux leur destin d’artiste par une espèce de détournement malicieux : ils peindront, certes, mais avec des mots, leurs mots. Ils renoncent au grand art pour se consacrer à l’activité qui leur convient le mieux : l’observation minutieuse et presque clinique de leur époque qu’ils décriront au moyen de la langue qu’ils marqueront de leur singulière empreinte.

La même transmutation s’était produite chez Théophile Gautier (voir annexes) qui se destinait dans sa jeunesse à la peinture et dont on connaît aujourd’hui l’abondante production littéraire. Mais on sait que, comme « le poète impeccable », ils resteront toujours en contact serré, sans doute un brin nostalgique, avec l’univers fécond et anticonformiste des rapins.

Le genre d’écriture que les Goncourt choisissent pour rendre compte de leur séjour, une sorte de journal où les séquences décrivent leurs occupations d’hiverneurs, s’apparente à celui du récit de voyage tel qu’il était apprécié par les lecteurs du 19ème siècle. En ce qui concerne Alger, les récits et les témoignages publiés depuis 1830 avaient établi, à l’usage des voyageurs, une liste de lieux à visiter, sorte de passages ou de thèmes obligés, que peu d’auteurs songeaient à remettre en cause. De ce point de vue on peut dire que Notes au crayon, en puisant dans la thématique exotique et en adoptant le découpage en scènes autonomes qui caractérise son mode narratif, épousent les règles qui commandent ce type de récit. Mais à lire aujourd’hui Notes au crayon, on s’aperçoit que le texte, de mains sûres, procède par bonds, nerveusement, déjà à la Goncourt. Cette écriture, discontinuée et presque sèche, que fixe un crayon qui aurait dû dessiner, esquisse des scènes que des peintres nous donnent à voir dans l’imprévu et le désordre de leur réalité de voyageurs, avec ses digressions, ses silences et ses esquives.

Refusant la couleur locale inhérente à la littérature pittoresque, mais se laissant parfois rattraper par elle, « c’est le triomphe de la couleur locale », hantant jour et nuit les rues et les cafés de la Casbah, les Goncourt s’intéressent aux habitants : « l’Arabe drapé dans son burnous blanc, la Juive coiffée de la sarma pyramidale, la Mauresque, fantôme blanc aux yeux étincelants, le Nègre avec son madras jaune, sa chemise à raies bleues… », « Ertoucha, gracieuse femme de 13 ans, Fatma, la mutinerie d’une parisienne, Aïcha, la langueur d’une Orientale » ou « Et le Bambino, que d’intelligence dans ses yeux brillants, que de finesse dans les arêtes du visage, que de gentillesse dans les traits !  O petite Provence, tes habitués palissent devant ces bijoux de la création»; à leur nourriture : « le kouskoussou (…) une chose qu’on finirait peut-être par aimer » ; à leurs mœurs : «  quelques détails sur le Djlep, cérémonie nègre à effet de se mettre le diable dans le ventre pour connaître l’avenir (…) Ce bal satanique dure deux ou trois jours sans être interrompu par la nuit »; à leurs coutumes : « usage arabe de trois appellations pour les femmes ; prénom, nom, surnom » ; à l’urbanisme : « Ascension de la rue de la Casbah, ascension des 497 degrés divisant les 497 mètres de pente de la Casbah à la ville basse » ; à l’architecture : « rien de plus gracieux, de plus frais, de plus aérien que ce petit palais » ou bien, en référence à l’art, « Les constructions arabes, si brusques d’arêtes dans la journée, estompent le soir leurs lignes d’une vaporeuse demi-teinte et noient comme d’un crêpe violâtre leurs masses indécises. C’est le paysage indien tel que l’a compris Daniell, tel que l’interprète la gravure anglaise » ; aux animaux : « des troupes de bourriquets aux formes enfantines » et à la végétation : « de gigantesques cactus ; un dattier ; des entrelacs d’arbres tourmentés » ou, se faisant pragmatiques, « le palmier nain, cet opiniâtre antagoniste de la mise en culture. »

Mais, à leurs yeux, l’essentiel, c’est l’introduction, dans le fil de la narration, ou d’un terme inattendu : « les Rosines mauresques » ou le condensé d’une phrase : « le kaouah (café) introducteur chez les mauresques » ou enfin l’esquisse d’un portrait  qui évoque plus qu’il ne fige : « la statue immobile d’un vieux Shylock à bésicles. » Ils forgent des  néologismes comme « formes alhambresques », « représentation de ventriloquie », « nuance carotte » ou, clin d’œil à Balzac, « contrefaçonnées par nos Birotteaux » et émaillent leur récit de formules conférant à leur style cette tournure particulière qu’avec fierté ils revendiquent, « calotte rouge houppée de bleu », « des badauds recrutés dans le burnous sale », « des platanes colosses », « ablutions pédestres. » ou encore « un synode de poules blanches ».

Fromentin dans la préface à Un Eté au Sahara dénombre les infinies ressources que la langue française offre à l’écrivain qui entreprend de la renouveler en l’enrichissant d’elle-même. Il écrit, et Edmond de Goncourt ne pouvait que s’en réjouir : «  Notre langue étonnamment saine et expressive, même en son fonds moyen et dans ses limites ordinaires, m’apparaissait comme inépuisable en ressources. Je la comparais à un sol excellent, tout borné qu’il est, qu’on peut infiniment exploiter dans sa profondeur, sans avoir besoin de l’étendre, propre à donner tout ce qu’on veut de lui, à la condition qu’on y creuse. Souvent je me demandais ce qu’on devrait entendre au juste par néologisme. Et quand je cherchais l’explication de ce mot dans de bons exemples, je trouvais qu’un néologisme est tout simplement l’emploi nouveau d’un terme connu. »

Ce qui éveille l’intérêt des Goncourt et stimule leur appétit de promeneur c’est la marge, « le menu comme un fil », le modeste, l’inimportant - le souffle ténu de la vie tel qu’il se devine sous le ciel azuré de la ville blanche. Comme s’ils mettaient en application la maxime du narrateur de La Dame aux camélias (1848) d’Alexandre Dumas fils : « Tout est dans peu », mais, semble dire Jules, ce tout et ce peu doivent se dire avec « la trame aérienne des mots pailletés et des mouches au style. »

Notes au crayon, nous l’avons dit, a toutes les caractéristiques du journal de voyage avec ses choses vues comme les relevaient Victor Hugo ou Théophile Gautier. Ce qui frappe chez ces tout jeunes hommes de lettres c’est leur aisance à jouer avec les mots qu’ils créent pour souligner l’étrangeté de ce qu’ils ressentent pour la première fois si « loin de Paris ».

Le récit des Goncourt ne nous renseigne qu’incomplètement sur ce qu’ils font dans Alger la conquise. Le récit demeure silencieux sur leurs activités des dix derniers jours passés à Alger, du 30 novembre au 10 décembre. Ils travaillent et dessinent probablement, mais les facilités offertes par des femmes faciles à deux jeunes gens ardents devaient prendre beaucoup de leurs nuits. On sait que Jules « encore sans moustaches, et qui jeunet, et mignon et tout rose, avait un vrai visage de femme » plaisait au beau sexe, comme on disait alors, et était très porté sur la chose. Tout laisse à penser qu’il entraîna son grand frère dans les multiples « explorations » des lieux de plaisir ouverts en nombre à Alger.

