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Publié par med médiène

 Balzac Le lys vallee (Delphine Seyrig

Contexte

Après avoir lu Volupté, le roman de Sainte-Beuve paru en 1834, Balzac entreprend de le récrire selon son goût - c’est à dire avec le formidable appétit de l’homme amoureux et une intuition d’artiste qui le rapprochait, il ne s’en cachait pas, des plus profonds secrets de la femme.

Le roman du célèbre et redouté critique, qui décrit l’éducation sentimentale d’un jeune homme, lui semble mal construit, dépourvu de substance et sans vérité. L’auteur de la Comédie humaine estime que Volupté, malgré son titre, est plutôt à ranger dans la catégorie de l’essai, une sorte de guide sur les errements du cœur. Pour lui Sainte-Beuve n’a pas le savoir faire (le talent ?) requis pour prétendre à la fabrique littéraire : imagination, souffle, réalisme, audace. L’œuvre de Sainte-Beuve, conclut Balzac, est trop froide, trop convenue - même si certaines scènes du roman l’ont intéressé.

Dans Volupté, l’amour d’Amaury pour Mme de Couaën, femme d’un certain âge, mariée et mère de deux enfants, paraît à Balzac artificiel, improbable et surtout invraisemblable – ce qui pour un roman d’apprentissage est sans doute le pire des défauts. Balzac qui a vécu cette situation avec Mme de Berny s’empare du schéma narratif et en fait l’intrigue sensible et sensuelle du Lys dans la vallée.  Comme à son habitude l’écrivain mêle sa propre vie aux hasards nécessaires de la fiction. Ainsi l’enfance de Félix de Vandenesse, décrite dans la première partie, s’inspire fortement de la sienne. Ainsi du choix du prénom de l’héroïne, Henriette, qui rappelle Henri, le fils adultérin de sa mère, Laure de Balzac. Comme se retrouve, sous les beaux traits de l’imprenable Mme de Mortsauf, la précieuse et désintéressée initiatrice, Laure de Berny, le « soleil moral » de l’écrivain, son premier amour, de vingt ans son aînée.

Le Lys, qui paraît en 1835, est l’un des romans les plus écrits, au sens de travaillé et retravaillé, de l’auteur. Balzac s’est appliqué dans ce récit à soigner particulièrement son style – qu’on disait pesant – et à exploiter comme il l’a peu fait ailleurs les ressources de la langue française. Il n’y a qu’à lire pour s’en convaincre les pages sur le langage des fleurs ou celles qui abordent les infinies variations du sentiment amoureux et de ses pratiques.

Selon l’aveu qu’il fait à Mme Hanska, il a consacré de longues nuits à fouiller le caractère de ses deux personnages, Félix et Henriette, pour dépeindre leurs états d’âme aux différents moments de leur longue histoire (sept années.) Il s’est également attaché, dans ce roman bucolique et presque champêtre, à rendre hommage à sa Touraine natale et à mettre en lumière, pour le marcheur qui la traverse, l’effet des engageants visages de la nature : la transparence de l’air, le bleu du ciel, l’eau lente de l’Indre, le parfum de l’herbe, les souffles chauds du soir tombant et, après une nuit blanche passée à rêver, la saisissante beauté du jour qui se lève.

Au fil des pages l’auteur précise le drame invisible qui se noue à travers l’évolution des deux amants incapables de s’aimer selon la loi de cette même nature.

Dans Le lys Balzac fait parler les cœurs comme s’il s’agissait des corps : ils tremblent, palpitent, s’épuisent et se rendent en silence. Dans le souverain secret des promesses. Mais à l’impossible amour répond l’impossible vie : rien ne peut les sauver quand le geste de chair est proscrit au profit des seuls abandons de l’âme, ces offrandes abstraites, ces traces sans marques.

Ce livre désespérant est comme un avertissement adressé par Balzac à Eve Hanska, la lointaine amante. Il lui dit clairement que l’amour ne suffit pas à l’amour, qu’il lui faut pour ne pas se dessécher plus que des mots : il lui faut le corps même de l’autre.

