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Compteur

  

Publié par med médiène

 

Une vie pleine
 

Omniscience
"Une seule passion m’entraînait en dehors de mes habitudes studieuses; mais n’était-ce pas encore de l’étude ? J’allais observer les mœurs du faubourg, ses habitants et leurs caractères. Aussi mal vêtu que les ouvriers, indifférent au décorum, je ne les mettais point en garde contre moi; je pouvais me mêler à leurs groupes, les voir concluant leurs marchés, et se disputant à l’heure où ils quittent le travail. Chez moi l’observation était déjà devenue intuitive, elle pénétrait l’âme sans négliger le corps; ou plutôt elle saisissait si bien les détails extérieurs, qu’elle allait sur-le-champ au delà; elle me donnait la faculté de vivre de la vie de l’individu sur laquelle elle s’exerçait, en me permettant de me substituer à lui…
Lorsque, entre onze heures et minuit, je rencontrai un ouvrier et sa femme revenant ensemble de l’Ambigu-Comique, je m’amusais à les suivre... Ces braves gens parlaient d’abord de la pièce qu’ils avaient vue; de fil en aiguille, ils arrivaient à leurs affaires… En entendant ces gens, je pouvais épouser leur vie, je me sentais leurs guenilles sur le dos, je marchais les pieds dans leurs souliers percés; leurs désirs, leurs besoins, tout passait dans mon âme, ou mon âme passait dans la leur. C'était le rêve d’un homme éveillé. Je m’échauffais avec eux contre les chefs d’atelier qui les tyrannisaient, ou contre les mauvaises pratiques qui les faisaient revenir plusieurs fois sans les payer. Quitter ses habitudes, devenir un autre que soi par l’ivresse des facultés morales, et jouer ce jeu à volonté, telle était ma distraction. A quoi dois-je ce don ? Est-ce une seconde vue ? Est-ce de ces qualités dont l’abus mènerait à la folie ? Je n’ai jamais recherché les causes de cette puissance; je la possède et m’en sers, voilà tout."

Balzac, Facino Cane

 

"Ecrire un vrai roman, c’est prendre quelques animaux humains, les mettre  ensemble avec toutes leurs passions et voir ce qui va en sortir … J’essaie d’approcher l’homme toujours plus près du noyau. Toute ma vie, je me suis forcé de pénétrer plus profondément sa vie secrète, de comprendre ses rouages, pour toucher enfin la vérité, l’art."
Georges Simenon.

 

