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Compteur

  

Publié par med médiène

 

Le café de la Paix, place Colbert. A la fin des cours le jeune homme et ses deux amis de lycée Pierre Loti allaient boire un café et jouer au billard français. Ils étaient proches par leur taille grande qui contrastait avec celle moyenne ou même petite des autres élèves de leur classe. A cette correspondance physique qui les faisait maîtres du préau, ils partageaient les mêmes goûts : littérature, cinéma et boums. Leur commun dédain du sport soudait leur groupe. Ils avaient réussi à se faire dispenser des cours de gymnastique par l’infirmière de l’établissement. Leur temps de liberté s’était ainsi trouvé accru de trois heures par semaine qu’ils dépensaient au café.

Du trio, Dane était celui qui avait le plus de succès auprès des filles. Chic et lui héritaient du reliquat, sauf quand par chance leur ami tombait malade, se désistait généreusement au profit de l’un des deux ou que pour de mystérieuses raisons le nombre des filles sortables dépassait celui des garçons.

Ils étaient encore à l’âge ingrat des seules tendresses de cœur. Platoniques et cruelles. Les billets échangés tenaient lieu de caresses et la nuit, parfois, l’activité masturbatoire des garçons suppléait aux agaçantes exigences de leurs corps. Quand cela arrivait au jeune homme, sa mère avait la délicatesse, en faisant son lit, de ne pas remarquer les traces suspectes qui tachaient ses draps.

 

Un jour une chose inouïe arriva. C’était l’automne, il pleuvait. Le jeune homme portait un paletot gris et un pull à col roulé noir qui s’ouvrait par l’épaule avec une fermeture éclair. Comme chaque fois après la fin des cours - du lundi au samedi matin, à l’exception du jeudi - il attendait l’heure du car qui le déposerait juste après les barrières du passage à niveau, devant le chemin qui menait cinquante mètres plus loin à la Cantine, la grande bâtisse où logeait sa famille et celles d’une partie des ouvriers qu’employait la Compagnie Asturienne des Mines.

Ce fameux jour, ils étaient assis tous les trois devant leurs tasses vides et fantasmaient sur une nouvelle prof d’histoire au large bassin et au beau nez busqué qui venait d’être affectée dans leur lycée. Le café était plein, le sol mouillé par les chaussures gorgées d’eau, les parapluies et les impers dégoulinant. Ils étaient attablés près de la porte d’entrée principale, Dane et lui, Chic en face d’eux quand celle-ci s’ouvrit, faisant passage à un courant d’air qui disloqua les nuages de fumée flottant au dessus des consommateurs. Une fillette d’une dizaine d’années apparut. Ils la connaissaient de vue mais ils avaient surtout remarqué sa mère. Peu intimidée par le brouhaha du bar elle vint droit à leur table et dit au jeune homme : « maman voudrait vous parler. » Celui-ci lui répondit qu’elle devait se tromper et désigna Dane, l’évident destinataire du message. « Non, dit-elle avec assurance. C’est à vous qu’elle veut parler. » Surpris par ce choix qui contrevenait à la hiérarchie établie par l’usage depuis la naissance du groupe, ses amis commencèrent à le chambrer puis le poussèrent en riant hors de la banquette.

 

La femme qui l’attendait était une femme du genre de celles que les jeunes gens admiraient pour leur provocante liberté ou leur manque absolu de morale et que magnifiaient depuis peu les films de la Nouvelle Vague. Quand il la vit dans son manteau impeccable que la pluie semblait épargner il pensa immédiatement à Jeanne Moreau d’Ascenseur pour l’échafaud et des Amants. En réalité, il ne fit le rapprochement que plus tard, elle était plutôt, par son maintien particulier et sa diction extrêmement travaillée, dans la lignée d’Emmanuelle Riva que venait de révéler Hiroshima mon amour d’Alain Resnais

 

S’éloignant de quelques pas de sa fille, la dame commença par demander pardon pour l’audace de sa démarche. Elle lui dit qu’elle avait été attirée par lui dès qu’elle l’avait aperçu et qu’elle n’avait pas voulu résister, en femme qui ne se refusait rien, à son désir d’oser. Désemparé, le jeune homme se taisait. Il avait seize ans : son expérience amoureuse se cantonnait à celle que vivaient les héros de romans auxquels il s’identifiait et à qui il prêtait sa énergie inemployée : ces amours de papier et les anodines romances lycéennes avaient suffit jusqu’à lors à contenter sa précoce maturité. Pour la première fois de sa vie il était confronté à la vérité concrète d’une histoire qu’énonçait une parole à la modulation sidérante dans un langage précis et souple, direct, faussement distant et étrangement proche. Il ne sut que répondre à ces mots qui n’étaient plus de la littérature mais le monde avec sa chair et son souffle que la voix « de tête à tête » de cette femme, en cet instant, incarnait parfaitement pour lui.