Mais le récit laisse deviner, ça et là des perplexités et des étonnements signalant une attention, qui n’est pas qu’esthétique, à la situation qu’ils découvrent avec une pointe de gêne. Ils ont raconté par exemple qu’ils s’étaient attachés à un « gamin musulman » qui les accompagnait durant leurs promenades. Le jeune garçon, vêtu d’une longue chemise, « assemblage de rapiéçages naïfs », portait leur boite d’aquarelle et, toujours gai, les distrayait de ses mimiques. Quand vint l’heure du retour, il leur dit pauvrement : « Moi triste si Français partir. » Jules, toujours armé d’un livre de Victor Hugo, sans doute Les orientales (1829), composa un poème, Bambino, en souvenir de l’affection que les deux frères portaient à leur guide :

« Dès qu’il nous voyait, il venait à nous. Sa mise

Par tous les temps était la même : une chemise.

Souvent nous montions tout un jour

Dans les quartiers du haut croquer avec amour

Les miracles de tons dont chaque mur fourmille,

Et ces Decamps tout faits qui courent par la ville ;

Avec nos deux cartons, il emboîtait le pas… »

Jules écrivit à Alger deux autres poèmes, Abdallah et Romance (voir textes). L’influence des Orientales est si évidente, si peu masquée, que l’on peut imaginer que le jeune Goncourt a voulu, pour voir, pasticher le Maître.
Mais à aucun moment ne les abandonne l’idée très baudelairienne de la perfection et du beau. Ils illustrent parfaitement l’assertion de Théophile Gautier qui affirmait : « Pour bien écrire un paysage il faut un littérateur avec des qualités de peintre, ou un peintre avec un sentiment littéraire. » Notes au crayon est un texte qui, en sollicitant l’œil, donne à voir les scènes décrites et rappelle leur amour de la peinture. On peut dire qu’il s’agit d’un texte de peintres dont le modèle, plus dans l’esprit que dans le style, serait indéniablement Eugène Fromentin. Peintre et écrivain, Fromentin a en effet mené de front avec talent ces deux métiers aux « mécanismes » et procédures si différents : « Il y a des formes pour l’esprit, comme il y a des formes pour les yeux ; la langue qui parle aux yeux n’est pas celle qui parle à l’esprit. » écrit-il dans sa préface à l’édition de 1874 d’Un Eté au Sahara. Les Goncourt, plus tard, rendront justice à cet artiste discret et probe, l’un des maîtres de la langue française, négligé par son époque et lamentablement oublié par celle-ci.

Regarder
Les Goncourt semblent avoir trouvé dès Notes au crayon leur style si reconnaissable : des phrases courtes et des phrases nominales, « Rue de la Marine. », « Une négresse emmaillotée dans une toile à matelas. », « Intérieur de maison mauresque. », « Dessin en dehors de la porte Bab-el-Oued. », « au rez-de-chaussée, débris de tumulus romains. », « Musée d’histoire naturelle africaine. » ou bien des phrases longues qui épousent la déambulation physique ou mentale des deux promeneurs (la description de Bab-Azoun ou de la place du Burnous, « place tout arabe » qu’ils observent, enthousiasmés, pendant des heures) ; un point de vue impressionniste de certaines situations, « hébétement indicible, torpeur pleine d’ivresse et de volupté » ; le souci du détail et du mot évocateurs, « une Babel du costume » (« L’épithète rare – voilà la marque de l’écrivain » décrètent-ils) ; le fait anodin hissé au rang de sujet d’écriture « Débarbouillement in extenso d’un Maure » qui se sert d’une fontaine publique comme cabinet de toilette ; l’humour lorsqu’ils parlent du cérémonial du bain « Deux Maures vous étendent sur un lit de pierre à forme de sarcophage, figurez-vous les dalles de la Morgue,- puis ils vous disent de suer.», ou du syncrétique calendrier algérien « La semaine a trois dimanches à Alger : le vendredi, jour férié des musulmans ; le samedi, des juifs ; le dimanche, des chrétiens » - ils repèrent également dans les faubourgs d’Alger un débit de boisson appelé « O 20 100 O : au vin sans eau » - ; l’objectivité du constat qu’ils font en croisant, dans « l’humilité forcée des vaincus » (Montherlant), la misère sans nom d’une population déchue, « Eden vermineux de tous les animalcules pullulants de la crasse arabe », accrue à ce moment là par une épidémie de choléra, et puis le regard qu’ils posent avec un inaccoutumé respect sur des vieillards à barbe blanche : « un marabout aux vêtements de neige » ou un lettré absorbé dans sa lecture aperçu dans une « ravissante salle » de la bibliothèque, rue des Lotophages. Ces dernières images, qui semblent inspirées des propos sur l’Algérie d’Alexis de Tocqueville, sont évoquées comme pour attester de l’existence d’hommes de culture vivant à Alger avant sa brutale occupation par le corps expéditionnaire français. Il faut lire les pages terribles que Delacroix consacre, en 1832, à la ville d’Alger dans Souvenirs d’un voyage dans le Maroc.

Les Goncourt sont séduits à Alger, « par le dévergondage oriental des couleurs les plus heurtées et les plus éclatantes » qui fait paraître triste le noir et étriqué costume occidental qu’ils portent. Ils décrivent les mendiants « rois du haillon » et le va-et-vient incessant des « burnous jaunâtres et encrassés ». Il éprouvent dans leur promenade dans la ville « six heures d’enthousiasme artistique » parce qu’ils croisent « à chaque rue, à chaque maison un tableau de Decamps. » Ils soulignent en passant « l’intelligente architecture qui transforme ces passages en frais couloirs. » Ils s’émerveillent de « la pureté de goût dans l’ornementation des maisons mauresques » dont l’aspect extérieur discret cache les « merveilles du dedans. » Ils précisent : « Le Maure, grand artiste du chez soi, s’est plu à adoucir le carcere duro de ses femmes par une prison enchantée. » Decamps se rappelle encore à leur œil de peintre face à « un entassement de masures cuites et rougies au soleil, éblouissamment plaquées de blanc rayées de briques. »

Ils se moquent, eux les fins amateurs d’art et futurs collectionneurs, des objets vendus aux enchères par un « dellal (sorte de Ridel juif) » dans les bazars algérois, cette pacotille importée de France ou d’Angleterre et présentée comme étant de fabrication locale.

Le vendredi, « le dimanche des musulmans », ils visitent la grande mosquée où « l’on se découvre les pieds » pour pénétrer dans la salle au sol « recouvert de somptueux tapis. » Le cimetière attenant à la mosquée où « le cœur n’a pas froid » fait l’objet d’une attention particulière. Ils apprécient ce « champ de repos de l’Orient, cette terre de la mort que les baisers du soleil font sourire comme un jardin. » Ils peuvent même y admirer une nouvelle fois « une gracieuse femme de 13 ans » visitant une tombe.

