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Publié par Med Médiène

Aimé Césaire au Festival panafricain à Alger

Aimé Césaire au Festival panafricain à Alger

Mon nom : offensé, mon prénom : humilié

Mon état : révolté, mon âge : l’âge de pierre. 

Paris
Né le 26 juin 1913 à Basse-Pointe en Martinique, Aimé Césaire au beau prénom est né de parents qui savaient lire et écrire. Le père était fonctionnaire et la mère, couturière. Notons, fait rare pour ce temps là, que le grand père de Césaire était enseignant. Une bourse, avant la seconde guerre mondiale, lui permet, après 30 jours de navigation, de fouler le sol français et d’évoluer dans les paysages décrits dans les romans qu’il a lus. Il n’a pas vingt ans. Inscrit en hypokhâgne en septembre 1931 au lycée Louis-le-Grand, il profite de l’environnement bouillonnant du Quartier Latin pour commencer avec la petite diaspora des Noirs africains une quête identitaire que la poésie matérialisera. Le Sénégalais Léopold Sédar Senghor, son brillant aîné et futur complice d’écriture, l’influence et, dit-il, le bouleverse - lui qui « n’a jamais douté ». Césaire avoue : « Il m’a donné la clé de moi-même. » Le « dandy » Léon Gontran Damas, le troisième comparse, complétera la « sainte trinité » qui animera le mouvement de la Négritude. Les intellectuels Noirs américains qui fuient la ségrégation raciale à Harlem lui ouvrent le monde négro-américain avec ses romanciers et ses fabuleux musiciens de jazz.  La Revue Nègre et Joséphine Baker, qui danse les seins nus, officient toutes les nuits dans les caves de Saint Germain des Prés.
Ce terreau propice et, dit Césaire, inespéré, le pousse, comme Senghor l’agrégé de grammaire, à s’engouffrer dans la littérature en travaillant la seule langue écrite dont il dispose, le français. L’œuvre du poète en fait incontestablement l’écrivain caribéen le plus connu. Il est celui par qui l’écriture des Îles s’est constituée et imposée dans le paysage littéraire francophone, français, et au delà. Dès le début des années 1930, textes poétiques et revues (vite interdites par la police) diffusent les thèmes rassemblés autour de la notion de Négritude, terme forgé par lui pour nommer la nouvelle pensée nègre. Dans L’Etudiant Noir, fondé en 1934 par Césaire et ses amis, le mot Négritude apparaît pour le première fois sous sa plume. La définition qu’il fait de cette notion diffère de celle proposée par son ami Senghor. Pour Césaire le Martiniquais la négritude est vécue comme une douleur orpheline, un manque primordial. Elle se dilue dans le temps de l’esclavage et du déracinement, l’incroyable temps de la négation. Césaire envisage donc cette notion comme un processus d’humanisation, une naissance au forceps à soi et au monde pour combler les trous creusés par les négriers dans la généalogie de son peuple. Il englobera plus tard dans sa définition toutes les minorités violentées par l’histoire. Parlant de la traite, Césaire, l’éternel écorché vif, ne se satisfait d’aucune repentance car, pour lui, le mal est irréparable et « l’Europe indéfendable ». S’inscrit en creux de ce verdict sans appel la condamnation des commerçants arabes alliés et pourvoyeurs des négriers, ce qui explique peut-être le peu de sympathie qu’il a toujours manifesté à l’égard des musulmans. Mais en homme de progrès Césaire plaide, même s’il n’y croit pas, en faveur d’une  égalité « sans tricherie » entre les mondes du monde.
Sa lecture en 1936 de L’Histoire de la civilisation africaine de Frobenius est pour lui un choc qui confirme sa détermination de sortir les Noirs de l’histoire construite par les Blancs. A la Sorbonne, lors du premier congrès des écrivains et artistes noirs, Césaire termine son discours en clamant : « Laissez entrer les peuples noirs sur la grande scène de l’histoire ! » En clair, « décolonisons l’histoire. » A l’inverse le Sénégalais Senghor appuie sa certitude sur un continent, l’Afrique, la terre dont il est issu et où plongent dans les siècles ses racines – certaines coupées, d’autres vivaces et profondes. Cette terre de la mémoire, lieu fondateur où gît, se fait et se dit son histoire, nourrit son existence d’homme qui s’inscrit désormais dans une durée incontestable. Cette démarche assurée n’est pas sans rappeler celle de Kateb Yacine en quête de l’Ancêtre Keblout. Frantz Fanon qui fut l’élève de Césaire et le psychiatre révolutionnaire que l’on sait constate que l’Antillais, après 1945, change le regard qu’il portait sur lui. Il écrit : « Alors qu’avant 1939 il avait les yeux fixés sur l’Europe blanche, alors que pour lui le bien était l’évasion de sa propre couleur, il se découvre en 1945 non seulement un noir mais un nègre. »

