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Publié par Med Médiène

Balzac : César Birotteau, 1837

Les années 1837/1838 sont pour Balzac des années harassantes mais entrent dans la décennie fécondes, 1835-1845-47, débutées par Le Père Goriot et s’achevant avec Les Parents pauvres, Bette et Pons.
Le Père Goriot marque le retour des protagonistes déjà rencontrés que Balzac lie entre eux désormais de récit en récit et qu’il fouille en épaississant leur caractère.
En 1837 Balzac songe à désigner son œuvre faite donc d’histoires unies par le retour systématique des personnages sous le titre d’Etudes sociales.
En 1836 il publie Le Lys dans la vallée, en 1837 la 1ère partie d’Illusions Perdues, les Contes drolatiques et les deux romans cités en titre de ce propos.
Il achète le domaine des Jardies à Sèvres et séjourne à Nohant chez George Sand.En 1838 il fonde avec George Sand justement, Victor Hugo et Alexandre Dumas la Société des Gens de Lettres dont le siège aujourd’hui se trouve à l’hôtel de Massa,  rue Saint Jacques à Paris. Cette association est créée pour venir en aide aux écrivains dont les droits sont pillés par des contrefacteurs en leur proposant une aide juridique et morale.
En 1839, Balzac est élu président de l’association.

Grandeur et Décadence de César Birotteau et La Maison Nucingen, confie Balzac à son amie Zulma Carraud, sont deux romans nés jumeaux. Ils décrivent les deux facettes d’un même désir : la course au gain.
La première méthode, celle de Birotteau, basée sur le travail sérieux et honnête provoque, par excès de confiance, le déclassement et la honte qui découlent, selon le code de la bourgeoisie commerçante du début du 19ème siècle, de la ruine financière appelée aussi du nom infamant de
faillite. Le roman souligne « le mépris des braves et honnêtes commerçants pour les faillis. » Nous nous souvenons que le frère du père Grandet, le parisien Charles Grandet, se brûle la cervelle après une banqueroute et nous nous souvenons également de la froideur mêlée de honte avec laquelle le tonnelier de Saumur apprend le drame et le cache comme un terrible secret de famille au propre fils du suicidé.
L’autre manière, celle du baron de Nucingen, nous montre les ressorts intellectuels, les ruses et les « coups » du banquier sans scrupule pour s’enrichir à n’importe quel prix – en réalité sur le dos des investisseurs assez naïfs pour lui faire confier leur argent qu’il rembourse en papier/action.
Ces deux romans sont situés à Paris, le premier sous la première Restauration, celle de Louis XVIII et le second pendant le règne de Louis Philippe dont les différents gouvernements libéraux incitaient les français à entreprendre, à commercer et « à travailler plus  pour gagner plus. »