Les débuts, comme un roman
Honoré de Balzac naît en 1799 à Tours. En un peu moins de vingt ans, de 1828 à 1847, demandant constamment « du pain à sa plume », il écrit 90 romans, 30 contes, 5 pièces de théâtre, des milliers de lettres et des centaines d’articles. Il voyage (France, Suisse, Italie, Allemagne, Pologne, Russie), fréquente les salons, échafaude des moyens pour faire fortune. Il tente la politique à partir de 1832, d’abord libéral, il rejoint pour plaire à une vraie duchesse le parti légitimiste qui oeuvrait pour le rétablissement de la monarchie absolue. Balzac, après maintes tentatives et le soutien actif de Victor Hugo, ne sera jamais élu à l’Académie française.
La mère de Balzac, Laure, issue d’une famille de commerçants parisiens aisés, les Sallembier, est beaucoup plus jeune que son mari. Elle donnera naissance à quatre enfants. Elle a un amant, Jean de Margonne, le châtelain de Saché, près de Tours, de qui elle a un fils, Henry, le demi frère d’Honoré. Laure de Balzac est une mère sans affection, sèche et froide, pour l’aîné de ses garçons. Elle préfère et gâte le cadet, Henry, l’enfant de l’amour, qui ratera sa vie.
Sa sœur Laure, la confidente de toujours, épouse en 1820 un ingénieur des Ponts et Chaussées, Eugène Surville. La même année son autre sœur, Laurence, se marie à un aristocrate à double particule, M. Michaut de Saint Pierre de Montzaigle. Mariage de prestige, sans amour, sans argent, terriblement triste. Trompée puis abandonnée par son mari, Laurence, encore à l’aube de sa vie, se laisse mourir. On retrouve les éléments de ce destin tragique dans La Maison du chat qui pelote, roman paru en 1829, qui relate la passion malheureuse d’Augustine Guillaume, fille de drapiers, sans éducation mais immensément belle, pour un peintre de talent, l’aristocratique Théodore de Sommervieux.
Balzac père, exemple du mari minotaurisé, est ouvert, volubile, entreprenant. Homme à projets comme le sera son fils, il semble ne pas être affecté par ses déboires conjugaux. Il faut dire que lui-même avait eu plus d’une aventure.
Dès sa naissance, Balzac dont la présence embarrasse sa mère, est mis en nourrice. Il souffre de cet abandon affectif et placera de manière récurrente dans son œuvre le thème du bâtard ou de l’enfant – garçon ou fille – victime du désamour maternel.
En 1807 il est pensionnaire chez les oratoriens à Vendôme d’où il est retiré en 1813 parce qu’il souffre, dit-on, de « congestion d’idées. » En réalité, il passe son temps à lire des livres de toutes sortes qui stimulent son imagination débordante. Sa mémoire phénoménale enregistre tout.
Ses années de pensionnat serviront à Balzac pour la rédaction de Louis Lambert, précieux roman qui nous renseigne sur les débuts de la vie de l’auteur et les affres de la création.
En 1814, il est externe au collège de Tours. Puis sa famille déménage à Paris, où Balzac poursuit des études de droit. Un ami de ses parents le prend dans son étude d’avoué où il est employé comme petit clerc. Son passage dans l’étude permet au futur romancier d’observer les méandres de la basoche - son jargon et ses comportements - et d’emmagasiner une foule d’informations sur la vie secrète des grandes et petites familles – état réel des fortunes, ruines provoquées, détournements de biens, amours fausses, enfants adultérins, haines parentales, séparation de corps ou plus rarement divorces, arrangements entre groupes d’intérêts, contrats et surtout l’exorbitant pouvoir du papier timbré sur les malheureux qui se sont laissés piéger par le monde de la chicane si bien caricaturé par Daumier.
Balzac à 20 ans
Balzac est reçu bachelier en droit en 1819.
Balzac ne veut pas faire carrière dans le notariat. Il veut écrire et, à force d’insistance, impose cette idée à ses parents. Un marché est conclu entre eux : on accepte qu’il s’installe seul à Paris, pendant un an, à condition qu’il fasse ses preuves.
En 1820, il termine Cromwell, un drame de facture romantique, et des pièces en vers. Essais jugés plus que médiocres par ses proches.
Lui-même l’avoue, le théâtre n’est pas sa voie. « Je ne suis pas un tragédien » reconnaît-il.
Une autre écriture l’attend, la prose moderne, où il excellera.
Ces années de formation entre une mère revêche, sans tendresse  - « Ma mère et moi nous ne nous convenons point réciproquement » - et un père chaleureux mais lointain, auteur d’une plaquette intitulée Traité de la volonté, font de Balzac un jeune homme qui doit ne compter que sur lui-même. Sûr de sa vocation d’écrivain il prend, comme la plupart des jeunes de son époque, exemple sur Napoléon et n’hésite pas à dire : « J’achèverai par la plume ce qu’il a commencé par l’épée. »
