Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Compteur

  

Publié par Med Médiène

Guy de Maupassant, Voyages en Algérie.  Allouma et autres nouvelles

Guy de Maupassant a 31 ans quand il se rend en Algérie. Il effectue à 4 reprises le voyage à Alger et à Tunis.

  - 6 juillet 1881 (année où Auguste Renoir se rend également en Algérie)

  - 4 octobre 1887

  - 20 octobre 1888 jusqu’au printemps suivant et enfin dernier séjour

  - 6 septembre 1890.

 Il résultera de ces voyages un récit, Au soleil, publié (1884), et des nouvelles: Marroca (1882), Mohamed Fripouille (1884), qui sont des variantes littéraires de certains passages de ses chroniques. Plus tard paraîtront Allouma et Un soir en 1889.

Marocca dans Mademoiselle Fifi qui traite d’une histoire d’adultère dans une petite ville d’Algérie.

Mohamed Fripouille dans Yvette (1885) : un ami vient voir un capitaine de l’armée et lui demande « Parlez-nous des femmes arabes ! »

La Vie errante (1888), récit.

Un Soir et Allouma dans La Main gauche (1889) qui raconte l’idylle entre un colon et une fille du sud « une bête admirable, une bête sensuelle, une bête à plaisir qui avait un corps de femme. »

Contes et autres nouvelles africaines, (réédition 1979), Lettres d’Afrique, Algérie, Tunisie, (réédition 1990).

Bel Ami (1885), qui dévoile les dessous de l’expédition au Maroc, en réalité la Tunisie qui eut lieu en 1881.

 

 

Allouma
La nouvelle Allouma s'inscrit parfaitement dans l'esthétique maupassantienne. Elle raconte, en un récit assez long pour ce type d'écrit, une double rencontre. Rencontre d’un narrateur avec un lieu,  un pays nouveau, étrange, complètement différent de celui dont il est familier. Et puis, à l'intérieur de la narration, rencontre d'un personnage avec une femme du sud, une nomade, “une rôdeuse du désert”. Et c’est ce  personnage, Auballe, dont l'histoire s'intègre dans le récit  initial, qui va développer l’intrigue et la poursuivre  jusqu'à son terme, le premier narrateur délégant  sa voix au second pour s’effacer de la diégèse. Il ne reviendra qu’à la fin de l’histoire en donner la leçon et en tirer la morale : “Avec les femmes il faut toujours pardonner ... ou ignorer”.

