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Publié par Med Médiène

Léopold Sédar Senghor est né en 1906 dans une région du Sénégal christianisée au 16ème siècle par les Portugais. Il meurt le 20 décembre 2001 en Normandie, patrie de son épouse.

Son père, Sérère, est un propriétaire terrien, relativement aisé.
Senghor fait des études d’abord à la mission de Pères Blancs, puis dans le petit séminaire qui doit le mener à la prêtrise. Il y étudie entre autre le grec et le latin.
Il est initié par son oncle à l’univers des légendes et des esprits qu’il évoquera plus tard sous le nom de « Royaume de l’enfance. »
Il passe son bac à Dakar puis il est admis, en 1928, au lycée Louis le Grand à Paris où il se lie d’amitié avec Georges Pompidou, le futur président de la république française. Il s’inscrit dans  le groupe des étudiants socialistes en 1930. Il rejoint plus tard l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm. Il est reçu au concours de l’agrégation de grammaire en 1935.
Pendant ces années d’exil il ressent un fort sentiment de dépossession de soi-même.
Promoteur de la Négritude, il la considère comme une réponse à l’acculturation.
La Négritude pour Senghor est l’affirmation des valeurs culturelles du monde noir où l’homme doit demeurer debout.
Homme d’Etat, Senghor démissionne de son poste de président de la république sénégalaise le 31 décembre 1979. Il est élu à l’Académie française en 1983.
Comme poète, il publie dès les années 30 des poèmes dans diverses revues. Après 1945, paraissent Chants d’ombre, Hosties Noires, Ethiopique et Nocturnes. Tous ces titres, comme on le voit, font référence à la couleur noire.
L’écriture de Senghor fait montre d’un très grand sens du rythme. Il exploite avec bonheur les ressources de la langue française à quoi il ajoute « la vitalité nègre. » Rappelons l’admiration qu’il vouait à Victor Hugo et à sa virtuosité d’écrivain.
L’Anthologie de la Nouvelle Poésie d’Afrique Noire de la poésie qu’il publie en 1948 signe l’acte de naissance de la littérature africaine moderne. Dans ses essais et les articles qu’il publie, il décline les différents aspects de la notion de Négritude fondée, selon lui, sur l’émotion qui serait l’essence nègre apte à lui permettre de participer à l’universel en jouant le jeu du « métissage culturel. »
Pour Senghor, le Nègre est un homme de nature. C’est un sensuel, un être aux sens ouverts, sujet et objet à la fois, excluant tout intermédiaire.
Il sent plus qu’il ne voit les sons, les odeurs, les rythmes, les formes et les couleurs.Senghor pense que la raison du Nègre est discursive et non synthétique. Elle est en empathie avec le monde, non antagoniste. La raison du Nègre se coule dans le cœur vivant du réel.
La raison européenne est analytique par utilisation alors que celle du Noir est intuitive par participation.
Cette puissance de l’émotion ne serait-elle pas, en définitive, ce que l’on appelle l’Art ?
La parole constitue l’instrument majeur de la pensée, de l’émotion et de l’action. Senghor a recours à l’image verbale dans sa poésie.
La parole parlée, le Verbe, est l’expression de la force vitale. Pour lui, il existe une vertu magique de la parole.
Le rythme africain s’exprime par les moyens les plus matériels. Il est l’ossature de l’être et forme un système d’ondes qui s’adresse à l’Autre sous l’aspect de vibrations qui viennent de la racine même de l’homme.
Cette expression se manifeste en architecture, en sculpture et en peinture par la ligne, la surface et la couleur.
Importance de l’accent en poésie et en musique.
La danse et ses mouvements sont également significatifs dans la perception de la Parole noire.
La danse africaine répugne, dit Senghor, au contact du corps. Il ajoute que c’est dans le poème qu’il peut le mieux saisir la nature du rythme négro africain.
