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Publié par Med Médiène

Balzac: La Peau de chagrin, 1831 (2)

3 La prédiction réalisée

A 22 ans Foedora habite un l’hôtel décoré avec art et goût, comme ceux des Anglais. Il visite la chambre à coucher avec son grand lit voluptueux. Puis à un moment de la soirée, un peu en retrait, il l’observe.
« Si Foedora méconnaissait aujourd’hui l’amour, elle avait dû jadis être fort passionnée... Il y avait de la volupté jusque dans la manière dont elle se posait devant son interlocuteur… Puis, ses lèvres fraîches, rouges tranchaient sur un teint d’une vive blancheur. Ses cheveux noirs allaient admirablement bien à la couleur orangée de ses yeux mêlés de veines comme une pierre de Florence, et qui semblaient ajouter de la finesse à ses paroles. Son corsage était paré des grâces les plus attrayantes. Une rivale aurait peut-être accusé de dureté ses épais sourcils qui paraissaient se rejoindre, et remarqué je ne sais quel duvet imperceptible dont les contours de son visage étaient ornés.
« Sa voix me causait un délire que j’avais peine à comprimer. Imitant je ne sais quel prince de Lorraine, j’aurais pu ne pas sentir un charbon ardent au creux de ma main pendant qu’elle aurait passé dans ma chevelure ses doigts chatouilleux. Ce n’était plus une admiration, un désir, mais un charme, une fatalité. »
Mais la réalité lui rappelle combien il est difficile pour un jeune homme pauvre de courtiser chez les grands. Il est bien placé pour savoir ce qu’une passion coûte en gants, en voiture, en linges, en habits… et si cette passion demeure platonique un peu trop longtemps, elle devient ruineuse.
Pour Raphaël, Foedora représente la chance de sa vie, une sorte de « billet de loterie. » Il la veut !
Occupé dès cet instant par l’amour, le sentiment amoureux qui a trouvé son objet, il pense que l’art ment parce que, dit-il, aucun texte, aucun tableau ne peut refléter la force du sentiment qu’il éprouve pour elle.
« Rien dans les langages humains, aucune traduction de la pensée, faite à l’aide des couleurs, des marbres, des mots ou des sons, ne saurait rendre le nerf, la vanité, le fini, la soudaineté du sentiment dans l’âme ! Oui ! qui dit art, dit mensonge… La vraie passion s’exprime par des cris, par des soupirs… »
Il la revoit régulièrement et réussi, par sa souplesse intellectuelle et ses connaissances acquises durant ses études, à se rendre indispensable aux soirées très recherchées de la comtesse.
Raphaël aime passionnément Foedora. Il la sent, physiquement, il la voit chez elle, imagine ses chagrins et semble vivre en elle, « ses sens avertis » dès qu’elle apparaissait.
Un soir, il n’a pas de quoi payer un commissionnaire qui a aidé Foedera à se protéger de la pluie. Honteux, il le renvoie avec mépris, durement, aristocratiquement alors qu’au fond de lui il condamne son attitude injuste. Ce même soir, Foedora lui parle de sa fortune, de ses immenses revenus, et lui fait comprendre qu’elle ne veut ni de son amour ni d’une liaison. Ami, oui ; amant, non. Le tout dit avec « un sang froid de notaire. » Cette question d’argent abordée par une femme de la bonne société est tout à fait exceptionnelle, presque impossible au 19ème siècle. D’une part parce que les femmes n’ont pas droit au chapitre financier et d’autre part, dans le cas de Foedora, son rang social devrait, selon l’étiquette de l’époque, lui interdire toute allusion directe à cette question d’argent, considérée comme vulgaire et indigne d’une femme.
Un instant désarçonné, Raphaël, en réplique à cette fin de non recevoir amoureuse, opte pour une attitude spirituelle, enjouée, et lui demande sur un ton léger ce qu’elle entend par amour. Pas dupe, elle sourit, « froide comme une statue », sans répondre.
Raphaël retourne chez lui, une lieue à parcourir à pied sous la neige et la pluie, marchant sur le verglas des quais avec le sentiment d’avoir tout perdu. Il n’avait pas mangé et la pluie détruisait impitoyablement son seul chapeau. Faute de trente sous (le prix d’une course de fiacre) il perdait irrémédiablement son unique habit de sortie.
