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Publié par Med Médiène

Introduction
A propos de la francophonie, de ses littératures, une précision rappelée par Raphaël Confiant me paraît nécessaire, sinon capitale, pour aborder le sujet que je souhaite développer. Cette précision tient dans l’idée, évidente pour qui l’ausculterait d’assez près, qu’il existe deux grands groupes francophones qui se distinguent d’abord par leurs modalités d’acquisition de la langue.


Langue choisie
En dehors des pays comme la Suisse, la Belgique ou le Québec (les Québécois pensent que les Français « n’ont pas de conscience linguistique ») dont la population est historiquement de langue française, le premier groupe est constitué d’écrivains qui ont choisi librement le français comme langue d’expression. On connaît Ionesco, Cioran, Adamov, Beckett, Bianchiotti, Semprun et moins loin de nous, le Libanais Amin Malouf ou le Russe Andreï Makine. Voyons quelques uns d’entre eux.

Giacomo Girolamo Casanova, 1724-1798, (Italien). Vie d’aventurier commencée dans la carrière ecclésiastique, agent secret, escroc, joueur, séducteur impénitent (il recense plus de cent conquêtes féminines désignées par leurs noms, de la soubrette à la grande dame en passant par des religieuses), il fait de la prison, dont il s’échappe, rencontre Voltaire et Rousseau mais surtout l’abbé Bernis, ministre de Louis XV et futur académicien. Il décide d’écrire en 10 volumes ses Mémoires dans un français limpide, imagé et vivant. Ces mémoires constituent un précieux témoignage sur la société française pré révolutionnaire. Grand voyageur, il ne peut se fixer nulle part et parcourt l’Europe.  Il termine sa vie comme bibliothécaire et écrivain.
Oscar Wilde, 1854-1900, (Anglais). Chef de file des esthètes.
Salomé, 1893, pièce écrite directement en français. Correspondance, 1963.
Tristan Tzara, 1896-1963, (Roumain). Initiateur du mouvement Dada.
Sept manifestes dada, 1924, L’homme approximatif, 1931, Le poids du monde, 1950. « Buvez de l’eau d’oiseau, lavez vos chocolats, dada, dada, mangez du veau… »
recommande-t-il.

Eugène Ionesco (Roumain de mère Française) 1909-1994, de l’Académie
Française (1970). La famille Ionesco s’installe à Paris juste après la naissance d’Eugène. Abandonnée par le père remarié à Bucarest, la famille vit chichement. En 1922 retour en Roumanie où Eugène apprend le roumain, puis après s’être marié et avoir rompu avec son père il revient en France en 1938. Il a écrit de nombreux textes critiques qui lui valent une certaine renommée. 1946, il est l’un des initiateurs du Théâtre de l’absurde.
La Cantatrice chauve, 1948.
« Comme c’est curieux, comme c’est bizarre ! », répètent M et Mme Martin dans La Cantatrice… Il fréquente Breton, Bunuel, Adamov. Il se fait naturaliser français en 1950.
Il adhère au mouvement du Collège de pataphysique qui regroupe Boris Vian, Raymond Queneau, Jacques Prévert, Marcel Duchamp, Michel Leiris. Il continue à militer pour un théâtre d’avant-garde et écrit Délire à deux, La Leçon, Rhinocéros, Les Chaises.
Julien Green (Américain né en France) 1900-1998, de l’Académie
française (1972) qu’il quitte en 1996. Ecrit son premier ouvrage en français en 1924, Pamphlet contre les catholiques de France. Puis, à partir de 1926, régulièrement des romans :
Mont Cinère, Adrienne Mesurat, des études et son inestimable Journal.
Samuel Beckett, (Irlandais). 1906-1989. Prix Nobel de littérature.
Le maître du théâtre de l’absurde. Se fixe à Paris en 1938. Dans le sillage de James Joyce, il écrit d’abord dans sa langue maternelle, l’anglais, puis en français En Attendant Godot, 1953, Molloy, 1948, Nouvelles, 1948. il fait preuve d’un humour sans équivalent dans un français ascétique. Il confie : « C’était pour moi plus excitant d’écrire en français. »
Arthur Adamov (Russe d’origine arménienne) 1908-1970. Issu d’une famille qui possédait une partie du pétrole de la mer Caspienne ruinée par la Révolution d’Octobre. Il s’installe à Paris en 1924.
