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Publié par Med Médiène

Balzac: La Femme abandonnée, 1832

Cette nouvelle est à mettre en relation avec Le Père Goriot où l’on apprend les raisons de l’exil dans ses terres de Normandie de Mme de Beauséant. Elle a été abandonnée par son amant Ajuda-Pinto. Cette séquence constitue ce que l’appelle un futur réalisé. Par ses manières l’héroïne fait penser à la princesse de Clèves. L’abandon de Mme de Bauséant par son amant est peut être à mettre en rapport avec ses propres insuffisances devant l’amour. Sainte-Beuve, si sévère à l’égard de Balzac, trouve cette oeuvre admirable.
Le thème de cette nouvelle a longtemps occupé l’imagination de l’écrivain. Il est ému par ce que l’abandon évoque : la souffrance et le désespoir sans recours. Ce drame est profondément romantique. « Une femme abandonnée a quelque chose d’imposant et de sacré ; en la voyant on frissonne et on pleure » écrit Balzac en 1822. La femme abandonnée dans les conditions de vie du 19ème siècle est une exilée pour qui il n’existe aucun asile, une femme frappée par le sort justement parce qu’elle est femme, parce qu’elle a été aimante, parce qu’elle a été confiante, parce qu’elle a eu toutes ces qualités  qui la font noble, même faible. Elle expie pour tout ce qui est noble et généreux en elle. Elle a accepté de croire un homme sur son honneur, sans contrat, sans garantie, sans autre engagement que celui, magnifique, qu’elle faisait d’elle-même. Elle est punie d’avoir été chevaleresque et d’avoir cru à la noblesse des autres. Elle est punie atrocement, parce que, pour cette créature qui aime, il n’y aura plus que la solitude ; pour cette femme brillante, il n’y aura plus que la réprobation ; pour cette femme riche, plus qu’une richesse inemployée. Condamnée à une vie immobile et recluse, il n’y a même plus de couvent pour elle : son couvent c’est le 3ème étage d’une maison ou une terre, quand elle a une dot, quelque terre de province au fond de laquelle elle se fera oublier.
Cette image de la femme n’est pas passagère chez Balzac. Ce châtiment injuste, cette dernière vision d’une femme derrière laquelle on aperçoit tout un passé, il y est revenu souvent. La Femme abandonnée, puis La Grenadière plus tard, décrivent une même situation mais traitées diversement, avec toujours un  éclairage poétique, un même clair obscur de bonheur dans le silence : dans Honorine, dans Béatrix, dans La Muse du département. C’est un épisode de la vie de Balzac qui serait à l’origine de cette rêverie. En 1822, l’auteur se rend en Normandie, chez sa sœur Laure de Surville. Il y rencontre une jeune femme réfugiée dans ses terres, près de Bayeux. Cette femme, Mme de Hautefeuille, occupe le château de Courceulles « dans cette royauté féminine volontairement abdiquée. » Balzac tente de la consoler. En vain.
Le romancier écrit la Femme abandonnée à Saché, chez son ami, Mr. de Margonne, en août 1832. Cette époque correspond à l’entrée dans sa vie de la marquise de Castries, qui lui écrit des lettres sans les signer, puis des lettres signées, le reçoit et enfin l’invite à voyager avec elle. La duchesse a 35 ans, elle a le teint blanc, le front haut et pur, et sur ce front une touffe de cheveux d’un blond vif presque rouge. Son nom remonte au 9ème siècle. Comme Mme de Beauséant, elle peut signer d’un nom presque royal. Comme elle, elle a connu, 5 ans après son mariage, à l’âge de 26 ans, l’amour en la personne d’un homme de sang royal plus jeune qu’elle. Elle abandonne tout pour lui et avec lui fuit en Suisse, en Italie, à Saint Germain puis enfin à Genève. Cette histoire intense dure 7 années. Son prince mourut en 1829. Depuis, la duchesse promène seule et triste sa vie brisée à travers les capitales de l’Europe. Elle devient une sorte d’épave illustre.