Fiction et réalité

Le lys est écrit à la première personne – option narrative assez rare dans la Comédie humaine où domine la troisième personne du singulier. Le roman déroule en une longue séquence les confidences de Félix de Vandenesse à sa maîtresse Natalie de Manerville, femme au cœur dur et à l’intelligence vive. Une lettre adressée à cette dernière explicite la démarche du narrateur. Il s’agit pour lui de se raconter afin que Natalie comprenne la singularité d’une vie commencée dans les chagrins de l’enfance et sauvée par l’amour inespéré d’une femme qui se laissera mourir pour n’avoir pas su écouter les injonctions de sa chair. Le corps d’Henriette, dit-il à sa confidente, après avoir renâclé souterrainement pendant des années, après avoir feint d’ignorer les remous du désir et la plénitude du plaisir, l’abandonna, épuisé par les privations qu’elle lui avait imposées.

La réponse de Natalie clôture le roman : c’est une lettre de rupture polie et moqueuse qui renvoie pour un temps Félix à l’austère solitude de sa jeunesse. Sa maîtresse, elle-même mariée et peu scrupuleuse à l’égard d’un mari qu’elle a ruiné et quitté, ne peut se satisfaire d’un homme qui avoue ne pas avoir voulu choisir entre les voluptés procurées par une inventive compagne et l’honneur d’un amour céleste d'une femme qu’il n’avait jamais serrée dans ses bras.

Natalie reconnait qu’elle n’est rien auprès de ces deux natures si éloignées d’elle et lui recommande de s’abstenir à l’avenir de s’étaler si complaisamment sur ses anciennes amours. Il faut sans doute voir dans cette remarque le rappel par l’écrivain de l’agacement manifesté par Eve Hanska à l’évocation des qualités  de Laure de Berny : abnégation, générosité, attentions ... 

Entre trop de religion, même fleurie du plus éloquent des bouquets ou trop de lit toujours accueillant, Natalie dit préférer la normalité paisible d’une relation extra conjugale bourgeoise. Elle lui reproche enfin l'indélicatesse de cette confession qui montrait si peu de respect à son égard et conclut : « il fallait me tromper » ou ne rien dire et lui annonce tranquillement qu’elle « renonce à la gloire laborieuse » de l’aimer. 

Entre ces deux lettres, entre l’ouverture et la clôture du drame, se déploie l’histoire d’une vie et d’un amour mêlée à celle d’une autre vie et d’un autre amour, ceux d’Henriette de Mortsauf, le lys blanc intouché et du trop respectueux (mou ?) Félix de Vandenesse. Trois parties la composent qui constituent les trois moments du roman :
- les deux enfances,
- les premières amours,
- les deux femmes.

Histoires

L’enfance sans tendresse de Félix est dépeinte avec beaucoup de soin. Une mère hautaine, dure, sèche accompagna la froide jeunesse du narrateur dont le corps refusait, aurait-on dit, de croître pour assumer son âge : « à vingt ans passés, j’étais encore petit, maigre et pâle. »

Chétif et fragile donc, désaimé de la première femme de sa vie : sa génitrice, il traversa ces années en dehors de la rassurante chaleur du foyer familial. Son frère aîné, plus grand et sans doute plus beau, et ses sœurs retenaient toute l’affection de la mère. Le père semblait inexistant, du moins en ce qui concernait l’éducation du narrateur.

Les études et la lecture représentèrent pour Félix un important dérivatif à sa solitude. « Gorgé de latin, bourré de grec », privé par l’avarice maternel de certaines friandises, trop chères pour lui seul, il se sentait humilié par ses camarades de pension qui lui demandaient en se moquant « tu n’as donc pas de quoi ? » quand ils voyaient son panier d’écolier si peu et si mal garni.

Félix s’échappait de cet univers hostile en s’abandonnant totalement au monde adouci des livres. Il se forgeait ainsi, à l’insu de tous, « un tempérament de fer » et un savoir qui l’aideront à agir avec sagesse aux instants cruciaux de sa vie d’adulte.

Les épaules

Peu habitué aux mondanités et aux fêtes, s’ennuyant au milieu d’une foule en liesse, il était sur le point de rentrer lorsqu’il tomba sur les merveilleuses épaules d’une inconnue. Fasciné par l’éclat de cette peau satinée, et comme offerte, et affolé par le parfum qui en émanait, il se jeta brusquement sur elles et se mit à les baiser tel un amant fou. La vive réaction de la danseuse, au lieu de lui faire honte ou de le mortifier, le rendit paradoxalement fier de lui. Le mouvement de retrait et l’exclamation outrée qu’il provoqua le placèrent pour la première fois de sa vie dans la catégorie des hommes qu’une « femme comme il faut » devait absolument éviter. D’un seul coup, par cette femme qu’il n’avait jamais vue auparavant, dont il ne soupçonnait même pas l’existence un instant auparavant, Félix vit sa vie  transformée, « métamorphosée. »

Il se mit « à aimer sans rien savoir de l’amour » et à rêver enfin d’un être de chair et sang qu’il avait réellement croisé et touché de ses lèvres. Il ne s’agissait plus pour lui de « mélancoliser » sur une chimère mais de fixer dans sa mémoire l’image de cette heure miraculeuse afin de la revivre. La belle dame aux cheveux brillants, « au cou velouté », à la gorge pourvue de deux « globes azurés et d’une rondeur parfaite », logea dès lors dans son cœur et dans son esprit, agaçant sa chair sevrée de caresses.