Il a rêvé sa vie en russe et l’a écrite en français. C’est un auteur moderne dans le sens où il met en scène ce qui relie l’individu au social et non ce qui les oppose. Ami d’Antonin Artaud qu’il sort de l’asile où il était interné et de Georges Bataille, il traînait sa longue silhouette sous l’apparence d’un prince devenu clochard. Il termine sa vie abîmée par la maladie et l’alcool.
Il est l’un des trois pères fondateurs du Théâtre de l’absurde, avec Ionesco et Beckett. Il est joué par Roger Planchon en 1975.
Chambres d’amour (jouée en 1997), Professeur Taranne. Il publie L’homme et l’enfant, récit autobiographique sous la forme d’un journal tenu pendant deux ans et Je…lis, récit d’auto-analyse, qui se manifeste par une écriture sèche, presque factuelle. La langue, chez Adamov, semble avoir été son ultime moyen de survie.
Emil Michel Cioran (1911-1995), Roumain. Arrive en France en 1937 après avoir publié deux livres dans son pays. Il abandonne sa langue maternelle en 1947 et n’écrit plus qu’en français. Philosophe sceptique et désillusionné il bâtit une œuvre pleine de pessimisme. Il s’engage dans une entreprise de destruction des faux-semblants et propose à ses lecteurs une pensée corrosive, d’une ironie féroce.
Il prédit : « Viendra un jour où le français ne sera pas plus lu que le latin aujourd’hui. » Et relativise le rôle de la langue. « J’ai eu la naïveté de croire que le langage était tout. C’est d’ailleurs là une superstition française. Non, le langage n’est pas tout, il n’est presque rien. Un Dostoïevski ou un Tolstoï n’en ont fait aucun cas. On a quelque chose à dire, on le dit, un point c’est tout. »
Il écrit Précis de décomposition, son premier livre en français en 1949 (« Donnez un but à la vie : elle perd instantanément son attrait »). De l’inconvénient d’être né, 1973. Mais aussi La tentation d’exister, Syllogismes de l’amertume, Ecartèlement
Henri Troyat, de son vrai nom Lev Tarassov, de l’Académie française  (1959), né en 1911 à Moscou. Il s’installe en France avec sa famille en 1920. Il est naturalisé français lors de son service militaire.
L’Araigne, 1938, prix Goncourt ; La Neige en deuil, 1952 ; Désordres secrets, 1974 ; Les Eygletière, 1965 ; La Moscovite, 1974 ; Catherine la Grande, 1977 ; Le Prisonnier, 1978 ; Le Pain de l’étranger, 1982, Le bruit solitaire du cœur, 1985.
Il combine avec bonheur le genre le roman d’aventures et le roman historique. Il écrit une vaste fresque avec la Russie pour thème.
Puis il se spécialise dans le biographique qui le fera connaître du grand public. Son style élégant et souple contribue à imposer ce genre en France. Il servira de modèle par exemple à André Maurois. Il relate ainsi la vie de Dostoïevski, Lermontov, Pouchkine, Tolstoï, Tourgueniev ou Tchekhov.
Jorge Semprun, 1923, (Espagnol). Adieu vive clarté, 1998.
Ecrit les scénarios des films Z (1968) et L’aveu (1969).
Hector Bianciotti, né en 1930 en Argentine, dans la Pampa.
Piémontais d’origine, ses parents l’obligent à parler espagnol : ce qui fait qu’il n’a pas de langue maternelle.
En France depuis 1961, il acquiert la nationalité française en 1981 et devient journaliste au Nouvel Observateur. Il se met à rêver en français après plusieurs années d’écriture : articles et romans. Il publie Le traité des saisons en 1977, L’amour n’est pas aimé en 1983, Sans la miséricorde du Christ en 1985 (Prix Femina). Il est élu à l’Académie française en 1996.
Michel Del Castillo (Espagnol). Né en 1933 à Madrid, issu d’un mariage mixte, de père français et de mère espagnole, fuyant la guerre d’Espagne, il s’installe dans le sud de la France où il est abandonné par sa mère. Son premier roman, Tanguy, est largement autobiographique. Il publie De Père Français en 1998. Obtient de nombreux prix littéraires.
