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Publié par Med Médiène

Balzac: La Muse du département, 1843

 Pas de grand talent sans grande volonté

En 1844, Balzac est toujours un « forçat littéraire », toujours à « la recherche d’argent frais ».
Apparition en France de la « femme de lettres », grâce à la « gloire de George Sand », « la femme auteur. »
Dinah de la baudraye, provinciale d'un esprit supérieur, essaie  de former « une société littéraire à Sancerre qui tourne vite au cercle de whist. » Elle incarne de manière très poussée dans La Muse le « type social » de la femme auteur.
Dans Béatrix, Camille Maupin, écrivain renommé, est sur le point de faire silence à son art. Elle n’écrit plus. Dans ce roman, Balzac ne parle pas, ou peu, de la création littéraire mais plutôt « le drame intime de la femme, une femme que la vie abandonne, et qui renonce à un jeune amant parce qu’elle possède l’intelligence du véritable amour. »
En 1843 apparaît pour la première fois dans ses carnets l’expression bas-bleu.
Juste après la révolution de juillet 1830, brusque éclosion de muses jusque dans les petites villes des départements, « détournées d’une vie paisible par un semblant de gloire. »
Les modèles qui ont servi à la "constrution" de Dinah :
George Sand (1804) et Jules Sandeau (1811). La berrichonne rejoint son jeune amant à Paris en 1830.
Caroline Marbouty, avec laquelle Balzac voyage en Italie en 1836. Trois ans plus tard, elle est toujours « enthousiaste » à l’endroit de l’écrivain. Elle lui avait écrit, la 1ère fois en 1830, après la parution de La Physiologie… Caroline écrit aussi et signe ses romans Claire Brunne. Elle avait d’abord été présentée à Sainte-Beuve qui l’avait présentée à Jules Sandeau qui l’avait présentée à Balzac.
En 1833 elle signe une nouvelle autobiographique Marcel.
En 1838 Balzac lui fait visiter Les Jardies.
En 1840 elle assiste à la première de Vautrin.
Enfin, en 1842, Balzac lui dédie La Grenadière. « A Caroline – La poésie du voyage – Le voyageur reconnaissant. »
Caroline « de vieille souche protestante » est une femme de province, de Limoges. Comme Dinah Pièdefer, de famille calviniste. Mariée à 19 ans, elle demeure fidèle à son époux jusqu’à 28 ans. Comme Dinah.
Caroline publie un certain nombre de romans biographiques non sans valeur. Romans à clefs où l’on peut reconnaître Balzac, Sandeau, Sand, Scribe, Lamennais… mais on peut y lire également des revendications féministes :

Une fausse Position, 1844, où l’on voit Balzac « maltraité » par son ancienne maîtresse, 
Ange et Spola, 1842. Et un recueil de nouvelles, Cora  où elle écrit : « tout attachement a sa fin ».
Les deux premiers romans cités encadrent La Muse du département.
Balzac n’arrive pas à ridiculiser Dinah, alors qu’on s’attend à l’histoire d’un « bas-bleu », une muse de département sans esprit.
Balzac fait dire à Dinah que la France est coupée en deux. Paris, qui décide et où tout se passe, et la Province, qui jalouse la capitale et à qui on demande de payer des impôts.

La vie littéraire :
Sand, Walter Scott, Mme de Staël, Ann Radcliff, Mary Shelley, Benjamin Constant, Victor Hugo, Diderot, Stendhal qui vient de mourir, Charles Nodier « le plus grand musicien littéraire que nous ayons » rappelle Balzac, Scribe à qui il emprunte le titre d’un des chapitres de la Muse « Le sentiment va vite en voiture », Léon Gozlan, et lui-même, l’auteur de la femme de trente ans, et les critiques Gustave Planche, son ami ; Sainte-Beuve et Jules Janin
ses ennemis.
Qui a écrit les poèmes de Dinah ?
Marceline Desbordes-Valmore ? Ses amis Gautier, Musset ou Delphine Girardin ? Lui-même ?
En 1843, la guerre de 30 ans n’est pas terminée dans la presse : critiques et journalistes s’acharnent sur Balzac qui ne se laisse pas faire.

Le roman
Dans La Muse Balzac veut dire les secrets les plus intimes d’un ménage. Pour lui, l’écrivain doit tout dire, il n’y a pas de sujets tabous (cf. Victor Hugo). Voir pages 128 et 129.
La Muse est l’histoire « de la vie d’une femme», Dinah de la Baudraye, être ardent, courageux, noble, intelligent, avide de vivre sa vie.
Mais elle est « la mal mariée » qui se heurte à la médiocrité d’abord dans le mariage, puis dans une relation coupable.
Plus que Béatrix et Conti, plus que Véronique dans Le Curé de village, ce roman nous décrit une situation sensible et cruelle aussi. « Le scalpel » de Balzac découpe le voile qui masque « la longue et monotone tragédie conjugale. » L’auteur ose ici « dire ce que la pudeur des siècles précédents avait respecté. »
Le mari de Mme de Mortsauf, dans Le Lys, est un vieillard.
Mr Graslin, dans Le Curé, est impuissant. Comme du Bousquier dans la Vieille fille.
Le mari de La femme de 30 ans est un soudard.
Dans ces romans, ces particularités étaient suggérées, Balzac n’insistait pas. Ici, il appuie.
C’est dit tout le long du roman, même Dinah l’avoue : « J’aime mieux mon écuelle vide que rien dedans. »
Bianchon devine la situation et  prévient Dinah « qu’aimer devient une nécessité. »
Tout cela constitue l’avant scène « de la grande résolution » que va prendre Dinah.