Le premier narrateur
Paysages
Le narrateur est un marcheur, un randonneur. Dès l’orée du texte, il désigne le pays parcouru  et décrit les contrées qu'il visite. Ce pays, l’Algérie, est un de ces "lointains" à la mode en cette fin de 19ème siècle. Aventure, chasse, tourisme -  éducatif ou autre - sont de mise, et le lecteur n’est  surpris ni par le dépaysement ni par les thèmes développés. Car les récits de voyage sont nombreux qui l'ont accoutumé à cette topographie, à cette toponymie exotiques. Ce lecteur est familier, on peut le supposer, des termes arabes évoqués dans le texte.
Mais pour nous qui lisons Allouma cent ans plus tard, la géographie proposée par le récit semble très approximative voire fantaisiste. Ainsi des villes – Alger, Cherchell, Orléansville, Tiaret – et des distances qui les séparent parcourues durant un mois seulement en flânant.
Le problème ici posé n'est pas tant celui de l'exactitude (la littérature n'a pas à dire la vérité) mais celui encore une fois du public, de celui à qui est destiné le texte. Il ne faut pas oublier que le premier contact du lecteur avec ces récits passe par le journal, c'est-à-dire un médium porteur de vérité, oeuvrant  pour la connaissance du fait vrai. Paradoxe ou paradoxe provoqué ? Cette incertitude géographique se confirme lorsque nous est décrit un paysage encadré d'une part par la mer et de l'autre par le Sahara. Panorama impossible, espace réduit qui est peut-être lié à un souci légitime chez l'auteur, souci de condensation. Tout voir d'un seul coup, tout dire d'une seule phrase. La tentation lyrique, les essais d'envolées emphatiques - vite jugulés - qui affleurent dans ces premières pages expliquent sans doute cette liberté que l'écriture s'autorise à l'égard de la vérité. Ainsi l'africanisation équatoriale de l'Algérie convoque - sous forme d’une imagerie d'Épinal - les lions et les lianes, bien entendu absents de ce pays. Le retour au vraisemblable vérifiable s'opère par l'allusion à la forêt de Teniet-El-Haad et au tombeau de la Chrétienne et, littérairement parlant, par l'effet que provoque sur l'auteur l'environnement qu'il observe. Une particularité paysagère le trouble : la sensation qu'il a, dit-il, d'évoluer dans un espace tout ensemble étroit et large, nu et couvert, et cette observation antinomique, ces oppositions invraisemblables s'accordent pour figurer un lieu  attrayant, mystérieux, terrifiant.
Nous sommes en pleine fiction, nous sommes dans une histoire racontée pour nous distraire et nous instruire de ce qui nous échappe, de ce qui échappe à son auteur : l'écriture. La profonde adhésion du narrateur au site dans lequel il évolue est tout à fait remarquable. L’effet apaisant, libérant, que produit en  lui le paysage est  révélateur de ce qu’il recherche. Syndrome camusien ? Peut-être, bien que chez Camus la relation aux éléments de la nature  - l’eau, le ciel, le vent – soit plus profondément charnelle. Notons l’intrusion, dans ce cadre idyllique, du fantastique. Ce paysage est une fausse piste en ce qui concerne la relation amoureuse plus loin narrée, il n’aura aucune incidence sur elle. Par contre il serait peut-être productif de l’envisager comme constat, comme fait symptomatique d’une situation politique qui éclairera l’avenir tout en parlant du présent : la révolte de Bouamama et plus tard le déclenchement de la guerre d’indépendance en 1954. Ces plantes maigres, sèches et dures, ces arbres silencieux (l’Arabe silencieux de Camus?) aux extrémités sanglantes, immobiles semblent  chargées d’une menace diffuse, vite oubliée grâce aux effets d’un “ciel de Missel”, un ciel miraculeux semblable à celui des temps bibliques.
«  Les arbousiers sur ma route se penchaient étrangement, chargés de leurs fruits de pourpre qu’ils répandaient dans le chemin. Ils avaient l’air d’arbres martyrs d’où coulait une sueur sanglante, car au bout de chaque branchette pendait une graine rouge comme une goutte de sang. Le sol, autour d’eux, était couvert de cette pluie suppliciale, et le pied écrasant les arbouses laissait par terre des traces de meurtre. Parfois, d’un bond, en passant, je cueillais les plus mûres pour les manger ”.

Colonisation
Après plusieurs séjours effectués en Algérie, Maupassant ne pouvait ignorer que ce pays était peuplé, que des gens y vivaient, qui – comme tous les autres hommes – avaient des histoires de vie et de mort, des histoires d’amour. Un art d’aimer ? Mais pour l’occidental qu’il était, ces histoires devaient paraitre bien éloignées des catégories culturelles dans lesquelles il se reconnaissait. Maupassant, comme tous les autres écrivains qui ont effectué le voyage d’outre-Méditérranée, est arrivé avec une somme de savoirs glanés dans les romans, les récits, les mémoires, les souvenirs, les articles de presse, qui sous le Second Empire et au-delà, relataient les péripéties de l’aventure coloniale. Savoirs essentiellement axés sur la légitimation de la colonisation. Le credo était alors de considérer comme inacceptable qu’une  terre immense, belle et fertile, reste entre des mains inhabiles, plus promptes à prier qu’à travailler. Nous sommes, rappelons-le, en pleine ère positiviste qui prône l’efficacité, la rentabilité et le rationalisme scientiste. Ce point est capital car il résume et explique l’idéologie colonialiste. Toutes les colonisations de l’histoire ont eu pour but d’annexer des terres et de récupérer, ou mieux, d’amplifier les richesses. Le reste n’est que littérature, une littérature qui prétend libérer, éduquer, ouvrir à la lumière des intelligences cadenassées par l’esprit rétrograde de l’Orient.
La dimension humaine entre peu dans les motivations des puissances annexantes. En ce début de 3ème République à Paris, les nécessités économiques et politiques militent dans le sens d’une plus grande France. De part et d’autre de l’Algérie (à l’Est et à l’Ouest) les regards se portent avec insistance sur la Tunisie et le Maroc (cf. Bel Ami).
Pour justifier l’occupation illégale des terres, leurs propriétaires sont dévalorisés et disqualifiés et le plus souvent réduits à n’être que les représentants d’une humanité infériorisée. Le docteur Porot, professeur à l’université de médecine d’Alger, adepte de Gobineau,  développe la notion de races et établit la supériorité de certaines d’entre elles. Cette idée est très partagée  au XIXème siècle et nous la trouvons dans Allouma. Rappelons- nous la magnifique description des paysages, de ce pays à allure de nouveau monde, de ces terres vides de toute présence humaine, ces terres à prendre, et n’oublions pas - pour faire contrepoids - l’évocation de la population miséreuse et fermée, vue de loin, constituée d’Arabes muets et sans attaches, rebelles par définition au progrès et à ses lois.