Balzac, pour qui les marquises n’ont pas d’âge, offre à Mme de Castries les manuscrits de ses nouvelles où elle peut se reconnaître. A Aix-les-Bains, Balzac se heurte à la résistance de la duchesse, qui se dérobe. Humilié, il rompt toute relation avec elle en octobre. La duchesse, on le sait, reparaîtra dans La Duchesse de Langeais (Ne Touchez pas à la hache) où elle ne sera pas ménagée. Ce qu’il faut voir ici, c’est que toute cette période d’écriture liée à la Femme abandonnée est tendue par les espoirs sentimentaux de Balzac. En 1822, quand le jeune Honoré rencontre Mme de Hautefeuille, on peut supposer qu’il est traversé par les élans poétiques inhérents à son âge et à l’atmosphère romantique de ces années-là. En 1832, la liaison platonique qu’il entretient, contre son gré, avec Mme de Castries réveille cette émotion et lui donne une forme. Mme de Beauséant doit plus à Mme de Castries qu’à Mme de Hautefeuille. Mais le thème de l’abandon doit plus à Mme de Hautefeuille quà Mme de Castries.
Gaston de Nueil a 20 ans, il représente Balzac. Mais qui est cet homme qui se tue d’une cartouche de fusil de chasse après que sa femme eut achevé de jouer au piano Le Caprice d’Hérold, symbole des soirées conjugales ?
(Voir pour Mme de Hautefeuille son essai Malheur et sensibilité, paru en 1859, dans lequel elle traite avec un désespoir pathétique de l’abandon de la femme et des lacunes de la loi sur le divorce. A propos da la duchesse de Castries, il convient de lire ses Mémoires, dont Balzac est l’essentiel rédacteur.) Au printemps 1822, les médecins recommandent au jeune Gaston de Nueil d’aller se reposer en Normandie. Une sorte de cure de bon air pour reconstituer ses poumons fatigués. A Bayeux, sa cousine, Mme de Sainte-Sevère le reçoit et se propose d’être son cicérone. Gaston, parisien de culture, observe avec étonnement cette petite France d’autrefois. « A quelques usages près, toutes les petites villes se ressemblent » constate le narrateur. Balzac nous explique le fonctionnement de ce petit monde de province, normand de surcroît, composé « de gens que cette société exclusive regardait comme étant toute une ville. » Le chef de ce groupe d’incontestable vieille noblesse tolère le sous-préfet, souffre de payer l’impôt mais n’admet « aucune des puissances nouvelles crées par le 19ème siècle ». Son épouse, qui a eu des adorateurs, parle d’un ton tranchant, élève mal ses filles mais pense que leur nom suffira à les faire toujours assez riches pour tenir leur rang. Ce groupe, comme figé dans l’histoire, n’a aucune idée du luxe qui adoucit les moeurs d’aujourd’hui dans les grandes villes. Il vit encore « dans un vieux faste qui s’allie d’ailleurs assez bien avec l’économie des provinces. » Cette compagnie est faite « de gentilshommes d’autrefois » où végètent infailliblement une vielle tante ou un vieil oncle qu’elle entretient. Le langage lui-même semble n’avoir pas subi les transformations que l’ère moderne a opérées dans les esprits. Ils ont un fils qui roule en tilbury mais qui ne fait rien, il a un majorat. Le père raconte des anecdotes sur le roi Louis XVIII. Ils placent leur argent dans le 5%. Le prototype de cette famille lit La Gazette et Les Débats alors que l’autre famille n’est abonnée qu’à La Quotidienne.
L’évêque navigue entre les deux familles, mais c’est un roturier. Il est donc reçu par nécessité, non par courtoisie.