La Martinique
Ce paysage mental nouveau, cette nouvelle perception de soi, doit beaucoup à l’influence de Césaire qui revient en Martinique après, justement, 1939 - année où il publie Cahiers d’un retour au pays natal. Ecrit en Croatie chez un ami Yougoslave, le philosophe Petar Guberina, ce texte, violent et beau, est aussi un retour à soi, une plongée dans les profondeurs de la Négritude. De la côte Dalmate, face à une île dont on lui dit qu’elle s’appelait « Martin », le souvenir de son pays natal, la Martinique, réveillé par le nom de cette île l’amène irrépressiblement à noter sur « un cahier d’écolier » son besoin d’elle. Avec la seule force du style, le jeune exilé plie la langue française à son rythme où dominent musique, vibration, cascade. Avec ses phrases désarticulées et l’absence de ponctuation, ses césures imprévisibles Cahiers d’un retour au pays natal est un bel exemple d’écriture surréaliste où se mêlent liberté grammaticale, cadence syncopée, souffle sonore et audace lexicale. Dans ce long poème écrit pour être dit, le poète revêt l’habit de l’éclaireur qui guide hors de la nuit ses frères démunis, une sorte de prophète laïc noir. Hugo et Rimbaud ne sont jamais loin de l’incandescence verbale de Césaire.
On l’a compris, l’arrivée en littérature de Césaire est fracassante, d’une part parce qu’elle est d’une exceptionnelle lucidité politique concentrant son propos sur la condition des noirs colonisés et d’autre part parce qu’il use d’une composition verbale et rythmique inaccoutumée qui déroute les tenants de l’écriture classique pour ne pas dire blanche. La parole chez lui est une parole parlée qui garde la spontanéité de l’oralité, une parole sonore comme la musique du tam-tam, et qui met dans cette véhémence « l’émotion première » qui est à la fois prière et injonction, douceur de l’aube et force nécessaire. Césaire alors rejoint et dépasse Senghor. En Martinique le poète fonde avec Suzanne, la jeune professeur qu’il vient d’épouser, la revue Tropique qui parait de 1941 à 1945 et dont le manifeste lumineux disait : « Nous sommes de ceux qui disent non à l’ombre. » Sur le chemin de l’exil qui le menait aux Etats-Unis en 1941, André Breton découvre dans une petite librairie martiniquaise la revue de Césaire contenant Cahiers... Ebloui par la fougueuse et déconcertante originalité de ce texte, Breton, habituellement si avare de compliments pour ses pairs, note sobrement : « Ce qui était dit là c’est ce qu’il fallait dire. »
Dans sa revue Césaire dénonce la littérature produite par ceux qu’il appelle les assimilés et ouvre la voie à une littérature antillaise qui récuse tout mimétisme. La Négritude qu’il prône rencontre un énorme succès chez les jeunes étudiants et intellectuels noirs. Ce que veut Césaire c’est la reconnaissance de son état de nègre. Un état fièrement assumé et revendiqué. Il ne veut pas l’oublier et ne veut pas qu’on l’oublie. Il proclame crânement en pleine période « de macaquerie sociale » : « Il est beau et bon et légitime d’être Nègre. » Il veut également exhumer de l’histoire les eaux dormantes d’une conscience noire ignorée ou méprisée par l’Occident. La raideur verticale de sa pensée est la manifestation énergique de son désir d’être debout et avec lui tous ceux que le système colonial tient courbé. « Nous sommes debout mon pays et moi » est un écho de ce qu’écrivait Paul Niger à propos de son continent : « Je n’aime pas cette Afrique là, l’Afrique des hommes couchés…, l’Afrique des négresses servant l’alcool d’oubli sur le plateau de leurs lèvres, l’Afrique des Paul Morand et des André Demaison. Je n’aime pas cette Afrique là. »