Islam
L’Islam, nous confie Maupassant (par la voix d’Auballe), est l’élément de la personnalité de l’indigène le plus caractéristique et le plus incompréhensible aux yeux du rationaliste qu’il est. La religion façonne l’âme et détermine le comportement du musulman, elle le place - face au monde - dans une complète soumission à Dieu. Cette acceptation d’une force plus forte que tout, adroitement utilisée par les penseurs de la colonisation, a pu faire croire au vaincu qu’il l’était par la volonté divine et que son vainqueur saurait mieux que lui s’occuper de la terre. Conception passéiste de la vie, où impuissance et fatalité s’additionnent, qui arrange bien les desseins des conquérants, les militaires d’abord et les colons qui les suivent.
Mais ce que fait dire Maupassant à Auballe dépasse le discours officiel de l’époque. Il le dépasse par le pressentiment introduit avec la métaphore des arbousiers avant de parvenir à l’aveu de l’échec de la politique coloniale. Il prévient ceux qui veulent bien l’entendre du danger que recèle l’absurde séparation entre la société algérienne et celle des colons. A force de ne pas vouloir comprendre l’autre, de refuser de le voir tel qu’il est, le puissant sera un jour confronté au nombre, ce nombre qui viendra infléchir le cours d’une histoire que l’on pouvait croire fixée à jamais. Maupassant parvient lentement à cette clairvoyance. Son regard s’est transformé car il a parcouru le pays - 1881 à 1889 -  et rencontré les témoins des deux bords, colons imbus de leur puissance et colonisés emmagasinant au fil des expropriations les raisons de la révolte.
A l’égard même de la religion, Maupassant atténue sa méfiance. Assez extraordinairement, il  trouve dans l’enseignement des mystiques soufis – grâce à l’amitié du commandant Rinn qui l’a initié aux arcanes de cette philosophie religieuse en 1884 -  cette paix que les progrès de sa maladie, la syphilis, lui refusent. Cette pensée qui toujours l’éveille et toujours le blesse, il la sent moins aiguë en Algérie, moins angoissante, comme si elle s’arrondissait grâce à la magie de ce pays. A son air. Et au soleil qui écrase toute question. Et à l’idée de la mort que la guerre rend familière. Maupassant, nous l’avons dit, parcourt le pays de la frontière tunisienne à la frontière marocaine, des rivages de la Méditerranée aux sables du Sahara. Et il voit.
Il voit les douars dévastés, les tribus jetées sur les routes, la lente et douloureuse déambulation d’une population chassée de chez elle,  poussée vers le sud que l’on pense plus pauvre. La mort est présente partout, dans une proximité que Maupassant n’imaginait pas. La voilà ordinaire, quotidienne, visible. On meurt sur les routes en même temps que son bétail, mort acceptée et souvent reçue comme une délivrance. Maupassant est confronté à cette réalité où il rencontre un monde autre. Et pour s’échapper de cette réalité obsédante, il tente de se familiariser avec elle, il pénètre loin dans ces déserts vides, brûlés, qui le fascinent. Car il y place cette sérénité qui lui fait tant défaut. “On n'y désire rien.”
Quand il s’agit de décrire les Arabes, Maupassant ne va pas au delà d’une liberté convenue. Il recourt quand il ne comprend pas à l’ironie ou à la drôlerie, quand l’absence de sens se pose sur des êtres ou des objets. L’étrange ne s’explique pas, mais il devine des drames autour de lui qui dépassent ce qui est montré. Il a le sentiment qu’il ne peut pas tout dire, ou plutôt que tout ne peut pas se dire, qu’il est impossible de pouvoir tout dire de ce que l’on voit, ou entend, ou comprend. Qu’aperçoit Maupassant quand il débarque à Alger ? Il aperçoit Alger. Puis les « Arabes de somme », les Kabyles, les Bédouins, les Maures, les Biskris, les Mozabites, les Juifs, les Nègres, et les Algériens, c’est à dire les Européens installés pour lesquels, dit-il, il a peu d’estime. Et ceux du bled qui lui rappellent les hobereaux normands.
Les Arabes, c’est à dire les indigènes, Maupassant se propose d’en sonder l’âme. Mais il ne le peut pas car de l’Arabe “cet Autre opaque et inaccessible”, il ne voit que l’apparence et souvent de loin.  Il est frappé par la majesté du maintien et la noblesse de l’allure de l’homme soumis au visage fermé, grave et impassible, qui se meut dans un dénuement que Maupassant ne peut s’empêcher d’admirer. Dénuement qu’il rattache à la croyance musulmane : les biens terrestres ne valent rien en regard des richesses du ciel. D’où cette notion de patience qui caractérise le musulman et qui souvent échappe à l’intelligence pratique de l’homme occidental moderne, plus actif, plus concret, plus
pragmatique.

