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Publié par Med Médiène

Cheikh Amidou Kane
L’écriture romanesque apparaît que très tardivement en Afrique tard. Le roman ne se développe vraiment qu’après la publication en 1953 de L’Enfant noir de Camara Laye, guinéen (1928-1980) à qui on a reproché d’avoir dépeint une Afrique paisible et sentimentale. Ce reproche sera adressé aux romanciers algériens de la même période, Mouloud Feraoun et Mouloud Mammeri.
On peut citer comme premiers écrivains importants d’Afrique noire :

Mongo Beti né en 1932 : Ville cruelle (1954), Cacao, Le Pauvre Christ de Bomba (1956), Savoir et Religion, Mission terminée (1957), Le Roi miraculé (1958), Main basse sur le Cameroun (1972).
L’auteur, professeur agrégé ayant vécu longtemps en France, montre dans ses récits l’ironie du colonisé à l’égard du colon qui ne comprend pas. Humour donc et refus de toute orthodoxie de pensée.
Il évoque la religion et ses principes : l’âme, la pureté, la chasteté. Le colonisé tente de savoir pourquoi les Blancs sont devenus si forts avec leurs automobiles, leurs chemins de fer et leurs téléphones. Pour le reste, les choses de l’âme, il sait déjà depuis longtemps.
Nul manichéisme chez Beti : ses héros sont bons et mauvais, courageux et lâches, paresseux et travailleurs. Il se démarque en cela des romanciers engagés qui promeuvent des héros purs et invincibles.

Bernard Dadié, 1916, (Côte d’Ivoire), Climbié, 1956, roman largement autobiographique et Les jambes du fils de Dieu, 1980.

Ferdinand Oyono, 1929, (Cameroun) : Une vie de boy (1956), Le Vieux nègre et la médaille (1956).
Dans le premier roman, Oyono raconte l’histoire du domestique (le boy) d’un commandant à travers son journal. Il y note toute la petite vie des maîtres, entre intrigues minables et trahisons sordides.
Dans Le Vieux nègre…un vieux nègre donne ses terres à la mission religieuse en signe de reconnaissance. Il est décoré par le gouverneur.
Le texte s’ouvre sur le délire éthylique significatif du personnage nommé Meka. Il rêve de bien être (nuages), de reconnaissance (haut Commissaire) et de vengeance (le père Venderemayer transformé en chien noir). Le roman évoque le problème de la langue. En quelle langue, en effet, faut-il parler ? Le discours du chef des blancs traduit pour être entendu par les gens de la tribu. Puis Meka veut parler. Remercier, être reconnu – comme dans son rêve/délire. Personne ne le comprend. Il prend à la lettre les amabilités du Haut Commissaire. Et l’invite : « Il faut que quelqu’un commence… »
Esquive du Haut Commissaire. Traduction fantaisiste, africanisée, de la réponse de Haut Commissaire. Puis oubliant leurs promesses les blancs s’en vont, laissant les Noirs avec leurs attentes.
Après cette soirée bien arrosée, Meka est jeté en prison : les policiers ne l’ont pas reconnu malgré sa médaille. Pour eux, tous les Noirs se ressemblent.
Oyono se plaît à décrire la déchéance humaine et l’inimportant.

Sembene Ousmane, 1923, (Sénégal), Xala (1973), Le Mandat (1965), Le Dernier de l’empire (1981).
Ancien tirailleur sénégalais, Sembene Ousmane pointe les contradictions de la société coloniale. Il parle avec lucidité de la classe des commerçants qui empêchent le progrès et sait faire vivre, par exemple dans Les Bouts de bois de Dieu (1960), les cheminots en grève qui obtiennent gain de cause. Sembène Ousmane est également cinéaste.

Cheikh Amidou Kane, 1928 : L’aventure ambiguë (1961). La thèse de ce roman, désespérante, est résumée par le personnage principal, Samba Diallo : « Vaincre sans avoir raison. »
Ce roman, devenu un classique, observe la société traditionnelle bouleversée par le progrès et où le savoir devient possible. Samba Diallo, le héros de L’aventure…symbolise le type de personnage voué à l’échec, ici, à la mort. Ambivalent, travaillé par l’esprit de l’Occident où il a étudié et hanté par l’omniprésence de ses racines traditionnelles, il ne peut faire cohabiter en lui ces deux états.
L’aventure Ambiguë (titre non innocent) décrit les réflexions existentielles et philosophiques de Samba Diallo. Que devient le Noir instruit ? le plus souvent un hybride, un être inventé, résultat de deux univers inconciliables.
La philosophie mène à tout, même à sa propre perte.
La pensée change dans l’histoire : de Socrate à Saint Augustin. De ce dernier à Pascal. L’homme se questionne. Mais entre Pascal et Descartes, les questions différent – la façon de les poser plutôt.