La bourdonnante litanie provenant « d’une école turque », comme un rappel du tableau de Decamps, Une Ecole turque, exposé au Salon de 1846, les fait réfléchir sur la pédagogie incertaine du maître qui y préside. Ils sont frappés par la beauté remarquable et « la finesse des traits » des enfants.

Grâce au sabir, « sorte de patois élastique », ils arrivent à communiquer avec quelques complaisantes « élégantes de la rue Soggemah » (voir textes), dans une de ces maisons spéciales qui s’ouvrent toujours, dans les pays occupés, pour le repos des guerriers. Alexandre Dumas avec un certain réalisme s’était fait l’écho dans Le Véloce de « quelques unes de ces maisons dont on (leur) ouvrait les portes avec une hospitalité fort étendue ; mais aussi un peu intéressée (…) Les Mauresques d’Alger disaient quelques mots de français. Mais quels mots, bon Dieu ! Ce sont de terribles professeurs de langue française que les matelots et les soldats (…) Au reste toute pudeur est inconnue, toute vergogne absente. Bien peu de ces malheureuses étaient nées lors de la prise d’Alger : qui les a poussées à la prostitution ? La misère ».

Pour les Goncourt les discussions étaient facilitées, avouent-ils, par l’objet même de leur visite, qui, dans certains cas, se passe de paroles. Ils se rendent chez « toutes ces beautés en a encore inexplorées par (eux). Toujours des yeux de la plus belle eau. Mais souvent des lèvres mozambiques et des nez camards, bien souvent des dents malheureuses et des jambes en poteaux, des pieds d’Allemandes et des gorges réclamant un tuteur. ». Le costume venant heureusement « amnistier ces défauts de la race ». Ils assistent à une danse mauresque au son de la derbouka, instrument de musique local qu’ils décrivent de la façon suivante : « tamtam primitif, vase en terre recouvert d’une peau. »

Le 20 novembre ils font une escapade hors de la porte de Bab-el-Oued et dessinent « des cactus, des palmiers, une hutte que fouillent des chèvres à longue soie. » Quelques jours plus tard, ils prennent l’omnibus et voient défiler « le pénitencier militaire, des débits de boisson, des caravanes d’arabes à dos de mulet ». Parvenus au but de leur excursion, ils pénètrent dans le café Les Platanes, le café maure à la mode, très fréquenté et où se déroulent, pendant le ramadhan, des séances dignes des Mille et une nuits « enjolivées par un conteur arabe ». Ils savourent leur Kaouah à la façon de la clientèle native. (Voir annexes)

Ils disent un mot sur le jardin d’essai et « ses heureuses acclimatations nouvelles de plantes ». Un « mur de fleurs de vingt pieds de haut » ombrage cet endroit où ils observent « deux autruches en train de déjeuner avec leur grillage. »

Le soir de leur départ, le 30 novembre, ils notent, presque incrédules : « Dans l’atmosphère d’une nuit d’août, nous ne pouvions croire que sonne la première heure de décembre.  » L’été en plein hiver semble enfin les départir de leur objectivité : s’ils constatent encore un fait, cette heureuse douceur de l’hiver algérien, ils le rapportent moins impassiblement, croyons-nous, que les précédents.

Le fait, tel semble être le principe directeur de la conception de leur métier d’écrivain et ils s’astreignent à s’en tenir avec une constance jamais démentie. Ainsi la description en deux longues pages du bain maure « ouvert aux hommes depuis huit heures du soir jusqu’à huit heures du matin, aux femmes le reste du temps » où ils se rendent pour le dépaysement, mais également par goût de l’expérience personnelle, pour se gorger de sensations et alimenter l’écriture qu’ils entreprennent. La longue et minutieuse description de la cérémonie du hammam, à laquelle ils s’abandonnent avec un plaisir étonné et voluptueux, constitue l’un des moments forts de leur récit.

Comme une préface à leur œuvre future, Notes au crayon dessine non seulement le style des Goncourt mais aussi leur morale. Ce credo littéraire qu’ils ne marchanderont jamais et qui veut que tout peut et doit se dire, surtout le laid et son pire, le vulgaire. Le naturalisme parfois complaisamment sordide de leurs romans est en germe dans ces notations de jeunesse où l’intuition de la réalité se révèle dans le tranchant de leurs observations. Ils décrivent ainsi une gargote : « un pan de mur effondré est la table, où quatre d’entre eux, tirant d’une marmite éclopée un je ne sais quoi indigène, le roulent entre leurs doigts, le façonnent en boule, et se l’ingurgitent gravement, insoucieux des inutilités de notre service. »

Pour eux « l’intuition ne vient que d’une masse d’observations, écrites ou dessinées, immense », ils sont convaincus que « l’érudition sert à la vocation. » Mais quand le ciel est bleu et que le cœur est léger, quand, malgré leur misogynie affichée, l’allure d’une femme les trouble, ils le disent avec la même facile et louable sincérité. Comme « ce grand peintre d’intérieurs » qu’est Balzac, un des rares écrivains qui trouve grâce à leurs yeux, ils pensent que la littérature est d’abord l’histoire de la vie privée, c'est-à-dire de la vie que l’on cache et qu’il faut débusquer, soit en se documentant, soit en la devinant. D’où l’importance qu’ils accordent au regard, au regard objectif qui fouille et retient ce qu’il voit, au moment où la photographie, dans son irrésistible essor, change, de façon que l’on sait, la perception de la réalité et la pratique de l’art, aussi bien écrit que peint.

Oublier
En 1852 ils font paraître dans l’Eclair les trois poèmes cités plus haut et quelques poésies en prose. Les deux Girafes, deux courts textes, font partie de ces dernières. Le premier poème évoque, comme nostalgiquement, le souvenir d’un café d’Alger, le Café de la Girafe, calme et enfumé que les deux écrivains associent, en le superposant, à un joyeux Cabaret de la Girafe, situé en bord de Seine, à Sèvres (voir annexe).

Mais en janvier 1869, les souvenirs s’estompant et la santé de Jules de plus en plus préoccupante, les Goncourt notent dans leur Journal « Il est singulier comme maintenant il nous est venu une sorte de dégoût et de mépris pour la vulgarité de ces pays de couleur que nous avons tant aimés… » On dirait que s’efface le temps « heureux de leurs jeunesses » et que les incessantes batailles littéraires qu’ils livrent le recouvrent de cendre, inexorablement. Pourtant, de loin en loin, le Journal continue de faire état d’une sensation, d’un son, d’un mot, d’une silhouette qui font revivre Alger dans leur mémoire, Alger, la ville d’avant.

Une autre raison explique sans doute cette répudiation. Les Goncourt, depuis plusieurs années, se sont entichés du 18ème siècle, le siècle où ils se reconnaissent. Ils en apprécie la noblesse, l’esprit, l’élégance, la liberté – et la peinture : Watteau, « La grâce de Watteau est la grâce », Boucher, Fragonard … Ils compulsent inlassablement des milliers de lettres et de documents pour écrire l’histoire intime et sociale des anciennes monarchies : l’art et l’amour, les femmes et les hommes, le tout lié par la galanterie perdue du siècle des lumières. L’Orient, on le comprend, ne peut plus être dans leur actualité.