« Ah! que de sacrifices ignorés j’avais faits à Foedora depuis trois mois ! Souvent, je consacrais l’argent nécessaire au pain d’une semaine pour aller la voir un moment. Quitter mes travaux et jeûner... ce n’était rien!... - mais, traverser les rues de Paris sans se laisser éclabousser, courir pour éviter la pluie, arriver chez elle aussi élégant que les fats dont elle était entourée... Ah! pour un poète amoureux et distrait, cette tâche avait d’innombrables difficultés... Mon bonheur, mon amour dépendre d’une moucheture de boue sur mon seul gilet blanc!... Renoncer à la voir, si je me crottais, si je me mouillais... Ne pas posséder cinq sous pour faire effacer, par un décrotteur, une légère empreinte de fange sur ma botte !... Naguère insouciant en fait de toilette, je respectais maintenant mon habit comme moi-même. Entre une blessure à recevoir et la déchirure de mon frac, je n’aurais pas hésité!...
Naguère insouciant en fait de toilette, je respectais maintenant mon habit comme moi-même. Entre une blessure à recevoir et la déchirure de mon frac, je n’aurais pas hésité!... »
Arrivé à destination, Pauline l’attend et le console par sa sollicitude aimante, tranquille et rassurante. Le tableau qu’elle forme avec sa mère évoque, dans l’esprit de Raphaël, une peinture flamande, un réconfortant tableau familial occupé le soir aux travaux de la vie. Mais il ne la voit toujours que « comme le portrait d’une maîtresse morte. »
N’en pouvant plus de misère et pensant « au luxe prodigieux » de Foedora, Raphaël, demande de l’aide à Rastignac, qui ne peut rien. Mais il l’invite au restaurant où il lui présente « un métis en morale : ni tout à fait probe, ni tout à fait fripon. » Ce personnage, Marivault, est un vaudevilliste qui écrit de l’histoire sur la noblesse. Raphaël, qui en fait partie, est engagé par ce « proxénète littéraire » pour écrire un mémoire et gagne ainsi 100 francs. Assez pour attendre et réparer les dégâts de la pluie sur ses vêtements.
Il se refait, grâce à l’entregent de son ami qui le confie à son tailleur, une garde robe, passant de « son misérable pied de paix à un formidable pied de guerre. »
Foedora l’invite à l’accompagner au jardin des plantes. Dans la voiture, assis près d’elle, il se rend compte que Foedora ne l’aime vraiment pas. « Les femmes sans âme n’ont rien de moelleux dans leurs gestes. » Près de lui, contre lui même, il y a « toute la femme et point de femme. » Elle lui dit ce qu’il a déjà compris, c’est à dire qu’elle ne l’aime pas et, allant plus loin, elle avoue plus généralement « son antipathie pour l’amour. » Elle se marierait, à la rigueur, mais par intérêt avec un pair de France, s’il était duc.
Plus tard, aux Bouffons, insistant sur son amour, devenu maintenant lassant pour la comtesse, Foedora « au cœur de bronze » et à « la mémoire cruelle » menace de rompre tout contact avec lui – indifférente aux prédictions de Raphaël qui dépeint la tristesse « d’une vieillesse déserte et vide » comme si elle était la « vengeance d’une nature trompée. »
Le problème de l’argent resurgit un soir où, sous la pluie, il doit rejoindre Foedora. Il a besoin d’une voiture mais « il n’a pas un liard. » Pauline va encore le sortir d’embarras en lui procurant la somme qui lui manque.
Pauline l’aime comme lui aime Foedora, c'est à dire absolument.
Au spectacle où ils sont, les émanations populacières sont si fortes que Foedora, pour se protéger demande un bouquet de fleurs que Raphaël achète. Puis, trop inconfortablement assise, la comtesse décide de s’en aller. Les 15 francs difficilement réunis et donnés par Pauline sont dépensés pour rien.
Raphaël veut se faire une idée du comportement de la comtesse lorsqu’elle est seule. En même temps il veut la voir « corporellement », c'est-à-dire nue. Il se cache un soir contre un mur derrière les rideaux de sa chambre (il semble que Balzac ait fait de même dans la chambre d’Olympe Pélissier, la future Mme Rossini.). Dissimulé à tous, il entend les insolences des derniers invités. Il entend la maîtresse de maison dire le mépris qu’elle éprouve à son égard et Rastignac, loyalement, prendre sa défense.