En 1822, Honoré retourne vivre chez ses parents, à Villeparisis. Il y rencontre Mme de Berny, avec laquelle il noue une violente puis tendre relation amoureuse. La Dilecta, son « Soleil moral », de 22 ans son aînée – elle a l’âge de sa mère – qui sait donner et recevoir le bonheur l’initie aux plaisirs de l’amour, « la volupté » comme on disait alors, et lui fait connaître les arcanes du monde de l’aristocratie. En digne représentante de l’élite sociale elle lui parle avec finesse des goûts et des mœurs de l’Ancien Régime qui fascine tant Balzac. Cette formation amoureuse et mondaine orientera en partie son regard sur le monde.
Subissant l’influence de Walter Scott qui bouleverse en Angleterre l’écriture du roman, il se remet à écrire sous le pseudonyme de Lord R’hoone et publie L’Héritière de Birague, Jean Louis, Clotilde de Lusignan. Puis, sous le nom d’Horace de Saint-Aubin, Le Centenaire, Le Vicaire des Ardennes, La dernière fée (1823), Wann-Chlore (1825).
Balzac dans les années 1830
En 1829 Balzac rencontre Mme d’Abrantès, symbole de l’aristocratie napoléonienne. Elle lui parle de l’Empire, de ses fastes et de ses légendes.Après Les Chouans, première œuvre de force d’une longue liste, il publie la même année La Physiologie du mariage qui connaît un vif succès essentiellement auprès du public féminin. Son féminisme séduit, il est invité dans les salons mondains où il est recherché par ses lectrices et rencontre un début d’aisance financière, vite absorbée par ses dettes accumulées. Balzac avait en effet acheté une imprimerie avec de l’argent emprunté à ses parents et à Madame de Berny. Cette opération, et d’autres, s’était transformée en véritable gouffre financier.
Mais, littérairement parlant, Balzac est lancé, reconnu par le monde et par ses pairs. C’est un homme à la mode, un homme pour qui s’ouvrent ou s’entrouvrent les portes du grand monde. A sa grande satisfaction parce qu’il sait bien que pour « arriver » il faut être « avec les gens comme il faut. »
Son esprit fait merveille auprès des dames friandes de ses aphorismes qu’il distribue à son habitude sans compter : « Il faut battre son frère quand il a chaud », « Qui trop embrasse a mal aux reins » ou « Il ne faut pas couvrir deux lèvres à la fois. » Il dit à la superbe comtesse Clara Mafféi : « Entre nous je ne suis pas profond, mais très épais. » Il écrit : « Il n’y a que les artistes qui soient dignes des femmes, parce qu’ils sont un peu femme » et, froissant
l’image romantique de l’écrivain dédaigneux des contingences, il ajoute moqueur ou lucide : « l’artiste est un peu catin. »
Balzac fait montre d’une vitalité et d’une énergie puissante et joyeuse qui tranche dans cet air de temps voué à la mélancolie romantique. Son entrain tout physique signe une envie de vivre et de jouir qui est avant tout un appétit des biens matériels : une envie « d’argent, de femmes, de gloire, de réputation, de titres, de vins et de fruits » note Gaétan Picon. Mais le travail absorbe l’essentiel se son temps et l’empêche souvent de profiter de ses succès : « j’écris mes désirs au lieu de les satisfaire. » Il s’astreint à un mode de vie de infernal : il écrit la nuit, dort quelques heures le soir, mange mal en dehors des fruits qu’il adore et boit des litres de café.
Il tente avec succès le journalisme. Il écrit beaucoup et sur tout. Ses articles font sensation comme, à l’instar de celle de Brillat-Savarin sur  le goût en gastronomie, ses Physiologies, ces petits textes traitant avec esprit d’un fait culturel, social ou d’actualité. Mais il dérange, ou impatiente comme on disait alors, la corporation des articliers (les Goncourt) en décrivant le cynisme d’une certaine presse dont les représentants lui déclarent une guerre à mort : « Ils veulent me scalper et moi je veux boire dans leurs crânes. »
Son nom désormais circule. Il reçoit de nombreuses lettres de lectrices qui, décrivant leur situation, lui parlent de leur drame de femmes mariées. Elles lui confirment ainsi par leurs confidences que l’on peut marier par intérêt une jeune fille à un homme âgé, pour son nom ou pour sa fortune. La plupart du temps les sentiments n’ont pas place dans ce type de transaction. Ce qui provoque mensonges, dissimulations et adultères dans ces couples mésalliés ou discordants, qui ne se supportent plus et s’achèvent parfois dans le flagrant délit d’une « conversation criminelle. » Balzac tirera de ces lettres quelques figures de femmes contraintes de se plier au jeu social. Certaines tenteront de les contourner en se rebellant, d’autres échoueront et mourront ou vivront toute leur existence une vie malheureuse. La somme d’informations contenues dans les confidences de ces lectrices constituent l’essentiel de La Physiologie du mariage (1829.)
En 1830, il participe à la Bataille d’Hernani, mais il rédige le lendemain un article subtilement critique sur le drame, sur Victor Hugo, son auteur, et le romantisme que désormais ce dernier incarne.
Les vainqueurs des journées de juin sont au bout du compte les industriels et les banquiers. Un roi bourgeois, Louis Philippe, règne constitutionnellement sur les Français.