Le 2 juillet 1889, Edmond se rend à l’Exposition Universelle qui s’étend aux pieds de la tour Eiffel, inaugurée pour l’occasion. Il n’apprécie pas ce « monument de fer. » Le Journal raconte cette visite et les ruses de la mémoire. Il se promène dans les senteurs de musc de la rue du Caire, une rue spécialement aménagée à la gloire d’un « Orient de carton ». Cafés, bazars, Africains, filles et danse du ventre procurent aux visiteurs qui s’y pressent le sentiment de la grandeur de l’empire colonial. Pour Edmond elle symbolise la rue du rut. Projeté 40 ans en arrière, il se revoit à Alger avec Jules, rue Soggemah, chez les fameuses beautés en a, assistant à la danse du ventre « dansée par une femme nue » que Notes au crayon transforment pudiquement en « ébauche de danse indigène aux sons du derbouka. »

Il se souvient de leurs « coucheries avec des femmes mauresques », ne s’expliquant toujours pas, au moment où il consigne sa journée dans son cahier, pourquoi ces femmes, si remuantes « du ventre et du cul » dans la danse, sont si passivement sages dans le coït. Il oppose, préférant au «  mouvement presque imperceptible de roulis » des Orientales le « tangage de nos femmes européennes. »

La misogynie d’Edmond s’est affirmée avec l’âge : il ne retient du sexe faible que le sexe qui ne serait, selon lui, qu’un vulgaire « gagne pain » utile à la carrière de la femme, « un animal mauvais et bête ».

Il est à remarquer que l’opinion qu’il se fait de la femme orientale se teinte dans cette notation rétrospective d’un certain racisme.

Edmond semble avoir oublié, dans le récit sur Alger, ce passage consacré aux dames de la Casbah: « Au moral, fantasques, capricieuses, susceptibles à l’excès, elles changent d’humeur tous les quarts d’heure ; et dans leurs moments de folie, vous sentez, dans leurs caresses, la griffe féline. Intelligentes au reste, presque parisiennes d’esprit, elles savent être moqueuses. »

La visite de l’Exposition se termine le soir, en buvant « de l’eau de vie de datte » avec une « jolie interprète, Mme Dayot, qui parle l’arabe comme une fille d’Arabe, qu’elle est… »

On peut penser qu’Edmond, à la fin de sa vie, se rend compte que l’orientalisme est un leurre, une construction rassurante pour l’Occident qui l’a transformé, au fil du temps, en colonialisme. Et n’imaginait pas en 1849 ce qu’il voit en 1889, la mise en spectacle, au cœur de Paris, de la bordélisation d’un monde qu’il avait frôlé avec son frère et, qu’ensemble, ils avaient commencé à aimer. Notes au crayon, sur ce point, celui d’un réel attrait mêlé de plaisir pour un pays et ses habitants, ne souffre d’aucune ambiguïté.

Conclure
La France de Louis-Philippe, puis celle de Napoléon III, estimait qu’elle était digne d’être littérairement regardée et qu’il n’était plus indispensable de puiser les modèles à imiter dans le passé grec ou romain ou dans l’idéalisme romantique. Ainsi que l’ont popularisé Gavarni ou Daumier, le héros moderne portait désormais un habit noir, un chapeau et une canne. Le règne de la bourgeoisie, dans sa rigidité bien pensante, condamnait les esprits rétifs à l’exil intérieur ou, plus romantiquement, au voyage vers les lointains. C’est ce à quoi est contraint, par ennui, Frédéric Moreau dans L’Education sentimentale  ou Coriolis, par dégoût de la vie parisienne, dans Manette Salomon. C’est ce que ne feront plus les Goncourt après leurs voyages en Algérie, en Italie et en Allemagne tant ils répugnaient, en purs produits de la ville, à déranger le confort d’une vie sédentaire, minutieusement réglée, et qu’ils consacraient à leur harassant mais jubilatoire travail de documentation ou de rédaction.

Ils feront partie du mouvement naturaliste, eux qui avaient horreur de la nature, puis s’en éloigneront, du moins Edmond, puisque Jules, rappelons-le, meurt en 1870. Sur le solide socle posé par Balzac, la théorie naturaliste des Goncourt mêle, à parts inégales, le positivisme d’Auguste Comte, le Verbe audacieux de Victor Hugo, la langue picturale, le « parler image, le verbe peint » de Théophile Gautier, (l’infatigable et affectionné Théo), la phrase ciselée de Flaubert et la sensibilité chirurgicale d’Emile Zola

L’œuvre des Goncourt, commencée avec les Notes au crayon, selon les dires d’Edmond lui-même, oubliées, peut être volontairement, puis retrouvées et reproposées aux lecteurs de 1886, s’attachera à dire la réalité de leur temps en faisant de l’observation directe de la vie son exigence principale : oeuvre qui capte l’instant, comme la photographie, et qui le restitue. Telle est la conception de l’écriture que défendent les deux frères et qu’ils parviennent à installer dans leurs romans, mais aussi dans leurs chroniques, dans leurs essais et, de manière magistrale, dans leur Journal. On peut dire de l’écriture goncourtienne qu’elle donne à voir et à entendre le monde, comme si ce monde était concrètement présent. Le monde dans sa totalité, dans sa modernité, dans son poids, sa rumeur et sa maladive beauté car, affirment-ils, il n’y a « rien de méprisé par l’art. » Pour les Goncourt, la fonction du roman tient donc autant dans l’invention de la langue, cette langue française qu’ils ont superbement enrichie selon Zola, que dans l’observation objective du réel, à quoi ils ajoutent ce qu’ils ont eux mêmes appelé « l’écriture artiste ».

 

Récit

 

ALGER

Notes au crayon

 

Mercredi 7 novembre 1849.

A cinq heures, la côte d'Afrique sort de la brume du matin. - A six, un triangle blanc s'illumine aux premiers feux du soleil et s'argente comme une carrière de Paros. - Envahissement du vapeur par une horde de portefaix algériens qui s'excitent au transbordement des malles à grand renfort de sons gutturaux. -Porte de France. -Rue de la Marine. -Hôtel de l'Europe. -Bab-Azoun et Bab-el-Oued, rues animées par la bigarrure étrange, pittoresque, éblouissante, d'une Babel du costume: l'Arabe drapé dans son burnous blanc; la Juive coiffée de la sarma pyramidale; la Mauresque, fantôme blanc aux yeux étincelants; le Nègre avec son madras jaune, sa chemise à raies bleues; le Maure à la calotte rouge houppée de bleu, à la veste rouge, au caleçon blanc, aux babouches jaunes; les enfants maures, israélites, chamarrés de velours et de dorure; le Mahonnais au chapeau pointu à pompon noir; le riche Turc au cafetan rutilant de broderies; le zouave; des marins débraillés venus des quatre bouts du monde, et comme repoussoir, à ce dévergondage oriental des couleurs les plus heurtées et les plus éclatantes, la triste uniformité de nos draps sombres. Dans ce kaléidoscope de l'habillement humain, pas un seul costume qui se ressemble, tant il y a de variétés dans le drapé, dans la coupe, dans l'ornementation de la veste, du turban, du haïk, du cafetan, du burnous, de la foutah. - Au soir, quelques musulmans semblent, pour ce jour, avoir complètement mis en oubli les prescriptions du Prophète, et le fameux biribamberli résonne comme un refrain de larifla, scandé par les hoquets du vin.