Plus tard, les invités en allés, seule dans sa chambre, Foedora tombe le masque et montre sa fatigue. Elle discute avec sa femme de chambre du mariage, de l’enfantement et de l’indocilité de la beauté. « Elle est athée en amour » se dit Raphaël.
« Bientôt Justine la délaça. Je la contemplai curieusement au moment où le dernier voile s'enleva. Elle avait le corsage d'une vierge... Je fus comme ébloui. Je manquai tomber. La comtesse était adorablement belle. A travers sa chemise de batiste et à la lueur des bougies, son corps blanc et rose étincelait comme une statue d'argent qui brille sous la gaze dont un ouvrier l'a revêtue... Ah! nulle imperfection ne devait lui faire redouter les yeux furtifs de l'amour... »
Raphaël la contemple dans sa nudité magnifique : elle a le corps idéal d’une vierge, blanc et lumineux. Il la voit utiliser ce qui semble être une drogue pour s’endormir. Au matin, il sort de chez Foedora sans être remarqué.
Raphaël, qui est invité à venir chez Foedora pour écouter un auteur lire sa comédie, se décide à lui parler avec franchise, lui dire la vérité sur ses sentiments et les sacrifices énormes qu’il a consenti pour la voir.
Cela se fait le 2 mai au soir. Il se rend chez elle sur enfin qu’elle s’abandonnera à lui. Mais Raphaël commet l’erreur de lui avouer sa pauvreté, ses stratagèmes pour paraître toujours impeccablement mis chez elle. De plus il lui raconte la nuit où il l’a épiée dans sa chambre. Elle se moque de lui. Elle le chasse en lui disant « il vaut mieux être morte que malheureuse. » Il la hait tout en réalisant : « Il ne faut pas dire ses souffrances à la femme que l’on aime. » Ironisant presque sur son sort il confie à Emile : « j’étais né pour des amours impossibles, et le hasard a voulu que je fusse servi au-delà de mes souhaits. »
Il retourne à ses travaux mais là aussi « la muse s’est enfuie. »
Il pense pour la première fois à se tuer et le dit à son ami Rastignac. Celui-ci rétorque que la meilleure façon de se suicider c’est d’user, jusqu’à l’oubli, son existence dans le plaisir.
Rastignac lui annonce qu’il doit épouser une jolie petite veuve, alsacienne, un peu grosse, qui a 6 doigts au pied gauche, qui pleure en lisant Goethe mais qui a, ce qui pardonne tout, 25000 livres de rente. Cette petite femme, se plaint-il en riant, « fait du plaisir un véritable bagne. » Balzac nous dit que Rastignac aimera moins son alsacienne quand il s’apercevra qu’elle n’a en réalité que 18000 livres de rente. « Sa fortune diminue et ses doigts augment » ironise-t-il.
Raphaël mène avec son ami qui l’héberge quelques jours de dissipation, avec des femmes et au jeu. L’appartement de Rastignac présentait le luxe et le désordre des jeunes gens en débauche, ces attachants « mauvais sujets. »Se pliant à la philosophie des viveurs, incarnés par Rastignac, Raphaël adopte le système anglais, qui consiste à vivre à crédit. Allant financièrement mieux, déménage de l’autre côté de la Seine, rue Taitbout alors à la mode. Il devient un viveur, le dandy d’après 1830. (Baudelaire). La débauche est un art, comme la poésie. (219)
Romantiquement, ii lui semble être « arrivé ou trop tard ou trop tôt dans la vie du monde. » Il se compare aux deux prostituées, Aquilina et Euphrasie, avec lesquelles lui et son ami Emile ont vraisemblablement passé la nuit.
Revenant à son parcours Raphaël nous dit que cette vie de viveur demande énormément d’argent. Il s’endette. Les créanciers, « ces hommes de la banque vêtus de gris » l’obligent à vendre la terre qui lui reste, une île sur la Loire, où sa mère est enterrée. Avec cet argent il continue d’étonner Foedora qu’il croise dans les soirées de Paris. Il devient « un galérien du plaisir » constatant que « toutes les femmes sont filles d’Eve. Ruiné tout à fait, il lui reste une pièce de 20 francs. Balzac opère à ce moment le raccord du récit de la vie de Raphaël avec le fil de la narration initiale.
Emile et Raphaël, avant de s’endormir, s’apprêtent à mesurer la peau de chagrin alors que la nuit recouvre l’orgie assoupie.