Mme de Vandenesse qui commençait seulement à remarquer la présence de son plus jeune fils - il avait vingt ans rappelons-le - s’aperçut de son air distrait et absent. Elle attribua son air maladif aux longues veilles qu’il consacrait à ses études et ses continuelles lectures. Elle lui préconisa quelques jours de repos chez des amis qui habitaient la campagne, à Frapesle près de Saché – que Balzac connaissait bien pour y avoir séjourné à plusieurs reprises. Heureux de s’éloigner de l’étouffoir familial Félix partit aussitôt, à pied, rejoindre cet aimable couple qui allait l’accueillir et le garder quarante jours durant.

Intuition

Chemin faisant une sorte d’intuition lui disait qu’il allait revoir la femme du bal. Que cette femme ne pouvait habiter que ce magnifique endroit qu’il traversait en enjambées mesurées mais décidées.

Balzac nous offre dans ce passage une description attendrie du paysage dans lequel avançait Félix. L’été en son plein faisait resplendir le toit des demeures qui, ici et là, abritaient des paysans heureux d’y vivre. A son passage, sous ses pas, les fleurs libéraient leurs parfums. Autour et devant lui les arbres aux feuilles déployées, les champs couverts d’épis blonds et pleins, la stridulation des insectes, le soleil et le bleu du ciel emplissaient l’air d’une musique, d’une paix et d’une légèreté que Félix savourait. Un bonheur de vivre inédit, une sorte d’état de grâce, s’insinuait en lui par toutes les fibres de son jeune corps. Balzac insiste sur cette liaison harmonieuse entre l’homme et la terre qui mêle l’esprit des lieux et les dispositions de l’âme comme s’il faisait allégeance à ce qui nourrissait à son époque, dans les écrits et dans les postures du cœur, le romantisme hugolien.

Lorsque le jeune marcheur vit à un certain moment, un certain « castel » auprès duquel un point blanc s’activait lentement, il sut que c’était là, dans ce décor à la fois somptueux et humble, qu’habitait la belle « aux cheveux cendrés », l’unique objet de ses pensées. Parce que, signe incontestable du ciel, « le soleil de midi faisait pétiller les ardoises de son toit et les vitres de sa fenêtre. » Comme s’il la lui désignait et lui disait : elle est là qui t’attend.

L’ami des Vandenesse, brave bourgeois qui s’était enrichi sous Napoléon, le reçut avec une bonhomie de bon aloi mais sans se rendre compte qu’il était venu à pied de la ville. A une question de Félix sur ses voisins il se proposa de le présenter sur l’heure aux maîtres du château qui se trouvait pratiquement en face du sien.
Devinant peut-être les dessous de sa question, il tenait à lui montrer la maîtresse du lieu, « la fleur de son sexe », d’une beauté de légende qui « pourrait occuper la première place partout », et, précisait-il sans doute amusé, propriétaire des plus belles épaules de la région.

Mme de Mortsauf

Clochegourde, le château des Mortsauf et ses belles terres qu’irriguait l’Indre, était bâti au cœur de la douce Touraine. De là, de ce centre baignant sous le ciel pur d’une campagne alanguie par le soleil d’un joli mois d’août, on pouvait entendre  « la voix de l’éternel Cantique des Cantiques. » Pour Félix, dont le jeune sang remuait toujours le souvenir d’une peau nue et tiède, cette campagne admirable, chaude comme une bouche, incitait à aimer comme l’entendaient les patriarches de l’Ancien Testament.
Balzac par cette référence précise semble devancer Félix - et le lecteur – sur les deux lectures possibles de la Bible que le roman effectuera : le rejet du corps fondé sur la notion de culpabilité (Henriette : l’occident) ou, au contraire, les commandements d’amour dans la jouissance des bienfaits de la terre (Arabelle : l’orient.)

