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Publié par Med Médiène

Kateb Yacine dans les années 1960

Kateb Yacine dans les années 1960

Ce que je sais de Kateb Yacine
Ce que je sais de Kateb se dira, pour des raisons que je ne saurais dire, malaisément : peut-être parce qu'il n'est pas simple de parler d'un homme d'une telle envergure, aujourd'hui disparu. Il ne s'agira par conséquent pas pour moi de redire quelque chose qui ressemblerait à un hommage - beaucoup lui ont été rendus depuis que la nouvelle de sa mort nous est parvenue. Il ne faudra pas non plus attendre ici un propos en forme d'oraison funèbre, genre qui accumule les éloges et encercle les cadavres d'une auréole commodément laudative. Ni un examen de l'oeuvre de Kateb; qu'elle soit récente : l'expérience du travail collectif à Bel-Abbes, le théâtre populaire en arabe, auxquels s'est consacré l'écrivain depuis une quinzaine d'années; ni d'analyser les romans écrits en langue française et que je considère, au regard de l'ensemble de sa production, comme majeurs. D'autres, ailleurs, se chargeront d'apporter une information moins anecdotique dans l'approche que ce texte veut proposer de l'auteur. Ces barrières de protection posées, je réalise que je n'ai d'autre choix que de les franchir; et qu'il me faudra, pour mener à terme cette idée d'essai, prendre là où je prétendais ne pas puiser.
Voyons maintenant ce que, pour lever l'ambiguïté du titre, j'ai appris de Kateb. Ce que je voudrais dire de ce que je sais de lui va donc graviter autour de ce personnage qui avait écrit Nedjma - un des textes phare de la littérature algérienne -, et que la rumeur, dans le landerneau des lettres, persistait à désigner, seulement et exagérément, dans les marginalités qu'il affichait. Homme de tumulte et de scandale, constant dans ses récidives, Kateb se délectait de ses faux pas, d'autant qu'il les mettait dans le plat des convenances ; il bousculait l'ordre régnant des choses, l'ordre admis qu'il déclarait avoir été imposé au détriment de celui pour qui des hommes - dont lui - avaient lutté. Ennemi des mensonges, il croyait la justice soeur jumelle de la liberté : aussi se tenait-il parfois en solitaire, à la pointe des combats contre les intolérances, les censures, pour l'égalité des sexes, l'affranchissement de l'art des tutelles dirigeantes, la reconnaissance des langues pratiquées en Algérie et la réhabilitation des entités culturelles minorisées. La solitude dans laquelle par goût il se retranchait, malgré les sollicitations amicales dont il était l'objet, me paraît représenter à posteriori le lieu nourricier et paisible où Kateb constamment se reconstituait. N'écrivant plus, il s'était mis à vivre son écriture en personnage frondeur d'une aventure dont il devenait l'auteur et l'acteur : une écriture heurtée, imprévisible, vivante, inscrite au centre de ses conflits et de ses exils. C'est ainsi que par fidélité à l'histoire de son éveil politique, ou par devoir, il ne renia jamais l'un des héros de son adolescence, qu'il créditait d'une dette personnelle ineffaçable : Staline, l'homme d'acier. Ses partis pris étaient les siens, il ne nous appartient plus de les juger sous prétexte que la vérité serait en train de changer de contenu.