La place Colbert où ils se trouvaient debout remuait toujours, couverte de gens pressés de trouver un abri pour se protéger de l’averse. Imperturbable sur le trottoir luisant où la lumière des lampadaires soudainement allumés se reflétait en fragments brisés, et comme suspendant le temps pour eux seuls, elle s’offrait à son regard avec un air grave qui, semblait-il dire, ne tolérerait aucune dérobade. Elle se donnait en quelque sorte publiquement à lui avec cette désinvolture réfléchie des femmes d’esprit pour qui la notion de faute n’existe pas. Ce don d’elle, manifeste et assumé, porté sans fausse pudeur par la force simple de ses yeux et de son sourire, devançait de quelques heures, le jeune homme ne le savait pas encore, l’offrande de son propre corps. 

 

Elégante, femme de race comme on disait à une certaine époque, s’exprimant posément, naturellement, elle lui dit qu’elle voulait le revoir, vite. Elle dit encore qu’ils empruntaient le même moyen de transport – le car que précisément il attendait au café de la Paix avec ses amis –  que c’était là qu’elle l’avait remarqué et désiré et qu’il leur serait donc difficile de se perdre. A moins que l’un des deux le veuille et disparaisse. Elle lui confia que son mari était officier de l’armée, qu’ils étaient assez connus dans cette ville de tradition militaire avec son école de médecine navale et sa base aérienne (le jeune homme n’ignorait pas ce dernier détail, ayant souvent comme partenaires de billard des aviateurs en permission), et qu’il serait sage, étant donné la situation, de faire comme s’ils ne se connaissaient qu’en tant que clients du même transporteur. Ils pourraient se parler au café de la Paix, ou, continua-t-elle, comme ça, par hasard, dans la rue, non loin de la station des cars. Elle trouverait rapidement dans les petits hôtels-restaurants des faubourgs un endroit discret où ils pourraient se voir plus intimement, sans crainte d’être surpris par des membres de son cercle ou l’objet du qu’en-dira-t-on de la ville.

Avant de le quitter elle lui donna rendez-vous pour le lendemain soir, avouant ainsi sa hâte de le revoir et précisant, le formulant nettement, ce qu’elle attendait de lui. Elle viendrait le rejoindre près de la Cantine, dans une sorte de friche que le soleil prévu après la pluie aura asséché. Elle ajouta, amusée un brin ou le taquinant déjà, que les dieux appréciaient les amoureux qui, pour rendre grâce à la nature, n’hésitaient pas à la fêter en s’allongeant sur l’herbe sous la protection scintillante d’un ciel lavé que pour eux.

Le jeune homme venait de terminer Le Père Goriot : il comprit alors l’immense bonheur, mêlé de naïve fatuité, ressenti par Eugène de Rastignac quand la belle et riche Delphine de Nucingen lui fit comprendre qu’elle l’avait choisi comme amant, lui, l’étudiant démuni et déclassé.

 

Quand le jeune homme revint au café raconter ce qui s’était passé avec la dame au manteau imperméabilisé, l’incrédulité affichée sur le visage de ses deux compagnons le flatta au plus haut point et le paya de maintes petites vexations. L’annonce du rendez-vous de la nuit acheva de les stupéfier. Un peu jaloux, Dane, s’estimant à juste titre concurrencé sur son terrain de chasse, lui dit de ne pas se fier à ces femmes mûres (celle dont il est question ici devait avoir la trentaine), oisives petites bourgeoises de province que l’ennui poussait à se jeter sur le premier mâle venu. Il faisait partie lui même de cette bourgeoise que le jeune homme avait entrevue quelque fois chez ses parents, quand il était invité au thé de cinq heures, le jeudi, dans leur appartement cossu. Il avait rencontré une fois dans cette maison aux meubles cirés un prêtre en soutane, l’oncle de son camarade, personnage d’une fine intelligence qui lui avait donné le goût des couleurs sombres et l’étrange idée d’avoir, pour dormir, un lit en forme de cercueil enveloppé d’un dais de satin noir.