« Tant que je pourrai voyager autour de ma bibliothèque, je ne me sentirai jamais tout à fait désespéré » écrit-il dans Libération en avril 2000.
Il publie également Dictionnaire amoureux de l’Espagne, Les étoiles froides, Colette intimeUne Femme en soi
Tzvetan Todorov. Poétique de la prose, Nous et les autres. Critique et essayiste.
Julia Kristeva, 1941, (Bulgare). Professeur de linguistique et essayiste. Prône la révolution du langage poétique. Le texte du roman, (1970), Polylogue (1977). Elle vient de publier Colette, une intelligente et sensible biographie de l’écrivaine.
Milan Kundera (Tchèque), né en 1929. Il arrive en France en 1975.
L’insoutenable légèreté de l’être. Ses deux récents romans, La lenteur et l’Identité sont publiés en 1998. La langue de la passion amoureuse :
« Chaque phrase est conquête, performance, réflexion, invention, aventure, découverte, surprise… Le français ne remplacera jamais la langue de mes origines, c’est la langue de ma passion. Je m’imagine dans mes rapports avec elle comme un garçon de 14 ans, désespérément amoureux de Greta Garbo. Amusée, elle regarde le pauvre mouflet et éclate de rire. Et lui, d’une voix tremblante : « je veux coucher avec vous et avec personne d’autre. Ne pouvez-vous pas me désirer aussi un peu ? » Greta Garbo ne peut arrêter le sourire : « Toi ? Oh non, non, vraiment pas. »
Le refus, selon Kundera, intensifie l’amour.
Sa littérature est faite de mots mais surtout de petits gestes quotidiens, aussi fascinants qu’effrayants qui tissent leurs fils entre le réel et l’imaginaire, entre l’existence et l’écriture.
L’Art du roman, Les Testaments trahis.
Pour cet écrivain, la littérature française classique a trop de style. Comme si la langue s’était refermée sur elle-même. Il veut revenir aux mots, à l’intrigue et poser, comme Balzac, un regard sur le monde des hommes. Le roman doit rester traduisible : il doit être constitué, selon lui, d’histoires, de personnages, d’images, d’idées. Kundera écrit en phrases brèves, parfois sans verbes et utilise abondamment le point et les deux points. Il raconte. Comme pour Beckett ou Cioran, Kundera n’envisage la langue française que comme un instrument au service de son projet littéraire.
Il se demande ce que le roman peut nous dire aujourd’hui. Cette question met le français au cœur de la littérature. Une langue ne saurait être séparée du cadre physique et moral où vivent ses locuteurs. Il faut prendre soin de situer l’évolution des variétés de français dans un contexte historique et social.
L’écrivain est l’héritier de l’histoire, quels que soient les aléas de cette histoire. Il rejoint de la sorte l’Italien Alberto Moravia qui constatait : « la pluralité est une merveille. »
Andreï Makine (Russe de Sibérie), né en 1957. S’installe à Paris en 1987.
Le Testament français, 1995. Prix Goncourt et prix médicis. Pour le narrateur de ce roman la France « se confondait avec sa littérature. »

Langue  imposée
Le second groupe, plus nombreux, plus éparpillé dans le monde, est composé de ceux qui ont hérité le français d’une situation coloniale et qui se retrouvent aujourd’hui, de fait, francophones.
C’est de ce second groupe qu’il sera question dans ce propos.
Au 19ème siècle, la langue française, débordant les frontières de l’Europe, s’est déversée au delà des mers et des océans, en Afrique, aux Antilles et en Asie.
Après la chute de Napoléon Bonaparte en 1815, la France perd sa suprématie en Europe au profit de son « éternelle ennemie », l’Angleterre. L’ancien Régime absolutiste est remplacé par un pouvoir bourgeois industrialisé dont le credo est la production de biens de consommations générant un maximum de  profit. Se pose alors aux décideurs le problème des matières premières et celui des nouveaux marchés pour écouler le surplus de la production industrielle. Les progrès techniques : moyens de transports et de circulation (nouvelles voies de communication, chemin de fer, navigation à vapeur …), découvertes scientifiques, sciences nouvelles dont l’ethnographie, facilitent l’inventaire et la connaissance du monde. A la base de la colonisation africaine deux idées sont mises en avant :
- L’Afrique est un continent vide sur lequel on peut tout entreprendre
- Les habitants de l’Afrique, régis par le système tribal, n’ont aucun sentiment national. La notion de patrie leur est complètement étrangère. Ils sont en outre indifférents à la terre 
qu’ils ne travaillent pas par paresse.
