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Publié par med médiène

Atiq Rahimi

Atiq Rahimi

Atiq Rahimi est né à Kaboul le 26 février 1962. Il vit et travaille actuellement à Paris.
Il a publié chez P.O.L la majeure partie de ses écrits
Engagé, Atiq Rahimi se range du côté des Demandeurs d’asile et manifeste sa solidarité aux sans-papiers de Calais
Il retourne souvent à Kaboul, malgré les dangers qu’il encourt, pour animer des ateliers d’écriture. Son souhait est que tous les jeunes, Afghans ou autres, bénéficient d’une école qui éveille les consciences et non d’une école qui les manipule.

Afghan, vous avez dit Afghan?
En 1985 un Centre d’Accueil de Demandeurs d’Asile près de Rouen  en Normandie reçoit un réfugié politique Afghan venant de Kaboul. Il a 23 ans. Atiq Rahimi, c’est son nom, perçoit vite la nécessité de bien maîtriser le Français. En plus des cours qui lui sont dispensés par le CADA, Rahimi, curieux du fonctionnement de cette langue dans laquelle désormais il baigne, décide de consacrer le temps libre qui lui reste – et il lui en reste beaucoup – à lire les romans qu’on lui prête ou qu’il achète avec la maigre allocation qu’on lui alloue. C’est ainsi qu’il tombe sur Marguerite Duras, je veux dire qu’il découvre son œuvre. Le premier roman d’elle qu’il lit est L’Amant paru en 1984, prix Goncourt 1985. La première phrase du texte : « Un jour, j’étais âgée déjà, dans le hall d’un lieu public… » le marque plus que le fameux « longtemps je me suis couché de bonne heure » de Marcel Proust. Rahimi est fasciné par cet incipit bref, d’allure simple, qui lui donne immédiatement l’envie d’écrire. Et d’écrire comme Duras. Il dévore L’Amant en quelques jours puis se procure tous les livres qu’il peut trouver de la romancière. Mais il lit aussi André Gide, Jean Paul Sartre, Albert Camus.
Rahimi, qui s’intéresse également au cinéma, assiste à une projection d’Hiroshima mon amour. Il est comme envoûté par l’inégalable voix d’Emmanuelle Riva répétant inlassablement à son amant asiatique : «  tu me tues, tu me fais du bien… » Ce monologue très écrit du film culte de Marguerite Duras bouleverse le futur écrivain. Il dit être sidéré, littérairement parlant, par ce début « dépouillé, plein de mystère, magique et précis. »
Avec pour toile de fond les décombres d’une ville détruite par la bombe, l’histoire raconte la complexe relation d’un homme (un Japonais rescapé de la déflagration atomique) et d’une jeune femme (une habitante de Nevers qui, sous l’occupation, avait entretenu une scandaleuse  liaison avec un soldat allemand) qui font l’amour dans une chambre d’hôtel - lieu par excellence du passage, du transitoire, de l’éphémère - et qui évoquent au milieu de leurs ébats, et les mêlant, l’atrocité des guerres et l’impossible fusion des corps, même embrasés par la passion. Comme si le vide était le seul lot et la seule justification de l’homme.
Elle et lui, la femme réprouvée de Nevers et l’homme marqué d’Hiroshima, se fuient, se recherchent, se retrouvent, s’épousent et se parlent de la façon crue des amants désespérés, rompant avec le code narratif de l’époque. Cette prise en charge singulière du récit inspire au futur prix Goncourt une autre voie, neuve dans son évidence, pour exprimer l’amour et son naufrage, le désir et sa domestication, les mensonges qui endorment les douleurs et les vérités qu’ébranlent les dogmes de circonstance.
Par delà la représentation de la ville en ruine, le jeune réfugié Afghan voit sans doute la dévastation de son propre pays labouré par des haines d’un autre âge.
Rahimi a trouvé un maître, « ma maîtresse », confie-t-il en riant. L’élève aujourd’hui couronné du prestigieux Goncourt honore ce maître - cette femme petite à la voix ridée comme son visage - dès que s’en présente l’occasion. Marguerite Duras, affirme-t-il, est celle par qui son désir d’écrire s’est déclenché. Et tout ce qu’il écrit ou filme dérive d’elle, elle est la source du regard qu’il porte sur le monde, ce regard mi féminin mi masculin qui brouille sa lecture.
L’auteur raconte que son travail d’écriture, ce long moment de nécessaire solitude où il doit se confronter au vertigineux blanc de la feuille, il le passe en écoutant les leiders de Schubert.
Son roman Terre et cendres, traduit en 2000, est publié à Paris. D’autres suivront.
Rahimi qui s’intéresse aussi à l’image, visionne en DVD les films de Jean Pierre Melville, particulièrement Le Samouraï, ceux bien entendu de toute la Nouvelle Vague et les grands cinéastes américains. Il cite, entre autres, Le Procès d’Orson Wells, d’après Kafka, et de  Coppola, la magistrale saga du Parrain. Il se dit qu’il faudrait faire « quelque chose comme çà » à propos de l’Afghanistan : témoigner, montrer, expliquer pour que cesse l’immonde hypocrisie des tueurs d’espoir.
Des films français qu’il voit une actrice se détache : Jeanne Moreau, amie de Marguerite Duras, qu’il découvre dans Moderato Cantabile. Il lui voue dès lors une sorte de culte.
Rahimi obtient le prix « Regard sur l’avenir » en 2004 au festival de Cannes avec Terre et cendres, un long métrage adapté de l’une de ses publications.
Le 10 novembre 2008 le jury de l’Académie Goncourt décerne son prix à Syngué Sabour, « Pierre de patience », le premier roman de l’auteur écrit directement en français.
Lorsqu’il obtient le prix, les toutes premières félicitations proviennent de Jeanne Moreau, dont on sait qu’elle est une grande lectrice. Elle aurait même demandé au tout nouveau lauréat s’il songeait à adapter Syngué Sabou au cinéma. Elle aurait trouvé au roman, lui dit-elle, « un truc », disons une écriture, « fichtrement cinématographique. »