Dans Orphée Noir, la préface à L’Anthologie de la Nouvelle Poésie d’Afrique Noire établie par Senghor, Jean Paul Sartre précise que le mot Négritude est d’abord un « mot de passe », un signe de reconnaissance pour les « nègres nouveaux. » Il indique, ce mot, l’appartenance à une communauté en lutte et refuse l’assimilation des colonisés parce qu’ils savent bien qu’il s’agit d’un leurre. Sartre recommande, exige plutôt, le retour à l’authenticité des valeurs africaines niées par le colonialisme.
Dans son principe, la Négritude tend à réhabiliter l’homme noir en inversant systématiquement les propositions négatives qui le décrivaient en renvoyant à ceux qui la niaient son altérité noire sous une forme positivée et identifiante.
Cette parole violente s’exprime d’abord par la poésie. Senghor, agrégé de grammaire, professeur, député, ministre conseiller sous de Gaulle, premier président de la République du Sénégal, Académicien, est avant tout poète, avant tout manieur de mots. L’écriture poétique par sa structure est en effet la plus apte à délivrer le chant universel de la protestation de l’opprimé. Ce chant pigmenté, pour reprendre le titre de l’un des poèmes de Damas, inaugure le mythe poétique associé à la création littéraire des colonisés. Passion et tumulte le caractérise. Mots drus, syntaxe complexe, rythme cascadant, entrechoc et électrochoc des images identifient la poésie noire en mouvement – comme l’on peut repérer l’influence de l’écriture surréaliste contemporaine dans le mouvement de la Négritude. Le dadaïsme et l’intérêt de Picasso pour les Arts nègres sont aussi à citer pour comprendre l’impact que les textes d’un Césaire, par exemple, ont eu sur l’écriture senghorienne.
Les poèmes de cette époque sont tout ensemble apostrophe rageuse et appel à la solidarité humaine. Ils sont tout ensemble expectoration (Senghor parle de crachat) et tendresse infiniment malheureuse. Ils sont aussi un formidable hymne amoureux à la femme noire chez Senghor.
Birago Diop (Sénégal, 1906-1989) explore quant à lui la mémoire nègre et retrace sur les océans le sillage que laissent les navires de la traite jusqu’au « tirailleur sénégalais » des guerres de l’Europe. Sartre remarque dans Orphée Noir, que le Noir, ce nouveau Christ, accumule toute la douleur humaine – même celle des Blancs. Mais quand cette douleur devient intolérable, le poète explose, broyant les mots, à l’instar de l’Antillais Aimé Césaire.
Dans Hosties Noires (1948), Senghor souscrit à cette violence verbale qui le sauve : « Mais je déchirerai les rires Banania sur tous les murs de France » écrit-il, au retour de la guerre, offusqué par la moquerie blessante de la fameuse publicité.
Les poètes et intellectuels noirs se voient assigner une mission : celle en premier lieu de « la libération nationale » puis celle « de la construction nationale. »
Cheikh Anta Diop, dans Nations Nègres et Culture (1955), décrit cette évolution de la Négritude. Du cri, passer à l’acte, à l’action. De ce moment, la Négritude va connaître des divergences. Deux voies vont s’ouvrir : l’une, souple, menée par les « Anciens » comme Senghor, l’autre, plus radicale, inspirée par de jeunes révolutionnaires comme Frantz Fanon.
- Senghor, plus poète que militant, n’admet que la violence verbale, laissant au temps le temps de décider. En réalité il sait que les colonisés ne sont pas encore prêts à se prendre seuls en charge, il doute de leurs capacités à gérer leur pays. Il leur faut se former. « L’émotion est nègre comme la raison est hellène » avait-il constaté dans l’un de ses poèmes.
- Les intellectuels sensibles au marxisme auront beau jeu de démonter les failles théoriques de la Négritude senghorienne. Dans les années 1970, le procès de ce mouvement est ouvert. La thèse de Senghor sur l’émotivité primordiale du Noir est dénoncée. On parle de Négritude du discours et l’on pose ironiquement la question pour savoir s’il y a une « Tigritude du tigre. »