Publié en 1831, La Peau de chagrin, par son atmosphère empreinte de morosité, rend compte aussi de la confiscation des acquis de la révolution de 1830. Ce roman qui trouve rapidement ses lecteurs accroît une notoriété débutée avec l’énorme succès de La Physiologie
Balzac, puissant, massif, actif, charnel, fréquente désormais le salon de l’Arsenal, chez Nodier où il croise la fine fleur de la littérature. Les salons sont bondés même si l’aristocratie de haute souche, encore méfiante et quelque peu dédaigneuse à l’égard des héritiers de l’Empire napoléonien, est restée dans ses terres.
Ce refus affiché de fréquenter « le commun » indique en réalité son absence du pouvoir nouveau capté par les puissances de l’argent, même si elle garde quelque influence. Mais elle éprouve à l’égard de la bourgeoisie, à ses yeux vulgaire et hypocrite, un vif ressentiment qu’elle maquille en mépris.
Un autre monde s’ouvre à Balzac, celui des viveurs. Ses amis de l’époque sont : le musicien Rossini, Emile de Girardin, Eugène Sue, Jules Sandeau qu’il aide particulièrement, George Sand, Jules Janin, écrivain et critique, Etienne Arago, écrivain et homme politique qui deviendra maire de Paris en 1870.
Il n’apprécie pas Alexandre Dumas, (« Je travaille comme un nègre ou comme un Dumas »), qu’il jalouse secrètement pour ses succès littéraires, son argent et ses conquêtes féminines. Il ne fait pas partie du Cénacle qui se réunit autour de Victor Hugo.
Il entretient une relation amicale/amoureuse avec Mme de Castries, aristocratique coquette de l’ancienne cour. Par amour pour elle il se convertit au royalisme pur et dur. Elle se refuse à lui malgré ses promesses et s’en tient au cruel principe du « posséder sans être possédée. » Par dépit, Balzac en fait l’héroïne sacrifiée de La Duchesse de Langeais.
C’est vers cette période qu’il reçoit la première lettre d’Eve Hanska qu’il rencontre en 1833 à Neuchâtel - Hugo rencontre la même année Juliette Drouet à qui il écrit :  « Le 26 février je suis né à la vie, le 13 février je suis né au bonheur dans tes bras. » Balzac aurait pu écrire ces lignes à Eve à qui il offre le manuscrit d’Eugénie Grandet relié avec un morceau de tissu découpé de sa robe. Eve Hanska sera la femme de sa vie. Cette belle étrangère accompagnera jusqu’au bout la mise au monde de l’œuvre balzacienne et en sera la principale muse.
Balzac est présenté à la princesse Guidoboni-Visconti qui sera pour lui une amie généreuse et une amante compréhensive. Malgré ses difficultés d’argent Balzac amateur des belles choses collectionne meubles et tableaux.
Balzac fréquente aussi des banquiers comme le baron Rothschild dont il admire ses capacités à faire fortune et les splendeurs dont il s’entoure: il possède les plus beaux chevaux et a à son service douze laquais faisant la haie d’honneur le long de l’immense escalier de son hôtel particulier. Cet apparat prestigieux impressionne vivement le jeune auteur avide de luxe.
Balzac côtoie également le demi monde qu’Olympe Pélissier, la future Mme Rossini, incarne dans son salon où l’on rencontre dans le plaisir ceux du très grand monde et ceux qui n’en sont pas, les grandes courtisanes et l’armée des viveurs, des lions et des roués.
En dehors de l’Arsenal, chez Charles Nodier, Balzac se rendait dans les salons de Mme Récamier, l’égérie de Chateaubriand, dans celui de Mme Hamelin où Victor Hugo rencontra Léonie d’Aunet qui sera sa troisième femme de cœur après Adèle et Juliette et chez Sophie Gay, la mère de Delphine Gay, l’impertinente épouse du patron de presse Emile de Girardin à qui l’on doit la spirituelle petite chronique sur La canne de Monsieur Balzac.
Il suffit d’être riche pour être reçu dans ces salons. « Ce qui compte, ce sont les écus même tachés de sang ou de boue…
Personne ne viendra vous demander vos parchemins car chacun sait combien peu ils coûtent. »
Balzac rencontre le duc de Duras « le plus orgueilleux des hommes » écrit-il dans une lettre. Il est présenté au chef du parti néo-carliste, représentant l’aile droite dure des partisans de la monarchie légitimiste.
A Paris, à cette époque, pour avoir la meilleure compagnie, il fallait au moins deux conditions :
- Etre un aristocrate étranger en exil
- Avoir de l’argent en quantité
A la recherche de l’élégance, Balzac s’habille chez Buisson, le grand tailleur chic de Paris, cité à plusieurs reprises dans La Comédie humaine.
Le voici décrit par une de ses connaissances. « Un jeune homme, petit, replet, à l’œil noir, à la bouche large et démeublée, ne parlant que de lui et se faisant sur son compte les thèmes les plus flatteurs. » Un autre : « Un gros garçon, œil vif, gilet blanc, tournure d’herboriste, mise de boucher, air de doreur, ensemble prestigieux. »
Delacroix, le peintre, parle « d’un jeune homme svelte mais avec quelque chose de discordant dans la toilette » et Lamartine le dépeint ainsi : « Habit étriqué sur un corps colossal, gilet débraillé, linge de gros chanvre, bas bleu, souliers qui creusaient le tapis. »