Encore tout bouleversé par les sensations provoquées par une nature regorgeant de fruits et de parfums, par ses appels à la vie, suscitant sa propre régénérescence dans l’éclatante chaleur estivale, Félix qui ne voyait pas encore la comtesse, l’entendit. Le jeune homme, tout de sensibilité écorchée, anxieux par l’accueil qui allait lui être réservé et encore éprouvé par sa longue marche, frémit voluptueusement au son de « la voix d’or », cette « lumière parlée » de « la femme à la robe blanche. » Il se sentit caressé par la manière de dire certains mots et cette intonation particulière l’émut autant qu’une étreinte amoureuse. « Sa façon de dire les terminaisons en i faisait croire à quelque chant d’oiseau ; le ch prononcé par elle était comme une caresse, et la manière dont elle attaquait les t accusait le despotisme du cœur. Elle étendait ainsi, sans le savoir, le sens des mots et vous entraînait l’âme dans un monde surhumain. »  

Il la vit ensuite, habillée « d’une robe rose à mille raies, une collerette à large ourlet, une ceinture noire et des brodequins de cette même couleur. Ses cheveux, simplement tordus sur sa tête, étaient retenus par un peigne d’écaille. » Paisible et pensive elle avançait dans la perfection de ses formes épanouies et s’offrit involontairement à l’examen du jeune homme : «  un front arrondi comme celui de la Joconde, des yeux verdâtres semés de points bruns, un nez grec, comme dessiné par Phidias réuni à des lèvres élégamment sinueuses, un teint de camélias blancs, des joues aux tons roses et un embonpoint qui ne détruisait ni la grâce de sa taille, ni les rondeurs
voulues » : celles de la poitrine, déjà évoquées, ni les autres qui ne sont pas dites. « Un duvet follet se mourrait le long de ses joues. Ses oreilles petites, des oreilles d’esclave et de mère. De beaux bras, des mains longues aux doigts recourbés, un pied de femme comme il faut, ce pied qui marche peu, se fatigue promptement et réjouit la vue quand il dépasse la robe. » Félix s’émerveillait : bien que mère de deux enfants il n’y avait personne de plus jeune fille qu’elle. « Elle était enfant par le sentiment, grave par la souffrance, châtelaine et bachelette. Aussi plaisait-elle sans artifice, par sa manière de s’asseoir, de se lever, de se taire ou de jeter un mot. »

On le sait, et la peinture du 19ème siècle nous le montre bien, le muscle n’était pas considéré comme un attribut de la beauté pour le femme : il ne lui apportait pas ce surcroît de féminité, il la masculinisait plutôt. Lorsque Balzac introduira dans l’histoire Arabelle Dudley, l’active amazone, il mettra en scène l’antithèse absolue d’Henriette, l’aventurière « à la taille plate » qui chasse au-delà du boudoir et vise, d’une main de fer enveloppée de velours, à atteindre au vrai pouvoir, celui exercé jusque là par l’homme. Elle réussira d’ailleurs à « machiniser » Félix, à en faire un homme à sa merci, un instrument sexuel « manié comme une pâte. » 

A Clochegourde, Félix comprit « que ce jour était le jour de sa vie », le jour où il fallait qu’à tout prix il intéresse suffisamment Mme de Mortsauf pour qu’il lui soit permis de revenir chez elle. Il n’eut pas à faire de trop grands efforts car son allure chétive de garçon mal mis induisit en erreur la comtesse qui ne pensait alors qu’à l’avenir de ses enfants « mal nés. » « Comme lui, ils vivront ! » avait-elle pensé en observant son si peu mâle visiteur. Mme de Mortsauf n’acceptera dans un premier temps les visites de Félix que pour comparer sa croissance à celle de sa fille Madeleine et de son fils Jacques.

A ce point de la narration est racontée l’histoire du comte de Mortsauf, un noble émigré revenu sur ses terres après la promulgation du décret napoléonien amnistiant les partisans de la monarchie. Issu de la petite noblesse, loin des facilités parisiennes, il devait travailler et, pour survivre dans un semblant d’aisance, il était souvent contraint de calculer et de marchander avec ses propres métayers. En réalité le comte était « un incapable » et c’était à son épouse que revenait la responsabilité de gérer le domaine des Mortsauf.

On apprend ainsi par Henriette que les paysans, affranchis des liens qui les unissaient depuis toujours, dans la crainte et le respect, au nom de leurs maîtres les volaient, trafiquaient sur les produits du domaine et trichaient sur les comptes. Henriette de Mortsauf, la discrète châtelaine aimée de Félix, était la fille du duc de Lénoncourt à qui on attribua, à tort, une relation amoureuse avec Marie de Verneuil,  l’espionne de Fouché (Les Chouans.)