A midi réveil de l’assemblée des viveurs et des viveuses. Les femmes moins belles de leurs excès, ternes, flasques, sont reniées par leurs amants occasionnels, ces amants d’une nuit. C’est le réveil du vice, nous dit Balzac, sans vêtements et sans fards dans un appartement « ravagé par le feu des passions. »
Les valets réparent rapidement les dégâts. Un déjeuner est servi. Splendide comme un déjeuner de banquier.
Un notaire se présente alors et annonce un fabuleux héritage à Raphaël. Celui-ci blêmit. Il comprend immédiatement. Il regarde la mesure de la peau faite la veille. Celle-ci a rétréci. Il est félicité par ses amis mais lui sait que son existence désormais est comptée. Les 6 millions de l’héritage représentent sa vie.
« Il n’obéira plus aux lois, les lois lui obéiront. »
Ce qu’il veut maintenant par-dessus tout se résume à cette formule paradoxale pour un millionnaire : « Je ne désire rien. »

 

4 La vie diminuée
Cette troisième partie du roman se passe en Décembre. Rue de Varennes, devant l’hôtel du marquis de Valentin. Un silence profond règne dans la cour, immense. Tout semble arrêté, étonnement figé.
Un cordon étanche constitué par un personnel averti a été établi pour soustraire Raphaël au reste du monde. Un minutieux rituel règle le déroulement de la vie domestique pour éviter toute demande, tout désir, du maître.
Sa fortune lui permet de « manger », s’il le désire, mille francs par jour. Son entourage dit de lui qu’il est un homme bon.
Raphaël a désigné le vieux serviteur de son père comme majordome, affublé son amusant tic de langage : « c’est inconciliable. » Il est formellement interdit à ce vieillard, tout dévoué à son maître, de poser les questions suivantes : « Voulez-vous ? Souhaitez-vous ? Désirez-vous ? »
Valentin a vieilli, son corps s’est affaissé. Il promène un air mélancolique. Ses « mains de jolie femme sont blanches » et ses cheveux blonds bouclés « sont devenus rares. » Mais ses yeux demeurent vifs même s’il se déplace comme un automate.
Nous sommes 20 jours après le regard désespéré jeté par Raphaël sur la Seine, c'est-à-dire après le début de cette histoire, commencée à la porte d’un tripot du Palais Royal.
Il possède aujourd’hui un attelage de choix, va régulièrement au théâtre, admiré par les grisettes et envié par les étudiants.
Pourtant, malgré les apparences, Raphaël ne vit pas.
En arrière fond de l’histoire racontée transparaît la politique, la révolution de Juillet et ses désillusions, le Roi citoyen – qui ne dit pas moi mais nous - trop bourgeois pour être roi de France mais assez pour l’être des Français, la chasse aux carlistes, l’avènement de la Banque et de la boutique et d’une nouvelle aristocratie, celle des coffres forts.
Un soir, au théâtre, Raphaël rencontre le vieil antiquaire, grimé, amoureux d’Euphrasie, la jeune prostituée « au corps souple », maintenant couverte d’or. Ce même soir, Foedora revient dans le cours de l’histoire. Installée dans sa loge, les spectateurs qui habituellement l’admiraient se détournent d’elle et dirigent leurs regards vers une autre direction. Elle est en effet éclipsée par la beauté d’une inconnue que nous connaissons déjà, Pauline. Celle-ci occupe comme par hasard la loge voisine de celle de Raphaël qui porte un lorgnon déformant pour ne pas être tenté par les belles femmes qu’il rencontrerait.
Pauline, transformée, a l’air d’une duchesse, non de l’Empire, mais du Faubourg Saint Germain. Sa tenue, raffinée et luxueuse, met en valeur ses formes parfaites et son élégance native. Ils se voient, enfin, lui et elle. Leurs retrouvailles prennent l’allure d’un irrépressible coup de foudre.
