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Publié par med médiène


Le thé à la menthe
Le thé à la menthe

Moroni ou la tentation de l’ailleurs

C'est à Besançon, ville à l'allure espagnole, qu'est née l'idée d'aller voir, en réalité d'interroger, la manière dont l'Orient a été imaginé par les  peintres du 19ème siècle. Une représentation qu'aucun savoir ­esthétique ou autre - n'arrivait à dissocier de ce qui subsiste encore de l'imagerie orientaliste fabriquée par le romantisme au siècle dernier. Renouer avec cet Orient - moyen ou proche -, c'était pour nous, d'abord, entamer à reculons un voyage verbal, pour restituer, non pas une âme, mais une peau et un corps à ce qui nous unissait, moi le déraciné attentif aux bruits de mon histoire et Gérard Moroni, le peintre de Haute Provence, exilé, comme moi, en Franche-Comté.
Nous avions en commun la Méditerranée - la plus grande des mers intérieures - et ce qu'elle transporte de mémoire et de démesure. Nous avions le même œil, mais nous abordions ce lieu - ou son absence ­lestés de nos différences. Je m'occupais de littérature et de peinture, Gérard Moroni en praticien de l'art, cherchait à trouver un point d'appui à sa volonté de construire. L'Orient représentait pour moi une notion incertaine, mais sensible ; pour lui c'était un sujet d'étude, un univers à refaçonner.
A l'occasion d'une de. ses premières visites chez moi, Gérard Moroni, séduit mais surtout surpris par les couleurs sourdes - excluant toute trace orientalisante - de peintures d'artistes algériens que je possédais, a éprouvé le besoin de mettre, si j'ose dire, les pieds dans le plat. Et d'apporter sur la scène picturale sa perception d'une actualité dramatique que les médias annonçaient chaque jour. Ce drame dépassait, il le sentait, les frontières où il se déroulait et répondait, selon lui, comme un écho familier,. aux drames anciens, aux terribles drames inscrits depuis des millénaires dans les remous de la mémoire méditerranéenne - de l'Égypte des pharaons à la Grèce antique, de Rome et Carthage à la Palestine et à l'ex-Yougoslavie.
Peindre l'Orient, décida-t-il. Mais quel Orient? Le sien, forgé par la référence, d'une part, à la Bible (ce livre des peintres selon Jean-François Millet), aux récits des Croisades, à l'ordre secret des Templiers, aux jardins de l'Alhambra, et d'autre part, à la proximité vécue de Marseille avec sa porte d'Aix et le voisinage discret du chaînon de l'Estaque ? Ou bien le mien, que je voulais renaissant, portes et fenêtres ouvertes sur le monde ? Ou encore celui, archivé et fixe, des musées et des livres d'histoire ?
La tentation était grande de verser, dans le feu des mots, soit dans la dramatisation documentaire - dire la tragédie nue - niant du coup l'idée même du départ, soit d'idéalisation rassurante, forcément éloignée de la réalité. Dilemme.
Plusieurs mois de discussions, d'hésitations, d'insatisfactions, de découragements n'ont pas réussi à démonter la détermination de Gérard Moroni. Il était attrapé - au sens de piégé - par le sujet, transformé en enjeu de vie, la sienne et celles qu'il prenait en charge.
Sa palette vive (délibérément celle d'un Matisse) le prédisposait à l'aventure : le bleu, le jaune, le rouge, les ocres ; et sa technique où il privilégie l'huile et les encres de couleurs. Le voyage commença d'abord tâtonnant, puis de plus en plus précis, au fur et à mesure que Gérard Moroni se séparait de ses craintes.
D'étape en étape, comme Ulysse le premier grand voyageur de la Méditerranée, l'initiation à l'ailleurs de Gérard Moroni le révélait dans sa dimension humaine et artistique. En tant qu'homme, il prenait part au débat de l'heure, en tant qu'artiste, il montrait sa capacité à innover dans un genre pictural usé jusqu'à la trame.
Des scènes panoramiques du début, (larges tableaux d'ensemble où il lui paraissait devoir tout dire, tout de suite comme dans le symbolique Les Mille et une nuits), son travail se resserra pour ne plus montrer que d'infimes instants par lui repérés : un geste, l'éclair d'un regard, le temps suspendu, le silence sous un soleil vertical. Un monde en attente, nostalgique de son passé et n'osant pas - ne sachant pas ? - s'investir dans l'avenir. Ainsi la série exemplaire réalisée pendant cette période, dont  notamment : Le Thé à la menthe, Le Moucharabieh, Parole arrêtée.