Lorsque la France décide de se saisir d’Alger, elle ne dit pas : « Je vais occuper ce pays pour m’agrandir. »
Elle dit : « Je vais libérer ce pays de la domination des Turcs. Je vais apporter la lumière dans cette région et la débarrasser des corsaires qui rançonnent les gens et empêchent la libre circulation des biens en Méditerranée. »
Elle justifie toujours son occupation par son devoir d’aider les populations en retard de progrès et par son souci de protéger le commerce des sociétés avancées.
La rivalité entre L’Angleterre et la France aboutit à un partage du monde. L’Angleterre se réserve les pays de la route des Indes (le Moyen Orient, en gros), la France, avec d’autres pays européens, s’octroie le continent  africain. Elle occupe l’Algérie en 1830, le Sénégal en 1850, puis toute l’Afrique de l’ouest, La Tunisie en 1881 et en même temps l’Asie du sud est, le Maroc en 1912.
A la conférence de Berlin en 1885, l’Afrique est arbitrairement découpée sans que l’on se préoccupe des incohérences de ce découpage. Les frontières héritées de ce partage subsistent encore et sont à l’origine de la majeure partie des conflits qui endeuillent aujourd’hui l’Afrique.
Les Antillais, issus de la traite négrière qui a duré quatre siècles, appartenaient déjà à la France depuis le 17ème siècle : la littérature française du 18ème siècle, philosophes compris, le rappelle parfois. A contre courant des idées de son époque, Marivaux écrit en 1725 une pièce de théâtre, L’Ile aux esclaves, dans laquelle il renverse la relation maître/esclave. Il fait dire à l’un de ses personnages : « Nous vous jetons dans l’esclavage pour vous rendre sensibles aux maux qu’on y éprouve ; nous vous humilions, afin que, nous trouvant superbes, vous vous reprochiez de l’avoir été. »
On estime à vingt cinq millions le nombre d’esclaves parvenus « sains et saufs » sur le continent américain et la Caraïbe. Le choix des trafiquants portait sur les éléments, garçons et filles, les plus jeunes et d’ethnies différentes pour les empêcher de communiquer et éventuellement se révolter.
Il faut savoir que pour un Noir arrivé, quatre périssaient durant le trajet. Le point de départ des navires négriers était l’île de Gorée au large du Sénégal, transformée aujourd’hui en lieu dédié à la mémoire des victimes de ce commerce.
L’abolition de l’esclavage en 1848 n’a pas supprimé l’exploitation des populations africaines : seule la forme a changé. Avec l’aide de l’Eglise qui trouve un immense champ d’âmes à sauver, l’Europe avance le prétexte de la civilisation pour s’approprier des pans entiers de L’Afrique, faisant peu cas des hommes qui y vivaient. Lorsqu’on regarde aujourd’hui les frontières de ces pays, on s’aperçoit qu’elles forment toutes des lignes droites, coupant parfois en deux des ensembles homogènes au profit des puissances colonisatrices (France, Belgique, Espagne, Portugal.)
La politique coloniale, ajoutant territoires et populations au fonds de l’Hexagone, a semé en même temps la langue française – dont aujourd’hui on observe les fruits. Raphaël Confiant, déjà cité, remarque que cette langue semée s’est développée différemment selon qu’elle l’était dans une société qui disposait au préalable d’une langue écrite (le Maghreb avec son fonds judéo-berbère et arabe) ou dans une société de culture orale sans support écrit sur laquelle il sera plus facile d’agir (le reste de l’Afrique).

Mode d’imposition de la langue française
La francophonie qui nous intéresse résulte donc pour une grande part d’un traumatisme historique : la colonisation, c’est à dire de la conquête de certains pays. Conquête militaire, économique, politique et culturelle. Elle est schématisée par trois M ou trois C : Missionnaire, Marchand, Militaire ou Colonisation, Christianisme, Civilisation.
