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Publié par Med Médiène

Le premier titre de cette nouvelle était Les deux orphelins. Elle a été écrite en août 1832, à la poudrière d’Angoulême, chez les amis Carraud. En une nuit, nous dit Balzac. En une journée dira plus tard Zulma Carraud.
Balzac, reconnu comme écrivain depuis le succès de La physiologie du mariage et de La Peau de chagrin, séjourne en 1830 à la Grenadière, maison de campagne située à la porte de Tours, sa ville natale. Vendôme, où il a été pensionnaire à partir de 1805, se trouve également à deux pas. La Grenadière est bâtie au cœur de l’enfance de l’auteur. En cet été 1830, il est accompagné par Laure de Berny, sa précieuse et attentionnée maîtresse.
Ce séjour peut être compris comme le retour de l’adulte sur les lieux de son enfance. Retour de l’homme Balzac sur les pas d’Honoré, l’enfant tôt séparé de sa mère. Mais le temps a filtré les souvenirs : ceux qui demeurent innocentent les moments de peine. En Touraine, pays heureux, pays de l’abondance, on « oublie tout. » On oublie la peur des séparations pour ne retenir que le souvenir des heures de paix et de plaisir.

La Grenadière est la nouvelle où Balzac dit son amour pour cette terre qui l’a vu naître, son amour pour cette lumière particulière, faite d’eau et d’ombre, qu’il n’a vue nulle part ailleurs – même si sous sa plume il évoque Naples pour la beauté du site et les sommets des Alpes pour la pureté, ou la transparence, de l’air.
L’un des intérêts de la nouvelle réside dans la peinture que fait Balzac des deux enfants de l’héroïne. Le lieu décrit, cette grenadière presque biblique, n’est pas uniquement le lieu où une femme seule vient vivre ; la présence des enfants, beaux, sérieux, aimants, dociles, anime l’espace et dilate, dirait-on, le temps. Ces deux enfants apportent un charme et une fraîcheur que soulignera le destin tragique, et la mort attendue, très digne, de la mère, la comtesse de Brandon. Les « jours pleins » malgré son uniformité dans l’harmonie de l’entente entre tous les membres de cette petite famille annonce Le Lys dans la vallée.
Ce lieu idyllique n’est pourtant pas le lieu du bonheur continué. Balzac y fait venir la comtesse pour l’y faire mourir. La Grenadière se transforme en lieu clos où se déroulera une mise à mort symbolique, comme dans La Grande Bretèche.
Cette mise à mort de la mère est nécessaire au passage à l’écriture. Cette mère est d’autant plus excellente qu’elle meurt pour que vive sa descendance. La Comédie Humaine nous montre nombre de mères : celles qui ont des fils sont généralement de bonnes mères ; celles qui n’ont qu’une fille sont détestables.
La vie de Balzac s’invite donc ici, de manière claire, dans la fiction, à la réserve près que Laure de Balzac, qui a eu deux fils, n’a aimé que le second, Henri. Honoré s’est vu rejeté de l’affection maternelle.
Dans la nouvelle, d’un point de vue topographique, il est intéressant de noter que La Grenadière est séparée de l’espace urbain par le pont de Tours qui enjambe la Loire. Il faut traverser le pont, c’est à dire l’eau, pour passer d’un lieu à l’autre. La Grenadière se révèle donc un lieu proche et distinct, secret et familier.

Lecture de la nouvelle
Une petite bâtisse sur la rive droite de la Loire, tout près de la ville de Tours, attire le regard du promeneur. La Loire est, ici, large. Il y a des îles. Les maisons sont en pierres blanches. Une digue contient le fleuve. Sur cette digue a été construite la route de Paris.
Les fruits sont abondants et beaux. Le climat est idéal pour la culture. Les terres sont exposées au midi. Elles sont grasses et riches. Travaillées habilement depuis des générations. Elles dépendent toutes du petit village de Saint Cyr, tout proche, dont on voit pointer la flèche.
C’est là, « dans cette jolie situation » que La Grenadière s’élève. Elle a deux ou trois cents ans.
Un petit sentier y mène. Il y a des jardins de fleurs et un magnifique gazon. Dans le dernier jardin, en son milieu, s’élève la maison, entourée de grenadiers, qui ont donné son nom au logis. On pénètre dans cette closerie par une porte gothique.
Les toits sont couverts d’ardoises, les murs sont peints en jaune, les persiennes sont vertes. La façade est composée de deux larges fenêtres
.
L’intérieur est simple : du bois, de la chaux, « à l’antique ». Les pièces ne sont pas plafonnées ; on peut voir les solives en bois de noyer. Les meubles peu nombreux sont rustiques, solides, utiles.
Au premier étage il y a deux grandes chambres blanchies à la chaux. Les cheminées sont moins ouvragées que celles du rez-de-chaussée.
Toutes les ouvertures donnent sur le Midi.