En 1966 se tient à Dakar, sous la houlette du Président Senghor, le premier Festival des Arts Nègres. Il constitue le magnifique final d’un mouvement qui a contribué à mettre au monde un continent dont on pouvait penser qu’il avait été oublié des dieux.
En 1983 les œuvres de Senghor ont été rassemblées en quatre épais volumes sous le titre Liberté. Rappelons, Hosties Noires (1948), Ethiopiques (1956), Nocturnes (1961) et citons Lettres d’hivernage (1972) ainsi  qu’Elégies Majeures (1979).
Ce que nous pouvons retenir de cette somme, après le fracas des luttes, c’est l’idée senghorienne de l’échange, du nécessaire dialogue entre les civilisations, pour le plus grand profit de l’humanité. Idée aujourd’hui partagée par des auteurs comme Edouard Glissant et René Depestre.
La Négritude ne peut évidemment pas se réduire à la seule production de Senghor. D’autres poètes s’en sont mêlés, moins prestigieux peut être, mais intéressants à lire pour saisir l’histoire du mouvement.
Ainsi de Bernard Dadié, La Ronde des jours ; David Diop, Coups de Pilon ou Birago Diop, Les Contes d’amadou Koumba (1957). Mais surtout d’Aimé Césaire, dont il sera question plus bas, et du guyanais Léon Gontran Damas, un mulâtre, qui publie Pigments en 1937, un recueil de poèmes préfacé par Robert Desnos. « Damas est nègre et tient à sa qualité et son état de nègre » écrit-il, ajoutant que son état d’enragé l’empêche d’être un homme. Damas s’insurge en invoquant « son Afrique cambriolée. » Il se considère comme africain à la recherche de l’Afrique qui est en lui. Cette recherche de sa filiation africaine l’amène à devenir ethnologue.
Il publie ensuite Graffiti, 1952 et Névralgie en 1966.
Sa poésie revendique sa fierté d’être noir et pose des ponts entre la poésie des Antilles et celle de l’Afrique mère. Enseignant dans une université noire américaine, Damas meurt en 1978.
La poésie de Damas rejoint la protestation d’un Guy Tirolien quand ce dernier écrit dans La Prière d’un petit enfant nègre:
« Seigneur, je ne veux plus aller à leur école…
Et puis elle est vraiment trop triste leur école
Triste comme ces messieurs de la ville
Ces messieurs comme il faut
Qui ne savent plus danser le soir au clair de lune
Qui ne savent plus marcher sur la chair de leurs pieds
Qui ne savent plus conter les contes aux veillées
Seigneur, je ne veux plus aller à leur école. »

Quelques mots sur le poète et le poème en général
Le poète utilise les mots non dans leur utilité communicative mais comme matériaux qui valent pour leur forme, leur sonorité, leur couleur sensuelle, leur pouvoir de suggestion. Une parenté peut être établie ici avec la peinture.
Le poète ne cherche pas à signifier mais à présenter, à donner à voir ou à entendre, par la force concrète des mots, considérés comme des objets sonores ou visuels ;
Le poète est souvent situé à part du jeu social. Figure étrange, marginale, méprisée ou redoutée, chassée de la cité (Platon) ou, à l’inverse, révérée.
Le griot africain est traditionnellement l’objet d’une semblable ambivalence de sentiment.
Dire plus que ce que portent les mots.
Le poème fait voir le monde parce qu’il est lui-même un monde qui se fait voir.

  • Femme noire

Femme noire

Femme nue, femme noire
Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté
J’ai grandi à ton ombre ; la douceur de tes mains bandait mes yeux.
Et voilà qu’au cœur de l’Eté et de Midi, je te découvre, Terre promise, du haut d’un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein cœur, comme l’éclair d’un aigle.
Femme nue, femme obscure !
Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir, bouche qui fais lyrique ma bouche
Savane aux horizons purs, savane qui frémis aux caresses ferventes du Vent d’Est
Tam-tam sculpté, tam-tam tendu qui grondes sous les doigts du Vainqueur
Ta voix grave de contre alto est le chant spirituel de l’Aimée.
Femme nue, femme obscure !
Huile que ne ride nul souffle, huile calme aux flancs de l’athlète, aux flancs des princes du Mali
Gazelle aux attaches célestes, les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau
Délices des jeux de l’esprit, les reflets de l’or rouge sur ta peau qui se moire.
A l’ombre de ta chevelure, s’éclaire mon angoisse aux soleils prochains de tes yeux.
Femme nue, femme noire
Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l’étern
Avant que le destin jaloux ne te réduises en cendres pour nourrir les racines de la vie.