Jeudi 8 novembre.

La place du Burnous, où piétinent les petits chevaux arabes d'une vingtaine de coches en partance pour les environs, place tout arabe. Une double rangée de négresses, vêtues d'un morceau de toile bleus, accroupies devant leurs pyramides de pains; des mendiants, rois du haillon, une sébile sur les genoux; un va-et-vient incessant de burnous jaunâtres et encrassés; sur le talus quelques loques omnicolores, trouées, rapiécées, effiloquées, jettent sur quatre pieux un semblant de tente, sous lequel travaillent de graves cordonniers kabyles, pêle-mêle avec des chiens rongés de gale; puis, au fond, un entassement de masures cuites et rougies au soleil; éblouissamment plaquées de blanc rayé de briques.

- Le kouskoussou, le fond de la cuisine indigène, semoule pulvérulente safranisée, relayant le pain, cerclant au choix un poulet, du mouton se mariant même quelquefois à du raisin : une chose sans nom qu'on finirait peut-être par aimer. -Six heures d'enthousiasme artistique. A chaque rue, à chaque maison, un tableau de Decamps; boutiques à formes alhambresques, aux magiques devantures de fruits du pays, encadrant la statue immobile d'un vieux Shylock à besicles. - Remarquable beauté, finesse de traits des enfants. Une toute petite juive, soi-disant vêtue d'une chemise blanche, nous offre le type le plus délicat, le plus mignon que puisse rêver une mère. A voir cette chevelure, aile de corbeau glacée de reflets carmin, nous nous éprenons du roux, déconsidéré en Europe par la nuance carotte. Plus loin, un petit Turc, ramené de l'école avec le carton classique en sautoir, perdu dans les bouffants de son haut-de-chausses, les cheveux emprisonnés dans une jolie queue rouge, d'où s'échappent deux rubans qui lui balaient les talons.

- Et ce sont toujours des ruelles à échelons de pierre plongeant sous vos pieds, ou grimpant devant vous; des maisons blanches de chaux vive, s'étayant des poutres jetées au travers de la rue, et faisant ressauter leur premier étage d'une forêt d'arc-boutants, et, soudant leur terrasse l'une à l'autre et ne laissant glisser que quelques filtrations de soleil intelligente architecture qui, dans le moment où la chaleur incendie la campagne et fait déserter le quartier d'Isly, transforme ces passages en frais couloirs. Quelques gracieuses fontaines entourées de légères colonnettes à fond de mosaïque. Un placage de tuiles vernissées, aux savantes combinaisons linéaires, détache ses arabesques bleues, jaunes, vertes, d'un encastrement de murailles blanches. Débarbouillement in extenso d'un Maure qui a choisi l'une d'elles pour cabinet de toilette.

 

Samedi 10 novembre.

École turque. Une vingtaine de ravissants bambins rangés en cercle autour d'un vieux pédagogue à mine rébarbative, chantonnent, en se dandinant, des versets du Coran, inscrits sur une pancarte en bois qu'ils ont passée au cou. Les espiègleries, grimaces, gentillesses et autres singeries nous font mal préjuger de leurs progrès, dont leur maître, du reste, paraît fort peu se soucier. - Les constructions arabes, si brusques d'arêtes dans la journée, estompent le soir leurs lignes d'une vaporeuse demi-teinte et noient comme d'un crêpe violâtre leurs masses indécises. C'est le paysage indien tel que l'a compris Daniell, tel que l'interprète la gravure anglaise.

Vendredi 16 novembre.

Ascension de la rue Casbah, ascension des 497 degrés divisant les 497 mètres de pente de la Casbah à la ville basse. Transport des fardeaux à la façon de la fameuse grappe de Chanaan : deux ou quatre Biskris portant sur leurs épaules une poutre à laquelle vient s'amarrer la malle ou le ballot; déménagement simple, mais fertile en avaries pour le mobilier suspendu. Les tombereaux voués au recueillement des immondices sont remplacés ici par des troupes de bourriquets aux formes enfantines, gravissant l'échelle de la rue de la Casbah sous une bastonnade perpétuelle. - Descente le long des anciennes fortifications au cimetière du marabout Sidi-Abd-er Haman. - Malgré la défense pour les chrétiens de pénétrer dans ce lieu sacré, nous entrons. C'est un vendredi, jour de prière. Une blanche mosquée d'où filtrent des chantonnements nasillards, de blanches tombes où se tiennent accroupies de blanches Mauresques; de gigantesques cactus; un dattier balançant son aigrette; un entrelacs d'arbres tourmentés, frisés, noueux. C'est le champ de repos de l'Orient; ce n'est plus cette pauvreté attristante, cette nudité désolée des cimetières septentrionaux, et cette terre de la mort, que les baisers du soleil font sourire comme un jardin, vous berce à sa mélancolie. - Le kaouah (café) introducteur chez les Mauresques. Une négresse emmaillotée dans une toile à matelas. Accroupis sur un tapis de Smyrne, nous prenons, dans des tasses de figuier, le café sans sucre et accompagné de son marc. Ertoutcha, Aïacha, Fatma : Ertoutcha, gracieuse femme de treize ans; Fatma, la mutinerie d'une Parisienne; Aïacha, la langueur d'une Orientale. Sourcils charbonnés et reliés par une étoile. Ongles teints de hennah. Enguirlandées de jasmin, un foulard de Tunis capricieusement jeté sur sa tête; une épaisse chevelure noire serrée dans une queue d'où s'échappent des rubans de toutes couleurs, une veste en soie bleu de ciel feuillagée d'or, laissant à découvert la gorge, gazée seulement d'une gaze transparente, une ceinture étincelante de dorures, un pantalon blanc, les jambes nues, d'étroites babouches. Ébauche de danse indigène aux sons du derbouka, tamtam primitif, vase en terre recouvert d'une peau. Fatma s'arme de deux mouchoirs, rassemble ses jambes, imprime à son torse un imperceptible dandinement qu'elle précipite bientôt en tordions furieux, les mouchoirs volent, la tête se renverse en arrière, le corps s'emporte. Longues causeries en langue sabir. Olla podrida de français, d'italien, d'espagnol, la langue sabir est une sorte de patois élastique par lequel, au moyen de terminaisons en ir, en ar et en ia, d'un infinitif prolongé, d'une très petite dose d'arabe, et d'une très grande audace linguistique, la pensée européenne est, au bout de très peu de jours, saisissable à l'oreille africaine. Un Maure nous donne une représentation de ventriloquie à rendre jaloux M. Comte.

Samedi 17 novembre.