Comme un personnage de roman, ce stalinien absolu et généreux, anachroniquement romantique, vivait ses contradictions en esthète, dédaigneux du vulgaire partage qui s'opère classiquement entre le coeur et la raison. Sa raison était le coeur, résolument. Cette leçon je ne l'entendis, au sens littéral du terme, que progressivement, quand décantaient, après être passés par le filtre des saisons, les remous provoqués par sa verve iconoclaste, et que les faits, malgré leur nature têtue - ce qu'un Kateb n'ignorait pas par hypothèse d'école - démentaient les prévisions politiciennes pour se conformer a la vision du poète.
Kateb n'aura eu le temps d'apercevoir que les prémices de la formidable protestation qui ébranle les régimes obsolètes, à l'Est de la vielle Europe. En réalité un bouleversement inattendu du monde - du moins dans ses répercussions ultérieures -, entamé par des foules excédées, sevrées de l'essentiel, et que Kateb, partisan des possibles, aurait soutenues sans réserves ni regrets. Une forme de révolution justement qui renoue avec l'origine, la pure et vraie révolution annoncée par des prophètes tels que Marx, dans ses phrases rêveuses -, Rimbaud, Lautréamont et Si-Mokhtar le constantinois, et dont Kateb avait fait siens, en les adaptant, certains de leurs mots d'ordre : sur la politique, sur le langage et sur la vie.

Vie de voyages et d'errances mais aussi de haltes. L'activité migratoire de Kateb a été ponctuée de larges moments où il s'accrochait à lui-même, travaillait dans cette fébrilité qui lui était si particulière, et qu'il accentuait en ayant recours à ce que j'appellerai, par euphémisme, des excitants socialement réprouvés. La morale évidemment n'est pas de mise ici et je sais que Kateb a payé d'un prix relativement cher - celui d’un tenace opprobre institutionnel - ses fréquentes incursions dans le vertige des paradis artificiels. La dernière injure, par exemple, subie post-mortem, fut proférée par de sinistres imams qui, dans leur prêche du vendredi, vouèrent aux gémonies - avec l'enfer en plus - l'auteur supplicié de Nedjma, le plus grand de nos écrivains. Je m'aperçois avec une sorte d'effroi du labeur qui reste à fournir pour qu'ici trouvent une place la curiosité, le courage, l'invention, la différence portés par la pensée insoumise - périlleuse pour les dogmes - des explorateurs de l'imaginaire. Kateb avait conscience du danger incarné par ces forces d'un autre âge, et sa hargne d'homme menacé, anticipant les haines fanatiques, n' avait pas de frein pour combattre cette manière de fascisme qui s'installe chez nous et qui tente de forcer les libertés, en voilant l'élan qui pousse vers le progrès.

Je voudrais montrer Kateb et le raconter ainsi qu'il m'apparaissait. Il n'avait pas la voix de son visage ni le visage de son allure. Quand il se déplaçait, et ceux qui ont vu l'Amour et la révolution de Kamel Dahane l'auront constaté, il semblait fendre l'air avec la détermination d'une proue à l'oeuvre sur l'eau ; il avançait le buste raide, sans mouvements des bras, la nuque droite, en automate décidé ; sa tête, sa belle tête émaciée, irriguée déjà par le sang empoisonné qui le consumait, blême, malade des souffrances qu'il infligeait à son corps, et glabre, souriait peu. Un masque de chair transparent semblait la recouvrir, n'étaient les yeux intenses (ceux un peu du peintre Issiakhem) qui vrillaient l'interlocuteur importun. Une voix du terroir, qui caressait les "R" en les roulant, parvenait, insolite, de cette image diaphane que les cheveux uniformément gris adoucissaient, comme pour contredire, je crois que cela peut s'écrire sans verser dans le ridicule, l'austère noblesse de cette figure parfaitement digne.

Cette raideur et cette douceur, ensemble mises, suscitaient à sa vue une émotion désarmante : tant de force dans un corps si frêle. D'autant que Kateb n'était pas avare de sorties et qu'il fréquentait là où, disait-il, les gens du peuple allaient. Ce qui fait qu'on le reconnaissait dans la rue, dans les bars, constamment exposé aux agressions inquiètes de bavards qui ne l'avaient pas lu mais qui percevaient intuitivement son statut d'homme singulier. On lui demandait de répondre à tout, sinon de tout. On l'interrogeait sans égards sur le berbérisme ou la religion - deux questions qui, alors, se chuchotaient -, il répliquait dans une urgence à dire irrépressible, non protocolaire, teintée souvent d'une volontaire provocation, mais toujours avec honneur. Sa fragilité extérieure le préservait néanmoins des attaques physiques, bien que parfois, mais cela c'était avant, lors des mémorables équipées avec Issiakhem le peintre, Ziad le journaliste, Haddad l’écrivain, Zinet le comédien et cinéaste, il ne dédaignait pas, quand ses arguments butaient sur la bêtise bien-pensante, de faire le coup de poing. Kateb, on l'aura deviné, avait l'amitié ni tranquille, ni facile. A son insu - mais à peine - se tissait autour de son nom une légende que ses multiples prises de parole, longtemps occultées par nos médias, constituèrent en amorce de mythe.