« Bientôt, le mouvement imperceptible imprimé par la respiration à la poitrine, au dos, aux vêtements, la vie suave de cette jolie femme se communiqua soudain à Raphaël comme une étincelle électrique, et le tulle ou la blonde transmirent fidèlement à son épaule chatouillée la délicieuse chaleur de ce dos de femme, sans doute blanc et nu... Alors il se retourna brusquement; et comme en ce moment l'inconnue, choquée sans doute de se trouver en contact avec un étranger, fit un mouvement semblable, leurs visages, animés par la même pensée, restèrent en présence… Pétrifiés l'un et l'autre, ils se regardèrent un instant en silence. »
Pauline dont « le bras blanc, enveloppé d'une gaze transparente, accusait l'émotion profonde dont elle était saisie, par un tremblement nerveux qui semblait faire palpiter son corps aussi puissamment que son cœur. » lui donne rendez-vous dans leur ancien logis, à l’hôtel Saint Quentin. Raphaël l’y retrouve belle, riche, libre et toujours amoureuse. « Je me serais vendue au Démon pour t’éviter un chagrin » lui dit-elle. Elle lui raconte son histoire, le retour du père, sa fortune. Mais ces deux richesses ne peuvent rien contre le sort.
Elle habite maintenant la Chaussée d’Antin, rue Saint Lazare. Lui, on le sait, rue de Varennes dans le faubourg Saint Germain. Elle veut voir où il habite, elle veut avoir le même lit que le sien et surtout, elle le veut, lui. Le rêve de Pauline se réalise. Raphaël est heureux mais on nous rappelle que le compte à rebours est impitoyable, que la fatalité suit son cours : il ne lui reste « que deux mois à vivre. »
Ils vivent totalement leur amour, hors du monde et de ses usages formant un « joli ménage de contrebande. » Le mariage devait être célébré début mars ; ils ne peuvent attendre et vivent pratiquement ensemble.
Leur vie mondaine se borne à aller à l’Opéra ou aux Italiens, le soir. Si Paris ne s’occupe pas d’eux, nous dit Balzac, c’est parce qu’il était agité par la politique.
La capitale se « chauffait à d’autres feux » : les journées de Février 1831 viennent mettre un terme à l’idéal de Juillet 1830.
Ils vivaient dans une serre odorante, voluptueuse et riche.
« Depuis deux mois, Raphaël vivait en Pauline, et Pauline en Raphaël. Leur mariage, retardé par des difficultés peu intéressantes à raconter, devait se célébrer dans les premiers jours de mars; mais une passion forte et vraie leur avait fait mépriser les lois sociales. »
La peau de chagrin est maintenant réduite à peine à un pied carré (0,38m carré)
Valentin à qui l’amour a redonné le goût de vivre totalement essaie de se sauver en consultant la science.
« En contemplant cette chambre ivre d'amour, pleine de souvenirs, où le jour prenait des teintes voluptueuses, où tout semblait mystère; puis, cette belle femme aux formes pures, jeunes, amante encore, et dont, surtout les sentiments étaient à lui sans partage... il désira vivre toujours. »
Il se rend au « royaume des naturalistes entre la Halle aux vins et la Salpetrière » pour interroger les savants. On apprend que la fameuse peau est de la peau d’âne, d’onagre plus
précisément. On essaie de l’agrandir par des moyens mécaniques et chimiques. Rien n’y fait : la peau ne bouge pas. La science est impuissante devant ce problème.
De retour chez lui, il dort avec Pauline. Le matin il s’éveille et la contemple émerveillé par sa beauté : « son divin profil se détachait vivement sur la fine batiste des oreillers, et de grosses ruches de dentelles mêlées à ses cheveux en désordre lui donnaient un petit air mutin. Elle semblait s'être endormie dans le plaisir. » Balzac ne gomme pas la nature de leurs rapports. Ils sont charnels et sentimentaux.
La médecine est ensuite convoquée : les spécialistes diagnostiquent un excès de pensées chez Raphaël, de stimulants et estiment que sa monomanie, son idée fixe à propos de la peau de chagrin, altère encore plus sa santé fragile.
Son âme est aussi atteinte. En réalité ça se passe là, conclue l’un d’eux.
On lui recommande du repos dans une ville d’eau. Il va, sans prévenir Pauline, à Aix les Bains en Savoie. C’est le printemps. Dans la bonne société des curistes, il est rejeté comme il l’avait été de l’amour par Foedora.
Provoqué en duel, il tue son adversaire sans même le viser. Il voyage et s’arrête en Auvergne, au Mont d’Or. Paysage granitique dans le soleil qui se couche. Tout concourt à faire du paysage un tableau émouvant, délicieux par ses formes, ses couleurs et ses fleurs.