La Grenadière est un ancien vendangeoir. Mais depuis que les Anglais s’intéressent à la région, il a fallu l’aménager pour la louer. Tout ce qui a été aménagé, ou construit récemment comme l’espèce de chaumière qui sert de cuisine, est dissimulé derrière les grands tilleuls.
Un vignoble de deux arpents coiffe cet ensemble tranquillement prospère.
La propriété est entourée de murs et d’espaliers. Pas un pouce de terrain n’est perdu pour la culture. Il n’existe nulle part au monde ce parfum, cette paix, cette douceur, ces superbes points de vue plongeant au plus loin du regard tant la lumière y est transparente. Elle est au cœur de la Touraine une petite Touraine où toutes les fleurs, tous les fruits, toutes les beautés du pays sont représentées.
On domine de là la Loire, de ces trente toises de hauteur (60 mètres environ).
Le soir la brise est parfumée « de toutes les fleurs des longues levées ».
Un ciel bleu et un nuage qui change de formes et de teintes sous l’effet des saisons, du vent léger ou de l’heure.
De ce point en surplomb adopté par le narrateur, l’œil embrasse :
- à gauche, Amboise, Tours avec ses faubourgs et ses fabriques. La vue n’est empêchée que par le rideau des riches côtaux du Cher.
- à droite, le fleuve immense, majestueusement lent, et ses navires de marchandises ou de plaisance.
La Grenadière semble avoir été conçue pour un poète ou pour deux amants.
Personne n’y reste sans y respirer l’atmosphère du bonheur.
De là on voit la Touraine et sa cathédrale suspendue dans les airs comme un ouvrage en filigrane.
Sous la Restauration, au printemps, une dame vient à Tours y chercher une habitation. Elle voit la Grenadière et la loue. Cette dame avait deux enfants de huit et treize ans et une femme de charge, Annette.
Elle s’y installe et la meuble simplement, en accord avec le paysage. Le charme du lieu ne fut pas rompu.
Cette femme, fort discrète et très réservée, intrigue les habitants de Saint-Cyr où l’on discuta beaucoup à son sujet – ce qui fort normal en province, dit le narrateur.
Mme de Willemsens, c’est le nom que la dame a donné aux autorités, est encore belle malgré les rides précoces sur son front et son teint couperosé. Ses cheveux sont tressés en deux nattes circulaires, coiffure de vierge, qui convenait à son air mélancolique que trahissaient ses yeux intenses et ses profonds cernes. Ses lèvres sont pâles et ses sourires de circonstance – sauf ceux adressés à ses enfants et à leurs questions oiseuses « qui ont toutes un sens pour une mère. »
Elle est toujours dans la même mise, dans une grande robe noire.
Elle paraissait très souffrante et très faible. Ses promenades consistaient à aller de la Grenadière au pont de Tours.
Elle alla deux fois à Tours. Elle était en quête de professeurs pour ses enfants.Personne ne put savoir le rang social, ni la fortune de cette femme. Sur le bail signé pour la location de la bâtisse on apprend son identité complète : Augusta Willemsens, comtesse de Brandon. Espionnée par la petite société tourangelle, elle montre sa bonne tenue. Plusieurs jeunes gens s’éprirent d’elle, de sa beauté un peu flétrie. Elle jetait au feu sans les lire toutes les lettres qu’elle recevait.
Les trois maîtres engagés pour l’éducation de ses fils parlaient d’elle avec admiration. Ils étaient surpris par l’union qui régnait entre la mère et les deux enfants.
L’aîné, Louis-Gaston, hardi et vif, protège le cadet, le frêle Marie-Gaston qui «avait de la femme en lui ».
Ces enfants ont eu une « éducation soignée dès le berceau ». Ils baignaient dans une vie d’ordre régulière et simple qui convient à l’éducation des enfants. Leur mère se souciait énormément d’eux. Elle les avait nourri au sein.
Louis, le plus grand, s’inquiète de la santé de la mère. Il la devine en souffrance, pas encore en danger, mais elle se fatigue facilement.
Mme le comtesse voulait plaire à ses fils : toujours impeccablement mise, elle s’entretenait pour eux, elle était gracieuse pour eux.
Les heures d’études se passaient de 10 heures du matin à 3 heures de l’après midi. Après la pause du déjeuner, qui durait une heure, ils pouvaient s’adonner aux jeux pendant une heure également pendant laquelle la mère, allongée, regardait la lumière changeante de la Touraine. Les enfants à la campagne n’ont pas besoin de jouets.
Les leçons étaient suivies par la mère. Elle exigeait beaucoup de Louis et peu de Marie.
Le soir, la mère continuait les cours : elle les interrogeait sur ce qu’ils avaient appris. Telle était leurs vies, pleine et heureuse, où le travail alternait avec les divertissements. L’amour maternel, sans bornes, rendait toutes choses plus faciles.
Les enfants parlaient l’anglais aussi bien que le français. Louis lisait les livres que lui recommandait sa mère.
La Loire toujours réfléchissant les cieux procurait au domaine habité par cette étrange famille une atmosphère de paix sans soucis.
Un soir, pourtant, Louis demande à sa mère les raisons de ses pleurs. Elle s’ouvre à lui et lui dit qu’elle veut qu’il protège son frère, que, bientôt, elle ne sera plus là. Elle lui annonce qu’ils seront seuls, pauvres et sans un père pour les soutenir. Elle est malade, chaque jour qui passe lui enlève de la force. A ce moment, Louis aurait pu lire sur le visage de sa mère toute sa vie de femme : une enfance insouciante, un mariage froid, une passion terrible et des fleurs (eux) nés dans un orage.
Elle recommande à son fils de ne jamais rien dire aux étrangers, de ne pas s’occuper d’eux et de montrer toujours un visage riant. Ces règles, posées en famille, sont une des sources du bonheur. Quand elle ne sera plus là, il sera le tuteur de son jeune frère.
A partir de ce jour, il n’a que 14 ans, Louis devient plus sage, plus sérieux – il apprend plus et vite les matières de son enseignement. L’état de santé de la comtesse s’est trouvé amélioré par ce pays si beau, la Touraine et son doux climat, qui la calme et retarde les effets de ce dont elle souffre. Cette belle région prolonge la vie de cette femme au delà du terme fixé par les ravages d’un mal inconnu. Mais le mal qui la ronge devient plus visible sur la comtesse.
En ce mois d’août, cinq mois après leur arrivée à la Grenadière, la maison a changé. Le silence s’est imposé pour ne pas fatiguer la mère.
La femme de charge regarde sa maîtresse devenue si différente de celle qu’elle a connue, quand elle était si belle, l’une des reines de Paris.
Louis se met à travailler même le soir et parfois, à la nuit tombée, il se rend sur le pont de Tours où il se lie avec un officier de l’Empire démobilisé, un ancien marin qui a couru toutes les mers. Il lui parle de la vie aventureuse des soldats, « la vie des camps et la vie des vaisseaux », des pays lointains où l’on peut faire fortune. Louis décide de former soncorps : il s’exerce, fait de la marche, apprend à nager.

