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Compteur

  

Publié par med médiène


Pierrette dite Maquine ou Cuisse de Mollet et sa mère, Charlotte, formaient par leurs destins cassés l’un des couples les plus désespérants de la Cantine. Une fille et sa mère abandonnées et vivant on ne savait pas comment au milieu des solides familles de la Cantine. Enfant, adolescente puis jeune femme, Maquine avait traversé les années en marge du groupe des voisins de son âge qu’elle côtoyait par la force des choses. Elle avait grandi seule, sans modèle, sans tuteur et sans amour. Dépourvue d’autorité sur elle, sa mère, vite vieillie par l’incurable solitude des pauvres, cachait son corps rebondi sous de multiples tissus. Elle souffrait d’un double handicap qui enchantait la bande irrespectueuse des garçons pré pubères. Sourde et presque aveugle Charlotte était devenue la victime désignée de leurs jeux stupides et cruels. L’un d’eux consistait, certains soirs, à passer furtivement derrière la pauvre femme, à plonger une main sous ses robes et à tirer sauvagement les poils de son cul. La main lancée à l’aveugle labourait les chairs fragiles de l’entre cuisse et rapportait, comme un misérable trophée de guerre, des bouts de touffe grise mêlés parfois à un peu de sang. Apeurée et blessée, elle couinait faiblement comme une bête touchée à mort, ne sachant dans l’obscurité ni se protéger ni reconnaître les auteurs de ces guet-apens. Elle souffrait le martyre de ces agressions qui violaient son intimité. La bande riait de ses mimiques grotesques et, insensibles à la détresse de la vieille femme, ils revenaient régulièrement et impunément s’attaquer à elle. Résignée et comme transcendant ces offenses, Lotte - ainsi l’appelaient-t-ils - persistait à sortir à la nuit tombée comme pour s’offrir en expiation à l'acharnement de ses petits bourreaux.

Charlotte partageait avec sa fille une minuscule pièce mise gracieusement à leur disposition par les responsables de l’usine qui employait tous les habitants de la Cantine. Cette chambre sans lumière dans laquelle les garçons parvenaient parfois à s’introduire sentait le renfermé - un peu comme le rance d’une vie : si l’odeur avait une couleur, celle-ci serait grise. Ils ne s’étaient jamais interrogés sur le parcours personnel de cette femme vulnérable, sans appui ni parents, murée dans un silence infini. Etait-elle mère célibataire, ancienne pute, femme divorcée ou veuve ? Ils ne se posèrent jamais la question.

Les équipiers du jeune garçon continuèrent à maltraiter la pauvre sourde jusqu’à leur adolescence : là, changeant d’âge ils changèrent d’occupations, découvrant des centres d’intérêts plus conformes à leurs besoins. Le calvaire de Lotte ne cessa pourtant pas car, les grands partis, ils furent remplacés aussitôt par leurs cadets, plus odieux encore que leurs aînés.

Excédée de ses continuelles humiliations et n’en pouvant plus, elle se révolta un jour et décida d’adopter la tactique de ses tortionnaires : la traîtrise. Elle se mit à guetter leurs courses et dès qu’elle les voyait jouer en bas de sa fenêtre, dans le terrain boueux qui donnait sur les latrines bouchées, elle déversait sur leurs têtes le nauséabond contenu de son pot de chambre. Elle obtenait ainsi quelque répit, savourant une secrète mais brève victoire. Car à partir du moment où les gamins comprirent d’où provenait cette macération d’urine et d'excréments, ils redoublèrent de férocité.

Quant au jeune garçon, devenu lycéen, il avait rompu depuis longtemps avec ces pratiques. On le jugea crâneur mais il s’en fichait. Sauf pendant les vacances scolaires et les dimanches quand, avec ses comparses des Trois Mousquetaires, il redevenait Gros Bout, le grand garçon un peu affecté mais constamment fidèle à son groupe.

Maquine, ou en l’occurrence Cuisse de Mollet, avait des tâches de rousseur sur son visage - sujet à moquerie de la part de ses copains mais que le jeune garçon, jeune homme maintenant, appréciait particulièrement. Selon l’implacable code esthétique qui prévalait à la Cantine, elle était trop rousse, trop seule, trop maigre, d’où son second surnom qui faisait référence à ses cuisses pas plus grosses que ses mollets. Lorsqu’elle parlait, un peu de salive apparaissait à la commissure de ses lèvres. Personne à la Cantine n’avait jamais était mis en contact avec le mot hystérie. Cette ignorance et du terme et de la maladie évita sans doute à Pierrette l’ostracisme superstitieux de la population qui l’entourait depuis toujours.

Elle était un peu plus âgée que le jeune homme. Dès qu’elle s’était mise à travailler, à seize ou dix sept ans, elle était devenue magnifique avec son opulente chevelure de feu et son corps mis en valeur par des vêtements bien choisis. Ses yeux bleus, qu’elle ne craignait plus de planter dans le regard de ceux qui les croisaient, se révélaient dans leur vérité première: dangereux, calculateurs et éminemment attirants. Tous, le jeune homme en tête, étaient impressionnés par leur couleur d’eau furieuse  - celle de l’Océan tout proche quand le vent du large le secouait avec force. Maquine était désormais en mesure de prendre une belle revanche sur les malheurs de sa mère et ceux de sa naissance.