Une confidence d’Henriette nous révèle que pour fuir une mère insupportable (le double calqué de celle de Félix) elle s’était mariée à un homme qui avait montré assez vite un caractère égoïste, instable, incontrôlable, cassant, et se laissant aller parfois à d’injustes et « haineuses colères » contre sa propre famille.
Le narrateur nous dit que le comte avait contracté dans ses années d’exil une maladie - résultat de ses  « amours de bas étage» - qui provoquait à la moindre contrariété ces crises « de démence. »

Henriette avait eu avec lui deux enfants à la santé plus que fragile, « qu’elle enfantait chaque jour » disait-elle tristement, et qu’elle protégeait du mieux qu’elle pouvait.

Malgré « le lent assassinat impuni » que représentait son union avec le vieux comte (il avait 45 ans), Henriette ne cédait pas aux touchantes sollicitations de Félix qui avait fini par déclarer sa flamme. Par devoir et, disait-elle, par droiture envers Dieu et ses enfants. Comme toutes « les femmes exclusivement mères » elle tint à dire au jeune homme, devinant ses attentes, « je ne puis être la source de vos plaisirs. » Elle acceptait son amour à la condition qu’il promette de « l’aimer à vingt ans comme les vieillards aiment leur dernier enfant » et de ne jamais prononcer le mot amour. En retour elle ne lui accordera rien qui déplût à Dieu. Cependant elle s’attachait à lui et se laissait prendre spirituellement. Son mariage décevant où elle se sentait enfermée, son refus d’être entièrement la femme du comte - ils faisaient chambre à part -, la candeur patiente de Félix faisaient qu’elle appréciait et recherchait sa compagnie et que son absence la chagrinait. Mais elle n’acceptait aucun contact physique, en dehors de ceux, très rares, tolérés par une amitié pure. « Un désir l’offensait » regrettait l’amoureux mais un regard tendre l’illuminait.
Au moment où Félix entrait dans sa vie, à la fin de l’été 1814, elle était mariée depuis dix ans. Elle avait 28 ans. Il en avait 22.

L’âme a un sexe

Lui concédant les « plaisirs neutres », « ces chétives voluptés » de l’amour inaccompli, elle lui abandonnait quelques fois sa main à baiser mais « toujours le dessus et jamais la paume, limite où, pour elle, commençaient peut-être les voluptés sensuelles. »

Henriette masqua son attirance pour Félix, la transformant en passion vierge, en amour de tête, d’âme à âme, sans mot et sans geste mais, en elle, jaloux néanmoins. On l’apprendra plus tard. Pour ne pas la perdre, pour garder le droit d’attendre, de souffrir, le jeune homme accepta cette étrange relation où le corps ne devait jamais être invité. Mais il en souffrait, comme elle qui ne savait pas – ou le savait trop bien - nommer son mal être qui la tenait éveillée la nuit dans sa chambre close.

Obsédé par « le rose et le noir », préfigurant peut-être le fameux poème de Baudelaire, Félix décida de troubler un peu plus Henriette en l’inondant de bouquets de fleurs (il passait parfois trois heures à les confectionner.) Ces bouquets aux couleurs lumineuses, construits pour donner envie, évoquaient les « formes roulées comme celles d’une esclave soumise » exhalant autour d’elle les « senteurs d’Aphrodite. » Il voulait qu’elle éprouvât enfin « la senteur terrestre du corps », celle d’une peau mouillée par le soleil.

Les beaux yeux vert pâle d’Henriette avouaient qu’elle était touchée, qu’en elle le désir aussi serpentait et qu’elle aimait, « honteuse et ravie », ce que lui disaient ces fleurs choisies, coupées et arrangées pour elle.

Un jour de septembre, pendant les vendanges, dans l’air embaumé par la « dive cueillette » et sous un soleil juste tiède, elle lui offrit « la caresse des amants », le tu réservé à l’aimé et que l’on murmure doucement à son oreille.

Mais « l’amant qui n’est pas tout n’est rien.» Félix voulait plus, Henriette ne pouvait s’y résoudre et fut effrayée quand, ne supportant plus cette longue et insupportable abstinence, elle l’entendit lui dire, exaspéré : « qu’à son âge si les sens étaient tout âme, l’âme aussi avait un sexe. »  La précision du terme employé l’éclaira soudain sur la réalité concrète de l’amour, elle qui était redevenue vierge, et germa dans son imagination qui se libéra.