Grandeur et décadence de César Birotteau, 1837
L’un des thèmes de ce roman traite de la spéculation foncière qui sévissait à Paris dans le premier tiers du 19ème siècle, Tiré d’une histoire vraie au moment de la révolution de Juillet en 1830, César Birotteau incarne également le sort réservé aux commerçants trop honnêtes pour imaginer l’impitoyable dureté du monde des affaires. Condamnés à la ruine et au déshonneur peu d’entre eux s’en sortaient. Les faillis le plus souvent se donnaient la mort dans l’opprobre  excommuniante de leur classe.
César Birotteau représente le type même de la petite bourgeoisie parisienne qui essaime dans la paix revenue, après la chute de l’Empire. Il est l'un de ceux qui ont appliqué à la lettre la
recommandation de Guizot : « Enrichissez-vous ! » et qui symbolise cette période de grand appétit financier.
Parti de rien, sans nom, sans culture, sans appui et sans argent, Birotteau s’élève à la force de son entêtement dans l’échelle d’une société qui se renouvèle et qui ne croit plus qu’au mérite de l’argent.
L’argent en grande masse produit chez celui qui la détient un avide désir de reconnaissance et d’honneur. Elle le rend ambitieux, forcément, et le conduit à vouloir être admis dans les hautes sphères, là où se décident les politiques de l’Etat.
Ainsi par exemple les grands chantiers d’intérêt national entrepris après 1815 mobilisent des sommes considérables. L’argent gagné facilement circule et se dépense aussi pour le plaisir dans des fêtes somptueuses embellies par le peuple des femmes, mondaines ou courtisanes, que des couturiers, des chausseurs et des parfumeurs rendent irrésistibles
César Birotteau est l’un de ces génies de la cosmétique qui sait faire et vendre. Parti de rien, il se retrouve à 40 ans, « le midi de la vie, l’apogée d’une existence », l’âge où tranquillement se savoure la victoire, à la tête d’une entreprise florissante dont les ateliers et les terrains mitoyens « payés aux trois quart » se trouvaient faubourg du Temple.
Toujours amoureux de sa femme qui a su le seconder adroitement « par un ordre excessif, par le fanatisme du travail et par le génie de la vente », père de Césarine, une magnifique jeune fille blonde qui savait jouer du piano, Birotteau a produit la Pâte des Sultanes, qui blanchit les mains et l’Eau carminative qui rafraîchit le teint et, au moment où commence le récit, l’Huile de Macassar promise à un immense succès car s’adaptant aux différents types de peaux. Au moment où « tout le monde parle de l’Orient », Birotteau fabrique et nomme selon la mode toutes ses lotions à partir d’un ouvrage acheté six sous intitulé Abdeker ou l’Art de conserver la Beauté écrit par un prétendu savant arabe. Une page de ce livre traitait des parfums et expliquait « la nature du derme et de l’épiderme » et la façon de les entretenir avec des onguents adéquats.
Pour se faire connaître et assurer la vente en France et à l’étranger de ses parfums et pommades il organise des campagnes de publicité (il couvre d’affichettes les rues de Paris pour promouvoir sa Pâte des Sultanes, approuvées, est-il mentionné dans le prospectus de présentation, « par l’Institut de France ») et n’hésite pas à consentir des rabais significatifs aux clients de province et de l’Etranger qui font des commandes en gros.
Heureux en ménage et en affaires, César Birotteau n’échappera pourtant pas à la vanité des gens pour qui la fortune ne suffit plus. Cet homme à l’origine obscure, croyant au cœur tendre et sans malice, à l’intelligence naïve et foncièrement  confiante « qui ne conçoit que les idées les plus simples, la petite monnaie de l’esprit », rêve de la lumière qu’apporte la gloire.
Reconnu et respecté par ses pairs, siégeant au tribunal de commerce de son arrondissement César possède une clientèle venant de la plus belle, de la plus élégante et de la plus riche société parisienne. Il finit par s’en prévaloir pour solliciter et obtenir la Légion d’Honneur. Jeune, il avait fait le coup de feu contre Bonaparte à Saint Roch. Ce fait de résistance royaliste, rappelé à la cour, et sa réputation de commerçant sans tache, facilite sa nomination en tant que Commandeur de la Légion d’honneur.
Discret dans la manifestation de son contentement mais plein d’orgueil contenu, il décide d’organiser un bal somptueux pour, dit-il, « lancer » sa fille et montrer, en fait, sa décoration. Pour ce faire il demande à un architecte de renom, le prix de Rome Grindot, de transformer en rénovant, embellissant, meublant et agrandissant la maison où il vivait et qu’il avait achetée près de la place Vendôme. Il y avait installé sa boutique la Reine des Roses au rez-de-chaussée. Il veut que désormais par sa demeure « brille le commerce et qu’il ne se laisse pas écraser par l’aristocratie. »
Cette fête est l’occasion pour le couple Birotteau de se faire des surprises : une magnifique robe de velours cerise pour Constance et pour César cent louis de livres pour meubler sa nouvelle bibliothèque, des boucles d’or et un solitaire.
Le parfumeur parvenu ne regarde pas à la dépense qui s’avèrera, les travaux de rénovation finis, exorbitante. Grindot, avide et envieux, commande les objets et les matériaux les plus chers contribuant ainsi à alourdir une facture déjà énorme.
Pour la soirée elle-même, César à recours aux traiteurs les plus connus de Paris pour s’occuper du buffet, qui est somptueusement délicat.
Le bal, avec ses cent neuf invités mêlant commerce et noblesse, est une magnifique réussite de l’art bourgeois.
Birotteau est victime d’un notaire sans scrupule, Roguin au visage déformé « par les fatigues de plaisirs cherchés », qui profite de l’inconsciente honnêteté de son client pour le pousser à spéculer sur les terrains qui bordent  l’église de la Madeleine et de Notre Dame des Lorettes  et qui verront surgir bientôt des constructions nouvelles. Les terrains sous évalués situés autour de Saint Lazare étaient alors tous convoités car c’est là que Paris, pour s’agrandir, avait décidé d’élever des lotissements modernes dotés de magasins, de restaurants, de cafés et d’immeubles de rapport. Birotteau s’engage pour moitié dans un achat hasardeux avec Claperon, un comparse douteux à la solde de la Banque (Nucingen, Keller et l’usurier Gobseck.) Il signe et donc se condamne. Mais il ne le sait pas encore.