Très vite Pierrette était devenue femme : des hommes venaient la chercher à l’heure où les familles se réunissaient pour dîner. Leurs voitures s’arrêtaient au bout de la route, sur le bas côté herbeux de la nationale près des barrières du passage à niveau. Elle allait à leur rencontre, décidée et fière, marquant par cette attitude sa rupture avec l’univers sans avenir que symbolisait pour elle la Cantine. Les garçons comprenaient intuitivement qu’elle avait franchi avant eux la frontière invisible qui les séparait du monde concret et forcément palpitant des adultes. Ses horaires n’étaient plus les leurs, elle s’habillait à la mode de la ville et quand elle prenait son jour de repos elle s’enfermait dans la petite pièce qu’elle continuait d’occuper avec sa mère. Elle disait ainsi son refus d’établir le moindre contact avec son entourage.

Les jeunes gens de la Cantine avaient appris qu’elle était entraîneuse dans un bar américain, à l’Arsenal, le quartier des casernes et des cafés aux rideaux tirés où des filles maupassantiennes attendaient en fumant. A la sortie du lycée, quelquefois, le jeune homme passait devant ces devantures closes: musique douce, lumière tamisée, rires, odeurs d’alcool, de cigarettes et de femmes en échappaient et lui donnaient l'envie de pousser leurs portes et d'entrer dans ces antres inconnus qui évoquaient la tendresse de la nuit, même à cinq heures de l’après midi. Mais cela lui était  interdit : il était mineur.

Quelque temps avant son départ de la Cantine, le jeune homme rencontra Pierrette sur le perron de la grande bâtisse. Ils avaient changé : elle, mince et certaine de son effet ; lui comme dégrossi par le commerce de ces nouveaux camarades de lycée, frayant désormais avec des filles d’une autre classe. Ce jour-là il était avec un de ses amis, assez petit, qui portait des lunettes de myope et dont le père était professeur au Centre d’Apprentissage. Guille était venu lui rendre visite en vélomoteur. Ils bavardaient en regardant le trafic du soir sur la Nationale 6, cinquante mètres plus loin quand soudain elle apparut en haut de l’escalier principal, tout près d’eux. Elle avançait avec grâce sur ses hauts talons et sa démarche, sans doute étudiée, rappelait les houles lentes de l’amour. Electrisé, le jeune homme eut la sensation que la main de Pierrette caressait chaque nerf de son épine dorsale, libérant des myriades de frissons, qu’elle allait ensuite vers le cœur, le frôlant, puis vers le ventre, échauffant son sang qu’il sentait courir dans ses veine pour venir cogner à ses tempes. Stendhal, se dira-t-il plus tard, n’avait pas su dépeindre ce cas d’amour foudroyant, presque douloureux. Il faudra attendre le charnel Balzac pour qu'un auteur parle véritablement des fulgurants embrasements d’un corps allumés par le désir brut, brutal. Il songeait à la Cousine Bette et l’effet ravageur que Valérie Marneffe, « la femme comme il ne faut pas », produisait sur les hommes.

Pierrette le fixait, s’approchait de lui, presque à le toucher, pour lui dire il ne savait plus quoi. Son éclatante chevelure exhalait ce parfum que seules les femmes faites pour l’amour possèdent et ce parfum respiré achevait de l’anéantir.

Tous les signes d’un mariage immédiat clignotaient dans l’air qui les enveloppait tous deux. Le jeune homme était transporté et stupidement satisfait de ce qui advenait car il était de notoriété publique que Pierrette n’avait jamais consenti à se donner à l’un des garçons de la Cantine. Le jeune homme se souvenait qu’il avait vu Charlotte partir pour sa promenade, il savait d’expérience qu’elle ne rentrerait qu’à la fin du jour pour affronter ses démons. A la façon dont Pierrette était habillée, il était évident qu’elle était sur le point d’aller à l’un de ses rendez-vous. Mais, il le sentait, elle n’hésiterait pas à remonter avec lui dans sa chambre qu’elle savait inoccupée pour un bon moment. Et même si sa mère revenait plus tôt que prévu, il était certain que Maquine ne doutait pas que Charlotte, ne pouvant les entendre, ferait en sorte de ne pas les voir. Il suffisait donc de monter un étage pour atteindre le paradis  avec elle.

Mais c’était compter sans Guille qui s’incrustait, faisait celui qui ne comprenait pas et qui, il ne savait pour quelle raison, ruinait la seule occasion qu’il lui aura été  donner de serrer dans ses bras Maquine nue et de mettre en pratique le savoir qu’il avait acquis avec la dame du café. Transformé en binoclard antipathique, bloquant les instants cruciaux, débitant des sottises, disant préférer l’amitié à l’amour (il convoqua même Montaigne et La Boétie qu’ils étudiaient en français), retenant par le bras l’ami qu’il était venu voir et le priant de ne pas le laisser seul, Guille déblatéra tant et si bien qu’il finit par lasser la jeune femme. Elle s’éloigna d’eux. Une voiture était venue stationner près des barrières. Pierrette s’en alla la rejoindre sans rien dire, sans regarder le jeune homme. Seul un petit sourire ironique accroché à ses lèvres rouges disait ce qu'elle pensait de lui.

Dès qu’elle eut disparu, son insupportable visiteur, rajustant ses lunettes d’écaille qui le faisaient ressembler à un crapaud, constata comme par enchantement l’heure tardive. Lui souhaitant cérémoniellement bonne nuit il enfourcha son vélomoteur et retourna chez lui. Le jeune homme ne chercha jamais à savoir s’il était sincère, méchant ou sot.


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