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Publié par Med Médiène

Balzac: La Peau de chagrin, 1831 (1)

                La Peau de Chagrin contenait tant de lui même
Théophile Gautier

1 - La peau de chagrin : un objet magique
La Peau de chagrin s’ouvre sur un ciel gris qui donne un « air menaçant » à Paris. Nous sommes dans le Palais Royal, le lieu parisien le plus vivant de son époque, devant un tripot établi au n°39.
Description de la salle de jeu, des joueurs qui font partie « des égouts sociaux » et du petit homme du vestiaire dont les « yeux lamentables, devenus insensibles au malheur, disaient la vie des joueurs ruinés. » La salle de jeu qui fait « entendre la prestigieuse musique de l’or » réunit le soir spectateurs et joueurs. La passion y abonde indifféremment « portée par des gens honorables et des vieillards indigents, passion gourmande des amours vénales savourées à n’importe quel prix. »
Elle est, cette salle, la salle du drame vrai dans le décor et la mise en scène de vies gagnées ou perdues par le hasard des cartes ou d’un coup de dé.
Paris, ironise Balzac, peut s’enorgueillir de son Palais Royal, lieu de tous les possibles – heureux ou désastreux.
Le joueur que nous suivons, encore anonyme, vient y jouer son dernier napoléon, représentant toute sa fortune. Il le perd. Il s’en va, ruiné.
Il se retrouve sur les galeries du Palais Royal, traverse, irrésolu, le jardin des Tuileries. Il se sent seul au monde au milieu de la foule coudoyée : il est comme dans un désert, n’écoutant qu’une seule voix, celle qui lui dit de se suicider.
Balzac évoque longuement la question du suicide. Pour lui ce n’est plus le suicide noble des romantiques, mais celui de la misère vécue par une certaine jeunesse en France après la fin de la Restauration, 1830.
Ce jeune homme se dirige vers la Seine et du pont des Arts il « regarde l’eau d’un air sinistre », cette « eau froide et sale. » Au loin, sur le pont des Tuileries, il peut voir une baraque : « Secours aux asphyxiés » qui
le renvoie à on désir de mourir.
Le prix payé à l’époque pour un noyé repêché était de 50 francs. A cette heure, lui, ne valait rien, il était « un véritable zéro social. »
Pour éviter d’être découvert trop tôt, il décide d’attendre la nuit pour passer à l’acte.
Ce sursis qu’il s’accorde le mène vers le quai Voltaire tout en prenant « la démarche indolente d’un flâneur qui veut tuer le temps. »
Les trois sous qui lui restent, retrouvés par hasard dans l’une de ses poches, sont donnés à plus pauvres que lui, « un petit savoyard et un vieux pauvre honteux. »
Devant un marchand d’estampes il aperçoit une magnifique jeune femme « d’une beauté enivrante et d’une taille svelte. » Elle achète pour plusieurs pièces d’or des albums et des lithographies et ne comprend pas l’espèce de regard d’adieu que lui lance le jeune homme. Qu’était-il pour elle, en effet ? Puis cette image du luxe, ce rêve de chair, s’éloigne, indifférente, avec une « vitesse aristocratique. »
Il flâne encore. Il voit Paris changer dans le crépuscule gris : « les tours de Notre Dame, les Tuileries prenant une physionomie triste, sous un ciel » toujours aussi menaçant. Comme une jolie femme, « Paris est soumis aux caprices de laideur et de beauté » affirme Balzac.
Le monde, autour du jeune homme semblait « se diluer, se fluidifier, se brouiller. »
Le jeune homme se dirige vers un magasin d’antiquité comme pour y marchander quelques objets en attendant que vienne la nuit, l’heure fatidique de sa mort.
Longue description du magasin où gisent « les ossements de vingt mondes. » Le premier coup d’œil montre un tableau confus mélangeant les civilisations et le temps. Des instruments de vie sont mêlés aux instruments de mort. Il semble que tous les pays de la terre ont déposé dans ce lieu un échantillon de leurs arts. En plus de la poussière accumulée, la lumière changeante accentue l’étrangeté de cette multitude d’objets.
Le magasin se compose de trois salles, sur trois étages ; le jeune homme est saisi par ce trop plein de civilisation, il se retrouve dans une sorte d’état second. Il parcourt des yeux l’Egypte, la Grèce, la Rome impériale, puis la Rome de Cicéron, la Rome chrétienne, la Rome des Borgia, « dans la chaude et fauve Italie » avec ses orgies et ses femmes dont il aimait « les blancs visages aux longs yeux noirs. »
Et le japon, dont le peuple « fatigué du beau trouve d’ineffables plaisirs dans la fécondité des laideurs. »
Formes, couleurs, pensées, tout revivait dans ces salles pleines de l’histoire du monde. Il se sentait « ni tout à fait mort ni tout à fait vivant. »
Conduit par un vendeur « roux et joufflu », il se retrouve au troisième étage au milieu d’œuvres de Poussin, de Corrège, de Rembrandt, de Michel Ange et de Raphaël.
Etouffant devant tant de beautés, il souhaite mourir d’un « acide moral qu’on distille soi même sur son propre cœur. » Il souhaite en même temps, simplement, remué par une pointe de nostalgie, « deux pieds de terre qui nous donnent du pain et des fleurs. »
Ici, un hommage appuyé est rendu à Cuvier qui a su faire revivre des mondes anciens avec les traces qu’ils ont laissés. Cuvier, selon l’auteur, est bien plus poète que Byron qui par ennui s’en est allé se faire tuer en Grèce.
Pris d’une soudaine fatigue, le jeune homme s’affale dans un fauteuil, regardant autour de lui les choses qui semblent s’animer « comme ans un mystérieux sabbat. » Il entend clairement une voix lui dire : « les morts ne veulent pas encore de toi. » Il voit à ce moment, dans une sorte de lumière surnaturelle, un vieil homme qui l’observe, « un vieillard fantastique à tête judaïque ressemblant au type choisi par les artiste quand ils veulent représenter Moïse. »
Ce visage saisissant évoque pour lui aussi bien le Père éternel que Méphistophélès.
Cet homme, le véritable antiquaire, questionne le jeune homme. On apprend ainsi une partie de son histoire. Il est « dans la plus profonde, la plus ignoble, la plus perçante de toutes les misères » et il ne veut « mendier ni secours ni consolation. »
L’antiquaire lui dit qu’il peut devenir « plus riche, puissant et considéré qu’un roi constitutionnel » grâce à la peau de chagrin accrochée au mur, au dessus de lui. Balivernes, pense le jeune homme adepte d’Arago et de Gay-Lussac. Il ne peut adhérer aux croyances non démontrées, aux superstitions qui peuplent les esprits sans connaissances. Sur la peau est inscrit un petit texte qu’il lit.
Le vieillard à son tour se raconte. Il a 102 ans. Deux verbes sont à proscrire : Vouloir, Pouvoir car ils conduisent à la mort. Alors que Savoir signifie pour lui la vie. Il explique. Vouloir (le désir), Pouvoir (le mouvement) ont été annulés chez lui par la pensée c’est à dire le Savoir. « Le cœur se brise, dit-il, les sens s’émoussent alors que le cerveau ne s’use pas et survit à tout. » Il a tout obtenu car il a su tout dédaigner. Voir c’est savoir.
« La pensée est la clé de tous les trésors ». « Je n’ai jamais rien désiré. J’ai tout attendu. » « J’ai un sérail imaginaire où je possède toutes les femmes que je n’ai pas eues. »
Le jeune homme, convaincu, à son tour veut savoir.