Le roman commence vraiment à l’arrivée des deux parisiens à Sancerre. Ce grand sujet, Balzac peut le traiter. Il a 44ans, il a une riche expérience amoureuse, variée et peu marquée du signe de la fidélité, une longue route peuplée d’amantes aimées, trahies, oubliées.
Ainsi, La Dilectala marquise d’Abrantés, l’ardente comtesse Guidoboni-Visconti (modèle de Lady Dudley), dédicataire de Béatrix, qui semble avoir été pour lui une maîtresse sensuelle, dévouée et généreuse (aide financière en 1837, elle le cache chez elle et le soustrait à ses créanciers), une liaison secrète avec une petite bourgeoise, Louise Breugniot, qu’il appelait Mme de Brugnol, qui joue le rôle de la maîtresse servante pendant 7 ans (cette liaison, il la vit pendant qu’il écrit La Muse – c’est la seule maîtresse avec laquelle il s’est mis en ménage : jusque là il n’était jamais tombé dans « le bourbier d’une cohabitation insensée dont malheureusement tant d’exemples existent à Paris dans le monde littéraire. »
Expériences. Confidences. Et lectures : Jules Sandeau, Marima, 1839 ; Gozlan, Les Moyens de se débarrasser d’une maîtresse (1840.)
« Il n’y a rien de plus dangereux que l’attachement d’une femme de province » prévient Dinah, en s’adressant à Lousteau. Idée déjà développéere dans Les Français peints par eux-mêmes (1841).
Lousteau répond: « Je n’ai pas mon pareil pour savoir couper la queue d’une passion. » .
La passion toute charnelle qui unit Dinah et Lousteau rappelle « Les galériens de l’amour », « les amours forcés » et les pages inoubliables de Béatrix qui évoquent la passion finissante de Conti et de Béatrix.

La Muse : le point de vue de la femme, Dinah, ou du moins aussi le sien. Les deux point de vue sont présentés, donc roman plus complet et vision plus réelle de « la fin de liaison » du couple adultère.
On voit le cœur secret de la femme.
Dinah et Lousteau. Comment elle se laissait jouer par les mignardises de Lousteau, comment elle y succombait avec ravissement. Et sachant que c’était faux, le remords ajoutait au plaisir qu’il lui donnait en la trompant.
« Ces menteuses caresses. »
« Elle croyait à des retours de tendresse. »
« Elle se sentait comme un jouet entre ses mains. »
Cette histoire d’amour est mêlée inextricablement à des questions d’argent.
1ère réalité. Mr de La Baudraye, le mari de Dinah, est avare, cupide ; il possède une sorte d’intelligence spéculative. Il enferme sa femme dans ces travers. Mais Dinah est aussi enfermée, dans sa passion, par la lâcheté, la paresse, le cynisme et la sensualité de Lousteau.
Les deux amants manquent d’argent à Paris, et connaissent la misère.
2ème réalité. La société, avec sa Morale, le Monde, la Religion, est du côté du mari, cette sorte de monstre, plus silencieux que doucereux.
3ème réalité. Le corps, les habitudes d’alcôve dont le texte rend compte clairement.
Balzac dit qu’on ne meurt pas d’amour. L’amour finit plutôt dans « le dégoût, la flétrissure de toutes les fleurs de l’âme, par la vulgarité des habitudes. »
Balzac pense à Adolphe de Constant et à la mort « arrangée », « noble », « poétique » d’Eléonore.
Emma Bovary, elle, se tue par désespoir parce qu’elle est arrivée au bout de son voyage. (La Muse, une anticipation de Mme Bovary ?)
Balzac choisit une autre fin à son roman.
La scène du pont de Cosne et de la robe d’organdi froissée est jugée scandaleuse par la critique et la chambre des députés. « Le regard rouge » des futurs amants.
Le lecteur, écrit l’auteur, sera sensible à une « odor di femina. »
A propos de morale, Balzac comprend la femme « fautive » car elle n’a pas le choix. Mais il nous dit aussi les conséquences de cette faute, la déchéance qui le plus souvent détruit la femme qui y a cédé.
Dinah retourne  chez son mari à Sancerre. Mais elle n’est pas sauvée. Elle ne peut pas l’être. « Son triomphe » n’est qu’apparent.

La femme abandonnéeHonorine et La Muse du Département forment comme une trilogie de nouvelles Liaisons dangereuses.
Ce roman, « baroque, luxuriant, mal composé, fait de rythmes trop différents, de couleurs trop contrastées, mal surveillé, imparfaitement dominé, nous parait pourtant un des plus riches fragments de son œuvre. »
Balzac se révèle ici polémiste, conteur, engagé, moraliste, dialoguiste, metteur en scène (comme au théâtre), analyste social et politique, des secrets du cœur, théoricien de la littérature. « Les cinq sens littéraires : l’invention, le style, la pensée, le savoir, le sentiment. »

La Muse du département est une somme.

Balzac - La Muse du département

Balzac - La Muse du département

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Saleanndre 17/06/2010 20:31


Ce commentaire me donne bien envie de me plonger dans ces romans de Balzac! D'autant que je viens de me replonger dans Béatrix pour écrire un billet sur mon blog :)