Sa santé toute paysanne le fait apparaître ainsi à Sainte-Beuve : « M. de Balzac avait le corps d’un athlète », George Sand trouvait qu’il était « d’un commerce agréable » et Théophile Gautier en 1835 en donne cette description : « Il présentait des signes d’une santé violente peu en harmonie avec les pâleurs et les verdeurs romantiques à la mode. Son sang tourangeau fouettait ses joues pleines d’une pourpre vivace et coloriait chaudement ses bonnes lèvres épaisses et sinueuses, faciles au rire. »
Pour les mondains, on le voit, Balzac restera « le gros bonhomme de tournure et figure commune » avec ses cheveux en bataille, toujours essoufflé car toujours courant derrière le temps. Mais lui, conscient de son génie, énonce simplement cette évidence, fondamentale pour entrer dans son œuvre et en saisir la portée : « je fais partie de l’opposition qui s’appelle la vie. » Ce monde qu’il a sous les yeux, Balzac le transpose dans son œuvre quelques années plus tôt. Il collabore à La Presse, journal fondé par Emile de Girardin. Il y publie en feuilleton La Vieille fille en 1836. Il songe dans un premier temps à grouper ses scènes et études dans un ensemble qu’il veut intituler Etudes sociales. Le titre définitif, La Comédie humaine, ne s’impose qu’en 1840.
Tous les milieux mondains ont leurs places dans La Comédie Humaine. Le temps oisif des salons ainsi que les moments cruciaux de la vie sont décrits dans les Scènes de la vie parisienne. Balzac peut se laisser éblouir par le luxe étalé par les nouveaux riches, mais en ancien clerc, il sait de quoi, souvent, ce luxe est le fruit.
L’œuvre en train de se faire exige du temps. Il s’enferme pendant des semaines pour écrire les épisodes de sa Comédie humaine : des semaines sans nuits et sans jours passées assis à sa table, grattant de sa plume les feuillets qui s’entassent. Son emploi du temps est connu : à peine quatre à cinq heures de sommeil, le reste est dédié à la prométhéenne création littéraire : « je suis passé à l’état de machine à phrases et je crois que je suis de fer » écrit-il à Eve Hanska.
Une vie de forçat de l’écriture qu’il assume pleinement dans la douleur et le plaisir de la réussite et aussi, orgueilleusement, dans la reconnaissance de son entourage.
Le monde de Balzac
La Comédie Humaine avec ses 2472 figures comptées par Marcel Bouteron, l’un des plus grands connaisseurs de l’écrivain, est une sorte cathédrale littéraire géante.  L’un de ses personnages emblématiques, le forçat Vautrin, dit : « Je suis tout. » Cette affirmation péremptoire, absolue, désigne et résume  Balzac - l’homme et l’écrivain, le démiurge infatigable.
De quoi est-il question dans cette œuvre ? De l’homme et de la société dans laquelle il vit. De leur intrication et de leur interaction.
Pour l’auteur, la société française du 19ème siècle est une société impitoyable qui ne laisse aucune chance au faible. Le fort a tous les droits, tous les pouvoirs. Le règne de l’argent domine tous les secteurs de la vie sociale. La société devient le champ de bataille où s’affrontent les intérêts. Cette société sans cœur, cette jungle, consacre le triomphe de l’égoïsme et l’élimination des purs.
L’infériorité du faible peut venir d’un anachronisme :
- social : le roturier refusé par le monde aristocratique (Lucien de Rubempré au début d’Illusions perdues), ou le jeune homme bien né mais pauvre, donc déclassé (Raphaël au début de La Peau de chagrin)
- géographique : à Paris, le provincial inadapté perd son innocence (Eugène de Rastignac) ou ses illusions (de nouveau Lucien de Rubempré.)
Mais ce partage n’est pas tranché chez Balzac. Il peut se succéder dans le destin individuel. Par exemple, Lucien, prend sa revanche sociale, puis rechute par faiblesse de caractère. Rastignac, son double inversé, passe intelligemment dans le camp des puissants.
Ce monde réifié, cruel et grandiose, ce monde chosifié seul un art réaliste basé sur l’observation pouvait l’exprimer.
La Comédie humaine
La Comédie humaine  peut être considérée comme une histoire à l’intérieur de l’Histoire racontée, ou décrite, ainsi : « La société française allait être l’historien, je ne devais être que le secrétaire »
Cette histoire se situe dans la première moitié du 19ème siècle qui baigne tout ensemble dans une utopie romantique et un matérialisme dur. Un état bourgeois remplace la monarchie. Un art académique côtoie un art plus libre, plus indépendant. Des œuvres provocatrices voient le jour, contrant les œuvres morales encore largement produites.
En ce siècle, être artiste c’est avoir un métier. Le mécénat des seigneurs, anciens « protecteurs des arts », n’existe plus. On doit désormais faire carrière dans les lettres, comme d’autres le font dans les armes ou la politique. Voie difficile et encombrée (Illusions Perdues). Les Salons se multiplient où se rencontrent artistes et représentants de l’élite financière et politique. Une littérature engagée s’impose : l’écrivain se sent responsable de sa société. Hugo par exemple assigne au poète « une mission nationale, une mission sociale, une mission humaine. » Pour lui, l’instruction, massivement entamée en son temps, fera reculer la misère et le poète ne peut se concevoir que comme « l’écho sonore de son siècle.» Il est « l’éducateur du peuple. » « Ah ! Insensé qui crois que je ne suis pas toi. » s’exclame t-il.
