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Publié par Med Médiène

Le père Goriot

Le père Goriot

La pension Vauquer

Dans cet univers clos formé par la société de la pension, chacune des personnes qui s’y trouvaient ne voyait que sa propre vie. Les pensionnaires, à force de vivre ensemble, devenaient comme de vieux époux qui n’avaient plus rien à se dire. Il ne subsistait entre eux que des rapports mécaniques. Le personnage le plus heureux « dans cet hospice libre » était Mme Vauquer. Pour elle cette maison qui « sentait le vert-de-gris du comptoir » était la plus délicieuse des maisons. Mme Vauquer régnait sur ce petit monde qui respectait son autorité, un petit mode comme je l’ai dit offrant une société complète. Et qui dit société dit souffre-douleur. Dans cette histoire c’était le père Goriot qui assumait ce rôle. Il présentait le type de figure sur laquelle un peintre aurait mis toute la lumière du tableau. Pourquoi se moquait-on de lui, lui le plus ancien des pensionnaires ?
Le père Goriot s’était placé chez Mme Vauquer en 1813 quand l’heure de la retraite avait sonné à 69 ans. A son arrivée dans la pension il avait occupé le plus grand des appartements au premier  étage que la propriétaire avait arrangé pour lui avec, dit Balzac, du papier au mur si laid que même les cabarets de banlieue auraient refusé. Le père Goriot, qui ne comptait pas et ne vérifiait aucune de ses dépenses, passait pour niais aux yeux de Mme Vauquer. Quand il se présenta à la pension il apparut à la veuve avec une magnifique garde-robe. Il possédait 18 chemises et portait deux gros diamants sur leurs cols. Goriot barrait son ventre bedonnant d’une large chaîne de montre en or. Il utilisait une tabatière également en or ornée d’un médaillon qui enfermait des cheveux de femme. On se posa la question de savoir si Goriot était un homme à femmes. Son hôtesse le traitait tendrement de galopin tandis qu’il souriait avec gaieté. Ses armoires (ormoires comme elle disait) étaient remplies d’argenterie. Mme Vauquer se disait, et disait à qui voulait l’entendre, que c’était « un homme qui avait sur la planche du pain cuit pour longtemps. » Mme Vauquer qui avait 48 ans, mais n’en acceptait que 39, commença à se faire des idées. Goriot avec ses « mollets charnus, saillant  autant que son nez proéminent annonçait un homme à tempérament » qualité à laquelle la veuve semblait tenir. Ses cheveux poudrés par le coiffeur de l’école polytechnique décoraient avantageusement « sa figure lunaire ». Goriot paraissait si cossu, si généreux, si disponible que la brave dame, lorsqu’elle se coucha, se mit à vouloir « quitter le suaire de Vauquer pour renaître dans Goriot ». Elle rêva. Elle se voyait, sa pension une fois vendue, transformée en honorable bourgeoise, notable dans son quartier, faisant l’aumône aux indigents, allant « à Choisy, Soissy, Chantilly » et voir des spectacles à sa guise. Elle souhaitait en fait, écrit Balzac, « tout l’Eldorado des petits ménages parisiens ».
Mme Vauquer possédait 40000 francs d’économie, ce qui pouvait faire réfléchir le désormais rentier Goriot. Pour le reste, c'est-à-dire pour la chose, elle était sure de ses « charmes que  Sylvie trouvait chaque matin moulés en creux » dans son matelas. Pendant trois mois elle s’arrangea, profita du coiffeur de Goriot, fit des efforts de toilette et n’accepta plus comme pensionnaire que des personnes comme il faut. Elle imprima des prospectus vantant sa pension, « la plus honorable du pays latin », avec son jardin bordé de tilleuls.
Une comtesse séduite par cette publicité vint s’installer. A 36 ans, elle était veuve d’un officier de l’Empire, mort sur les champs de bataille. Elles devinrent amies, buvant du cassis l’après midi en mangeant des friandises. Mme Vauquer est encouragée dans ses vues par la jeune comtesse : « Un homme sain comme mon œil, disait-elle, parfaitement conservé et qui peut donner encore bien des agréments à une femme. » Elle lui conseille de se « mettre sur le pied de guerre ; » Pour ce faire elle l’emmène au Palais-Royal acheter un chapeau, une robe et une écharpe. Ces munitions employées, Mme Vauquer ressemblait plus à l’enseigne du « Bœuf à la mode » qu’à la Diane de la mythologie.
Mais Goriot resta indifférent à cette attaque en règle comme il le resta devant la comtesse qui le chassa pour son propre compte. Goriot est alors vivement dénigré par la comtesse qui le traite de pudibond, de grippe-sous, de bête et de sot. Après cela, la comtesse disparaît laissant six mois de pension impayés. Malgré les recherches poussées de Mme Vauquer dans Paris elle demeura introuvable. Mme Vauquer ressemblait à la majorité des gens qui se défient de leurs proches et se confient au premier venu. Elle considéra le vermicellier responsable de son infortune en s’apercevant « qu’elle ne tirerait jamais rien de cet homme là », selon le mot trivial de la comtesse qui paraissait « être une connaisseuse. » (Comtesse à mettre en relation avec les petites comtesses de Maupassant. Elle évoque aussi l’héroïne des Tombales du même Maupassant).
Goriot dès lors devint l’objet d’une irrépressible haine, sourde et silencieuse, de la part de Mme Vauquer trompée dans ses espérances. Elle commença son travail de sape par mille petites misères, par d’imperceptibles persécutions. « Plus de cornichons ! Plus d’Anchois !» pour Goriot disait-elle à Sylvie. Goriot ne s’en apercevait même pas, il était ailleurs. Elle se mit à se moquer de lui ouvertement, suivie en cela par les étudiants. A la fin de la première année Goriot demanda à déménager au second étage et ne fit plus de feu chez lui en hiver. Mme Vauquer, méfiante, exigea d’être payée d’avance. Ayant accepté cette exigence Goriot fut dès lors appelé le père Goriot, apostrophe socialement moins prestigieuse. On essaya de connaître les raisons de cette décadence. Vautrin qui venait d’aménager supposa qu’il boursicotait, qu’il jouait. Mme Vauquer, encore travaillée par sa libido, qu’il dépensait son argent avec les filles. On disait que c’était un fripon, un vieux drôle, un libertin. Mais comme il était encore solvable il était toujours toléré dans la pension.
Un jour Mme Vauquer entendit le froufrou d’une robe de soie aller chez Goriot dont la porte était ouverte. Selon Sylvie qui vint informer sa patronne « une fille trop jolie pour être honnête, mise comme une divinité, chaussée de brodequins de prunelle, non crottés » lui avait demandé où se trouvait l’appartement de Goriot. Lorsque Goriot raccompagne cette jeune personne jusqu’au coin de l’Estrapade, Sylvie qui les avait suivis, aperçoit un magnifique équipage qui attendait. Les pensionnaires ne croient pas Goriot quand il leur dit que cette femme si belle est sa fille.
Un mois plus tard la même scène se reproduit mais avec une autre personne, « une jolie blonde, mince de taille, gracieuse et beaucoup trop distinguée our être le fille d’un père Goriot. » En réalité, habillée pour un bal, la jeune femme ne fut pas reconnue par Sylvie qui l’avait rencontrée un matin, en tenue de ville. Quelque temps plus tard, se présente une autre femme « grande et bien faite, brune à cheveux noirs et à l’œil vif » qui demande Goriot. Revenant habillée différemment cette jeune personne est prise pour une autre. « Et de quatre ! » compte Mme Vauquer.
Ce manège dura, toléré par la propriétaire, jusqu’au jour où Goriot ne paya plus que 900 francs par an. Ruiné, le père Goriot, lors de sa troisième année chez la Vauquer, loua l’une des chambres du 3ème étage pour 45 francs par mois. Il cessa de fumer, congédia son perruquier et ne mit plus de poudre sur les cheveux. Il apparu un matin avec ses cheveux gris sale et verdâtre. Pour les pensionnaires, cela ne faisait plus de doute, Goriot pour avoir cette mine ne pouvait que se droguer pour continuer à assouvir ses vices. Pour eux, l’étrange couleur de ses cheveux ne pouvait provenir que de ses excès. Progressivement Goriot se mit à maigrir. Ses objets de valeur disparurent ainsi que sa garde-robe. On ne le vit plus, hiver comme été, qu’avec une redingote de drap marron grossier et un pantalon de cuir de laine. Quatre ans après son installation rue Neuve Sainte Geneviève  Goriot ne se ressemblait plus ; il était devenu un septuagénaire hébété, vacillant et blafard ; ses yeux bleus étaient devenus « gris de fer, bordés de rouge comme s’il pleurait du sang. »