Le second narrateur
Auballe

L’oeil du premier narrateur nous a conduits jusqu’ici. Description du paysage par cette œil, « qui passe, qui voit, qui aime voir ». On dirait les autres sens en sommeil, tant ici l’oeil est omniprésent. Que voit cet oeil ? Il voit d’abord un paysage impressionnant qui lui procure une émotion neuve - totalement inattendue et qui agit euphoriquement sur son corps -, qui va toucher son lecteur parisien et lui donner envie de venir voir aussi. Ce paysage décrit par un voyageur qui s’égare et emprunte des chemins imprévus - ce paysage constamment loué -s’oppose dans le schéma narratif aux habitants qui occupent les lieux. L’éloge de la nature s’accompagne du discrédit de ceux qu’elle abrite. Pour l’instant, retenons simplement que cet oeil ouvert, qui sent et touche, attend une voix qui très vite va le supplanter. En quelques lignes, Maupassant se débarrasse de ce randonneur et institue Auballe responsable de la narration qui donne sens et substance à la nouvelle. Cette technique de l’accélération, du dépouillé, est commune dans l’écriture nouvellistique. Le lecteur n’en est pas gêné car sa lecture se plie au fil narratif qui ne semble jamais coupé. Il sait, par contrat implicite et par sa connaissance de ce genre très populaire à l’époque, que l’histoire simple qu’il a entre les mains sera simplement dite, que le plaisir et la surprise qu’il en attend seront au rendez-vous.  La nouvelle, on le sait, présente trois caractéristiques. Elle est écrite pour un périodique qui compte déjà dans ses colonnes des faits divers et un feuilleton.
L’auteur s’adapte à un marché, à un public préexistant - souvent pré-informé -, il s’agit ici du lectorat des journaux où travaille Maupassant, deux périodiques qui tirent chacun à trente mille exemplaires : le Gil blas (journal grivois destiné aux hommes) et Le Gaulois. Enfin, la nouvelle suppose l’exotisme – volonté de mise à distance entre le lecteur et les personnages – qui se décline en cette fin du XIXème siècle sous plusieurs formes. Retour au passé de l’exotisme temporel. Exploration d’un monde autre de l’exotisme social, ethnographique. Exotisme réel, classique, qui tire son nom du préfixe exote, le dehors et par extension l’étranger. La nouvelle voix qui prend en charge Allouma, docile à la demande, débutera une histoire conforme à l’attente du destinataire de ce type de texte. Une histoire de femme avec laquelle le narrateur Auballe va nouer une relation amoureuse.