Le romancier considère que la société lui doit une dette. On compte à cette époque peu d’écrivains qui vivent de leurs plumes, hormis certains feuilletonistes. A la fin du 19ème siècle l’histoire littéraire retient, parmi les grands, Voltaire, Balzac, Hugo, Dumas, Zola. Le cas des poètes, Nerval, Baudelaire ou Verlaine, par exemple, est plus dramatique.
Au siècle bourgeois, il faut être commerçant ou banquier pour vivre confortablement et non écrivain.
Balzac s’engage à démonter les complexes rouages de la société de la Monarchie de Juillet. Il procède à un inventaire complet des types humains « en rassemblant les principaux faits des passions, en peignant les caractères, en choisissant les événements principaux de la société, en composant des types par la réunion des traits de plusieurs caractères homogènes ». Balzac nous dévoile « cet immense assemblage de figures, de passions, d’événements. » Il se veut « l’analyste de son temps. »
Le monde créé par Balzac est un monde organisé qui, comme le monde réel, s’engendre lui-même. La méthode d’autofécondation qu’il utilise en ajoutant du texte au texte accroît sa puissance créatrice.
Dans son Avant propos de 1841, Balzac explicite son projet. Comme Geoffroy de Saint-Hilaire s’est intéressé aux espèces animales, Balzac va s’intéresser aux espèces sociales. Pour ce faire, il emprunte aux sciences naturelles leurs méthodes, c’est à dire l’observation. Balzac sait voir : le réel dans La Comédie humaine garde son épaisseur. Pour lui le détail, s’il est significatif, ne peut être trivial ou secondaire.
Il a recours aux portraits (de l’extérieur vers l’intérieur), aux tableaux ou aux scènes. Il décrit les ravages de la passion, l’épopée intime de certains de ses personnages. Il pense que le mal est dans la société.
Son ambition est de dresser l’inventaire « des vices et des vertus » et de procéder à son analyse qui doit « surprendre le sens caché derrière cet assemblage de figures. » Mais le monde humain est plus complexe que le monde animal.
Balzac se propose d’écrire l’histoire complète des mœurs de son temps, histoire dont chaque chapitre sera un roman. Ayant concurrencé l’état civil avec l’incroyable foule de ses personnages, il les relie les uns aux autres par un lien familial ou par celui, social, de hiérarchies et de professions.
Tout s’y trouve : la noblesse et la bourgeoisie, l’administration et l’armée, le mécanisme du crédit et celui du commerce, des transports, de la presse, de la vie judiciaire, politique et mondaine. Non rapidement esquissés, mais démontés, exposés comme les pièces d’une mécanique géante aux rouages visibles. Comme les dessous d’une comédie que l’écrivain n’hésiterait pas à montrer. Balzac songe, agissant ainsi, à Rabelais, à Molière, à Shakespeare et veut égaler leur génie en adaptant le sien à son époque.
L’omniscience de l’auteur s’étend aux villes, aux maisons ; il connaît tous les quartiers de Paris, les restaurants d’étudiants, l’alcôve des courtisanes, le boudoir des duchesses, les coulisses des théâtres. Il connaît Limoges, Saumur, Besançon, Angoulême, Alençon… Et Paris, la métropole moderne dont il admire le dynamisme. Paris l’enchante même quand il compare la capitale à « un grand chancre fumeux étalé sur le bord de la Seine. » Paris, ville de la lumière et des paradis secrets (Illusions perdues, Splendeurs et Misères…). Balzac sait que l’on ne peut plus retourner en arrière. L’essor irréversible du matérialisme condamne le romantisme de la Nature. Le citadin Balzac, l’infatigable arpenteur des rues de Paris, n’a aucune illusion sur la prétendue « pureté morale » des paysans. Il les croit aussi intéressés et hypocrites que leurs semblables des villes.
Pour cet extraordinaire témoin de son temps « la vie véritable est la vie des causes. »
Balzac a l’idée des personnages reparaissants en 1835 et l’applique dans Le Père Goriot. Cette technique lui permet d’agir sur le Temps et d’introduire la notion de durée dans des êtres fictifs. Il réussit ainsi à restituer la mobilité de la société, difficile à rendre dans l’écriture. On rencontre ainsi ses personnages d’un roman à l’autre, dans des âges, des situations et des lieux différents. Le héros balzacien est un être de chair dont nous connaissons le physique, le costume, la profession, le domicile.
Cette technique donne l’illusion d’un univers familier. Balzac parvient de cette façon à imposer une unité à la diversité du réel en faisant de son œuvre romanesque un monde en soi.