Le père de Dane, homme affable et trop poli, dirigeait l’une des grandes banques de la ville.

 

Par ses origines le jeune homme, socialement parlant, appartenait plus à l’univers de Chic. Le père de celui-ci, républicain Espagnol, avait trouvé en France non seulement refuge mais également une coquette et gracile femme blonde qui lui avait donné, en plus du soleil de ses cheveux, une nombreuse descendance. Les parents de Chic s’étaient faits maraîchers et vendaient, disait-on, les meilleurs fruits et légumes de la place. Le père du jeune homme, sans connaître le lien qui unissait son fils à cette famille, s’approvisionnait chez eux chaque semaine. Pinces à vélo serrées aux chevilles, sacoches de part et d’autre du porte bagage et béret vissé sur la tête, sa petite moustache chaplinesque bien taillée pour la circonstance, il allait, digne sur sa bicyclette, tous les mardis matins - jour du marché - acheter les denrées potagères que leur jardin ne produisait pas. Le père vantait l’honnêteté de ces commerçants dans une langue trébuchante qui s’apparentait, par l’accent rocailleux de sa voix, à celle riche en R roulés de celui qui avait fui l’Espagne de Franco. Ils étaient pareils par leur histoire et par leur manière de parler. Pourtant l’un s’intégrera à la société d’accueil tandis que l’autre, le père du jeune homme, maintenu dans son statut de prolétaire secondaire, se drapera dans l’orgueilleux silence des perdants invisibles et restera cloué au pied de l’échelle sociale. La bourse d’études que le jeune homme avait obtenue grâce à l’appui de son directeur d’école avait facilité le consentement de son père pour qu’il poursuive des études classiques. L’implacable logique déterministe aurait voulu qu’il suive les traces de ses copains d’enfance qui se retrouvaient pour la plupart au Centre d’Apprentissage. Les autres n’avaient pas pu attendre et travaillaient avec leurs pères à l’usine ou se fourvoyaient dans la petite délinquance, vêtus de l’emblème de leur génération, le célèbre blouson noir.

 

Dans la grande maison de la rue Toufare des Chic où le jeune homme était toujours bien reçu il reconnaissait le rituel familial des siens, l’invisible sillon balafrant la même terre ocre et rouge des exils, mais en moins profond chez son ami – il semblait au jeune homme que le père de Chic travaillait à huiler ses phrases, à limer ses R comme pour les arrondir, les polir, les « charentiser » en fait - et dans un confort domestique beaucoup plus appréciable.

 

Rentré chez lui avec la conviction d’être devenu un autre, le jeune homme ne savait comment faire pour obtenir l’autorisation de sortir le lendemain soir. Il était persuadé que ce serait un non catégorique de la part de son père, refuseur par principe dès qu’il ne comprenait pas le pourquoi de la chose demandée. Il devait convaincre sa mère, la vraie maîtresse du foyer, la régente incontestée du gynécée où son pouvoir s’exerçait sans partage, et lui dire que son absence ne serait pas trop longue. Qu’elle était principalement motivée par le fait qu’il lui fallait réviser un cours pour une composition prochaine. Ses parents ne parlaient presque pas le français. Le jeune homme ressentait la fierté qu’il leur procurait par le seul fait d’être lycéen mais, confusément, il pressentait aussi quelque chose d’éminemment plus radical qui relevait – tout cela sera nommé plus tard - de la perte, de la fêlure, de cette disjonction irrémédiable (affective, intellectuelle, comportementale) que le temps ne fera qu’accentuer. Sa mère devinait à d’infimes signes – visibles à elle seule - que ses enfants migraient vers d’autres savoirs, une autre existence que celle qu’ils avaient vécus jusqu’à lors ; elle, la mère guerrière des tragédies antiques (elle avait été convoquée au tribunal pour avoir poursuivi avec une hache une voisine qui avait osé levé la main sur l’un de ses garçons) et son père, ex propriétaire terrien, réduit à vendre sa force de travail à l’usine qui avait bien voulu l’embaucher.