La rencontre
Cette femme singulière – qui ne sera nommée que plus loin dans le texte – représente la femme indigène dont la société n’a fait qu’être aperçue dans le récit. Elle sera le personnage emblématique d’une race apparemment détériorée par les défaites qui ont jalonné son histoire. Elle symbolise, malgré son charme âpre et sauvage, l’élément négatif de la structure oxymorique du récit. Elle est l’obscur dans un univers de lumière - elle et son monde, elle et son imaginaire réduit, elle et sa féminité pervertissante. Son apparition dans l’histoire introduit l’idée de confrontation entre deux pensées d’essence différentes qui pourtant vont déboucher sur une réelle rencontre. Là encore les lois du genre fonctionnent admirablement. Auballe, colon de vignes – que nous ne verrons jamais à l’œuvre – établi et reconnu dans cette région riche, se trouve un soir en présence "d’un des plus parfaits échantillons de la race humaine", une de ces femmes "d’une rare harmonie de traits et de lignes". “ La figure était étrange, régulière, fine et un peu bestiale, mais mystique comme celle d’un Bouddha. Les lèvres, fortes et colorées d’une sorte de floraison rouge qu’on retrouvait ailleurs sur son corps, indiquaient un léger mélange de sang noir, bien que les mains et les bras fussent d’une blancheur irréprochable.” Le jugement a valeur certaine car il émane précisément d’un connaisseur : Auballe, on le sait, est un homme qui aime les femmes.
L’attraction physique est immédiate. “ Ses yeux, allumés par le désir de séduire, par ce besoin de vaincre l’homme qui rend fascinant comme celui des félins le regard impur des femmes, m’appelaient, m’enchaînaient, m’ôtaient toute force de résistance, me soulevaient d’une ardeur impétueuse.” Un coup de foudre du corps qui ne s’encombre pas de préliminaires inutiles. La rencontre physique se fait sur un tapis rouge dans le bruit des bracelets d’argent qui tintent aux mouvements de l’amour. Alors, tout s’estompe autour d’eux. Le décor s’évanouit. Seul le domestique régulièrement apparaît pour nourrir ou servir son maître et sa nouvelle et tranquille compagne "nerveuse, souple et saine comme une bête". Une érotisation extrême nappe toute cette partie du récit où Auballe avoue clairement l’irrépressible attachement qui l’enchaîne à Allouma “ une bête admirable, une bête sensuelle, une bête à plaisir qui avait un corps de femme.”

L’incommunicabilité
Il semble à Auballe que des frontières insurmontables le séparent de “ cette rôdeuse du désert ” à la “ cervelle d’écureuil ”.  Pourtant, il persiste à n’écouter que son désir, seul langage intelligible dans cette sorte de relation. Ils ne se parlent pas, ils ne le peuvent pas en dehors du babil amoureux. Auballe a appris quelques mots d’arabe avec Mohamed, son entremetteur de domestique. La parole entre les deux amants est impossible, parole qui aurait pu être l’amorce d’une vraie histoire d’amour, comme une reconnaissance, c’est-à-dire une possibilité tant discursive que sentimentale de se toucher et de se voir. “Puisque cette fille avait été jetée ainsi dans mes bras, je la garderais, j’en ferais une sorte de maîtresse esclave, cachée dans le fond de ma maison, à la façon des femmes des harems.”
Une sorte de modus vivendi règle leur relation jusqu’au jour où Allouma disparaît. Cet accroc, dans l’ordre tacitement admis par les deux protagonistes, trouble profondément Auballe qui feint l’indifférence devant son entourage. Il se souvient qu’il ne sait rien d’elle. “De son existence véritable, je ne sus rien de précis. Elle me conta des détails incohérents qui semblaient surgir au hasard dans une mémoire en désordre...” Cette femme enfuie, cette créature comme toutes ses semblables qui “sur le sol africain nous appartenaient presque corps et âme” sera remplacée au plus tôt, assure et se rassure Auballe.
Cette posture convenue n’affecte pas la crédibilité du récit car ce qui est dit à cet instant est contredit par la tonalité prise par la narration. Ce couple sans avenir, cette liaison de “la main gauche” entre le puissant colon et la jeune nomade se défait non par le vouloir de l’homme mais par celui de la femme dont on se rappelle le caractère lascif et passif. Nous assistons à un coup de force narratif et à la première entorse aux lois qui régissent la nouvelle. En effet, le contrat implicite évoqué plus haut assure au lecteur une image de lui valorisante, positive et dans ce cas virile. Auballe en tant que héros de son histoire fournissait cette image: il faisait découvrir au parisien une réalité lointaine et attrayante. La qualité de colon conférant à Auballe une autorité et un savoir exemplaires, il pouvait se poser en cicérone de ce lecteur ignorant tout de la réalité coloniale. Ce savoir, il l’expose justement prenant prétexte de la présence de Allouma, personnage déclencheur, dont la pensée incohérente et la pratique atavique du mensonge, selon lui permet la généralisation. Le caractère, le type Allouma déborde le personnage pour définir toute une collectivité, mieux, toute une race.
Auballe peut ainsi aussi bien donner des clés pour comprendre ce pays qu’il dit aimer, que prononcer des sentences expliquant l’attitude étrange des autochtones. De plus sa fonction de narrateur privilégié dans le récit le place dans la situation d’intermédiaire entre le pays où désormais il vit et la métropole. Il recueille du monde étranger des impressions, une connaissance et surtout une interprétation qu’il fournit ensuite
à un lecteur inscrit dans la même sphère culturelle que lui. Il regarde les indigènes avec les yeux de l’européen, avec, en fin de compte, ses présupposés. Il traduit, il explicite l’étranger.