Expériences
Engagé en politique avec les communistes qui sont alors à la pointe des combats populaires, Césaire est élu maire de Fort-de-France puis député. Une carrière politique accompagne maintenant le travail poétique de l’auteur. Il sera régulièrement élu député et maire jusqu’en 1993, date à laquelle il renoncera à ses mandats. Les Armes miraculeuses que sont pour lui les mots, c’est à dire la langue ou plus précisément le langage, paraît chez Gallimard en 1946 avec une préface d’André Breton. L’écrivain surréaliste avait fait de même pour Cahiers … que l’innovante revue Fontaine de Max-Pol Fouchet avait présenté aux lecteurs français en 1944. Avec Alioune Diouf et sa femme, Césaire fonde en 1947 une nouvelle revue, Présence Africaine, qui existe encore aujourd’hui – et une maison d’édition du même nom qui publie principalement les auteurs noirs d’Afrique et des Antilles.
Dix ans plus tard, en 1955, parait Discours sur le colonialisme, un réquisitoire cinglant contre l’ordre colonial. Césaire y affirme paradoxalement que les guerres coloniales menées dans le monde par l’Europe ont « décivilisé » et « ensauvagé » les pays des droits de l’homme. Il écrit : « On me parle de progrès, de réalisations, de maladies guéries, de niveaux de vie élevés au dessus d’eux-mêmes. Moi, je parle de sociétés vidées d’elles-mêmes, de cultures piétinées, d’institutions minées, de terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques anéanties, d’extraordinaires possibilités supprimées… »
Un autre colonisé, Jean El Mouhoub Amrouche (1906-1962), le premier poète Algérien francophone d’envergure, osait un terme que Césaire suggère mais ne prononce pas. Ce terme qui fait polémique aujourd’hui en France, Amrouche le chrétien assimilé, français mais indélébilément algérien, le formule dans  cette condamnation de la colonisation et de ses procédés : « Mais assimiler sur place, par une entreprise systématique tout un peuple, suppose la destruction progressive de ce qui le constitue comme peuple, c’est à dire proprement un génocide. » A la fin de sa vie Césaire se souvient dans Nègre je suis, Nègre je resterai, un livre d’entretiens paru en 2003, que le texte de 1955 constituait alors « une charge virulente contre la destruction, la brutalité, la violence inévitablement produites par toute forme de colonialisme. »
Césaire rompt avec le Parti Communiste en 1956, prenant prétexte de l’invasion de Budapest par les chars soviétiques. Il adresse une lettre au secrétaire général de PCF d’alors, Maurice Thorez, où il exprime avec vigueur son désaccord avec lui à propos des urgences de l’heure. Pour le PCF l’objectif principal était de libérer du capitalisme le prolétariat européen. Cette classe n’existant pas, ou presque, dans les colonies, les colonisés déclassés - ni ouvriers ni paysans - devaient attendre. Lorsque Césaire comprend la stratégie des communistes, il les quitte avec éclat. Il dit avoir « été trompé » par ses camarades, Aragon et les autres, car il pensait sincèrement que « le communisme devait être au service de l’homme noir, non l’inverse. » Son cœur pourtant penchera toujours à gauche. En 2007 il soutiendra la candidate socialiste à l’élection présidentielle.
Césaire devient avec Frantz Fanon le modèle d’une jeunesse antillaise et africaine en pleine revendication indépendantiste. Césaire pourtant ne voudra pas de l’indépendance pour les Antilles « L’indépendance ne se donne pas, elle s’arrache ! » et leur offrira la « départementalisation ». Il se coupera de la frange la plus radicale menée par Fanon, qui militait pour une action concrète, violente à l’image de la violence coloniale. Césaire reconnaîtra le courage politique de son ancien disciple et respectera ses choix tout en « l’aimant » comme un fils. Fanon trouvera à ses idées un champ d’expression, ou un exutoire, dans la cause algérienne dont il rejoindra les maquis.