Le jeune homme utilisa sans remords cette faille pour tromper l’aveugle tendresse maternelle. Un accord fut trouvé : il obtenait l’autorisation de sortir à condition qu’il promette d’être de retour à la maison avant minuit. Le père ne serait pas mis au courant. Sa mère qui ne connaissait évidemment pas les contes de Perrault inventait pour lui l’heure de tous les possibles, le minuit de tous les risques, ces douze coups fatidiques qui font basculer le destin des  héros innocents (« aux mains pleines » aurait ironisé son prof de maths.)

 

« Ne pisse pas avant » telle fut le lapidaire recommandation de Mousse, un ami d’enfance qui couchait avec la grande fille du premier et qui passait, aux yeux des garçons de la Cantine, pour l’expert en pratique amoureuse. « Sinon tu ne pourras pas bander » précisa-t-il en ajoutant : « reste calme, n’aie pas peur, ne pense pas à ce que tu fais et ça viendra tout seul. »

Cela s’était passé à la Vieille Forme, un terrain abandonné à l’entrée sud de la ville, derrière ce qui est devenu la Corderie Royale.

Une route s’était formée à force d’être parcouru car les habitants du coin étaient nombreux à emprunter ce chemin boisé qui leur servait de raccourci pour atteindre le quartier de l’Arsenal où se trouvaient, entre autre, le commissariat et les bars à putes. Pour y parvenir, il fallait franchir une sorte de passerrelle sans parapet qui courait tout le long d’une muraille à la Vauban, construite en grosses pierres bien découpées mises les unes sur les autres, destinée à endiguer les caprices de la Charente au moment des grandes marées. Des planches étaient celées à même le mur au-dessus de l’eau brunâtre de l’embouchure où la rivière, s’élargissant, achevait son parcours en y déposant, après l’avoir longuement charriée, la terre argileuse de la Saintonge. Certaines de ces planches, rongées par le vent salé venu de l’océan et des moisissures blanches et grises, craquaient de manière inquiétante sous le pas des passants intrépides. Emprunter ce passage vétuste au bois vermoulu était pour les cantiniens une façon excitante de braver le danger en s’affirmant, de la sorte, adultes d’âge.

Lors de ces équipées, le jeune homme cachait sa peur du gouffre et comme ses compagnons il adoptait l’allure détachée du gars indifférent aux gros tourbillons d’une eau sale qui aspirait, comme un ventre affamé, toute chose tombée et la faisait disparaître au plus profond d’elle-même. Anguilles et piballes juste nées, sorte de bave grouillante que les pêcheurs vendaient au prix de l’or, vivaient dans cette zone de frai, se nourrissant de vase remuée, de cadavres d’insectes et de joncs putréfiés.

 

La rencontre avec la dame devait avoir lieu après le pont au bout de ce chemin dans une sorte de clairière qu’une lune entière, posée au ras des cimes du bosquet, éclairait d’une lumière d’argent mat, comme tamisée à dessein.

Le jeune homme ne se rappelait plus lequel des deux était arrivé le premier au lieu du rendez-vous et comment avait débuté ce long temps d’approche apprivoisante fait de caresses et de frottements. Ils ne s’étaient sûrement pas déshabillés totalement et il avait dû être au premier essai un partenaire bien maladroit. Tout s’était accompli, lui semblait-il, très vite, au premier effleurement d’une main habile - pressante et précise. Après une courte pause cette main recommença, se fit plus pédagogique, le guidant dans une infinie douceur vers les lèvres ouvertes du bas, le glissant en elle et l’aspirant dans une lente et moelleuse pénétration, lui immobile et elle bougeant à peine (il se devait de croire qu’il s’était plié instinctivement aux demandes muettes du corps soudé au sien.) Vint alors, au bout d’une vie ou d’un gémissement, le plaisir qui ne peut se dire.

Il se souvenait avec précision de l’état de légèreté et de paix intérieure dans lequel sa patiente initiatrice l’avait emmené, leurs deux corps repus étendus sur l’herbe de cette friche près d’un arbre au feuillage odorant (il espérait que ce fût un tilleul, cela expliquerait l’origine de son inclination pour ce parfum.)  Hormis cette sensation d’absolu bien être, tout le reste lui échappait. Et tout  revenait, fabriqué  par son imagination.

