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Compteur

  

Publié par med médiène


Un jour de classe dans la cour de l’école de la cabane Bambou bordant la Charente près de Rochefort. Appuyé à un arbre le petit garçon s’inquiétait de la raison pour laquelle Madame Charon, son institutrice, voulait le voir. Il était en culotte de velours bleu, trop courte, et qui le serrait à la taille. Il ne portait pas de slip. La foule criarde des élèves s’agitait dans l’espace clos de la cour fermée par une porte en chêne à double battant. Ils étaient là, filles et fils d’ouvriers, de fermiers, de pêcheurs, de roms sédentarisés, tous nés pendant la guerre ou juste après. Ainsi Bobosse aux cheveux d’une blondeur d’outre-rhin qui détonait au milieu des figures brunes ou rougeaudes de ses camarades de classe. La cour de l’école était bitumée, mal nivelée avec, à ses quatre coins, quatre gros troènes comme plantés en sentinelle. Les salles qui recevaient une centaine d’élèves s’ouvraient de plein pied sur l’ensemble. Pendant les récréations les enfants jouaient aux billes, aux mites (il fallait gagner le plus possible de vieilles capsules de bouteilles de limonade) et à des sortes de tournois médiévaux qui consistaient à désarçonner un adversaire monté sur le dos d'un équipier choisi pour sa robustesse de cheval de trait. Ce dernier jeu, brutal mais très prisé, avait coûté une incisive au garçon qui, pour l’heure, attendait que sa maîtresse l’appelle.

 

Craignant il ne savait quelle remontrance, cette convocation, reçue au moment où sonnait la cloche de la récré, le mettait bizarrement mal à l’aise - lui qui s’enorgueillissait d’être toujours le premier de sa classe. Seul Bibitte, son seul concurrent sérieux, parfois le devançait. Signe de ses succès, il possédait le plus grand nombre de bons points et d’images. Souvent madame Charon le donnait en exemple à ses camarades qui ne manquaient pas de le lui faire méchamment payer. 

La récréation s’éternisait, il lui semblait que le temps se distendait exprès pour nourrir son angoisse. Revenant à la réalité du moment, il se rendit compte que certains de ses camarades tournaient autour de lui, ricanant d’une drôle de façon et faisant des gestes qu’il ne s’expliquait pas. Il suivit enfin des yeux leur regard qui fixait un point précis de son anatomie. Il constata avec surprise que sa queue dépassait de son short et montrait son bout gonflé et circoncis au groupe de badauds qui s’était formé, les filles surtout évaluant cette chose qu’elles n’avaient pas coutume de voir étêtée. Pendant longtemps, de cet incident, il lui était resté le surnom de « Gros Bout. » Mais ce quolibet ne dépassa jamais sa sphère initiale, la zone qui allait de la Cabane Carrée (la Cabane Bambou) à la Cantine. Son caractère moqueur disparut au fil du temps et l’expression Gros Bout, sans guillemets, l’identifia comme Cranouche ou Bibitte désignaient naturellement ses deux compagnons d’enfance.

 

Quand la fin de récréation sonna, tout le monde se mit sagement en rang et après le geste convenu de la maîtresse pénétra dans la salle où trônait le poêle à charbon. L’estrade, en surélevant son bureau, permettait à l’enseignante d’avoir une vue d’ensemble, en tout cas le pensait-elle, sur les tables à deux places qu’occupait le monde turbulent et bavard qu’elle avait à former.


A l’issue du cours la maîtresse le retint. Elle lui désigna son bureau et lui demanda de ne pas bouger. Les enfants pressés de sortir se dispersaient : certains rentrant chez eux pour le goûter, d’autres s’égaillaient sur les berges de la Charente à la recherche de grenouilles. Munis d’un pompon rouge attaché à une ligne sommaire, un fil de pêche noué à un bâton, ils piégeaient les bestioles bondissantes qu’ils cédaient à l’une des filles Régnier, la plus grande et la plus belle. Celle-ci les vidait, les nettoyait puis les embrochait par six et les proposait aux acheteurs friands de cette chair batracienne qui voulaient se faire en prime la fille la sachant moyennement farouche. La jeune vendeuse les interpellait, répétant avec malice dans un sourire à double lecture : « qui veut de mes belles cuisses, mes belles cuisses fraîches, qui les veut ? »

 

                                       La Charente, les barques, les carlets et l'usine


Les autres élèves, les plus dégourdis, profitaient de la proximité de l’épicerie Au panier fleuri, tenu par le couple Pouget, pour faire les courses et, avec la complicité de ces Ténardier, ajouter sur le carnet de crédit des friandises que leurs parents, ne sachant pas lire, étaient incapables de repérer quand à la fin du mois l’heure des comptes arrivait avec la paye du père.

 

Le garçon observait par la porte vitrée de la classe le retour madame Charon. Elle vint à lui, caressa ses cheveux noirs puis, avec une solennité un peu ridicule, elle le félicita  pour les excellents résultats qu’il obtenait dans toutes les matières. Elle savait  le nombre de bons points qu’il avait eu durant le dernier trimestre (dix bons points donnaient droit à une image ; dix images donnaient droit à un cadeau.) Il avait fait le plein. Elle était donc heureuse de lui offrir la suprême récompense : elle lui tendit alors, prise de son cartable, une orange faite de quartiers en confiserie, le tout maintenu dans une enveloppe en cellophane transparent pincée en son haut par un ruban de plastique rouge. Et l’embrassa sur les deux joues. Le garçon, surpris par tant de gentillesse et recevant en plein cœur la bonté émanant de la personne entière de son institutrice, balbutia quelques mots et, ne sachant que faire, décampa à toute allure. Il pensait confusément, courant à la recherche de ses copains et tenant entre ses mains la preuve sucrée de sa bonne conduite scolaire, qu’il y avait des attentes qui généraient de la peur et qu’une fausse orange, quand même, ne ferait jamais le poids devant une vraie inquiétude.

 

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