Kateb absent/présent, parce que inventé, s'imposait à ses censeurs, inaccessible. Kateb est sans doute l'un des derniers représentants de cette race d'hommes formés dans l'adversité, qui réagissent aux situations fermées avec la splendeur des âmes entières, qui ne renoncent pas. Sa timidité avait besoin de secousses pour se transformer en efficace riposte. Et les éclats de l'époque surréaliste me le font associer aux grands perturbateurs du début de ce siècle. Un même ciel les abrite, j'en suis convaincu, car un même désir de le vivre sur terre les animait, lui, Breton, Soupault, Eluard, Perret et les autres. Kateb marxiste, populiste, esthète, anarchiste, surréaliste poursuivait sans complexes, combinant les caractères contraires de sa personnalité, les aventures que son temps lui procurait : Hanoi, la Havane, Rome, Paris, l'Albanie, Alger, Moscou, Bel-Abbes et tout récemment New York dont il était revenu séduit et prêt à y retourner : des villes, des amours, des projets, des engagements, des escapades, et son regard continuellement en éveil, à l'affût de ce qu'il devait comprendre et entreprendre : autant d'aliments à sa réserve d'expériences qu'il mettait ensuite en relation, notant la progression de la liberté ici, et là ses reculs. Son théâtre le montre assez, qui prend source et prétexte dans l'émigration, la Palestine, l'épopée des arabes, le Vietnam, l'Afrique du Sud, le Maroc, pour développer dans une langue populaire charnue sa croyance politique d'un humanisme qui trouvera un jour raison, indispensablement. L'aura sulfureuse qui lui a été accolée s'évaporera, comme il le faisait dire à Lakhdar en écrivant sa mort : une vapeur d'étoile dissipée à l'infini. Les textes resteront et chez ceux qui l'aimaient, le souvenir de son inépuisable amour de la vie. Kateb est mort guéri, en plein sommeil, le matin. Il ne voulait pas mourir, il voulait encore se battre après avoir vaincu la maladie, mais son corps affaibli, las des fatigues accumulées, a cédé. Dans une dernière et vaine colère, accompagné du poème d'Hölderlin qu'il lisait quelques jours auparavant, Yacine a dû le suivre.
Oran, décembre 1989

 

Kateb dans le texte

 