Syngué sabour
L’impatience de la pierre
L’intrigue du roman se dévoile au fil du récit dit par la voix d’une femme qui aime et refuse l’homme blessé, son époux, gisant pratiquement à même le sol dans une pièce nue. En amont du temps que continue celui de la scène inaugurale, l'avant texte qui ne peut que s’imaginer, cet homme est devenu pour la narratrice un poids de plus en plus lourd à porter, et en même temps le confident muet idéalement attaché au plus doux de sa mémoire. Mais le texte nous dit que ce personnage ne compte plus depuis « l’accident », que désormais il ne peut qu’assister passivement aux événements sans pouvoir intervenir ni agir sur eux.
L’histoire se raconte au rythme d’une guerre qui se manifeste à l’extérieur de ce huis clos par des tirs, des explosions, des cris proches et lointains que suspendent de longs silences, des trêves encore plus menaçantes que le bruit vivant de la violence. Un drame non situé géographiquement mais que des marqueurs politiques vont lentement localiser. En filigrane se dessine l`horreur des tueries fratricides dans un pays où règnent les forces de la peur, de jeunes et beaux assassins qui s’imposent en prenant Dieu en otage.
Le point nodal de cette histoire est une chambre blanche aux murs nus. L’homme blessé est  étendu sur une couche au dessus de laquelle une récente photo de lui indique la vertigineuse accélération du temps. Maigre, barbu, ses blessures ne saignent plus. Il respire encore, mal, dans ce coma qui est l’une des formes de la mort. La femme, régulièrement, emplit d’eau bouillie la poche de perfusion qui le maintient vivant.
Des mouches, des fourmis, une guêpe, une araignée tissant sa toile animent par instants l’espace autour du gisant immobile qui peut-être perçoit le mouvement de la vie sans vouloir le montrer. Le lecteur ne sait pas non plus s’il a conscience de cette femme qui le nourrit, le lave, le change, lui parle déversant sur lui tout l’amour qu’une épouse, avec la vigilante attention d’une mère, peut prodiguer à l’homme qu’elle s’est choisi.
A l’inverse de l’héroïne de L’Amant de Marguerite Duras, la narratrice de Syngué sabour ne se place pas dans le temps révolu des nostalgies coloniales et des caprices du sexe mais dans celui concret d’un univers violent en train de s’automutiler par carence affective.
La lente agonie de l’homme va subir un ultime avatar quand sa femme, une nuit de grande peur et de grande solitude, se donne à l’un des jeunes gens armés qui investissent la demeure du couple. Elle éprouve devant les maladresses de l’adolescent - hâte à faire, étreinte insatisfaisante  - l’audacieux désir de l’initier aux gestes de l’amour. L’acte se consomme, puis se répétera à chaque retour du garçon, tout près du mari blessé dont on ne sait s’il entend les gémissements de son épouse qui jouit d’un autre corps que le sien. Naît alors en elle, à partir de cette révélation inimaginable, l’éblouissante découverte du plaisir, un sentiment fait de haine et de honte à l’égard de l’homme à demi mort qui fut l’homme de sa vie, le premier qui partagea ses nuits. Elle croit pouvoir effacer les traces de son parjure en redoublant d’attention à son égard et s’active dès lors, comme en suspens et plus légère, entre le temps des soins et celui des sens qu’elle semble découper au rythme d’un chapelet qu’elle égrène d’un doigt impur.
Ce temps qu’elle s’invente, ce surcroît de vie qu’elle s’offre, la préserve, nous fait-elle comprendre, de la panique et de la folie meurtrière qui l’environnent.