- Militaire : on occupe d’une manière brutale ces pays, on les décrit (évolution de cette description - ainsi celle opérée par les officiers français en Algérie pendant la période romantique en 1830, puis après 1871 sous la 3èmeRépublique.
- Economique : annexion, dépossession, confiscation des terres qui entraîne la désagrégation des sociétés traditionnelles avec son lot de marginalisation et d’exclusion, en un mot de paupérisation.
- Politique : on met sous tutelle ces pays dorénavant administrés par la puissance conquérante. Dès lors deux types de lois cohabitent, celles qui régissent les citoyens (les colons) et celles appliquées aux sujets (les colonisés).
- Culturelle : on substitue au mode de penser indigène rejeté, le mode de penser du vainqueur. Ce mode de penser se fait dans sa langue, langue de la modernité, selon ses valeurs, ses normes et ses critères. Les langues des pays colonisés sont minorées, dévalorisées (elles ne valent rien, elles n’ont pas de poids. A ce propos lire les récits de Théophile Gautier, Eugène Fromentin et Guy de Maupassant). En minorant les langues, on dévalorise la culture par quoi, essentiellement, elle se transmet.
La culture : c’est l’ensemble des activités soumises à des normes socialement et historiquement différenciées, et des modèles de comportements transmissibles par l’éducation, propre à un groupe social donné. La culture est une construction synchronique qui s’élabore à tout instant. La culture ne peut être statique.
En minorant les langues, on altère l’identité des individus qui les pratiquent parce que la langue est le moyen d’expression fondamental de l’identité d’un groupe dont elle est le catalyseur et l’élément déterminant de la survie de la communauté.
L’identité culturelle s’inscrit dans la durée. Dans ces repères qui marquent une vie, aussi bien individuelle que collective : repères synchroniques dans l’étendue du présent et repères diachroniques dans la profondeur de l’histoire.
Cette durée, dont on voit qu’elle constitue l’armature du moi, est refusée aux pays colonisés. Ils doivent être justement hors temps, donc hors jeu, pour justifier la domination dont ils sont l’objet.
Toute une littérature colonialiste pseudo scientifique s’inspirant de la philosophie positiviste du 19ème siècle, littérature avant tout idéologique, s’est acharnée à fabriquer l’image du colonisé sans prise sur le réel. Il est représenté comme un enfant ou un sauvage, insaisissable dans sa pensée, comme s’il en était dépourvu. Alors qu’il se protégeait par le silence dans ses valeurs traditionnelles.
Ce colonisé, noir, arabe ou asiatique, à qui l’on refusait la parole, c’est à dire l’identité, c’est à dire la culture, subit ce qu’il est convenu d’appeler l’acculturation. En clair, il va assister au dépérissement de sa culture – ce qu’il sait qu’il est. Il se voit contraint d’adopter (d’adapter ?) la culture dominante. Le colonisé assiste a la dévalorisation de sa langue et de sa culture : l’Histoire est refusée au monde Noir, dégradée en ce qui concerne le monde musulman.
L’administration coloniale met en place des « lieux obligés » (Poste, Mairie, Tribunal…) selon la formule de Pierre Bourdieu, ou la langue française est la seule utilisée.
Précisons qu’en Tunisie et au Maroc, qui sont des protectorats, la langue arabe reste un outil de travail et de communication.
Le frottement des deux langues (le français et les langues nationales), réalisé dans la nécessité, conduit parfois à la création d’une troisième langue indispensable aux échanges sociaux : le créole, le petit nègre, le  pataouète .
- L’acculturation : c’est l’ensemble des phénomènes résultant du contact direct et continu entre deux groupes d’individus de cultures différentes et entraînant des changements dans l’un ou l’autre de ces groupes. Tous n’y succombent pas, elle reste parcellaire pour un grand nombre d’individus exclus de tout circuit.
Mais elle est importante quand elle atteint les sujets qui s’impliquent dans le désir de réussite.
On peut même noter une certaine créativité induite par ce processus d’acculturation grâce à l’apport des traits empruntés ou choisis à l’extérieur de sa culture : tout se tient dans une civilisation et changer un éléments produit une incidence sur le reste.