La Rose de Blida
En souvenir de celle qui me donna le jour
La rose noire de l’hôpital
Où Frantz Fanon reçut son étoile
En plein front
Pour lui et pour ma mère
La rose noire de l’hôpital
La rose qui descendit de son rosier
Et prit la fuite
A nos yeux s’enlaidissant par principe
Roulée dans le refus de ses couleurs
Elle était le mouchoir piquant de l’ancêtre
Nous accueillait tombés de haut
Comme des poux en manœuvre
Plus son parfum de plèbe en fleur nous fit violence
Par son mélange dépaysés
Plus elle nous menaça
Du fond de sa transhumance meurtrie
Cueillie ou respirée
Elle vidait sur nous
Son cœur de rose noire inhabitée
Et nous étions cloués à son orgueil candide
Tandis qu’elle s’envolait pétale par pétale
 Neige flétrie ou volcanique
Cendre modeste accumulant l’outrage
Exposée de soi-même à toutes les rechutes
Dilapidée aux quatre vents
Venait-elle dans cette chambre ?
Elle venait.
Amante disputée
Musicienne consolatrice
Coiffée au terme de son sillage
Du casque intimidant de la déesse guerrière
Elle fut la femme voilée de la terrasse
L’inconnue de la clinique
La libertine ramenée du Nadhor
La fausse barmaid au milieu des pieds-Noirs
L’introuvable amnésique de l’île des Lotophages
Et la mauresque mise aux enchères
A coups de feu
En un rapide et turbulent
Et diabolique palabre algéro-corse
Et la fleur de poussière dans l’ombre du fandouk
Enfin la femme sauvage sacrifiant son fils unique
Et le regardant jouer du couteau
Sauvage ?
Oui
Sa noirceur native avait réapparu
Visage dur lisse et coupant
Nous n’étions plus assez virils pour elle
Sombre muette poussiéreuse
La lèvre blême et la paupière enflée
L’œil à peine entrouvert et le regard perdu
Sous l’épaisse flamme fauve rejetée sur son dos
Le pantalon trop large et roulé aux chevilles
Et le colt sous le sein
Avec la paperasse et la galette brûlée
Rarement, avec un soupir, elle retrouvait le collier d’ambre qu’elle mordait plutôt ou triturait, pensive, et brandissant le luth fêlé de son ultime admirateur, Visage de Prison, qui prononçait son nom de cellule en cellule, sans parler de Mourad et sans parler du bagne, sans parler de l’aveugle, un nommé Mustapha, que poursuivait son ombre en une autre prison, lui qui avait pourtant franchi les portes, mais il ne savait pas qu’il était libéré.
Nous n’étions plus alors que sa portée
Remise en place à coups de dents
Avec une hargne distraite et quasi maternelle
Elle savait bien
Elle
A chaque apparition du croissant
Ce que c’est de porter en secret une blessure
Elle savait bien
Elle
En ses seins pleins de remous
Ce qu’était notre fringale

Pouvait-elle
Sillon déjà tracé
Ne pas pleurer à fleur de peau
La saison des semailles ?
Même à sa déchirure de rocaille
Pouvait-elle ignorer comment se perdent les torrents
Chassés des sources de l’enfance
Prisonniers de leur surabondante origine
Sans amours ni travaux ?
Fontaine de sang, de lait, de larmes, elle savait d’instinct, elle, comment ils retomberaient, venus à la brutale
conscience, sans parachute, éclatés comme des bombes, brûlés l’un contre l’autre, refroidis dans la cendre du bûcher natal, sans flamme ni chaleur, expatriés.


Toi, ma belle, en qui dort un parfum sacrilège
Tu vas me dire enfin le secret de tes rires.
Je sais ce que la nuit t'a prêté de noirceur,
Mais je ne t'ai pas vu le regard des étoiles.
Ouvre ta bouche où chante un monstre nouveau-né
Et parle-moi du jour où mon cœur s'est tué !…
Tu vas me ricaner
Ta soif de me connaître
Avant de tordre un pleur
En l'obscur de tes cils !
Et puis tu vas marcher
Vers la forêt des mythes
Parmi les fleurs expire une odeur de verveine :
Je devine un relent de plantes en malaises.
Et puis quoi que me dise ma Muse en tournée,
Je n'attendrai jamais l'avis des moissonneurs.
Lorsque ton pied muet, à force de réserve,
Se posera sur l'onde où boit le méhari,
Tu te relèveras de tes rêves sans suite
Moi, j'aurai le temps de boire à ta santé.