D’enfant, il devient un jeune homme au teint bruni par le soleil et la vie au grand air.
Au mois d’octobre, la comtesse, de plus en plus mal, ne se lève plus qu’à midi, au moment où la Loire réfléchit le soleil d’automne sur la Grenadière. Un climat qui rappelle celui de Naples transforme cette petite région en un paradis de douceur.
Devant l’état de santé préoccupant de la comtesse, les études cessent, les maîtres sont renvoyés. Il n’y eut plus ni rires ni pleurs dans ce charmant domaine : il fallait à la comtesse le moins de bruit et le moins d’agitation possible autour d’elle. Les enfants conscients de la maladie de leur mère, entourent cette femme blanche aux grands yeux noirs. Les couleurs de l’automne de la Touraine apportent un surcroît de mélancolie à ces moments de grande tendresse familiale. En novembre, la comtesse ne peut plus quitter sa chambre d’où elle peut voir, de sa fenêtre, un paysage qui lui rappelle la Suisse avec ses deux magnifiques enfants jouant. Pour elle, elle vit sa dernière fête.
Le médecin l’oblige à garder le lit. Avant de lui obéir, elle regarde une dernière fois le paysage « de mon pays » dit-elle. Elle a fait sien le domaine de la Grenadière. La terre et le ciel de la Touraine la font rêver. Elle se souvient avec nostalgie des Alpes.
Elle s’alite pour ne plus se relever. Elle va mourir et le sait. Elle prévient Louis de l’échéance inéluctable. L’enfant comprend.
« Demain, tu seras un homme, mon enfant » lui dit-elle. C’est à dire qu’il doit dès maintenant revêtir son rôle d’individu responsable : elle le charge de toutes les formalités à accomplir après son décès. Elle lui demande d’écrire au comte de Brandon, son époux, qui n’est pas le père des deux enfants, pour lui annoncer sa mort. A la question de Louis sur l’identité du père véritable, elle lui répond calmement que celui-ci est mort pour sauver son honneur et sa vie.
Dans un portefeuille, il y a 12000 francs. C’est leur seul bien, leur seule fortune.
La comtesse s’inquiète du sort de ses enfants après sa mort. Que deviendront-ils, eux qui seront désormais orphelins, seuls au monde ?
Louis placera Marie dans un collège et lui s’embarquera à Brest. « Meurs tranquille, ma mère ! » A ces mots, la comtesse retrouva l’âme du père dans celle de son fils.
Elle meurt le lendemain matin les yeux fixés sur ses enfants.
Gaston fait ce qu’il a promis à sa mère mourante. Devant le collège où Marie est inscrit, il prévient son jeune frère de la solitude qui l’attend. Puis il s’embarque comme novice sur un bateau de l’Etat partant de Rochefort.

Balzac - La Grenadière (Affiche du film tourné au Japon)

Balzac - La Grenadière (Affiche du film tourné au Japon)

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