Quand M. de Mortsauf tomba malade, ils se relayèrent pour le veiller et le soigner. Félix logea dans la chambre au dessus de celle d’Henriette. Il l’entendait allait et venir, nerveuse et agitée, aux moments d’insomnie mais il n’osa jamais la rejoindre. Tenaillés tous deux par le désir, ils demeuraient sourds aux cris de leurs corps.

Félix pouvait la croiser le matin dans le troublant « laisser voir de toutes les heures » que permettent « les vêtements du matin » dans le quotidien sans apprêts de la vie de famille. Il pouvait ainsi, faute de mieux, « revoir les éblouissants trésors qu’il considérait comme sien. »

Ils se frôlaient au chevet du malade chuchotant ces riens qui sont le vin des cœurs complices, elle dans le tentant négligé de sa toilette et lui, souhaitant ardemment la mort du comte. Ils se comportaient comme s’ils étaient « mariés à demi » et il se disait, « pourquoi ne serait-elle pas à moi ? »

Durant cette période, heureuse peut-être de ce trouble qu’elle croyait ne jamais ressentir, « sa beauté se fit plus belle » et elle devint à au cœur du jeune homme « non la bien aimée mais la plus aimée. »

La femme de lait

La politique rappela Félix à Paris où, Henriette l’avait prévenu, « tout est piège pour l’âme et danger pour le corps. » Il quitta une nouvelle fois Clochegourde, laissant la comtesse « dans son désert sans soleil. »

Devenu parisien, affermi dans son corps et son allure, il fut nommé, grâce au père d’Henriette, conseiller du roi. Sa fonction lui permit de côtoyer le premier cercle du pouvoir et le monarque « à la voix d’argent, Louis XVIII en personne.

Aux soirées auxquelles il était convié il intriguait les femmes qui le voyaient toujours seul. C’est dans l’une des grandes maisons du Faubourg Saint Germain qu’il rencontra un jour la plus belle, la plus libre, la plus riche et la plus recherchée des femmes, lady Dudley. Anglaise en rupture de mari et s’estimant au dessus de « la jurisprudence des salons » et de la morale commune, sans tabous ni liens affectifs revendiqués, elle jeta son dévolu sur Félix.

Balzac décrit avec minutie ce déplacement de l’objet amoureux : le corps affamé de Félix fut naturellement attiré par le charme offensif et les prouesses techniques d’Arabelle, son imaginative « sa servante. »

La résistance ne pouvait être que courte devant une femme qui pouvait dire avec élégance à un familier du roi : « votre amie toujours, votre maîtresse quand vous voudrez » et qui fit ce qu’il n’osa pas faire chez Henriette (et qui mourante le lui reprochera) : forcer son cœur en forçant sa porte. 

Elle semblait « si frêle, cette femme de lait, si brisée, si brisable, si douce » que Félix s’étonna, quand il la connut mieux, de découvrir la souplesse de son  corps qui ignorait la sueur, un corps d’eau et de feu, « fait de grâce unie à la force », de lenteur et de fougue, constamment en demande, toujours prêt pour des «  jeux pareils à ceux des serpents entrelacés » et toujours différent.

Notons que Balzac ne décrit pas Arabelle, comme il le fait pour Henriette. Arabelle est une fonction, le lecteur n’a pas à savoir, par exemple, la couleur de ses yeux ou la forme de sa bouche. Elle n’existe que par ses actes. Son rôle dans le roman est de dénouer une situation en déclenchant par son énergie et sa détermination un événement fatal : la mort d’Henriette qui permet à Félix, passé à l'état d'homme complet, de continuer sa carrière dans la Comédie humaine.

Devenus comme l’Orient et l’Occident, c’est à dire nécessaires l’un à l’autre, vivant une passion « toute africaine », ils furent pendant six mois les gourmands amants d’un « amour sans mémoire. » Arabelle, « insatiable comme une terre sablonneuse », lui apprit les plaisirs renouvelés de l’amour charnel, couplés à ceux d’un esprit des plus fins. « La bête était sublime en elle, elle avait aussi de la supériorité
dans l’intelligence. »

Elle lui disait qu’elle était « d’un pays où les femmes meurent d’amour » et où les amantes étaient au service exclusif de l’homme qu’elles avaient choisi. Et que pour elle, Dieu même pesait peu, comme tout autre obstacle – qu’il fût moral ou civil – et que seul importait le plaisir qu’elle pouvait lui donner. Elle lui disait, « je ne suis que femme, mon amour, je sais aimer, je puis mourir pour toi si tu veux. »

Pour Félix, elle était « tout un sérail à elle seule », étendue à ses pieds, attendant sur un tapis « l’heure du plaisir », chérissant sa soumission en le soumettant à sa loi d’esclave infiniment donnée.