Problème de la foi. De la mission des prêtres. Des médecins : la jeune héroïne du roman est blanche, étudiante en médecine.
Dans une interview récente, Hamidou Kane revient à cette notion de dualité impossible, pour la regretter. Il rejoint les conclusions du poète berbère Jean Amrouche.
Ces écrivains se font connaître grâce à une maison d’édition, Présence Africaine, qui les publie soit dans sa revue soit en livres.
Cette littérature, stimulée par les indépendances dans les années 60, constitue un nouvel espace romanesque africain. Une écriture au style réaliste, idéologiquement engagée, permet de décrire une Afrique en devenir, scrutant l’histoire ou le présent, en narrant la « naissance d’une nation » (à rapprocher du cinéaste américain Griffith).
Cet accouchement se fait dans la douleur, passage d’un état à un autre, et dans la désillusion.
Deux romans publiés dans les années 70 vont ouvrir la voie à une littérature contestataire en démystifiant, à l’intérieur même des nouveaux états, l’histoire d’une Afrique idéalisée.
Le Devoir de violence (1968) du Malien Yambo Oualoguem né en 1940, détruit, dans un nouveau style, l’image d’une Afrique abîmée par la seule colonisation : la traite des Noirs s’est faite, y est-il dit, avec la complicité de certains chefs de tribus. La tyrannie affirme Oualoguem n’est pas l’apanage de l’Europe.Le soleil des indépendances (1970) de l’Ivoirien Ahmadou Kourouma né en 1927, pose le problème du pouvoir après les indépendances. La liberté politique n’a rien apporté au petit peuple. Il n’a fait que changer de maître. Dans Monné, Outrages et défis (1990) ou Allah n’est pas obligé, Kourouma invente une langue calquée sur la pensée et le rythme de sa langue maternelle.
Les transformations sociales en Afrique peuvent être considérées comme le thème dominant de la nouvelle littérature noire. La bourgeoisie africaine, aussi féroce que son modèle européen, pille l’Afrique, fomente des coups d’Etat et vit, grâce à ses comptes en banque suisses, au dessus de toute crainte.
Injustice, corruption, impuissance, misère, cette fois procurées par des Africains, sont les nouvelles carences combattues par la génération de ces jeunes écrivains.
Grand succès de librairie, La Vie et demie (1979) de Sony Labou Tansi né en 1950, Zaïrois de nationalité congolaise, que l’on rapproche des écrivains Latino-Américains par son recours a l’humour et à la magie (Garcia Marquez), Le Pleurer-Rire (1982) du Zaïrois Henri Lopès, 1937, mettent en scène des « Pères de la Nation » ou des « Guides Providentiels », dictateurs grotesques et terribles dans la tradition de l’Ubu d’Alfred Jarry.
Sony Labou Tansi publie en 1983 L’Anté-Peuple. Il tropicalise sa langue d’écriture, le français, en évoquant les mythes et croyances de son monde pour s’en moquer. Un grand désarroi cependant perce de l’observation qu’il fait de l’Afrique aux mains des nouveaux dictateurs. Il se consacre aujourd’hui avec succès au théâtre, « le théâtre de la peur », où il emploie le français populaire africain, faisant de l’Afrique l’un des plus grands laboratoires de néologismes actuel.
Le malaise, le doute, l’errance caractérisent les héros des nouveaux romans africains. Orphelins de leurs rêves, ils demandent des comptes aux pères qui les ont trahis. Des écrivains comme Tchicaya U T’amsit (1931-1988) ou Sony Labou Tansi représentent avec Henri Lopès cette littérature d’aujourd’hui, rebelle à tout pouvoir usurpé.
De cette période trouble où l’indépendance politique n’est pas synonyme de liberté  on note un formidable regain de la production littéraire avec un recentrage de sa thématique. Les auteurs essaient de trouver un autre langage pour exprimer cette nouvelle situation. On peut ainsi remarquer une prédilection pour l’écriture de la dérision, de la contestation pour dénoncer le Maréchal président qui a remplacé, parfois en pire, le Gouverneur colonial. Malgré la censure, elle décrit avec amertume la faillite de la politique et de l’espoir qu’elle avait suscité. Cette liberté thématique que s’octroient les écrivains agit également sur la langue. Moins complexés à son égard, ils l’enrichissent, en plus de néologismes, d’un rythme inédit. La langue française, considérée comme « un tribut de guerre » (Kateb Yacine), subit tous les « outrages », dont « le viol accepté », qui l’engrossent et la tonifient en l’adaptant aux nouvelles donnes géopolitiques. Ce rapport inattendu signale, en dernière instance, le désir d’amour qui est le premier moteur de l’écriture. Se parler en francophonie c’est comme faire l’amour : on réussit à être deux tout en restant soi.
Alain Touraine reconnaît que ceux qui transforment la langue la défendent mieux que ceux qui la protègent ; pour lui, le repli sur l’espace national – linguistique, économique ou culturel – est un véritable suicide. De son point de vue, la francophonie ne peut être un musée : elle est la défense d’une langue qui ne peut être que l’expression de la créativité d’une société et d’une culture. La définition de la francophonie faite par Onésime Reclus à la fin du 19ème siècle est juste, dit-il, mais insuffisante. Car parler français c’est aussi penser français.
Nous pensons dans une langue qui pour être commune n’est pas univoque. C’est une langue empreinte ; le français véhicule des principes mais aussi un univers. Selon la formule de Senghor c’est « une langue qui contient toutes les richesses des siècles. »

La voix des femmes vient s’ajouter à cette parole masculine indocile. Citons trois écrivaines issues du Sénégal :
Aminata Sow Fall, La grève des Battu, (La grève des mendiants).
Nafissatou Diallo, Le Fort maudit, roman historique qui nous brosse dans le Sénégal ancien les luttes entre les religieux et le pouvoir.
Mariama Ba, (1929-1981) aujourd’hui décédée, relate dans ses romans la vie des femmes, en réalité sa propre vie. Mariée sous le régime de la polygamie, son mari meurt. Problème des enfants
de ce type de famille à mères multiples.
Et l’Ivoirienne Michèle Assamoa.
Ces voix féminines, apportant le point de vue de « l’autre moitié du ciel », augure une postérité prometteuse à la littérature d’Afrique noire.

 Tchicaya U T’amsit

Tchicaya U T’amsit

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