C’est à cette période que Delphine de Nucingen, dans le Père Goriot installe son jeune amant Rastignac dans un petit appartement de l’une de ces rues nouvelles. La gare Saint Lazare bientôt construite accroîtra d’autant plus la valeur du mètre carré des boutiques ou des logements que la situation stratégique, commercialement parlant, de ce quartier paraîtra évidente aux financiers de la Monarchie de juillet. Et aux nombreux escrocs toujours à l’affût « des gogos ».
Le complot imaginé pour ruiner Birotteau a pour instigateur son ancien commis, « l’inflexible » et retors du Tillet, que Birotteau avait naguère congédié pour vol et qui, au moment du fameux bal, était en faveur auprès des Banques, c’est à dire du Capital. Du Tillet nourrit une haine tenace à l’encontre de son ancien patron qui n’a pas voulu ou su sanctionner ses indélicatesses comptables et élabore patiemment sa vengeance. « Une haine sans désir de vengeance est un grain tombé sur du granit » rappelle Balzac.
Le roman nous apprend que du Tillet fait partie en fait de ces « hommes de paille » qui dans la langue commerciale désignent les personnes visibles d’une transaction dont les véritables bénéficiaires restent cachés. Nous savons ici qu’il s’agit de Nucingen, « le loup cervier » de la Comédie humaine qui se sert de la haine de du Tillet pour continuer à s’enrichir.
Du Tillet applique à la lettre le « Chacun pour soi, l’Evangile de toutes les capitales. » Il est sournoisement  mielleux avec madame Birotteau, Constance, qui ressemblait, « bien que d’une intelligence étroite » si « parfaitement à la Vénus de Milo » qu’il songe, par vengeance, à séduire après l’avoir vue « vêtue en matin » au sortir de sa chambre à coucher. Il n'y parvient pas  et se contente de « trouver en Suisse des beautés au rabais. »
Avec ses airs de renard et « sa figure chafouine » Du Tillet n’est pas Eugène de Rastignac, ni même Maxime de Trailles le désinvolte assassin en « gants jaunes » du couple marié formé par Anastasie Goriot et le comte de Restaud. Il lui faudra toute la longue patience du petit peuple dont il vient, c’est un enfant trouvé élevé par un curé de province, pour atteindre son but et épouser, très riche et très puissant, une jeune fille de la vraie noblesse, l’une des demoiselles de Granlieu (Une double famille). Le « Tu seras à moi » qu’il avait lancé à la société ne se réalisera que plus tard, à la fin des années 30.
Le piège se resserrant et le déshonneur pointant, toute une vie probe consacrée au commerce se trouve d’un coup menacée de banqueroute, la pire des salissures qui puisse tacher le monde fermé de la Finance d’affaire.
Le notaire Roguin qui détient les liquidités du parfumeur, 100000 francs, prend la fuite et laisse César sans de quoi honorer ses factures. Les artisans demandent à être payés.
Abattu, humilié et honteux Birotteau ne sait comment faire pour échapper à cette infamie – qui condamne également sa femme et surtout sa fille, la belle Césarine aperçue, elle aussi, « en déshabillé du matin » par l’architecte Grindot. Balzac profite de cette intrusion dans la sphère féminine pour nous proposer la description de la jeune héritière : elle est, dans la gloire de ses dix huit ans, fraîche et rose, blonde et mince avec des yeux bleus, un corps à la rare « élasticité qui fait rebondir les chairs les plus délicates » évoquant, juge l’auteur, plus « la beauté des Flamandes de Rubens que celle d’une lady ou d’une duchesse française. » Mais en fin observateur il nous prévient, Césarine « devait arriver tôt ou tard à l’embonpoint. » Pourquoi ? Regardez, nous dit-il, ses pieds  « qui accusaient son origine paysanne » et « la rougeur de ses mains. » Ces signes ne trompent pas « sur le défaut de la race. » Les portes se ferment devant Birotteau, celles des banquiers comme celles de ses amis. L’argent manque et les créanciers présentant leurs mémoires à payer sur le champ, sont de plus en plus pressants et de moins en moins conciliants. La chute parait inéluctable car programmée par des esprits supérieurs qui usent de la rumeur et de la médisance pour étrangler leur proie.
L’établissement de Birotteau sera sauvé, non de la ruine mais du déshonneur, par son aide Popinot, qui dans le secret de l’atelier du parfumeur invente une huile à partir de la noisette, l’Huile Chépalique, par l’Illustre Gaudissart, le talentueux représentant de commerce, qui va la commercialiser et par Finot, le publiciste.
Etabli à son compte le jeune Popinot prospère et fait l’admiration de Césarine, maintenant amoureuse
Après trois années consacrées à payer ses dettes, César est réhabilité aux yeux du roi, des princes et de la loi. Il peut de nouveau arborer par autorisation de la cour la fameuse croix de la Légion d’honneur.
Il lègue ce qui reste de ses biens à sa fille qui épouse le fidèle Popinot, le précieux commis byronien (il boite comme le poète).
Ayant racheté secrètement la maison de la place Vendôme son gendre offre, pour son mariage, un bal aussi brillant que celui organisé par le parfumeur avant sa chute.
La lignée commerciale est sauvée comme est sauve la conception de l’honneur de cette corporation : le couple vivra heureux et riche, dans l’honneur bourgeois rêvé par le père, qui peut alors mourir dignement.
Balzac a donné à son roman une fin relativement optimiste alors que l’histoire qui l’a inspiré s’est achevée bien plus cruellement.

Balzac - César Birroteau
Balzac - César Birroteau
Balzac - César Birroteau
Balzac - César Birroteau
Balzac - César Birroteau
Balzac - César Birroteau
Balzac - César Birroteau
Balzac - César Birroteau
Balzac - César Birroteau

Balzac - César Birroteau

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