Il tombe en arrêt devant un vieillard sénile – il a 102 ans - et un enfant simple qui jouent ensemble. Une femme apparaît, la trentaine, sur le seuil de la porte. Tout en marchant, elle filait. Balzac la décrit ainsi : « C’était une Auvergnate haute en couleur, l’air réjoui, franche, à dents blanches, figure de l’Auvergne, taille de l’Auvergne, coiffure, robe de l’Auvergne, seins rebondis de l’Auvergne, et son parler, une idéalisation complète du pays : mœurs laborieuses, ignorance, économie, cordialité, tout y était. »
Raphaël veut vivre ici à la sauvage, dans un état de nature qui peut-être l’épargnera. Il se croit guéri alors que la femme, avec son bon sens paysan, dit au domestique de Raphaël, le condamnant : « Il serait mieux en terre qu’en pré. » Raphaël est bouleversé par ce qu’il entend et décide encore de fuir.
Par un mois de juin plein de pluie, il retourne à Paris. Il rentre chez lui : il veut dormir plusieurs jours de suite dans les vapeurs de l’opium. Son majordome, trompé par l’avis d’un médecin, veut le distraire et organise à son insu une orgie. Raphaël effrayé la refuse. Pauline avertie le rejoint. Elle le retrouve menant sa vie au ralenti. A sa vue, une ultime fringale de vie le pousse vers elle et dans une dernière étreinte il meurt dans ses bras.
Pauline, qui par trop d’amour a tué son amour, demeure hébétée comme hors du monde auprès de son cadavre.

Conclusion
Dans La peau de chagrin, Balzac réussit à dire le réel par des moyens littéraires non réalistes.
La peau de chagrin, par son côté fantastique, magique empêche l’œuvre balzacienne de rejoindre les eaux plates d’un rébarbatif réalisme descriptif.
Balzac écrit d’une manière différente que ses contemporains. Son écriture n’est pas du genre noble. Elle pèse d’un poids différent qui est peut être celui de la modernité. Il s’explique : « le style vient des idées, non des mots. » Et se démarquant de son ami Gautier qui prônait « l’art pour l’art », il impose en plein romantisme un « art pour la vérité. »
Il est question dans le roman, au moment de l’orgie, du Globe, le journal des Saint-simoniens. Sa doctrine milite pour un avenir industriel et démocratique pour l’humanité.
Après 1830 l’intellectuel est marginalisé, son statut se détériore au profit de la Médiocratie.
Raphaël, le héros de La peau de chagrin, incarne un nouveau René à qui il manque 5 sous pour sortir une dame. Il se rattache au personnage de Chateaubriand par son ironie, son dandysme, son refus des nouveaux pouvoirs et de son absence aux événements de juillet. Il est donc le René de sa génération avec ses « idées si contraires aux idées reçues. »
Il annonce Louis Lambert, dans le roman éponyme, qui compose une théorie et Lucien de Rubempré (Illusions Perdues) pour ce qui concerne la littérature marchande.

Balzac nous éclaire sur ses intentions. A propos de Foedora, la femme froide et cruelle qui se joue de Raphaël, il dit :
« Foedora, c’est la société » comme plus tard Flaubert dira « Madame Bovary, c’est moi ! »
"Enfin je trouvai la passion empreinte en tout, l’amour écrit sur ces paupières italiennes, sur ces belles épaules dignes de la Venus de Milo, dans ses traits, sur sa lèvre supérieure un peu forte et légèrement ombragée. Il y avait certes tout un roman dans cette femme !... »
Mais il sent en elle quelque chose de trouble : « il y avait en elle deux femmes séparées, par le buste peut-être : l’une était froide, tandis que la tête seule semblait être passionnée. »

L’hôtel de Foedora est situé dans le faubourg Saint Honoré ; Raphaël loge rue des Cordiers, c'est-à-dire à l’autre bout de Paris. Il rentre à pied, heureux de la rencontre et de l’impression qu’il pense avoir fait à la belle comtesse. Il est amoureux, éperdument parce qu'il est, comme les jeunes gens de son époque. éperdument et dramatiquement romantique.

Balzac - La peau de Chagrin (Foedora, la femme sans coeur)
Balzac - La peau de Chagrin (Foedora, la femme sans coeur)
Balzac - La peau de Chagrin (Foedora, la femme sans coeur)
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Balzac - La peau de Chagrin (Foedora, la femme sans coeur)
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Balzac - La peau de Chagrin (Foedora, la femme sans coeur)

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