 

Il y eut forcément, avant qu’ils ne se séparent, des mots échangés, le constat de cet accord physique inespéré, cette capacité rare à s'emboîter si bien dès la première fois - mais elle était la seule à pouvoir le dire et sans doute le lui dit-elle. Il y eut peut-être même, désiré dès ce moment là, quelque chose de plus engageant : la promesse de recommencer le paradis qu'ils avaient atteints autant de fois qu’il leur serait permis.

Cette histoire, qui ne devait durer que le temps d’une tocade de femme, s’était prolongée jusqu’à la fin du printemps, à la veille des grandes vacances.

 

Le jeune homme comprit ce soir là les variations temporelles, les qualités inhérentes à chacune d’entre elles. Le temps de la veille, par exemple, lorsqu’il parlait pour la première fois avec cette femme dans la rue trempée n’avait rien à voir avec celui-ci, nocturne, silencieux, complice – long, lent, juste. Les heures, remarquait-il, n’avaient pas le même grain, la même mesure de secondes ni la même densité. Il venait d’en faire l’expérience avec la plus tendre et la plus savante des maîtresses

 

La dame venait le chercher au lycée pendant la récréation de 16 heures et il devait être de retour à 17 heures pour aller en salle d’études. Un copain, souvent c’était un demi-pensionnaire avec un visage ingrat et mou, à la Houellebecq, qui s’appelait Nige, venait lui dire que « sa vieille » l’attendait devant la porte. Abandonnant ce qu’il faisait, il la rejoignait sans prêter attention aux regards mi narquois mi envieux de ses camarades. Il s’était habitué à ces escapades fixes, cette liaison éminemment romanesque qui en imposait à toute sa classe. Il revenait au bout d’une heure chargé de toutes les senteurs de la rencontre, celles de la femme, les siennes, celles du bistrot ou de la chambre louée. Toute la salle d’études s’en transformait, on le regardait s’asseoir à sa place et lui, encore absent, souriait béatement aux rangées d’élèves studieux.

 

Elle l’emmenait dans un café boire du chocolat chaud et une fois elle lui fit goûter du martini en lui expliquant que c’était du vin italien cuit. Sucré comme le porto mais différent de lui par son mode de fabrication. Un jour elle l’emmena à l’Apollo voir Moderato Cantabile. Il aima le film – c’était un peu leur histoire (la femme d’un chef d’entreprise qui s’ennuie s’entichant d’un ouvrier) adaptée au cinéma d’après un livre de Marguerite Duras - et ses interprètes, Jeanne Moreau et Jean Paul Belmondo.

Malgré son intérêt pour les romans il ne connaissait  pas  l’auteur d’Un barrage contre le Pacifique et du Marin de Gibraltar. Etait-ce son ignorance de la littérature moderne (il réalisait la stupidité de cette idée car elle ne pouvait pas le savoir le jour où elle l’aborda), le désir charnel que le sentiment amoureux allait ensuite magnifier ou tout simplement l’ennui d’une moderne Bovary (ce qui donnerait raison à Dane) qui avait motivé l’attirance de cette femme pour lui, il ne le saura jamais.

 

Un jour elle ne vint pas à la porte du lycée, ni les suivants. Elle avait disparu comme elle était venue, brusquement. Pas de lettres, pas d’explications - une rupture radicale, à son image.

Il n’a jamais su qui elle était en réalité, il ne connaissait pas son nom et il avait oublié son prénom qu’il avait dû nécessairement murmurer à son oreille, prononcer dans la rue, écrire dans un mot ou formuler dans ses pensées. Mais son grand regret, vécu comme une impardonnable muflerie de sa mémoire, c’était son impossibilité de se représenter mentalement les traits de son visage ni le dessin de son corps. Elle s’était transformée en un souvenir qui s’effaçait, l’agonie en transparence d’une réminiscence, quelque chose d’inachevé et d’impalpable, une brume diffuse, informe et mélancolique, l’inaugurale patine sentimentale d’une existence qu’elle fut la première à toucher.



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taleb mustapha 15/09/2009 21:06

les lieux et l'atmosphère que tu décris de cette époque m'ont fait voyager comme par magie !la belle aventure que tu as vécue corrobore en tout point l'image que je me faisais de toi alors !tu est une véritable machine à remonter le temps ! je suis fier d'être ton ami de toujours !

martin Jacques 11/09/2009 11:16

Concernant tes gouts litteraires je ne connais que Kateb Yacine pour sa poésie, et je suis fan de Yasmina Khadra. Amitiés