Pour les autres, qui ont entre 10 à 12000 livres de rente, leurs femmes croient être parées quand elles sont affublées d’un châle ou d’un bonnet. Elles sont en général vertueuses et bavardes. Leurs maris sont plus occupés à gérer leurs biens qu’à se soucier de la monarchie.  Il faut ajouter, pour compléter le tableau, deux ou trois vieilles filles de qualité « qui ont résolu le problème de l’immobilisation de la créature humaine. » Leurs toilettes, leurs figures font partie du décor. Elles ne font qu’un avec les maisons où on les voit. Elles représentent la mémoire, la tradition, l’esprit de cet ensemble suranné. En pleine Normandie tout ce monde constitue un petit Faubourg Saint Germain « à l’étiquette bien observée. » Parce qu’on s’ennuie, on invite quelque fois quelque bourgeois ou quelque ecclésiastique. La somme de l’intelligence amassée par cette société avoisinait zéro. Nullité totale. Vie « d’automates ». Vie routinière : mêmes opinions religieuses, politiques, morales et littéraires : « Leurs arrêts immuablement portés sur les choses d’ici bas forment une science traditionnelle à laquelle il n’est au pouvoir de personne d’ajouter une goutte d’esprit. » Quand un étranger était admis dans ce cercle on ne manquait pas de le prévenir : « Vous ne trouverez pas ici le brillant de votre monde parisien. » Mais si ce Parisien se permettait quelque critique sur ce petit Faubourg Saint Germain on ne manquait pas de le taxer de « méchant homme, sans foi ni loi – comme le sont en général tous les Parisiens. »
Lorsque Gaston arrive à Bayeux, sa cousine a déjà préparé le terrain : elle a tout dit de lui : sa fortune, ses titres, ses connaissances, ses terres qui sont d’un excellent rapport, ses pommiers plantés il y a 38 ans et du point de vue de la gestion de ses biens, Balzac nous apprend que les réparations des bâtiments et les impôts sont à la charge de ses fermiers…
Et son âge : 23 ans. Rien ne pouvait lutter contre de tels avantages. Au début, Gaston se moqua un peu de ces gens si vaniteux et si éloignés de la vie parisienne. Si Normands, en un mot. Il les dessine « dans la vérité de leurs physionomies anguleuses, crochues, ridées, dans la plaisante originalité de leurs costumes et de leurs tics ; il se délecta des normanismes de leur idiome, du fruste de leurs idées et de leurs caractères. » Après deux mois d’exil Gaston songe que « c’en était fait de lui. » Lui qui était venu de la province à Paris où il s’était civilisé, « il allait retomber de l’existence inflammatoire de Paris dans la froide vie de province… » Il commence à s’ennuyer de ces journées identiques, « sans soins et sans idées. » il commençait à oublier ces mouvements de sève qui à Paris étaient continuels. « Il allait se pétrifier parmi ces pétrifications. » Là « il comprenait l’inutilité du luxe. Il admirait aujourd’hui une jeune personne niaise, aux mains rouges, mal faite que la première où il l’avait vue il avait trouvée repoussante et ridicule. » Il devenait Normand. Mme de Beauséant est alors évoquée : on apprend qu’elle est de la maison de Bourgogne, « par les femmes, il est vrai ! » précise-t-on. Mais ce nom, prestigieux, blanchit tout. Cependant, à cause de son passé, personne ne la reçoit. On ne peut admettre ici une femme séparée de son mari. Mr de Beauséant aurait pardonné, mais sa femme est « une tête folle. » Et elle a trop d’esprit pour chercher se faire recevoir par les familles voisines. Gaston « se sent poussé vers elle », attiré par le nom de cette grande dame et la solitude dans laquelle elle s’est enfermée. Elle devait « contraster avec les personnes que Gaston voyait dans ce mesquin salon. » Il est séduit par celle « qu’il n’a jamais vue », et tombe amoureux de sa légende, de l’image que cette femme a imprimé dans l’imagination de ses semblables. Gaston, entendant ce qui se dit de Mme de Beauséant, tombe dans un abîme de réflexion. L’idée d’une aventure lui traverse l’esprit. Gaston ignorait que Mme de Beauséant s’était réfugiée en Normandie après un éclat que la plupart des femmes envient et condamnent. Le lendemain il se mit à roder autour de l’enclos du pavillon habité par la femme abandonnée sans réussir à l’apercevoir.
Il semble que pour les femmes, la gloire d’un crime en efface la honte.