Bibliothèque et musée, rue des Lotophages. Élégantes antichambre; série de niches s'ouvrant sous un arc ogival entre deux colonnettes géminées. Gracieux cordon de briques vernissées. Arceaux de portes entièrement gaufrés de sculptures. Cour intérieure dessinée par dix colonnes torses de marbre blanc surmontées de chapiteaux précieusement évidés. Le marbre, tiré des carrières de Constantinople, est du grain le plus fin et du blanc le plus éblouissant. Les ogives s'encadrent dans des lignes de briques blanches fleuries de bleu, caractère d'ornementation commun à toutes les maisons mauresques, mais qui se retrouve ici dans une plus grande pureté de goût. Ces dix colonnes supportent une galerie supérieure, où se trouvent reproduites les dispositions et l'ornementation du rez-de-chaussée. Rien de plus gracieux, de plus frais, de plus aérien, que ce petit palais aux arches superposées, que cette blanche cour plafonnée d'azur. Une des trois ou quatre maisons qu'Alger peut citer comme exemple de cette architecture discrète à l'extérieur et pleine de merveilles au dedans. Le Maure, grand artiste du chez soi, s'est plu à adoucir le carcere douro de ses femmes par une prison enchantée. Des escaliers margés d'arabesques, où les dessous de marches s'éclairent d'un éclat vernissé, conduisent à la galerie supérieure, ciselée comme un bijou. Les baies qui surmontent les portes sont garnies d'une feuille de pierre tout aussi délicate que la dentelle de papier de nos boîtes de bonbons. Ravissante salle de lecture dont les fenêtres donnent sur la mer. Un boudoir à lire les Poetae minores plutôt qu'un local à compulser des in-folio. Un gros Maure, geignant comme s'il fendait des bûches, élabore à nos côtes une traduction rebelle. Musée d'histoire naturelle africaine. Au rez-de-chaussée, débris de tumulus romains. La comparaison ne nous est pas permise entre la bibliothèque et l'hôpital du Dey, que le choléra rend invisible pour toute personne étrangère au service médical. - Quelques détails sur le djlep, cérémonie nègre à l'effet de se mettre le diable dans le ventre pour connaître l'avenir. La cérémonie a généralement lieu pendant le rhamadan. Les récipiendaires, inscrits à l'avance, sont introduits dans une pièce où brûle dans un grand réchaud un composé de drogues infernales. Du sang de quatre poules, un vieux nègre oint toutes les jointures des curieux de l'avenir. Ils sont ensuite revêtus de robes à queues hérissées de coquilles et titillantes de grelots. Ainsi parés, aux hurlements d'un charivari incroyable, ils dansent, ils dansent... jusqu'à l'évanouissement. Revenus à eux, ils commencent par retomber et pour se relever encore, et ne cessent que lorsqu'il leur est impossible de se soulever sur leurs jambes... Ils sont alors regardés comme logeant le diable. Quelques-uns ne se relèvent plus. Ce bal satanique dure deux ou trois jours sans être interrompu par la nuit.

Lundi 19 novembre.

Porte Bab-Azoun. Deux chameaux agenouillés reçoivent un lourd chargement de planches sous les yeux d'un public recruté spécialement dans le burnous sale : nos badauds drapent fièrement à l'espagnole un ramas jaunâtre de couvertures losangées de trous, passementées de graisse, soutachées de boue, frangées d'effiloques. Éden vermineux de tous les animalcules pullulants de la crasse arabe. Un pan de mur effondré est la table, où quatre d'entre eux, tirant d'une marmite éclopée un je ne sais quoi indigène, le roulent entre leurs doigts, le façonnent en boule, et se l'ingurgitent gravement, insoucieux des inutilités de notre service. - Bazar d'Orléans. Achat de ces petites choses que tout Français est condamné à rapporter à ses amis et connaissances. Nous tombons au milieu d'une vente aux enchères. Le dellal (sorte de Ridel juif) se promène gravement, la montre à la main, au centre d'une cohue d'enchérisseurs surenchérissant à grand tapage de cris et de gestes. Une veste de Mauresque, vendue 150 fr. Des foutahs atteignent les prix de 40 et de 50 fr. Absence d'armes et d'objets d'orfèvrerie. Un seul marchand, Sekel, ayant mieux que des yatagans à 16 francs, mais demandant de ses produits indigènes beaucoup plus cher que n'en demandent les marchands parisiens. - Usage arabe de trois appellations pour les femmes : prénom, nom, surnom. Le surnom joue le plus grand rôle. Une Yamina décorée en arabe du surnom de Beurre frais, à cause de sa fraîcheur; - une Aïacha doit à sa peau plus que brune le surnom de Panier à charbon; -des pommettes rosées, baptisées de Pomme d’api; - un épiderme bistré a valu à une Ertoutcha le sobriquet de Pain de munition.

Mardi 20 novembre.

Dessin en dehors de la porte Bab-el-Oued. Un embroussaillement de cactus aux formes les plus bizarres et les plus tortillardes; un palmier surplombant une hutte minée que fouillent des chèvres à longue soie, un synode de poules blanches caquetant à son pied. Comme fond, des masures lézardées de terre de Sienne brûlée, et rayées de briques rouges.- Bain maure de la rue de l'État-Major, ouvert aux hommes depuis huit heures du soir jusqu'à huit heures du matin, aux femmes le reste du temps. Une vaste salle carrée aux trois côtés de laquelle court une estrade arrêtée par des colonnes de marbre blanc, supportant une série de loges servant de séchoirs. Cette estrade, énorme lit de camp destiné au repos du bain, est couverte de nattes. Au côté nu de la salle, pyramide une fontaine de marbre blanc, et s'ouvre la porte de l'étuve. A l'entrée des baigneurs, une cassette reçoit pêle-mêle montres, argent, bijoux. Les chaussures abandonnées au pied de l'estrade, les habits dépouillés et accrochés à un porte-manteau, un jeune Maure vous ceint d'un tablier, vous chausse de babouches de bois, et vous sert d'introducteur dans l'étuve. Suffocation. Deux Maures vous étendent sur un lit de pierre à forme de sarcophage, figurez-vous les dalles de la Morgue, - puis ils vous disent de suer. Le corps entier ruisselle; les yeux brûlent; la pensée prend le vague de l'évanouissement. Quand vous êtes convenablement moites, vos Maures vous couchent par terre, près d'un jet d'eau chaude et se partagent votre corps. D'abord un travail préparatoire, qui consiste à faire craquer toutes les jointures de la charpente et à ausculter robustement la poitrine; puis vos masseurs, la main gantée du strygille, vous attaquent la peau à l'envi. C'est à qui étalera les plus humiliants rouleaux de kissa, trophée que leur orgueil place avec bonheur sous vos yeux. Cette opération est coupée d'écuellées d'eau chaude. Lorsque l'épiderme n'a plus rien de graisseux et crie comme du marbre, ils vous enveloppent dans la mousse nuageuse d'un savon de leur composition. Lavés par un dernier baptême, vos deux fidèles vous emmaillotent de bandelettes avec le soin d'une nourrice, vous couvrent la tête, vous chaussent la sandale et vous conduisent à l'estrade. Un lit de repos vous a été dressé. Hébétement indicible, torpeur pleine d'ivresse et de volupté. Une tasse de café ou de thé, une pipe de douze pieds, vous sont apportées. Pendant l'absorption, dernière tentative de massage. Enfin, abandonnés à vous-mêmes, vous avez la faculté de finir là votre nuit. En sortant, on vous rend, avec une mémoire qui vous étonne, votre menue monnaie, et l'on vous réclame pour le massage, le linge, le lit, le tabac, le café, la somme de vingt-cinq sous par baigneur. Cette modicité de prix explique la fréquente habitude des retardataires qui trouvent leur porte fermée, d'aller coucher au bain maure. Nous regagnons notre hôtel, honteux de l'insuffisance de nos bains européens, honteux de l'ignorance de notre parfumerie. Les essences de rose et de jasmin n'ont pu être contrefaçonnées par nos Birotteaux. Les savons arabes sont, la plupart, des secrets pour nos artistes; quant aux teintures, ils en sont encore à ces préparations corrosives, destructives, à garantie de deux ou trois jours. Les juives fabriquent, à Alger, une bière qui donne au teint un éclat éblouissant, un cirage avec lequel elles simulent des grains de beauté viables pour un mois. Elles préparent des teintures qui, employées depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse, ne font qu'ajouter à la beauté et au lustre de la chevelure. Quelquefois vous vous étonnez de les trouver tributaires des anciennes recettes de l'alchimie. Une dame française nous assurrait très sérieusement qu'un lézard bouilli donnait aux cheveux un brillant inconnu aux pommades et cosmétiques européens.