Le théâtre
Après la parution de Ferrements en 1960 et de Cadastre en 1961, deux recueils poétiques de facture surréaliste, Césaire s’attèle à l’écriture de pièces de théâtre. Par la proximité qu’il entretient avec eux – il est maire de Fort de France - Césaire sait que la plupart de ses compatriotes sont analphabètes et que par conséquent sa poésie ne peut pas les atteindre. Mais s’ils ne savent pas lire, les Martiniquais savent écouter, eux dont l’imaginaire a été structuré par la culture orale. Dans Nègre je suis … le poète explique « Senghor et moi pensions qu’il fallait parler aux gens, mais comment s’adresser à eux ? Ce n’était pas avec des poèmes que j’allais parler aux foules. Je me suis dit : « Et si on faisait du théâtre, pour exposer nos problèmes, mettre en scène notre histoire pour la compréhension de tous. » Nous sortions de l’histoire traditionnelle qui a toujours été écrite par les Blancs. »
Aussitôt écrites les pièces sont jouées. Toutes rencontrent un immense succès. En Martinique et en Afrique. Citons les plus connues. La Tragédie du roi Christophe, créée en 1963, se passe en Haïti ; Une Saison au Congo, 1966, retrace quant à elle l’épopée de Patrice Lumumba ; Une tempête, 1968, est une adaptation astucieuse de l’oeuvre de Shakespeare. Dans cette pièce Césaire transforme le personnage de Caliban en Noir, Prospero en colon et celui d’Amiel en mulâtre. Kateb Yacine explorera la même piste pour atteindre les spectateurs analphabètes d’Afrique du Nord  et les immigrés de France.

Une pensée sauvage
Césaire se dit armé « de la foi sauvage du sorcier. » Il est « rebelle à toute vanité » et prône une attitude de « recueillement » avec l’idée de « d’ensemencement », c’est à dire, en creux, de moisson. L’homme noir, dit-il, doit se souvenir toujours de qui il est s’il veut pour parvenir à  « une présence au monde. » Césaire combat le fatalisme trop souvent invoqué pour excuser l’impuissance des colonisés : « Ce n’est pas une société  morte que nous voulons faire revivre » écrit-il, mais un monde en mouvement. Il préconise une nouvelle naissance après avoir fustigé la lâcheté des noirs et la brutalité des blancs. Dans ses poèmes, mais aussi dans ses discours d’homme politique, il fait montre d’une « fraternité âpre » et rude sur laquelle il revient sans cesse dans le feu des mots et la fulgurance des images.
Césaire se dit avoir été tenté par ce « cannibalisme tenace » et par le refus catégorique de tout compromis : « Je ne m’accommode pas de vous » avait-il dit en s’adressant aux Blancs. Il s’est voulu ensuite, se contredisant avec superbe, « un homme d’initiation » et d’assentiment : « J’accepte, j’accepte tout cela », les défaillances de l’homme noir comme l’oubli des reproches faits à l’homme blanc. Et il tend la main à ceux de l’autre camp qui consentent à la prendre pour travailler à la cohérence de ce monde. Césaire admet que l’aliénation est plus terrible aux Antilles qu’en Afrique. L’Antillais est emprisonné dans sa condition – asservi à tout point de vue. Il est dépossédé de son être, de sa liberté et de ses désirs. Et il est trop écarté des progrès de l’histoire pour avoir prise sur elle. Selon lui, « la voie la plus courte vers l’avenir est toujours celle qui passe par l’approfondissement du passé. » Il appartient donc à l’homme noir, après « avoir déterré son passé », d’apprécier « les évidents progrès matériels réalisés dans certains domaines sous le régime colonial. » Césaire est celui qui est resté dans son île, « au bout de la boue », donnant ainsi une leçon de courage à tous ceux qui l’ont fuie.
Son évolution intellectuelle et politique l’a quelque peu éloigné de son radicalisme de jeunesse ; il se rend compte qu’il n’y a pas de pureté politique : les anciens révolutionnaires, quand ils n’ont pas trahis leurs idéaux, se sont assagis et agissent en fonction à leur propre parcours d’intellectuel, d’écrivain, de poète, d’enseignant face aux bouleversements du monde. Il n’y a plus de colonisés au sens propre du terme. Le monde est devenu monopolaire : les régimes soviétiques se sont effondrés laissant les Etats-Unis  sans adversaires et maîtres du reste de la planète. Pour Césaire demeure la culture, mais la culture humaine dans sa diversité. Voici ce qu’il en dit dans Nègre je suis, Nègre je resterai : « Je définis la culture ainsi : c’est tout ce que les hommes ont imaginé pour façonner le monde, pour s’accommoder du monde et pour le rendre digne de l’homme. C’est ça, la culture : c’est tout ce que l’homme a inventé pour rendre le monde vivable et la mort affrontable. »