L’Encyclopédie Encarta, 1998, définit ainsi l’Acculturation :
« Acculturation, processus par lequel un groupe humain acquiert de nouvelles valeurs culturelles au contact direct et continu d’un autre groupe humain. L’acculturation peut être réciproque lorsque les croyances et les coutumes des deux sociétés se fondent en une seule et même culture. Plus fréquemment, l’acculturation se fait par assimilation et implique l'existence d’un groupe dominant - par sa démographie, son degré d’évolution technologique ou simplement en vertu du rapport de force politique - auquel le groupe dominé emprunte ses modèles culturels. Cette adoption de culture dominante est généralement progressive et ne va pas sans engendrer des phénomènes de résistance ou des rejets partiels. Les processus de transmission et d'emprunts culturels que l’on regroupe sous le nom d’acculturation ont été particulièrement étudiés dans l’entre-deux-guerres par les ethnologues américains Ralph Linton et Melville J. Herskovits et, plus récemment, en France par Georges Balandier. »
Les conséquences de ce phénomène sont la déculturation, qui est la perte, la dégradation ou le rejet de l’identité culturelle. Le cas de Jean Amrouche est exemplaire à cet égard.
La phase ultime de ce processus est l’assimilation, c’est à dire pour le colonisé, le fait de se couler dans le moule que le colonisateur lui a préparé. Non par charité humaine mais par nécessité économique.
- L’assimilation n’est jamais complète : la culture native résiste à la culture conquérante. Elle produit ce que la psychologie appelle l’homme marginal, cet homme à deux  cultures qui se battent à l’intérieur de lui dont Hamidou Kane a si bien illustré l’exemple dans l’Aventure ambiguë. Ainsi le brouillage explosif entre deux entités opposées, le sacré et le profane ; le laïc et le religieux.
Des phénomènes d’auto dépréciation surgissent alors, tels le complexe d’infériorité ou la haine de soi, de son physique, de sa religion (La Convertie d’Elissa Rhaïss). Lire à cet égard le formidable travail d’analyse qu’a effectué Frantz Fanon sur ce sujet.
Au début du siècle, les grands domaines coloniaux demandent pour leur exploitation plus  de  main d’œuvre  qualifiée. Plus de bras habiles. Plus de savoir faire technique  pour  des   travaux qui se mécanisent de plus en plus.
Une politique scolaire se met en place pour répondre à ces besoins nouveaux. Après avoir ruiné ou fermé les medersas dans les pas arabophones, des écoles pour indigènes sont ouvertes, elles vont jusqu’au Certificat d’Etudes Primaires. L’enseignement dans ces écoles ne se fait pas dans les langues indigènes ce qui va amener les familles – surtout en Algérie - à ne pas y envoyer leurs enfants car elles craignent qu’ils y perdent leur âme. Dans un premier temps ces populations s’abritent derrière ce qu’il est convenu d’appeler les « valeurs refuges » : la langue traditionnelle et la religion. Puis au fil du temps, elles comprennent l’intérêt pour leurs enfants d’y aller : les connaissances dispensées par ces écoles pourront servir l’avenir des petits colonisés (voir à ce propos Dans la gueule du loup de Kateb Yacine). C’est à ce moment, au moment où les classes commencent à être investies par « la marmaille colonisée » que des freins apparaissent. La société coloniale consciente du danger représenté par l’instruction diffusée, même imparfaitement, par les instituteurs, multiplie les restrictions et les barrières pour empêcher la réussite de la politique de scolarisation décidée par le pouvoir métropolitain.
Le programme enseigné dans les classes indigènes se résumait à l’apprentissage de l’écriture, au calcul, un peu  de géographie (« la Seine traverse Paris »), d’histoire de France (« Nos ancêtres les Gaulois ») et beaucoup de travaux manuels liés au travail de l’agriculture.
Certains de ces élèves vont plus loin. C’est d’eux que surgiront les poètes et les romanciers francophones dont les modèles viendront de la littérature française classique : de Voltaire et Rousseau à Rimbaud et Zola. La langue française apprise dans ces écoles sera dans un premier temps celle de ces écrivains qu’ils utiliseront, par exemple, dans le genre romanesque - inconnu jusqu’à lors dans ces sociétés où le genre de prédilection était la poésie, genre on le sait essentiellement oral.
De ce moment, une littérature de combat, militante, revendicatrice et efficace, voit pour ainsi dire naturellement le jour.