De même qu’une famille aristocratique se flatte de ses têtes tranchées (pendant la terreur blanche), une jolie femme devient plus attrayante par la fatale renommée d’un amour heureux ou d’une affreuse trahison. Nous ne sommes impitoyables que pour les choses, les sentiments et les aventures vulgaires. En attirant les regards nous paraissons grands. Gaston, hanté par Mme de Beauséant, veut mettre de l’intérêt dans sa vie. Près d’elle, se dit-il, il y avait à combattre, à espérer, à craindre, à vaincre…Enfin, c’était une femme ! Et dans ce monde froid où il vivotait depuis quelques mois, il n’en avait pas encore rencontré ! Mais comment faire pour parvenir jusqu’à elle ? Ecrire ? Mais écrire quoi ? « Souvent les bizarreries sociales créent autant d’obstacles réels entre une femme et son amant que les poètes orientaux en ont mis dans les délicieuses fictions de leurs contes, et leurs images les plus fantastiques sont rarement exagérées. » Il pense alors à un stratagème pour parvenir jusqu’à elle, car dit l’auteur « dans la nature comme dans le monde des fées, la femme doit-elle toujours appartenir à celui qui sait arriver à elle et la délivrer de la situation où elle languit. » Il se fait aider pour cela par le chef de la noblesse locale, le vieux marquis de Champignelles. En opposant « des phrases normandes » à la curiosité de son allié, Gaston parvient à ses fins. Mme de Beauséant ignore tout de l’extérieur, jusqu’à l’existence de Gaston. Celui-ci en devient de plus en plus amoureux, sans jamais l’avoir rencontrée. Il décide un jour d’agir. Il pense que la parole est plus éloquente qu’une lettre. Il se sert de son vieil allié, qu’il sait flatter, pour se faire recevoir, en esquivant et les questions indiscrètes de ce dernier. Mme de Beauséant, intriguée par l’insistance de Gaston, consent à le recevoir parce qu’elle tente de comprendre « cette énigme sans mots. »Invité à venir s’expliquer, Gaston, que sa jeunesse rend audacieux, met un soin particulier à sa toilette. Pour le jeune âge « tout est charme et attrait. »
Quand il pénètre chez Mme de Beauséant, il est frappé par l’élégance et la beauté de « cette femme de choix, aux gestes gracieux » assise sur « une bergère moderne à dossier très élevé » et le luxe tout parisien du salon « baigné de molles lumières » où elle l’attend. Un salon meublé « comme l’est un salon du faubourg Saint-Germain, plein de ces riens riches qui traînent sur les tables… » avec de « vrais tapis de Paris. » Gaston contemple, ravi, « le type distingué, les formes frêles de la Parisienne, sa grâce exquise, et sa négligence des effets cherchés qui nuisent tant aux femmes de province. » Mme de Beauséant ne peut être séduite que par un grand esprit, ce qui mène aux grandes passions. Toutes les femmes veulent, dans le délicat jeu de la séduction, être amusées, comprises ou adorées. Mme de Beauséant se prépare également et même si elle ne veut « cependant pas à être à faire peur » elle sait bien que la plus haute coquetterie réside pour une femme de goût dans une apparente négligence. Gaston entre dans le salon, meublé de ces milles riens qui font tout, où la jeune femme l’attend, assise, un livre à portée de la main. Elle remarque, en voyant Gaston, que la bonté de son cœur n’était pas démentie par ses yeux. Et lui tombe encore plus sous le charme devant la grâce de la vicomtesse, le jeu de son corps, de ses bras, de sa tête. Il est émerveillé en regardant ses mains blanches, fluettes, sans bague, aux doigts effilés et aux ongles arrondis par la manucure. Elle lui indique une chaise. Tout ce luxe raffiné donne à Gaston l’impression de se retrouver à Paris. Mme de Beauséant est blonde aux yeux bruns, blanche comme le sont les blondes. Elle a un front d’ange déchu qui ne demande pas le pardon. On la devine forte et douce et dans ses yeux quelque chose rode qui peut être aussi bien de la ruse que de l’impertinence, ces deux péchés féminins que Balzac juge pardonnables. Le malheur est présent physiquement chez cette femme malheureuse : dans ses yeux éloquents et sur son front que des rides parfois plissent. Elle est dans son domaine de Courcelles depuis trois ans, seule, avec les souvenirs d’une jeunesse brillante, heureuse, passionnée, pleine de fêtes. Mais comme elle n’est pas mère et qu’elle n’est plus épouse, elle est rejetée du monde. Elle ne tenait sa force que d’elle-même et n’avait d’autres espérances que celle de la femme abandonnée : attendre la mort, « en hâter la lenteur », malgré les beaux jours qui lui restaient. Etre destinée au bonheur et mourir sans le donner, sans le recevoir. Gaston, émerveillé par le triple éclat de la beauté, du malheur et de la noblesse, ne trouva rien à dire à la vicomtesse. Mme de Beauséant demande le message qu’il est sensé lui porter. Gaston avoue ne rien avoir. Regard de mépris. Elle sonne son domestique. « Jacques, éclairez monsieur ! » La vicomtesse avait le droit de le punir. Mais le devait-elle ? Gaston se retire mais il sait que s’il s’en va ainsi, il ne pourra plus revenir. Qu’il lui faut absolument trouver un prétexte pour renouer le dialogue. Revenant sur ses pas, il dit : « Jacques m’a éclairé ! » Mme de Beauséant, amusée, consent à lui parler. Il a gagné, pense-t-il. L’éclat vif de son regard fait vaciller celui de la vicomtesse qui savoure le plaisir d’être admirée, et même plus, aimée par un esprit si fin. Et si jeune. Elle est reconnaissante à ce jeune homme qui comprend si bien l’esprit contradictoire des femmes, tantôt hardies, tantôt timides qui est aussi un mélange de coquetterie et de naïveté. Elle lui parle, et avec intelligence, en lui résumant la situation dans lequel elle se trouve. Pourquoi est-il là ? La curiosité ? L’amour passionné ? La pitié ?