Chants d’Ombre. Editions du Seuil. 1945.
Léopold  Sédar Senghor.

Commentaire du poème
Le poème Femme noire, de facture surréaliste, est composé de quatre strophes en vers libres. Il compose l’une des pièces rassemblées sous le titre Chants d’ombre que Senghor publie en 1945.
L’écriture de ce poème semble marquée par les préoccupations qui agitent son époque – l’après-guerre. Affleurent aussi, dans ce texte, mais de manière antagoniste, les réminiscences panthéistes de l’enfance de l’écrivain et la culture chrétienne dans laquelle il a été formé.
Le poète consacré, chantre de la beauté noire, confirme là la force d’évocation d’une langue retravaillée par une pensée différente.
Femme noire s’annonce comme un hymne à la femme, à la femme de son peuple, associée à la terre qui la porte. La femme originelle (l’Eve noire, la superbe femme de joie), première comme toutes les femmes aimées - ici, désirée et désirante –, décrite avec les mots de l’amour. L’emploi de fricatives, frottant les consonnes f et s, accentue la sensualité presque physique de cette évocation caressante.
Senghor valorise la femme africaine, vraie et nue, telle qu’en elle-même, dans son authentique beauté par opposition à celle qui se masque derrière une modernité mal assimilée. La femme au corps nu dans la couleur de l’ombre qui évoque dans ce texte, tout ensemble, le plaisir de l’instant et la mémoire. Sa peau « que ne ride nul souffle », lisse comme l’eau tranquille des mers du sud et sa chair à la saveur des fruits parfumés éveillent le désir en recommençant indéfiniment la geste des femmes : celles qui donnent la vie et celles qui donnent l’envie de vivre.
Senghor nous invite au voyage de l’amoureux découvrant, tous les sens ouverts, la géographie de « l’Aimée » par la mise au jour du blason féminin : la peau, les mains, la chevelure, la voix, les yeux… qui sculpte ses formes harmonieuses dans l’harmonie de la nature, au cœur du temps, le temps du poète, le milieu de son âge que rappelle la présence des mots Eté et Midi, écrits avec une majuscule.
L’idée de verticalité, de mouvement qui se déploie du bas vers le haut s’impose ici. A quoi s’ajoute, de manière explicite, l’énumération des éléments liés à la nature et à la culture africaines (savane, gazelle, tam-tam…). Et le chant qui évoque la voix, la langue perdue, la langue oubliée.
En écho de cette célébration surgit l’Histoire recherchée, un des mots d’ordre du mouvement de la négritude : les princes du Mali régnant sur le peuple Dogon dont l’imaginaire, on le sait maintenant, était structuré par des mythes complexes et dont l’art est lié à ces mythes. La cosmogonie africaine, c’est à dire la théorie mythique, philosophique et scientifique de la formation de l’univers est dans ce poème explicitement avancée. L’Histoire, cette quête des racines. L’Histoire, cette recherche proustienne du temps retrouvé.
Le poème scande cette quête en exaltant, par le rythme et le vitalisme noirs, le jeu des images et des couleurs, par le feu qui couve sous la braise endormie, le monde perdu que le poète se donne pour mission de retrouver, de le nommer, et par là de le faire exister.
Symbiose idéale de l’être et de la nature, conjonction naturelle de deux notions à la symbolique universelle : l’homme, pour Senghor, retrouve sens par le femme qui est plus attachée que l’homme à l’âme du monde. Il sait qui il est et où il est.

 

Léopold Sédar Senghor en habit d'Académicien (1983)

Léopold Sédar Senghor en habit d'Académicien (1983)

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