Le monde de Balzac est un monde codé : tout y est signe : le vêtement révèle l’être, le langage trahit l’appartenance sociale. C’est un monde clos. Ainsi tout a sens pour la femme du monde balzacienne, la femme supérieure qui n’est pas forcément la femme comme il faut : recevoir dans son boudoir, au sortir du bain, en charmant déshabillé ; aller au théâtre, « en habit de combat », faisant feu de tous ses diamants ou être chez elle, sagement, à l’heure du thé ou à l’heure du souper.
Une dizaine de villes compose ce monde avec les mêmes médecins, les mêmes avoués, les mêmes usuriers. C’est un monde qui est à soi-même sa propre référence. Balzac renvoie son lecteur d’un roman à l’autre.
Il intègre dans ses œuvres le mythe personnel de l’auteur et décrit la puissance de la volonté quand elle se concentre sur un objet unique. Le Type, le monomaniaque mû le plus souvent par une idée, une seule, mais absolue, excluant tout ce qui n’est pas elle : Goriot, « le Christ de la paternité » ; Hulot : les femmes, la cousine Bette : sa haine de la famille Hulot ; Mme de San-Réal : le lesbianisme ; Grandet : l’avarice ; Gobseck : l’or ; le cousin Pons : hors du temps, anachronique mais passionné de brocante.
Chez Balzac, on l’a dit, tout est signe : la rue où on habite, l’appartement que l’on occupe, la façon de s’habiller (classe sociale) ou de parler (l’éducation).
Il dit : « J’écris à la lumière de deux vérités éternelles : la Religion, la Monarchie. » Et il écrit la vie, celle de ses contemporains parce qu’il veut aussi écrire une histoire du cœur humain. Il est celui par qui, au 19ème siècle, le corps trouve sa place dans l’écriture.
Balzac devenu dans ses années de maturité maître de son art, impose le roman comme genre littéraire à part entière.
A la fin de sa vie, cet homme de mots travaille de plus en plus difficilement. Usé par le formidable effort fourni pour construire son œuvre, désespéré par la fausse couche d’Eve Hanska qui attendait un enfant de lui, il se rend en Ukraine pour l’épouser. Il en revient marié, malade – déjà mourant. Il écrit à Théophile Gautier la dernière phrase de sa vie, émouvante et terrible : « Je ne puis ni lire ni écrire. » Son agonie est décrite par Victor Hugo dans Choses vues.
Romantisme et réalisme
Romantisme et réalisme cohabitent, même si théoriquement le romantisme apparaît en premier. Il faut attendre 1850 pour que le réalisme soit défini clairement.
Gustave Courbet remet en cause la manière de peindre classique ou romantique de ses contemporains en décloisonnant les genres qui définissaient le plus noble des arts.
La naturalisme, sous la houlette de Zola, approfondit la théorie réaliste édictée par Champfleury.
A l’idéalisme romantique qui regarde le monde d’en haut, ou du dedans, le matérialisme oppose l’ici bas concret, contingent, dur. Le réaliste est un homme pour qui Dieu importe peu. Pour lui le destin de l’homme est plus lié à sa condition sociale qu’à une quelconque volonté céleste.
Le romantisme envisage le monde verticalement. Le réalisme prend le monde dans son horizontalité. Il le limite à ce qu’il perçoit, un univers peuplé d’objets réels où les hommes sont d’abord animés par les désirs du corps. Il s’intéresse à ce qui l’entoure immédiatement : la société changeante, l’argent, le travail, la famille, la maison, la nature physique.
Le réalisme ne donne pas sens au monde, il le décrit comme un grand corps en fonctionnement, absorbant et expulsant matières et désirs. D’où les modèles empruntés à la science pour parler des milieux, des comportements à partir de l’observation. La méthode scientifique est appliquée à la littérature dans sa tentative de reproduire le réel. Les sujets abordés par cette littérature choquent « le bon goût » de la bourgeoisie. En effet, les thèmes traités sont : le peuple, le travail, l’argent : « tout se paie » dit Gobseck pour qui l’argent doit être « en perpétuelle activité », le luxe lourd, voyant, cher et clinquant, les objets quotidiens, le corps et ses vices, l’adultère (« J’ai un
amant ! » s’écrie Emma Bovary qui rêve de Paris et de ses élégances), la vie de tous les jours, la nourriture, les paysages français, les magasins, les vêtements, les fêtes.
Balzac est le représentant indépassable de cette littérature. L’ère moderne engendre de nouveaux modèles de réussite, de nouvelles valeurs. C’est la vie sociale qui change le caractère des hommes. Jeunes, ils sont naïfs, purs, bons. Adultes ils deviennent cyniques et égoïstes (comparer Eugène de Rastignac à Maxime de Trailles dans La Comédie Humaine.) Dans les années 1870, Zola reprendra le relais avec sa série des Rougon Macquart.
L’argent, donnée sociale, ciment et moteur de la société, se retrouve comme thème dans la littérature. L’argent tient une place particulière dans l’art, différente de celle de l’Amour, de la Haine ou de la Mort qui sont des thèmes universels. L’argent, avec la ville, est l’une des dernières thématiques prises en charge par l’art. Il tient au 19ème siècle le rôle du diable, de l’agent pervertisseur. Il est le diable de la bourgeoisie, le sang de la société.
L’argent mène le monde, écrit Balzac. Et ce monde Balzac nous le montre. Par le roman.