« Parce que j’ai été faible, on voudrait que je le sois toujours ! »
Elle est fâchée par la visite de Gaston. Il ne doit plus revenir car on croira qu’il est son amant. Gaston raconte à son tour : sa jeunesse, son ennui à Bayeux, et en lui ce feu sans aliment. Il n’a jamais été aimé par une femme de goût et elle représente l’idéal pour tout jeune homme de sa condition. Il lui parle au cœur et son coeur entend : sa retraite a été longue et elle attendait ces paroles qui la réveillent. Elle regarde le visage de Gaston et n’y voit que candeur. Un visage vierge des cruels sentiments du monde. Elle éprouve ce sentiment du beau qui purifie la volupté et la rend presque sainte. Elle trouvait en lui le rêve de toutes les femmes. Gaston, ému par la vicomtesse, s’écrie : « comment un homme a-t-il pu vous abandonner ? » Ce cri constitue le premier vrai plaisir ressenti par Mme de Beauséant depuis sa fuite de Paris. Tous ses secrets désirs se trouvèrent accomplis par cette exclamation.  Mais, pour sa propre image et pour sa propre paix, elle lui demande de ne plus revenir. Car par la loi du mariage, elle est victime et par son amour coupable elle est aussi victime des hommes. Revenant à son mari, elle avoue n’avoir pas voulu appartenir à un homme qu’elle n’aimait pas. De ce fait, elle a brisé les lois du mariage pour vivre, car céder à son mari c’était, pour elle, mourir. Si elle avait été mère, peut-être en aurait-il été autrement et aurait-elle supporté les supplices d’un mariage imposé par les convenances. A 18 ans, elle a violé les lois du monde. Le monde l’a punie. « J’ai été bien aimée pendant un moment » avoue-t-elle, faisant allusion à sa liaison avec Ajuda. Elle continue : « Je ne sais qu’aimer : le moyen de penser à soi quand on aime ?  J’ai donc été l’esclave quand j’aurais dû me faire tyran.» Elle parle de sa douleur, les 8 premiers jours de son abandon. Et elle ajoute, argumentant son refus d’amour, « Avouez que je dois rester froide et solitaire. » Mais elle dit tout de même que l’intérêt qu’il lui porte « lui agrandit le cœur et que la coquetterie ne va bien qu’aux femmes heureuses ». Pour Gaston, soudain, Mme de Beauséant devient la condition de son existence. Rentré chez lui il lui écrit. « A mon âge, je ne sais qu’aimer. Vous êtes pour moi la seule femme qu’il y ait dans le monde. » mais il sait qu’il ne peut pas se faire aimer d’elle : il quittera la France et ira mourir dans quelque pays lointain, en Afrique ou en Indes ; mais si elle veut bien lui offrir son amitié, il reste. Pas d’arrières pensées dans sa demande, dit-il. Si une femme plus tard entre dans sa vie, elle aura eu raison. Mais s’il meurt seul, elle l’aura sur sa conscience. Pour Balzac, cette lettre est une forme d’ultimatum. L’auteur nous montre Gaston en proie aux affres de l’attente. Il est trop jeune, dit-il, pour s’adonner à l’opium ou à l’alcool ou les expédients de l’extrême civilisation. Puis il reçoit une réponse « qui sentait la jolie femme. » La réponse est simple : d’habitude elle est bonne et douce. Là, les circonstances l’obligent à être mauvaise. Elle a presque 30 ans. Elle ne partage pas le sentiment qu’elle a fait naître. Trop grand écart d’âge. Elle ne veut plus être abandonnée. Elle préférerait mourir.