Le reste est connu. Après une longue agonie, Goriot meurt, abandonné de ses filles qui refusaient de le voir. Elles étaient occupées à se préparer pour un grand bal, le bal d'adieu à Paris de Madame de Bauséant, le femme abandonnée. Rastignac constitue à lui seul le misérable cortège qui conduit la dépouille « du Christ de la paternité » au cimetière du Père Lachaise. Le jeune étudiant est contraint de demander quelques sous au domestique qui l’a suivi pour payer la messe des pauvres dite à moitié par un curé contrarié et pressé. Rastignac comprend soudain la cruelle vérité des leçons que ses deux mentors lui ont prodigué, le bagnard Vautrin et l’aristocratique duchesse de Beauséant, sa cousine. Plein d’une révolte qui ne le lâchera plus, il lance alors son orgueilleux défi à Paris, cette ville (fille) couchée à ses pieds, et que dans l’air glacé de l’hiver il s’apprête cyniquement à occuper sa place dans ce monde qu’il regarde désormais comme une chose à sa portée.

Le père Goriot - Rastignac et Delphine de Nucingen

Le père Goriot - Rastignac et Delphine de Nucingen

L'arrestation de Vautrin

L'arrestation de Vautrin

Le pension Vauquer

Le pension Vauquer

Balzac : Le Père Goriot, 1835 (3)

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