Il faut avouer cependant que la réalité ne fut pas aussi simple. La sensibilité de l'artiste - qu'il ne faut pas lire, ici, comme un caprice de l'inspiration mais comme une entêtante mise à l'épreuve -, exacerbée par son désir de perfection, remettait perpétuellement en question l'objet même de son travail.
Je l'ai vu au bord du geste iconoclaste et vouloir tout détruire de ce qu'il avait peint. Et je l'ai vu retourner hâtivement dans son atelier parce qu'une impulsion soudaine, une idée si vous voulez, le pressait d'aller commencer ou achever, ou retoucher ou regarder une toile dans son éblouissant mûrissement. J'ai vu les ruses de Gérard Moroni pour parfois se dérober à la tâche et j'ai vu comment il se laissait docilement vaincre par elle.
J'ai souvent assisté à cette lutte entre l'artiste et son œuvre - la fameuse lutte avec l’Ange -, cette ambivalence faite de doutes et de certitudes qui est peut-être le nœud de toute création.
Voilà, dite en quelques mots, l'histoire de ce commencement d'histoire amorcée l'année dernière.
Aujourd'hui l'œuvre prend corps et s'impose à notre regard : ses mues comme autant d'avancées dans le vif, montrent les strates d'une construction pleine et forte. Elle semble indiquer, dans cette nouvelle approche de l'Orient que bâtit pas à pas Gérard Moroni, un processus d'absorption de «son être peignant» par le sujet, que cristallise une sorte de traversée du miroir. Ainsi le geste instinctif et iconoclaste qui bannit le geste convenu dans son goût du joli - celui qui répète mais n'invente pas ­révèle le déplacement du foyer créatif de l'extérieur vers l'intérieur et gomme, ce faisant, la distance entre lui et l'Autre.
Ce passage nécessaire à toute création Gérard Moroni le vit du dedans des choses, de leur ventre. Il abolit l'impalpable barrière qui sépare ce dedans-là du dehors en se projetant indéfiniment, parfois désespérément, dans la scène qui se fait et qui le fait. Comme s'il regardait de l'œil même de l'objet regardé.
Le travail de Gérard Moroni offre dans ses récentes productions un discours sans scories : une forme épurée s'ébauche qui annonce une légèreté de l'esprit (une paix ?) enfin à portée de main. Le dessin, dans ses étirements longilignes, inexplicablement tremblant (Les Jardins, Béliers), donne aux séquences peintes ce surcroit de vie, cette palpitation, que la peinture dite figurative n'arrive que difficilement à rendre. Les couleurs éclatent ou se taisent selon l'instant de leur mise en espace, les lignes épousent le drapé du mouvement: le déhanché de telle silhouette, la courbe de telle ombre, l'arrondi de tel visage ou, comme point de brisure ou point de vérité, le froissé de telle machine, qu'éclaire une lumière sans retenue. Une lumière coulant d'un soleil qui peut être, dans son intensité, meurtrier - comme on peut l'observer dans Le désert, l'une de ses toiles témoin.
Paradoxe de l'art, quand pour l'attester, la vie se nourrit de sa propre perte. Et paradoxe du peintre qui s'acharne, dans un temps rétréci qui reste à habiter, à trouver le temps de peindre, à placer sa marque, une empreinte qui ne serait pas éphémère, mais vraie et belle comme un sanglot.
Gérard Moroni, ou plutôt sa peinture, nous conduit vers ces zones effervescentes où couvent des brûlures en attente de souffle, ce non encore vu qui, dans ses scènes, occupe les marges, le hors-champ. Là gisent des pistes d'accès - qui ne sont pas des clés - au cœur de l'univers de l'artiste, et le plaisir jamais acquis de s'y aventurer.
L'Orient périmé où l'Occident logeait ses fantasmes s'efface. Le crépusculaire Passages ou Les berceaux bleus font partie de ces toiles qui disent cette disparition. Prend place maintenant, fruit d'une gestation intranquille faite, je l'ai dit, de doutes et de ruptures, un Orient aride et cru, désorientalisé, (notion ici gardée par défaut : une autre dénomination pointant, il faut laisser au temps de l'œuvre le temps de la baptiser) relégué par le peintre à l'arrière plan des toiles - qui pour lui est le premier.