Epilogue
Le point de vue du narrateur est toujours dominant et, quand il s’agit de décrire l’humain indigénisé, le ton est très critique, très acerbe, très ironique et en même temps très inquiet. Cette fonction dans la narration, Auballe la tient jusqu’au moment où vacille son image de héros global et sans failles. Le monde manichéen, sommairement décrit, ne tient plus après sa déconvenue sentimentale. Reviennent alors en mémoire des indices éparpillés dans le texte, qui suggèrent l’existence de déterminations souterraines où puise instinctivement Allouma. Maupassant a compris que les règles du jeu politique ont changé et qu’une force imbattable s’est placée du côté des indigènes : la force d’inertie. Ces masses sans énergie, note-t-il, peuvent dérégler tout le système colonial en refusant d’adhérer aux valeurs que les vainqueurs leur imposent : la vérité, l’honneur, le travail, la parole donnée. Toutes vertus promues pour mieux contrôler le pays mais bafouées par ceux là même qui les prônent.

Autres nouvelles

Mohamed Fripouille
Un capitaine de l’armée d’Afrique, à qui on demande « Parlez-nous des femmes arabes ! », raconte un épisode de la conquête. Un Turc engagé comme spahi s’acharne sur une tribu. Il fait prisonnier cinquante Arabes. Il les attache, fait passer un nœud coulant autour de leurs cous. On rit. On razzie. Les femmes de la tribu tentent de venir en aide à leurs hommes. Le Turc, Mohamed Fripouille, sonne la charge et en tue une dizaine. Le reste des femmes s’enfuit. Mohamed Fripouille rentre au campement avec sa « chaîne d’Arabes » dont six meurent en route, étranglés. Le narrateur tire la leçon de l’histoire. Il s’étonne de ce pays où ces choses peuvent se passer. Mais il s’étonne sous un ciel chargé de milliers d’énormes étoiles.

Un soir
La femme de Trémoulin le trompe avec un homme beaucoup plus âgé qu’elle, et que lui. Ulcéré, il se réfugie à Bône et s’adonne, la nuit, à la pêche au flambeau. Les poulpes qu’il attrape sont martyrisés. Songeant à sa femme, de façon sadique, il leur brûle les yeux avec des bâtons enflammés : « Mais elles, les filles dont le cœur est sale. » Ici, l’eau est comme la femme, perfide et douce.

Marocca et Allouma
Deux personnages de femmes semblables et différentes. Elles se ressemblent parce qu’elles sont sensuelles et amorales. Elles sont animalisées, bestialisées, décervelées, Allouma la Saharienne l’est peut être un peu plus que Marocca, la Corse. Elles sont différentes car l’une, Marocca, est active, risqueuse et l’autre, Allouma, est passive, se plaisant et plaisant dans l’abandon et la mollesse.Elles ont le même visage cruel, félin, magnifique – tout dans le regard et tout dans le dessin de la bouche. Elles marquent la même distance, l’une et l’autre, à l’égard du narrateur. Dans Allouma, le narrateur est victime des pulsions que la jeune bédouine fait naître en lui. Dans Marocca, l’héroïne est prête à tuer son mari pour passer une nuit avec son amant. Ces nouvelles proposent une autre logique, une autre conception du monde. Elles ne se préoccupent que de leur propre désir, de leur propre fantaisie, de leur propre caprice.

Guy de Maupassant
Guy de Maupassant

Guy de Maupassant

Commenter cet article