La relation d’extrême érotisme qui s’établissait entre les deux amants dans le huis clos de leur chambre est évoquée en creux du texte pour des raisons évidentes (Balzac n’est pas Sade) et nous prouve, s’il en était besoin, le pouvoir de suggestion de l’écriture balzacienne. Rien n’est dit et tout se dit. 

Romantiquement, Félix crut voir en lady Dudley la femme, telle une Esther Gobseck de haute lignée, « qui se perd, qui renonce à l’avenir et fait toute sa vertu de l’amour. » Agée d’un peu plus de trente ans Arabelle, qui s’était octroyé le droit d’agir avec la même liberté qu’un homme et qui avait proscrit de son vocabulaire les mots toujours et jamais, le forma à la complexe géographie amoureuse, « la poésie des sens. » Elle lui fit connaître, avec « sa science de l’existence », la saveur ineffable de la chair qui procède fondamentalement de la sphère terrestre. Installé « dans la douceur d’un mariage illicite », Félix ne pensait plus au céleste sentiment qui l’attachait à Henriette, l’absente oubliable - oubliée.

«Le plaisir mène au parjure » et à l’amnésie reconnut-il avec la lucidité des lâches. Balzac effleure dans cette partie du Lys une idée que développera Georges Bataille dans son œuvre : le lien consubstantiel et funeste qui unit l’orgasme à la mort. Ainsi l’auteur fait dire à Félix, repu de sexe, que « les plaisirs étaient un moyen d’annuler la matière » car « l’âme expire sous la jouissance. » Et que « l’amour renaissant de son agonie », toujours recommencé, ne pouvait aboutir qu’à ce rire sinistre déversé « sur les cadavres de ceux qu’il tue. »

Au bout de plusieurs mois de cette intense fréquentation Félix reconnaissait que sa liaison avec Arabelle s’enlisait dans la routine mécanique du plaisir et que si ses sens étaient chaque nuit admirablement satisfaits son cœur était toujours habité par le souvenir de la vertueuse Henriette.

La mort

Des nouvelles alarmantes obligèrent Félix à retourner à Clochegourde. Arabelle insista pour l’accompagner en lui promettant la plus grande discrétion. Un cheval arabe, offert par lady Stanhope une authentique aristocrate anglaise installée au Liban, devait lui permettre de la rejoindre la nuit.

Henriette, mise au courant de la « trahison » de son ami par une lettre de sa mère, ne put admettre l’idée qu’il s’abandonne à une autre femme. Ses convictions ébranlées, ce caractère si peu violent eut « des envies de meurtre », de poignarder sa rivale, de se tuer elle-même. Mais songeant à ses enfants, elle se résigna « chrétiennement », en mère avant tout.

Elle ne savait surtout pas comment lutter contre Lady Dudley, la femme qui se faisait une gloire de ne pas tenir compte de la société et des lois de son milieu. Et qui savait « contenter les instincts, les organes, les appétits, les vices et les vertus » d’un homme dans toute sa puissance.

Henriette qui n’avait rien donné refusa tout pardon. Arabelle s’était empressée à le faire remarquer à son amant : « On se donne ou l’on se refuse, mais refuser et moraliser, il y a double peine, ce qui est contraire au droit de tous les pays. »

Balzac se plait dans cette partie du roman à opposer l’amour vierge, beau comme un ciel bleu à l’amour charnel, électrique dans ses belles fatigues, mais gros de craintes et de dégoût. Entre ces deux pôles, ces deux manières d’aimer, Félix était perdu. Son corps avait besoin du corps agile de l’une et son âme se nourrissait du souvenir de la moelleuse vertu de l’autre. Il était amoureux de celle-ci, la démoniaque Arabelle, « vive et svelte » comme une reine du désert et de celle-là, la sainte Henriette, « lente et grasse » comme une Loire.