Besançon, 1997

 

Oeuvres : impressions

 

Le désert
Le Désert

Le désert
La lumière venue du ciel - lumineux trou au haut de la toile - écrase du poids de sa chaleur le paysage sec figurant le désert. Une lumière lourde coulant de ce trou et qui s'étale en teintes ocres et rouges. Seule échappe à cette fournaise la base du tableau où germent des points verts et bleus. Et cette femme. Et cet animal

Le moucharabieh
Le moucharabieh

Le moucharabieh
La femme défendue qu'un dérisoire grillage protège. La femme indéfendable dans sa nudité inaccessible : l'impossible peinture d'un impossible regard.

Le thé à la menthe
Le thé à la menthe

Le thé à la menthe
Ni le paon, ni la licorne (mais est-ce une licorne ?). Là, hiératique, imposant, humain, le geste pur, mille et une fois répété. Cette mémoire génétique (que je préfère à mémoire culturelle) évoquée lors de nos conversations et que je retrouve dans ce rituel du thé à la menthe bu très chaud et très sucré - et le bruit de succion qui l'accompagne.

Les béliers
Les béliers

Les béliers
Une place ou une rue que la mise en perspective de la scène n'arrive pas à déterminer. Et trouble.
Un personnage de dos, encadré par deux têtes de béliers, regarde deux hommes qui lui font face. Les visages se taisent et laissent aux couleurs le soin de raconter. Paysage automnal aux tons feutrés ; on espère un murmure venu du vent, ou le bruit de feuilles froissées. Rien n'arrive, sinon ces flammes ombreuses - qui sont des femmes - animant l'arrière fond droit du tableau.

Les Mille et une nuits
Les Mille et une nuits

Les mille et une nuits
Comme une porte ouverte sur l'imaginaire, Les mille et une nuits  présente, en les annulant, tous les poncifs de la peinture orientaliste. L'accumulation des clichés est, ici, une façon de les nier - par frottement. La nuit bleue, la flaque de lumière, le croissant de lune, les terrasses, la musique, les cruches, les hommes et les femmes, l'heure légère, l'instant serein auquel il faut croire.

La parole arrêtée
La parole arrêtée

Parole arrêtée
Il n'y a pas plus parlant que Parole arrêtée. La toile composée par un avant plan massif de visages montre dans son au-delà des silhouettes de femmes et leur ombre.
Les têtes enturbannées signalent une origine : les Targui. Et les couleurs un lieu : le désert. La position des bustes dit autant le mouvement que le repos, une déambulation de nomades qu'une halte. L'ample habit qui  couvre les personnages : bleu, rouge, ocre et les voiles blancs entourant les figures - bouches comprises - occupe le plus grand espace octroyé par le peintre. Le message est clair, saute aux yeux : Parole arrêtée raconte le silence des peuples sahariens, leur obstiné silence face me satisfait pas ? Mon oeil est comme poussé vers le haut, vers cette frange rouge sang plus vide du tableau. Des formes féminines dispersées y posent, plus vivantes dans leur corps onduleux que le groupe compact de l'avant plan.
La respiration est permise, l'oeil imagine. Et si l'émotion venait du néant ? Et si l'infini du ciel cédait la place à l'infini de la terre ?

tatouages
tatouages

Tatouages
C'est un visage qui semble calligraphié, qui semble fait de signes, un visage au vrai regard scrutant. Entrelacs des lignes, aux couleurs vives, la forme humaine tatouée émerge du bas de la toile; il naît au monde en naissant au regard.