Ces premiers «écrivains sont :
Aux Antilles, René Maran (prix Goncourt 1921), Aimé Césaire, Léon Gontran Damas, Maryse Condé, René Depestre…
En Afrique, Léopold Sédar Senghor, les frères Diop, Cheikh Amidou Kane…
Au Maghreb, Jean Amrouche et sa sœur Marguerite, Mouloud Feraoun, Mouloud Mammeri, Mohammed Dib, Driss Chraïbi, Kateb Yacine.
Cette première génération d’écrivains entre avec fracas dans le champ de la littérature française universelle. Dédaignant les oeuvres assimilationnistes, ils publient sous forme de poèmes et de romans de longs réquisitoires contre l’injuste condition du colonisé. Violente (mais une violence productive, créative), saccadée, accusatrice, cette littérature veut se faire entendre et renvoie une image inattendue au lecteur, essentiellement métropolitain de plus en plus sensible à la situation du colonisé.
Cette littérature, liée à la société et à l’histoire du colonisé présente peu « d’expérience des limites », peu de jeux sur la langue. Les écrivains se donnent la même mission qu’assignait Victor Hugo au poète, celle d’éveilleur de conscience.
S’appropriant la langue française, la pliant plus tard à son propre rythme, l’écrivain colonisé entreprend de réhabiter son nom et son histoire en sondant au plus loin de son origine à l’instar de Maryse Condé aux Antilles ou de Kateb Yacine en Algérie. En Afrique noire, la littérature historique s’apparente à une quête orphéique comme l’écrit Jean Paul Sartre dans Orphée noir.
Cette quête s’accompagne d’une prise de conscience exacerbée par une prise de parole qui veut, dans la langue dominante, montrer à l’Autre une existence devenue épaisse et vivante. Elle prend la forme d’une réaction sérieuse aux textes et récits qui décrivait le monde noir sans que celui ci puisse les contredire.
L’écrivain de cette période casse la globalisation, la généralisation inhérente à la littérature coloniale qui fixait son univers dans un ensemble monolithique, indifférencié. Il met en avant une individualité identifiable, une sensibilité et, plus ontologiquement, un être fait de rêves, de rages et de désirs.
Le problème posé par cette écriture réside dans sa destination. Ecrire dans un contexte colonial caractérisé par l’analphabétisme peut paraître vain. Ecrire, en effet, pour qui ? pour quoi ?
Ces premiers textes sont adressés d’abord à la petite frange de lecteurs de la métropole. Il s’agissait alors de montrer à ces lecteurs une image du colonisé transmise de l’intérieur, le montrant dans la joie et la peine, l’amour et la mort, le temps qui passe pour tous : en un mot les « travaux et les jours » de sa condition, revendiquant sa place « dans ce long passé de l’histoire » - c’est à dire la durée, et dans sa culture, c’est à dire une pensée.
Dans la poésie Aimé Césaire et Jean Amrouche se démarquent par leur style novateur. Senghor quant à lui fait référence à Victor Hugo, « le Maître du tam-tam. »
Dans le roman ou dans les essais, Réné Maran, Aimé Césaire ou Mouloud Feraoun s’expriment dans leur vérité qui surprend leurs lecteurs.
Un peu plus tard, dans le théâtre visant à toucher « ceux qui n’ont pas de voix » (Césaire et Kateb), la scène touchera un immense public.

Les années parisiennes
Pour les intellectuels Noirs, il faut évoquer le Paris des années 30.
Quelques jeunes gens méritants y poursuivent leurs études commencées chez eux, au Sénégal ou en Martinique. Remarqués par leurs professeurs, ils sont autorisés à s’inscrire dans les établissements d’études supérieures de la capitale française. A la Sorbonne ou à l’Ecole normale supérieure. Ils rencontrent une partie de la classe intellectuelle parisienne, réputée sans préjugés.