La comtesse avait ainsi appris qu’Arabelle avait tout abandonné à Londres, son mari et ses enfants, pour vivre librement ses amours et ses plaisirs. Elle tint à voir cette femme extraordinaire. Elle exigea d’accompagner Félix et l’aperçut sur son cheval, près d’un bois, fière d’attendre seule en pleine nuit son amant. Henriette fut frappée par sa beauté : « Je n’ai jamais vu de plus belle femme. Quelle main et quelle taille ! Son teint efface le lys, et ses yeux ont l’éclat du diamant ! »

Mme de Mortsauf fut stupéfaite par l’ampleur des sacrifices qu’une femme pouvait être amenée parfois à faire pour un homme.
« Elle demeura stupide en face de sa vie manquée. » Elle ne comprenait pas, le sens du monde lui échappait. Elle ne savait plus ce qu’était la vertu et n’avait plus conscience de la sienne. Elle en voulut encore plus au trop sage Félix de qui elle avait « parfois désiré  quelque violence » et qui n’avait pas compris, elle le lui dira, que « toute femme est voilée et tout voile veut être levé. »

Son être enfin réagit et dans une ultime protestation sa chair se révolta, nia l’évidence et voulut résister, parce que « la vie est contagieuse. »  Mais tard, beaucoup trop tard. Cet échec irréparable, et qu’il lui fallait enfin évaluer à sa désespérante mesure, la condamnait.

Pourtant le souvenir de certaines sensations lui revenaient, « le bruit du sang à ses oreilles » et la pensée de ce que devait être le plaisir, elle qui l’avait frôlé sans jamais le rencontrer.

Refusant toute nourriture, ne supportant aucune intrusion en elle (pénétration ?) Mme de Mortsauf se laissera mourir, tuée « par  l’ami trop aimé » qui aura lui aussi raté son amour. Sa douloureuse agonie dura plus de quarante jours. Quand Félix, accouru de Paris, parvint à son chevet il ne reconnut pas sa « délicieuse Henriette » : il vit, impuissant, ce « quelque chose sans nom de Bossuet, qui se débattait contre le néant, et que la faim, les désirs trompés poussaient au combat égoïste de la vie contre la mort. » A la porte de ce néant elle le supplia, dévoilant à la face de tous son déchirant amour, « sauvez-moi, je veux vivre. » Et Félix ne pourra pas.

« La sublime et sainte Mme de Mortsauf » s’en allait avec, vrillée au cœur, la terrible question à propos de sa vertueuse et triste vie et comprenant qu’Arabelle, « femme de la terre, une fille de la race déchue », en quittant tout par amour, était peut-être dans la vérité divine : « Et si elle avait raison, elle ? » Et si Dieu était du côté de l’amoureuse agissante ? de l’épouse telle qu’elle est chantée dans le Cantique des Cantiques ?

 

Annexe         

La petite postérité littéraire de Félix de Vandenesse

Félix fut impliqué, du côté de la monarchie légitimiste, dans l’affaire des 100 jours, en mars 1815. Le retour de Napoléon décidera de sa carrière politique et amoureuse. En Touraine et à Paris. Il agira, pendant la première Restauration, pour le compte de Louis XVIII. L’empereur déchu tentera vainement de reconquérir son pouvoir perdu face à une Europe coalisée menée par l’Angleterre. Après Waterloo, en juin 1815, le seconde Restauration du même Louis XVIII le récompensera de sa fidélité aux Bourbons et l’emploiera pour ses talents diplomatiques.
A la mort de Mme de Mortsauf, il fut abandonné brusquement par lady Dudley.
Il continua sous Charles X à servir la monarchie.
Il resta fidèle à la mémoire de Mme de Mortsauf jusqu’au jour où il rencontra Natalie de Manerville, une jeune mariée venue de Bordeaux vivre à Paris (Le contrat de mariage, 1835.)
Elle l’abandonne à son tour de la façon que l’on sait.
Dans Une fille d’Eve (1839) on retrouve Félix marié à la jolie et naïve comtesse Marie-Angélique de Granville. Elevée avec sa sœur en Normandie par une mère pratiquant un catholicisme inspiré par certains prêtres intégristes (Une double famille, 1830), elle se marie échappant de ce fait à l’emprise maternelle.
Dans le roman Marie de Vandenesse s’amourache du journaliste Raoul Nathan. Son amie Natalie de Manerville, l’ancienne maîtresse de Félix, l’encourage à avoir une liaison avec lui.
Au moment où sa femme allait céder, Félix intervient avec la finesse des maris qui ont souffert et la dissuade de commettre l’irréparable, conjugalement parlant. Marie, confuse, le remercie de sa délicatesse et revient dans le couple plus aimante que jamais.

Madeleine ressemblait à la vierge d'Ingres

Balzac - Le Lys dans la vallée
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