Mercredi 24 novembre.

Nous prenons l'omnibus pour les Platanes. Deux graves Arabes enjolivés de robinsons, insouciants des douze sous de la course, prennent place à nos côtés. Une Mauresque s'installe en lapin et offre amicalement une prise de tabac au conducteur.- Pénitencier militaire avec ses élégants créneaux et son moucharaby. - Caravanes d'Arabes à dos de mulet, perchés sur un échafaudage de paniers, les deux jambes talonnant le cou de leurs montures. - Mustapha-Inférieur, agglomération de débits, colonie de trois-six et d'absinthe. Relevés épigraphiques : O 20 100 O (au vin sans eau). On ne boit pas ici de bon vin, non, c'est... et une effigie de chat. - Délicieuse habitation de M. Darheck, construite dans le plus pur style oriental. - Les Platanes, café maure à coupole enchâssée dans un remblai de terre roussâtre, surplombé par une formidable haie de cactus, sous des platanes colosses. Une fontaine, à la margelle tachée d'émeraude, murmure en ce frais Éden. Des Arabes prennent le café, d'autres fument, d'autres jouent à une sorte de jeu de dames. Ici, dans un café, point de dépense préventive de 2 ou 300 000 francs pour embellissement du local, achat d'argenterie, etc. Le matériel est d'une simplicité patriarcale : des bancs, des stalles de bois, des nattes. Quant au mobilier de l'officine du quwadji (cafetier), c'est un fourneau, une cafetière, un mortier, un tableau recevant les noms des consommateurs solvables jouissant d'un crédit ouvert; des pipes, des damiers, quelques sales paquets de cartes espagnoles. Comme rafraîchissement, du café, rien que du café; comme distraction, la pipe; quelquefois, pendant le rhamadan, les Mille et une nuits enjolivées par un conteur arabe. - Jardin d'Essai. Tentatives heureuses d'acclimatation de l'indigotier, du cotonnier, de la cochenille. Champs d'orangers fourmillant de pommes d'or. Deux autruches en train de déjeuner avec leur grillage. Petite forêt de bananiers balançant leurs régimes. Mur de fleurs de vingt pieds de haut. Des clochettes blanches d'un demi-pied, étagées, entassées l'une sur l'autre, laissant place à grand'peine à de minces filets de verdure : la plus royale ornementation que l'on puisse rêver pour une salle de bal.

       Vendredi 23 novembre.

La grande mosquée; très élégante arcature formant le frontispice de la mosquée sur la rue de la Marine. Un groupe de bananiers ombrage une petite cour, le vestibule du monument. On se découvre les pieds. Un quadrilatère inégal enserre un petit préau où se trouve une charmante fontaine, destinée aux ablutions pédestres. La galerie du midi est nue. Cinq rangées de piliers, reliés entre eux par une arcature ogivale trilobée, créent cinq galeries dans la galerie nord, et les galeries latérales sont triples. Le sol, dans toute l'étendue de la mosquée, est recouvert de somptueux tapis. Des nattes aux vives couleurs habillent la base des piliers. Un plafond aux poutres équarries, odieusement tachées de chaux, pas la moindre ornementation. Une niche s'ouvrant entre deux colonnes de marbre blanc cannelées, placée au centre de l'édifice, offre seule, dans sa partie supérieure, des versets du Coran richement ornementés. Impression de recueillement en présence de cette blanche forêt de piliers, en présence de cette grande nudité plus éloquente que les dorures de la Madeleine. Un marabout aux vêtements de neige, à la magnifique tête encadrée dans le turban sphérique, indice de sa dignité, nous semble la personnification de la prière. Aly, le garçon maure de l'hôtel, que nous interrompons au moment de génuflexions qui distancent la grande Chartreuse, nous apprend qu'un des plus magnifiques tapis a été donné à la mosquée par le duc d'Orléans. Des gamins maures ont organisé dans un coin un jeu de bouchon. - A côté du Biskri, sans prétention, dont tout le costume se compose d'une foutah rayée de mille couleurs, à côté du burnous crasseux de l'Arabe, le costume maure se fait remarquer par sa variété, sa propreté, sa coquetterie. Une écharpe à raies jaunes s'enroule autour d'une calotte rouge. Une veste, merveille de passementerie, deux gilets, dont le dernier se boutonne et forme plastron, l'écharpe de soie comprimant les plis bouffants du haut-de-chausses, des babouches. Les dandys ont fait choix de la couleur écarlate; malheureusement, l'emprunt fait à la bonneterie française de ses bas bleus vient déparer ce riche costume. - Et le costume ici est rehaussé par un physique qui ne court pas les rues en France. Le front est bombé, les yeux beaux et doux, la courbure du nez pleine de délicatesse, l'ovale grassement dessiné; de soyeuses moustaches donnent un air de fierté à cette sympathique physionomie empreinte d'une bonté rêveuse. Le cou nu révèle cette délicatesse d'attaches dont Byron avait la fatuité. Et le bambino, que d'intelligence dans ses yeux brillants, que de finesse dans les arêtes du visage, que de gentillesse dans les traits! O petite Provence, tes habitués palissent devant ces bijoux de la création. Quelques chérubins, une corbeille de jasmin sur la tête, vont, de porte en porte, fleurir les Rosines mauresques, pressées de les décharger de leur fardeau parfumé.

Samedi 24 novembre.