L’écriture césairienne
Le langage de Césaire est singulier, précis et familier à la fois. Il introduit dans ses textes poétiques des termes spécifiques liés à l’histoire et à la géographie des Antilles. Il puise aussi dans le fonds lexical de l’Afrique maternelle, le continent de la première origine. Il refuse cependant le parler créole de la Martinique, cette langue hybride née de la nécessité de communiquer entre les maîtres blancs et les esclaves déracinés. Un certain nombre d’écrivains martiniquais – Edouard Glissant, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant - lui reprocheront ce choix élitiste et, selon eux, par trop  francophile.
Césaire instaure souvent un rapport d’opposition violent à son pays, un rapport sans nuance, manichéen et tranchant : la mort et la vie, l’amour et la haine, le blanc et le noir, le mal et le bien. Tout ensemble rageur et honteux, il regarde Fort de France, « cette ville dans la crasse et la boue couchée » où se vautre la foule vaine de ses semblables. Pour les décrire Césaire puise dans le champ lexical de la maladie, du corps humain dans ce qu’il a de souffrant  et de laid, de comique ou de nauséabond – non dans sa beauté, sa vigueur ou sa santé.
Pour Césaire, La Martinique, son île désolée, ensoleillée et sale, n’est pas « la terre promise » ou permise de l’errant. Clôturée par l’océan et brutalisée par lui, elle est espace de mort avec ses oiseaux de deuil, ses fleurs mauvaises, ses plages souillées et ses hommes marqués par l’esclavage. Pourtant un autre réseau de l’imaginaire sauve ces hommes délaissés, méprisables et méprisés, et les porte vers la vraie vie, « la vie continuée », acteurs enfin agissant et non agis. Parce que, quoi que l’on dise, ils sont, concède Césaire, « chair de la chair du monde. » Parce que tout se résume, poursuit le poète, aux semailles, à la germination, au mûrissement. A la formidable copulation cosmique offerte à l’homme par la nature. C’est ainsi que pour lui, l’arbre, ce « grand sexe levé vers le soleil » devient dans sa poussée le symbole exemplaire de cette pensée dans ce qu’elle a de libre, de fraternel et de vivant. Mais pour apprécier et jouir de ce chant d’amour il faut le mouvement, la force du vent et celle de la mer « qui frappe à grand coups de boxe » et qui demeure toujours « à traverser. » Le poète caressant « aux mains d’océan » supplie alors le vent de le faire « renaître au nombril même du monde », ce point d’ouverture féminin par quoi passe et se transmet la vie et que l’on doit couper pour survivre.

Le départ
Le 17 avril 2008 Aimé Césaire meurt à Fort de France où il est enterré près des siens. Ses funérailles, nationales, se sont déroulées selon sa volonté sans service religieux. Il croyait en l’homme, en ses capacités à agir et à réagir. Le reste, le ciel par exemple, lui importait peu. « Il s’agit de savoir si nous croyons à l’homme et si nous croyons à ce qu’on appelle les droits de l’homme. À liberté, égalité, fraternité, j’ajoute toujours identité. » L’idée de l’inhumer à Paris au Panthéon a été unanimement refusée par les Martiniquais qui n’ont pas voulu que leur poète quitte leur île, sa maison naturelle. Sur sa tombe il a demandé que soit gravé le poème Calendrier Lagunaire extrait de Moi Laminaire  qui débute ainsi :
J'habite une blessure sacrée
J’habite des ancêtres imaginaires
J’habite un vouloir obscur
J’habite un long silence
J’habite une soif irrémédiable

J’habite un voyage de mille ans
J’habite une guerre de trois cents ans
J’habite un culte désaffecté…

 

Aimé Césaire
Aimé Césaire
Aimé Césaire
Aimé Césaire

Aimé Césaire

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