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Publié par Med Médiène

Lorsque Zoheir Boukerche parle de son travail, il le fait en philosophe, c'est à dire en architecte de l'abstrait. Mais à voir ses Louhates, ses Souhout, ses toiles triangulaires, il semble qu'au delà de la poésie des concepts avancés par le peintre, la matière qu'il utilise, les tonalités qu'il privilégie pèsent d'un poids particulier sur l'espace qu'elles recouvrent. Le sens qui alors s'instaure imprime à l'oeuvre un mouvement dirigé non vers les hauteurs, où siègent, on le sait, les idées, mais vers les profondeurs, où repose l'enchevêtrement vivant de nos multiples racines.
Réagissant aux effets d'une identité malmenée, qui ne voit plus que par le prisme de références apprises, Boukerche nous conduit sans complexe, et je dirais heureusement, sur les traces désenterrées de notre histoire - qui déborde le couple réducteur Arabité/Islamité. Il plonge au profond des âges tassiliens, redonnant vigueur et ampleur à ce passé frémissant de toutes les rumeurs anciennes. Et d'un seul coup, cet arrière pays de la mémoire que visite le peintre se trouve investi d'un statut jusque là délaissé par les forces qui ont eu un mot à dire dans l'élaboration du récit historique algérien.
Cette démarche, assez nouvelle, ouvre enfin aujourd'hui en Algérie des perspectives réelles d'inventions plastiques, parce qu'enfin la sorte de pont qui se tend entre ce présent-ci et ce temps-là laisse passage à un imaginaire non fractionné riche de la somme de toutes les vies passées.
Le talent de Zoheir Boukerche réside, je crois, dans son approche très personnelle de l'art qu'il a su, et osé, réactiver. Travaillant à partir de la mémoire, cette impalpable raison d'être des traditions, l'artiste réhabilite une certaine notion du temps qui place sa réflexion au centre de la modernité.
La contradiction de ce qui vient de se dire peut ne pas être qu'apparente ; elle en amène une autre, extrêmement curieuse et significative de la façon dont les publics algériens reçoivent la peinture. Les tableaux de Boukerche dont je n'ai encore rien dit ici, provoquent chez le visiteur l'impression d'être en face d'un art exotique, venu d'un ailleurs peu familier, en tout état de cause éloigné, presque différent.
Ce suprême paradoxe, qui est l'un des signes socialisés de la schizophrénie, donne la mesure de l'originalité du travail du peintre.

Lorsque Boukerche propose ses grands tableaux triangulaires où les griffures des caractères arabes, tifinagh, latins, marquent comme des empreintes les espaces bruns, rouilles, ocres, il surprend le regard habitué à des formats plus classiques. Mais, plus encore que la forme de l'oeuvre, l'intérêt provient des matériaux employés : sable, cuirs, laine brûlée, salsal, cordons, et les teintes telles le henné roux, le smagh, le brou de noix, les poudres minérales, le gatran, la bougie qui sont dans la mémoire collective associés aux senteurs de l'enfance, la nôtre et celle de nos aïeux. Éléments magiques ou objets utilitaires détournés de leur fonction, ils entrent dans l'alchimie manigancée par le peintre où les couleurs et les silhouettes esquissées déterminent son univers intime.
Et même si la symbolique ternaire - qui s'impose par ces figures géométriques - semble un ajout à la charge mystique qui émane des tatouages gravés sur la peau des toiles, la rencontre d'au moins deux images : celle d'un prophète seul et beau face à celle d'un immense et prestigieux désert vient rétablir, pour moi, une évidence un moment oubliée. La parole du peintre se mêle alors à une autre parole - inaudible mais présente - pour rappeler à l'homme de tous les jours la permanence des latences qui couvent sous l'ordre tangible des choses.
Les Louhates aux contours irréguliers, ainsi désignées par référence aux tablettes des écoles coraniques, mettent en scène, en dehors de toute connotation religieuse fermée, des sortes de débat d'âmes silencieux et doux. Des traits d'argent frappé éclairent certaines d'entre-elles d'un éclat de nacre, suggérant le cintré des voussures de l'intérieur des temples et soulignant par contraste les masses assourdies et comme tamisées par une patine étrangère à l'action des ans. La dernière série des Louhates plus dessinée que les précédentes, plus visuelle, plus précise dans la représentation des personnages semble exiger du peintre l'aide du pastel pour atténuer, en l'adoucissant, ce qu'aurait d'agressif cette dérogation à sa première manière de faire. Là aussi le recours au collage d'objets épars fournit au peintre l'occasion de créer un alphabet que l'histoire racontée renouvelle d'oeuvre en oeuvre.
Ainsi dans les Souhouf, autre référence coranique, le travail de détournement est encore plus probant, car opéré sur une surface plus petite, à taille d'icône. Couche sur couche, couleur sur couleur, un inattendu palimpseste chromatique s'échafaude, mettant en travail, dans ce rappel intertextuel, l'Égypte des pyramides, l'Afrique des masques mais aussi les Vénus de Rome en attente de Chiffalo.
Des rocailles de Taghrout où il est né à l'antique Tipaza où il vit actuellement, Zouheir Boukerche a tenté, et réussi, le pas qui le mène tranquillement à la rencontre de la Méditerranée - lieu de cultures croisées et mère de la première mémoire du monde. Il creuse dans une désobéissance aventurière les chemins neufs d'une peinture plus authentique et plus proche de notre façon de regarder

Oran 1991

Boukerche - Juan (1991)
Boukerche - Juan (1991)
Boukerche - Juan (1991)

Boukerche - Juan (1991)

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