C’est vivre
Fanon, Amrouche et Feraoun
Trois voix brisées qui nous surprennent
Plus proches que jamais 

Fanon, Amrouche, Feraoun
Trois source vives qui n’ont pas vu
La lumière du jour

Et qui faisaient entendre
Le murmure angoissé
Des luttes souterraines 

Fanon, Amrouche, Feraoun
Eux qui avaient appris
A lire dans les ténèbres
Et qui les yeux fermés
N’ont pas cessé d’écrire
Portant à bout de bras
Leurs oeuvres et leurs racines
Mourir ainsi c’est vivre
Guerre et cancer du sang
Lente ou violente chacun sa mort
Et c’est toujours la même
Pour ceux qui ont appris
A lire dans les ténèbres,
Et qui les yeux fermés
N’ont pas cessé d’écrire
Mourir ainsi c’est vivre


Le  sang
Reprend  racine
Oui
Nous  avions  tout  oublié
Mais  notre  terre
En  enfance  tombée
Sa  vieille   ardeur  se  rallume

Et  même
fusillés

Les  hommes  s’arrachent  la  terre
Et  même  fusillés
Ils  tirent la  terre  à  eux
Comme  une  couverture
Et  bientôt  les  vivants  n’auront  plus  où  dormir
Et  sous  la  couverture
Aux  grands trous  étoilés
Il  y  a  tant  de  morts
Tenant  les  arbres  par  la  racine
Le  cœur  entre  les  dents
Il  y  a  tant  de  morts
Crachant  la  terre  par  la  poitrine
Pour  si  peu  de  poussière
Qui  nous  monte  à  la  gorge
Avec ce vent  de  feu

N’ enterrez  pas l’ancêtre
Tant  de  fois  abattu
Laissez-le renouer la trame  de  son  massacre
Pareille  au  javelot  tremblant
Qui  le transperce
Nous  ramenons  à  notre  gorge
La  longue  escorte  des  assassins.

Poussière de Juillet
Le sang
Reprend racine
Oui
Nous avions tout oublié
Mais notre terre
En enfance tombée
Sa vieille ardeur se rallume
Et même fusillés
Les hommes s'arrachent la terre
Et même fusillés
Ils tirent la terre à eux
Comme une couverture
Et bientôt les vivants n'auront plus où dormir
Et sous la couverture
Aux grands trous étoilés
Il y a tant de morts
Tenant les arbres par la racine
Le cœur entre les dents
Il y a tant de mort
Crachant la terre par la poitrine
Pour si peu de poussière
Qui nous monte à la gorge
Avec ce vent de feu
Ainsi qu'un boulet rouge
Aveugle
Sans retour
Quel ancêtre abattu t'oublia dans son crâne
Fleur de poussière éclose aux lèvres du Rummel
Laitance d'enfant sevré
Qui fit pousser nos dents toutes neuves?
Tant de fois abattu
L'ancêtre au loin s'obstine
Sa tête
Au fond du fleuve
Et du soleil
Détale
Et la tête tranchée n'a pas subi d'éclipse
N'a pas cessé de luire ainsi qu'un boulet rouge
Issu d'un autre orage et d'une autre tribu
N'enterrez pas l'ancêtre
Tant de fois abattu
Laissez-le renouer la trame de son massacre
Il ne renonce pas
A déserter son ombre
L'orphelin de Grenade
Mûri en étranger
Ni à faire éclater son cœur entre nos dents
N'enterrez pas l'ancêtre tant de fois abattu
Le cavalier qui gronde et sourit dans son gouffre
Après nous il galope
Rouge et noir jour et nuit
En un renversement amer et lumineux
N'enterrez pas l'ancêtre
Sauvagement abattu
Il ne renonce pas à la lumière
Ce possesseur des renversements amers de l'iris
Tout près du vieux requin
Qu'habitent ses victimes
Près de l'ancêtre muré vif
Gît le secret de l'être
Atroce inespéré
N'enterrez pas l'ancêtre
Il dort
Sur un tableau de roc
Et il déroule d'autres désastres
Pour les adolescents
Assis sous son coursier
Et il retourne l'un après l'autre
Trop de visages d'enfants précoces
Qui auraient pu être les siens
Il suspend dans l'orage
Le rire de la cascade
Sur le Rummel trahi
Et muet il écoute
Ainsi qu'un ouragan allongé sur sa lance
Mais qu'avons-nous l'un après l'autre à tomber devant lui?
Pareille au javelot tremblant
Qui le transperce
Nous ramenons à notre gorge
La longue escorte des assassins