Passages
Passages

Passages
Passages  introduit concrètement dans l'oeuvre de Gérard Moroni la temporalité où s'inscrivent tous les possibles. L'heure imprécise qui finit le jour et débute la nuit; la marche - qu'on devine lente - de cette femme tenant par la main un enfant; la modernité abîmée côtoyant une forme de vie traditionnelle : tous les éléments d'une césure (chronologique, civilisationnelle, spatiale) se complètent pour former un entre deux impossible à fixer.
Contredisant les vieilles croyances sur l'Orient, le tableau dit : le temps est vivant.

Besançon, 1998

 

Eléments pour une biographie à venir

De son père André, aquarelliste, Gérard Moroni hérite de son goût pour la peinture. Enfant, il assiste à la réalisation d'oeuvres dont il pressent, à les voir se faire, le difficile accomplissement. L'aquarelle exige en effet rapidité et précision; c'est une technique où la main du peintre, hors de toute hésitation et comme autonome, pense et agit vite. Son père le sait et le lui dit. Mieux, il le lui montre. De ce legs paternel, de cet apprentissage fondateur, Gérard Moroni gardera la trace, maintenant nourrie d'autres traces et d'autres techniques: l'huile, l'encre, la craie. Au fur et à mesure de ses voyages et de ses rencontres, il s'ouvre à d'autres modes d'expressions, notamment la musique et la littérature.
Entre-temps, il s'intéresse à des métiers plus physiques, c'est-à-dire à un type d'activité qui met en jeu la force du corps (on sait peu l'effort que demande le travail du peintre). Comme s'il appréhendait l'art au plus près des choses, dans sa réalité concrète, humaine. L'art en somme comme empreinte vivante qui donne forme au monde, et le marque. Il accumule au cours de cette époque, en même temps qu'il s'installe en Suisse, une somme d'expériences de vie et de savoir-faire qui façonne profondément le caractère singulier de son écriture plastique. Elle s'affirme délibérément celle d'un irréductible coloriste. Elle s'amplifie dès lors en fulgurances qui peuvent être des cris, et en pauses bleues - tous les bleus - d'où naît le désir des larges espaces marins, ou celui moins probable du ciel.
Les lieux où Gérard Moroni d'abord se montre se situent au delà du système reconnu de promotion artistique (Galeries, musées, salons ...) : il se rencontre dans les marges de la société, ces lisières bruyantes et chaleureuses, mais trop souvent aveugles, que sont les bars et les places publiques où il se dépense (ainsi récemment à Besançon ou en Suisse) à déployer ses flamboyantes fresques. C'est en Afrique, terre de la première humanité, au Congo-Kinshasa, que Gérard Moroni comprend au dernier soir de l'année 1999, entouré d'une foule curieuse, que sa pratique picturale directe avait un sens. Que l'art où qu'il s'exprime, lorsqu'il est vraiment art, se suffit à lui-même et parle indifféremment toutes les langues des hommes.
La palette aux vives couleurs de Gérard Moroni l'a amené, il y a quatre ans, à investir l'imaginaire lié à l'Orient. Les remous de l'actualité et notre amitié ont fait que durant cette période il s'est intéressé, au sens littéraire du terme, à la thématique orientale en reposant les questions de ses prédécesseurs sur la représentation de l'Ailleurs, dans sa lumière et ses nuances chromatiques - mais aussi, et surtout, dans son altérité historique et culturelle.
De l'Orient revisité à la série Parfums, qu'il présente aujourd'hui, la trame se dessine idéalement. Baudelaire (les parfums, les couleurs et les sons se répondent) émerge de sa mémoire d'enfance et le retrouve dans sa maturité, solitaire, à réduire la distance qui mène du voyage rêvé aux senteurs colorées, aux profondeurs olfactives qui sont autant notes de musique que bouquets de sensations embaumant l'oeil.

Besançon, 2000
Gérard Moroni - Octobre à Paris (collection particulière)

Gérard Moroni - Octobre à Paris (collection particulière)

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