La semaine a trois dimanches à Alger: le vendredi, jour férié des musulmans; le samedi, des juifs; le dimanche, des chrétiens. - Aujourd'hui samedi, grande exhibition de juives an grand costume. Les belles filles d'Israël ajoutent à la parure de leurs yeux magnifiques la richesse du velours, de la soie et de l'or. La jeune enfant couronne le carmin factice de sa chevelure d'un toquet conique tout chamarré de broderies, d'où s'échappe un énorme gland qui égrène sur l'épaule ses fils d'or. La femme vêtue d'une sorte d'éphod, au pectoral d'orfèvrerie, les cheveux pris dans une coiffe noire, le menton enfoui dans un~foulard de Tunis, qu'un noeud fait retomber du sommet de la tête en pointes capricieuses. La vieille femme, au gigantesque sarma, soutenant les ondes d'un monceau de gaze. - Intérieur de maison mauresque. Le rez-de-chaussée, consacré à la cage de deux escaliers, n'a de place que pour un petit vestibule et une buanderie. L'escalier algérien donne difficilement passage à une personne d'une corpulence raisonnable, et s'élève par marches de deux pieds de hauteur. Le premier, qui est à vrai dire toute la maison, a pour centre une petite cour carrée entre des colonnes reliées par des arceaux. Sur une galerie quadrangulaire s'ouvrent quatre portes : d'abord la chambre à coucher, qui tient toute la largeur de la façade; au milieu de la pièce une saillie qui fait niche à l'intérieur et moucharaby à l'extérieur, percée au retour de deux petites lucarnes qui sont la guette de la désoeuvrée mauresque. Cette chambre est garnie de briques vernissées et recouvertes d'un épais tapis. La niche est tapissée de peau de mouton et pourvue d'une montagne de coussins. Trois glaces à cadres dorés; un brasero en forme d'immense cratère; une lampe annelée à trois becs; un grand miroir à pied; un énorme coffre historié de clous dorés; un matelas à couvre-pieds du Maroc; une table-escabeau incrustée de nacre, servant pour les repas; quelques tasses bleues; une cage de vingt-cinq sous, logement du canari adoré; une étagère grossièrement enluminée de bleu et d'or, soutenant des verres à champagne, - des verres à champagne, oui vraiment, - composent tout le mobilier d'une élégante de la rue Soggemah. La porte qui fait face à la chambre donne accès dans une pièce presque semblable, destinée au logement de la négresse qui prépare perpétuellement le kaouah. A gauche est un petit cabinet à nom de cuisine, entièrement dépourvu de cheminée et de fourneau. Toute la cuisine se fait sur un petit réchaud portatif en terre. A droite, un autre cabinet, à la porte du quel repose une paire de patins en bois. Le second étage est entièrement pris par une terrasse entourant d'une balustrade le ciel ouvert de la cour. Pourtant deux ou trois petites pièces, dont un petit grenier et un petit bain maure, couronnés par une seconde terrasse où l'on monte par une échelle. Dans la maison, un fouillis de lampes, réchauds, cafetières, d'une exécution grossière, mais tout pleins de ces contours qui ravissent l'artiste : cols allongés, panses ventrues, anses rondissantes, goulots évasés; - une mine d'inspirations pour un orfèvre parisien.

Lundi 26 novembre.

Montée en zigzags au fort de l'Empereur. De là nous dominons le blanc échelonnement de la ville africaine et la rade immense et bleue. Jusqu'à Chéragas, route cerclée de cactus et de débits. Déjeuner au café de M. Barbillon, l'introducteur en France du caban. De Chéragas à Staouëli, immenses plates-bandes de palmiers nains. - Staouëli. La pose de la première pierre date de 1843. Les fondations reposent sur un lit de boulets. Le frère Fulgence nous fait les honneurs du monastère, délicieux cloître à deux étages, encadrant un préau où de verts bananiers ressautent sur le blanc éblouissant des murs. Dans le jardin un frais recoin où l'eau d'une source alimente une végétation tropicale, et peuplé de frères dont la robe blanche semble un burnous. Un gracieux marabout, destiné au logement des étrangers, s'élève sous la main d'un seul frère, à la fois architecte et maçon. Toujours le palmier nain, cet opiniâtre antagoniste de la mise en culture. - Dely-lbrahim : un village de la Brie, transporté avec ses rues à angles droits et sa petite église bâtarde au milieu de massifs d'oliviers, de palmiers et palma-christi.

Retour à Alger.

Prise de kaouah chez toutes les beautés en a encore inexplorées par nous. Toujours des yeux de la plus belle eau. Mais bien souvent des lèvres mozambiques et des nez camards; bien souvent des dents malheureuses, et presque toujours des jambes en poteaux, des pieds d'Allemandes et des gorges réclamant un tuteur. A ces défauts naturels à la race, la coquetterie de l'endroit a su ajouter des enlaidissements locaux. Toutes ont les ongles noircis par le hennah ou rougis par le sarcoun. Quelques-unes, non contentes de se relier les sourcils par une étoile, se les rasent complètement et les remplacent par un arc charbonné. Les plus furibondes se teignent entièrement encore les pieds et les mains. Le costume, il est vrai, vient amnistier tout cela. Les mouchoirs de Tunis sont enroulés si coquettement sur la tête ! les chemises de mousseline sont si joliment passementées de rubans ! les vestes sont si richement chamarrées ! les tuniques si capricieusement fleuries d'or ! les foutahs étincellent si ardemment ! la babouche de Constantinople est si coquette ! l'aspect général est si gracieux, si voluptueux, si sensuelles ! - Au moral, fantasques, capricieuses, susceptibles à l'excès, elles changent d'humeur tous les quarts d'heure; et dans leurs moments de folie, vous sentez, dans leurs caresses, la griffe féline. Intelligentes au reste, presque parisiennes d'esprit, elles savent être moqueuses. Quelques-unes pour arriver à ce bienheureux état de kif, que donnent aux Européens les spiritueux défendus par Mahomet, bourrent d'imperceptibles pipes de chanvre haché. Du reste, le haschich n'est pas leur seul mode d'enivrement. Elles prennent fort bien la pilule d'opium, avalent des bouzagas (fèves enivrantes), et mâchent le madjoun (pâte opiacée). - Le lointain bourdonnement du muezzin trouble seul le silence de la ville qui dort; et de temps en temps quelque Arabe attardé fait saillir dans les larges ombres projetées par les voûtes la lueur rougeâtre d'une gigantesque lanterne en papier.

Vendredi 30 novembre.

... Assis dans une barque qui repose sur la grève, devant cette mer phosphorescente, sous cette voûte bleue aux mille étoiles, dans cette atmosphère d'une nuit d'août, nous ne pouvons croire que sonne la première heure de décembre.

 

1) Je termine la publication des articles auxquels mon frère a collaboré, par une série de notes sur Alger lors de notre voyage de 1849. Je raconte, dans l'annotation des lettres de mon frère, que ces notes écrites par nous sur notre carnet de voyage d'aquarelliste et ne contenant jusque-là que la mention de nos repas et de nos étapes, - notes sans aucun doute bien inférieures aux futures descriptions de Fromentin, - ont pour elles l'intérêt d'être les premiers morceaux littéraires rédigés par nous devant la beauté et l'originalité de ce pays de soleil. Et j'ajoute que ce sont ces pauvres premières notes qui nous ont enlevé à la peinture, et ont fait de nous des hommes de lettres. Ces articles ont paru dans les numéros de l'Eclair des 31 janvier, 14 février, 6 mars, 8 mai 1852.

 

 

Edmond et Jules de Goncourt par Nadar

Edmond et Jules de Goncourt par Nadar

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Caro 22/10/2011 19:17


Merci pour ce blog erudit et passionnant, je vais l'explorer !