Le Vautour
Où t'ai-je vue
Ensoleillée?
Dans ta chambre ou dans ta chemise?
Tu dors
Comme le ciel se vide
Ensoleillé
Comme si l'amour
Culte en soi-même
Perdu
Offrait toujours
L'immensité
D'un point cardinal
Ne peut être amoureux
Que celui qui se fait
La plus haute idée de l'amour
Après avoir jeté ton bourreau
Dans le vide tu désespères
De le voir atterrir
Sombre
Amour
Sans prémices!

Encore faudrait-il
Que tu t’élances
Si je dois recevoir ton poids
O nudité
Secrète
De la statue!

Est-ce entre nous la guerre
Dois-je te pousser au soleil
Avec une lance
Et t'accabler
D'une chaleur hostile
Et prolifique?

En ce soleil avare et féminin
Je crois t'entendre à la fenêtre
Comme une averse déjà passée

Au Sosie
De vider la morte
Et de se recueillir
Près de ce doux requin
D'amour
Qui flotte encore et nous revient
Le mal de mer
Est sans remède
Un passager sur deux vous le dira.
Le mal de mer
Le mal de l'air
Le mal d'amour est sans remède

Sur deux amants
Porteurs
D'épidémie
Celui qui semble sauf
Sera l'inguérissable
Et le premier atteint
Sans un nouveau comparse
Ira confondre sa passion
Avec d'amères médecines!

Sombre
Amour
Sans prémices!
O nudité
Secrète
De la statue!

Porteuse d'eau
Je ne saurais dire son nom sans trahir le secret de sa demeure : elle en pleurerait, sachez-le, la douce habitante du plus ancien
taudis de la capitale, la noble porteuse d'eau à l'aube.
Détournez-vous quand elle circule ! Car elle n'a jamais pris garde à sa beauté, dans l'impasse où mon cœur ombrageux la
poursuit, à l'aube, toujours à l'aube, quand la foule décimée gît comme une bête aux dents brisées que terrassent d'interminables couteaux.

Comme un poignard au sein de la foule, la fille des prolétaires porte un seau d'eau à l'aube et n'a pris garde à sa beauté.
Mais je veille hargneux à sa porte, enveloppé dans une cuirasse de silence, prêt à de séculaires chants d'amour...
Je ne dirai pas son nom : à le prononcer d'anciennes rancunes pourraient me clouer la gorge : elle ignore de quel poète elle
éveilla la mémoire, celle qui me surprend sur tous les sentiers de la guerre et sait paraître à l'infini de ma prison
Tirant durement sur mes chaînes de ses mains durcies au service du capital
Elle a cinq ans et dissimule sa solitude sous de fières apparences d’épousée.
Elle a vingt ans et ses guenilles sous le vent éclairent une poitrine de marbre brun.
Elle apparaît le temps d’une charge comme un sourire de gréviste, comme la muse des dockers. Celle que poursuit l’amour du peuple et
qui fit hésiter à la passerelle des navires maint soldat en partance pour Saigon.
Je ne dirai pas son nom. Je lui ferai de mes poèmes farouches un ténébreux chemin jusque vers les comètes où rayonnera plus vif qu'un
brasier son regard populaire.
Comme un miroir profond reflétant la nature, comme un phare tremblant au miroir des abîmes, comme un phénomène de l'histoire, comme
une nouvelle terre déchirant la surface de l'éternité, elle est née dans la classe proscrite et nage dans mon sang au rythme de mes plus anciennes amours...

 

Kateb Yacine - Phototype de Rachid Nacib

Kateb Yacine - Phototype de Rachid Nacib

Kateb Yacine,
Kateb Yacine,
Kateb Yacine,
Kateb Yacine,
Kateb Yacine,
Kateb Yacine,
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Kateb Yacine,

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