« Je raisonne, je n’ai plus de passion. »
Dieu la guide, écrit-elle, non les hommes. Elle fuit la Normandie. Il la suit jusqu’à Genève. Elle ne s’en doute pas. Pourquoi fuit-elle, se demande-t-il ? Parce qu’elle m’aime. Elle se rend en Suisse où personne ne la connaît et où elle pourra laisser libre court à son cœur. Elle loue une maison près du lac. Il s’y rend (même scène que la première fois à propos du livre qui tombe). Elle cède enfin devant un tel amour. « Une Italienne, une de ces divines créatures dont l’âme est à l’antipode de celles des Parisiennes et que, de ce côté des Alpes, l’on trouverait profondément immorales, disait en lisant les romans français : « Je ne vois pas pourquoi ces pauvres amoureux passent autant de temps à arranger ce qui doit être l’affaire d’une matinée. »…
Balzac joue sur le rôle du romancier qui consiste à retarder le dénouement.
« Il y aurait bien quelques scènes de coquetterie charmantes à dessiner, doux retards que Mme de Bauséant voulait apporter au bonheur de Gaston pour tomber avec grâce comme les vierges de l’antiquité ; peut-être aussi pour jouir des voluptés chastes d’un premier amour, et le faire arriver à sa plus haute expression de force et de puissance. Monsieur de Nueil était encore dans l’âge où un homme est la dupe de ces caprices, de ces jeux qui affriandent tant les femmes et qu’elles prolongent, soit pour bien stipuler leurs conditions, soit pour jouir plus longtemps de leur pouvoir dont la prochaine diminution est instinctivement devinée par elles. Mais ces petits protocoles de boudoir (…) tiennent trop peu de place dans l’histoire d’une passion vraie pour être mentionnés. » Ils vivent trois belles, tendres et voluptueuses années dans cette maison. Seuls, ils se lèvent tard, se promènent en bateau. Ils sont heureux. Leur maison est simple, c’est une véritable maison d’amants à canapés blancs, à tapis muets. L’eau du lac, le ciel et, au fond, les montagnes neigeuses semblent leur appartenir. Mais Gaston est appelé en France pour affaire. Ils achètent la maison suisse pour que personne ne puisse la louer. Avant de retourner à Bayeux, ils auraient voulu assécher le lac et briser la montagne pour tout emporter avec eux. Ils s’installent en Normandie et vivent coupés du monde dans un bonheur que Balzac trouve inutile de décrire. « Une femme ne se forme pas, ne se plie pas en un jour aux caprices de la passion. La volupté, comme une fleur rare, demande les soins de la culture la plus ingénieuse ; le temps, l’accord des âmes peuvent seuls en révéler toutes les ressources, faire naître ces plaisirs tendres, délicats, pour lesquels nous sommes imbus de mille superstitions, que nous croyons inhérents à la personne dont le cœur nous les prodigue. Cette admirable entente, cette croyance religieuse et la certitude féconde de ressentir un bonheur particulier ou excessif près de la personne aimée sont en partie le secret des attachements durables et des longues passions. Près d’une femme qui possède le génie de son sexe, l’amour n’est jamais une habitude : son adorable tendresse sait revêtir des formes si variées ; elle est si spirituelle et si aimante tout ensemble ; elle met tant d’artifices dans sa nature, ou de naturel dans ses artifices, qu’elle se rend aussi puissante par le souvenir qu’elle l’est par sa présence. Auprès d’elle, toutes les femmes pâlissent. »