Ils fréquentent les boîtes à jazz de la diaspora noire américaine où règne la divine danseuse Joséphine Baker. Les écrivains Afro-Américains tels Langstone Hughes, Richard Wright, Chester Himes ou Claude Mc Kay, fuyant Harlem et la politique de ségrégation raciale des Etats-Unis, s’installent à Paris. Affirmant leur identité, ces écrivains proclament comme n’importe quel américain : « Moi aussi, je suis l’Amérique. » Ils deviendront des modèles pour les jeunes Africains. Ainsi W.E.B. Dubois écrit en 1905 Ames noire dans le contexte de l’Amérique ségrégationniste où l’on peut lire cette phrase, qui sera reprise par les poètes de la Négritude : « Je suis nègre et me glorifie de ce nom. »
La vogue est aux Arts Primitifs : Pablo Picasso s’inspire des statuettes africaines, Henri Matisse voyage en Afrique du Nord (Algérie et Maroc) et Modigliani peint de beaux visages de femmes allongés comme les masques Guro du Sénégal.
Senghor écrira en 1966 dans l’Art de l’Ouest africain, berceau nègre : « En entrant dans l’univers de l’art nègre, le voyageur ne découvre pas un nouveau monde qui ne pourrait que rétrécir son univers, mais il découvre dans celui-ci un nouveau domaine merveilleux dont un homme comme lui, un frère noir, lui remet la clef. Cette clef c’est l’esthétique négro-africaine : la saisie nègre de l’univers. »
Les surréalistes, menés par André Breton, s’intéressent à la révolte des Berbères du Rif au Maroc et aux exilés Africains.
Les communistes dans leur lutte anticapitaliste, très influents alors comme par exemple Louis Aragon, prennent fait et cause pour les revendications des jeunes poètes noirs.
Enfin, sous la conduite de Claude Lévi Strauss ou de Marcel Mauss, une nouvelle approche de l’anthropologie met la question des cultures au cœur du débat intellectuel. Cette approche affirme qu’il n’y a pas de société sans culture et que chaque culture est originale.
Léo Frobenius publie en 1930 la première histoire de l’Afrique noire dans laquelle il démontre que l’Afrique a une civilisation. « L’idée du nègre barbare est un mythe de l’Europe. »
En 1947, Aloune Diop fonde la revue Présence Africaine dont Aimé Césaire est le rédacteur en chef. Cette revue connaît une carrière exemplaire qui aboutit à la création de la maison d’édition du même nom.
Toute cette mouvance parisienne est surprise par la rencontre avec cet autre regard véhiculé par ces textes rebelles, revêches, debout selon la formule de Césaire.
C’est ainsi que l’idéologie de résistance contenue dans le concept de Négritude se développe dans Cahier d’un retour au pays natal (Aimé Césaire, 1939) qui marque la rupture de la relation dominant/dominé. Des revues à la brève vie sont créées, comme Légitime Défense qui n’aura qu’un seul numéro.
Senghor publie son Anthologie de la poésie africaine préfacée par Sartre.
En Algérie, les premiers textes sont signés par Jean Amrouche, Mouloud Feraoun et Mohamed Dib, au Maroc par Driss Chraïbi et Ahmed Sifrioui et en Tunisie par Albert Memmi.
Après les indépendances, la question qui s’est posée était de savoir si la langue française allait disparaître. La politique de scolarisation massive des nouveaux dirigeants l’a paradoxalement enracinée dans la plupart de ces pays en en faisant leur langue officielle.
Un nouveau lectorat, formé en français, élargit la sphère de sa pratique et augmente le nombre de francophones dans les ex colonies. Pourquoi ?
Le travail sur l’imaginaire n’est jamais innocent : il laisse des traces. Le colonisé a été autant atteint dans sa conscience que dans son corps.
Les langues des pays colonisés, mises à l’écart de l’évolution du monde se  sont révélées incapables de dire ce monde nouveau issu du progrès apparu dès le 19ème siècle en Europe.
Les relations d’échanges (diplomatie, commerce, coopération technique et scientifique) entre l’ancienne métropole et les anciennes possessions coloniales se sont établies dans la langue du pays économiquement le plus fort.
Les régimes d’après les indépendances ont vite viré à la dictature tout en gardant un lien avec l’ancienne puissance coloniale.
L’idée de fédérer les pays francophones dans un espace du même nom s’impose et se concrétise dans les années 70. La question posée par certains intellectuels est de savoir si cet ensemble allait déboucher sur une réelle coopération entre tous les Etats ou s’il allait, comme le pensait l'écrivain Algérien Kateb Yacine, perpétuer une autre  de néo-colonialisme.

 

 Cheikh Amidou Kane

Cheikh Amidou Kane

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