Les jours ainsi s’écoulent, répétés, prévisibles dans leur atroce banalité. Le récit de cette addition de petits riens est confié à la fameuse pierre qui donne substance et titre au roman. Cette pierre de patience, magique et pratique, absorbe les confidencesde celle que la plus haute des solitudes contraint à formuler, l’amnistiant du même coup de ses fautes ou de ses doutes.
Si l’intention de Rahimi, à son amorce, peut paraitre originale du point de vue de la thématique1 – naissance d’une femme à son corps, rejet des totalitarismes et, au bout, assumer dans ses écarts et ses incertitudes l’écriture se faisant – il faut hélas constater que le style de l’écrivain, qui relève plus de la recette que de l’invention, range Syngué sabour dans la série des textes qui ne sont que de menues variations ratées des textes fondateurs qui l’ont inspiré : les nettes, précises et épatantes, oui épatantes, stances durassiennes. A l’évidence le choix surprenant des Goncourt n’aurait pas été motivé que pour des raisons littéraires. Lesquelles ?

1) Il faut rappeler que les premiers romans de Rachid Boudjedra, notamment La Répudiation et l’Insolation publiés respectivement en 1969 et 1972, traitaient avec beaucoup d’audace, tant stylistique que politique, de la place du sexe et celle du sang dans la société musulmane traditionnelle : sang de la circoncision, des menstrues, de l’hymen déchiré le soir des noces - et même celui, sinistrement symbolique, du bélier égorgé le jour de l’Aïd.

Bibliographie
Syngué Sabour, 2008
Le retour imaginaire, 2005
Les Mille maisons du rêve et de la terreur, 2002
Terre et cendres, 2000
Ces trois derniers romans ont été écrits en Afghan - la langue maternelle de l’auteur.

 
Atiq Rahimi, prix Goncourt 2008
Atiq Rahimi, prix Goncourt 2008
Atiq Rahimi, prix Goncourt 2008

Atiq Rahimi, prix Goncourt 2008

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