Autres thèmes pris en charge par le roman et son prolongement, le roman feuilleton (Dumas père, Eugène Sue, Paul Féval, Xavier de Montépin qui sera poursuivi par les tribunaux comme Flaubert et Baudelaire) publié par la presse à bon marché (Emile de Girardin fonde en 1836 La Presse) que stimule un lectorat nouveau fourni par la généralisation de l école en France.
- La révolution de 1789 et l’épopée du premier Empire avec son héros emblématique Napoléon, l’Aigle admiré et vénéré.
- La ville : naissance des mégapoles, et la société qui y vit « comme dans une jungle humaine. » Paris devient un personnage à part entière du roman (Balzac, Hugo, Sue). La ville fascinante qui séduit et détruit. Prostitution, alcoolisme, course au gain, réussite à tout prix.
Dans presque tous ses romans Balzac montre la recherche effrénée du louis d’or, la pièce de 5 francs. Cette course détruit la famille. Pour l’auteur, la bourgeoisie est responsable de ce fléau. Mais aussi le recul du sentiment religieux.
- La politique qui voit émerger de nouveaux acteurs sous l’effet de la démocratie naissante. Débats contradictoires et opinions personnelles alimentent les colonnes des journaux entre les Libéraux, les Socialistes, les Républicains, les Royalistes....
- L’exode rural engendré par l’industrie, et les facilités prêtées à la ville.
- La femme, sa condition, son émancipation, sa fonction familiale et sociale.

Le renouvellement de la mythologie est la grande affaire du 19ème siècle. De nouveaux mythes apparaissent ancrés dans le réel d’une société façonnée par les révolutions industrielle, politique et artistique. L’horizon de l’homme s’élargit. Son intelligence curieuse fait reculer les anciennes croyances, donnant naissance à d’autres vérités que l’homme s’empresse d’intégrer dans son imaginaire.

 

Portraits

 

 

 

 

Honoré de Balzac par Louis-Auguste Bisson (1842)

Honoré de Balzac par Louis-Auguste Bisson (1842)

Balzac et ses proches
Balzac et ses proches
Balzac et ses proches
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