Cependant le Marquis de Beauséant, le mari, est toujours vivant, en bonne santé. Rien, nous dit l’auteur, ne nous aide mieux à vivre que la certitude de faire le bonheur d’autrui par notre mort. Ceci pour dire l’impossibilité pour les deux amants de se marier. La mère de Gaston, femme roide et vertueuse, se montre de plus en plus hostile à la relation de son fils avec Mme de Beauséant. Une demoiselle était arrivée dans le pays. 22 ans, 40 000 livres de rente. Gaston la rencontre souvent. Il reçoit un jour de sa maîtresse une lettre alors qu’ils vivent pratiquement ensemble. « Quand nos caresses remplacent le langage, nos paroles peuvent être aussi des caresses. » Gaston est son époux du ciel. Elle n’a connu, écrit-elle, d’autre amour que le celui qu’elle lui porte. Il a réussi à effacer le souvenir des douleurs anciennes. Mais : il a 30 ans ; elle en a 40. Cette différence d’âge est la terreur pour une femme aimante. Il faut qu’il reparaisse dans le monde, il faut qu’il ait des enfants. Il doit penser à se marier. Elle ne veut pas devoir son amour à sa pitié. On apprend le prénom de Mme de Bauséant : Claire. Elle lui dit qu’il doit penser : « Tôt ou tard je dois quitter cette pauvre Claire. » Elle a pleuré pour la première fois depuis 10 ans. Elle doute maintenant ; à cause de la mère qui ne cache pas ses desseins matrimoniaux pour son fils et elle doute aussi depuis la venue de cette demoiselle à marier. « Fais-moi souffrir, mais ne me trompe pas ! » supplie-t-elle. Elle aura délicieusement joui d’un Gaston qu’aucune autre femme ne pourra connaître. Et lui, elle le sait, n’aimera plus comme il l’a aimée. Même s’il peut toujours enchanter une femme par des coquetteries de corps et ces rapides ententes de volupté. « Cette femme ne te plaira jamais autant que je ne t’ai plue ». Elle a assez d’amour pour préférer son amour au sien, sa vie à la sienne. En lisant la lettre, Gaston « est fort embarrassé » alors que Claire est à moitié morte. Gaston avait plus ou moins cédé à sa mère et aux attraits de Mlle de la Rodière, personne assez insignifiante, droite comme un peuplier, blanche et rose, muette à demi. Mais ses 40 000 livres de rente parlaient pour elle. La mère de Gaston cherchait à « embaucher son fils pour la Vertu. » Gaston décide de quitter sa maîtresse pour se marier. Mme de Beauséant, quand elle reçoit la lettre dont elle devine le contenu, a l’impression qu’un linceul blanc l’enveloppe. « Il faut bien des coups de poignard pour tuer une femme amoureuse, elle aime et saigne jusqu’au dernier. » Elle sent qu’il ment. Et l’idée « qu’il l’a possédée en ne l’aimant plus » lui est intolérable. Gaston épouse Mlle Stéphanie de la Rodière 20 jours plus tard. Claire se cloître dans son château. Quelques jours après son mariage, Gaston tombe dans « une espèce d’apathie conjugale. » Mme Gaston, terne, douce, patiente, tomba enceinte un mois après son mariage. Gaston passe son temps à chasser, fuyant « un bonheur tiède ». Un soir où se femme écorchait au piano « un caprice d’Hérold », Gaston se précipite chez Mme de Beauséant. Il parvient jusque sa chambre et la voit maigre et pâle, encadrée par la lumière de deux bougies. Elle le chasse. Il se sauve comme un voleur. Revenu chez lui, il trouve sa femme continuant à maltraiter son piano. Il adresse une courte lettre à son ancienne maîtresse. Les deux époux, silencieux, sont près de la cheminée. Gaston attend une réponse. Sa lettre lui est retournée sans avoir été décachetée. Il passe dans son boudoir, prend son fusil et se tire une cartouche dans la tête. « Ce prompt et fatal dénouement si contraire à toutes les habitudes de la jeune France, est naturel. » Ceux qui ont vraiment aimé, dit le narrateur, comprendront ce suicide.
Balzac s’étend sur l’entente entre homme et femme, et sur la lenteur du processus de cette entente qui exclut l’habitude. Auprès d’elle, tout autre femme ne pouvait paraître que fade. Gaston et sa nouvelle femme : mariage froid. Il ne peut que mourir ou alors se transformer en cet homme égoïste et indifférent que détestent les âmes passionnées. Mme de Beauséant a raison car elle ne peut partager.

Balzac - La Femme abandonnée (film avec Chalotte Rampling)
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