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Publié par Med Médiène

Mémoire mosaïque

Le travail de Raouf Brahmia exposé à l'Artothèque de Caen est l'aboutissement d'une réflexion sur la manière dont l'artiste plasticien peut mettre en espace une notion aussi insaisissable que la mémoire. En ayant recours à des moyens aussi différents que le film - que l'on peut suivre en alternance sur deux écrans de télévision - et d'un double mur composé d'objets sensibles liés aux souvenirs de son enfance :  henné, canoun à charbon blanc, boîte de savons végétaux, lettres reçues d'Algérie, miniatures..., Raouf Brahmia élabore l'alphabet imagé de l'arrière pays de cette mémoire, de cet avant à présent délocalisé et, dirait-on, dé-porté.

Les 232 carrés dont sont constitués ces panneaux figurant autant de fenêtres ouvertes, de foyers narratifs, de germes d'histoires vecues ou possibles, à dérouler. Cette mosaïque composée de pièces fonctionnant comme des mnèmes donne à voir en ses deux faces des bribes d'instants retrouvés qu'une légère patine tamise. Histoires multipliées, proliférantes, qu'accroit magistralement la mise en abyme, ce récit dans le récit qui se ranconte en se faisant. Jeu de mémoire, regard qui bute sur les surfaces chargées de signes ou qui va, à travers des brèches aménagées, à la rencontre d'autres regards.
La symbolique ici s'impose et rappelle le passé récent : murs de solitude au pied desquels venaient s'échouer les hittistes désoeuvrés, chaînes de pénuries et frontières policières se mêlent dans un même bloc d'attentes incertaines. Et témoignent des rudes commencements où crainte et nostalgie se croisent, ensemble s'énoncent, ensemble se montrent : les récits fabuleux du grand-père, la senteur de bougies éteintes, des épices, du henné, les rêves de l'adolescence, la vie fermée, les premiers appels du corps, le départ, l'autre monde, le temps qui passe, la rencontre, le retour. Passages. Vogages.
L'image insiste, s'entête: "les murs ont des oreilles", ils sont les ultimes confidents des détresses anciennes. L'image revient et dit les files d'attente devant les boulangeries, les magasins d'État dispensant les produits à l'époque des pénuries. L'image enfin s'insurge et désigne la barrière à franchir, le pas du demandeur d'asile, de l'apôtre desaimé qui ne reçoit en signe de bienvenue que le regard de fer de celui qui ne l'aime pas. Symbole encore, mais patent, humainement dicible : la parole polymorphe, dite et écrite, infiniment ressassée qui puise dans ce gisement d'images accumulées et que l'art de Raouf Brahmia désengrange de façon si parlante. Le geste d'exhumation - terme ici employé sans sa connotation macabre - exprime au plus prés la démarche de Raouf Brahmia : le mouvement qui va du maintenant au hier, de l'ici au là-bas, de lui aujourd'hui au lui avant. Et cette démarche, déjà contenue dans le titre de l'exposition, il la soumet au visiteur pour le convier à l'emprunter, à marcher avec les images qui marchent. Ce mouvement suggère précisément la promenade péripatéticienne, ou le flux allant et venant (Safa et Marwa) des pélerins à La Mecque : rituel sacré et philosophique, en tout état de cause esthétique, puisqu'il s'agit de dévoiler l'au-delà de l'être, le fil ténu qui le place, dans sa singularité, au coeur du monde.
Raouf Brahmia suit les méandres de cette mémoire, fouille au profond d'elle même, au creux de lui-même pour l'établir dans le fragile instant de notre rencontre: elle et nous, elle et moi qui en dit quelque chose, maintenant. Mémoire collée à la peau, mémoire passeport Nº 0845611, qui s'ouvre et s'affirme au sourire vivant de S, son épouse.
L'entreprise de Raouf Brahmia s'écarte de la pratique plastique conventionnelle, elle se veut délibérément moderne. Mais cette modernité revendiquée n'exclut ni ne condamne les intrusions du passé. Au contraire, il en fait le corps même de son travail. Il choisit dans l'histoire sociale, politique ou culturelle les élements, même menus, dont il sait qu'il est lui-même partie prenante et les transforme en substance artistique, c'est-à-dire en émotion, la première et parfois la plus oubliée des vertus de l'art.

Caen, 1999

Raouf Brahmia - Les images qui marchent (détail de l'installation à l'artothèque de Caen) 1999

Raouf Brahmia - Les images qui marchent (détail de l'installation à l'artothèque de Caen) 1999

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