« Je veux un dîner royalement splendide, quelque bacchanale digne du siècle où tout s’est, dit-on, perfectionné!... Que la nuit soit parée de femmes ravissantes ! Enfin, je veux voir la Débauche en délire, rugissante, et dans son char tiré par quatre chevaux, dont l’ardeur nous entraîne par delà les bornes du monde et nous verse sur des plages inconnues... que les âmes montent dans les cieux ou se plongent dans la boue, je ne sais si, alors, elles s’élèvent ou s’abaissent... Peu m’importe ! Mais je commande à ce pouvoir  sinistre de me fondre toutes les joies dans une joie, car j’ai besoin d’embrasser les plaisirs du ciel et de la terre dans une dernière étreinte pour en mourir... Aussi, souhaité-je et des priapées antiques après boire, et des chants à réveiller les morts, et de triples baisers, des baisers sans fin, dont le bruit passe sur Paris comme un craquement d’incendie, y réveille les époux et leur inspire une ardeur cuisante qui rajeunisse même les douairières...
En formulant ce désir, le jeune homme accepte implicitement le contrat. C’est ce que lui dit le vieillard : « Maintenant vos volontés seront scrupuleusement satisfaites ; mais aux dépens de votre vie. Le cercle de vos jours, figuré par cette peau, se resserrera suivant la force et le nombre de vos souhaits, depuis le plus léger jusqu’au plus puissant!... »
« Après tout vous vouliez mourir?... Hé bien! votre suicide n’est que retardé... »
Sortant sur la chaussée, ses amis qui le cherchaient tombent sur lui et l’emmènent à un souper. On apprend son nom : Raphaël. On apprend où il habite, l’hôtel saint Quentin, rue des Cordiers. Ses amis disent-ils « l’ont cherché dans tous les bons ou mauvais endroits de Paris. »
La Seine repassée en joyeuse compagnie semblait moins sinistre à Raphaël, la lumière des boutiques s’y reflétant. En tant qu’homme supérieur il leur était nécessaire affirment ses amis.
Pour Balzac Paris est le lieu par excellence de ces aphorismes et de ces échanges si pétillants, si rapides entre les pensées. Il considère sincèrement Paris comme la capitale mondiale « de la joie, de la liberté, de l’esprit, des jolies femmes, des mauvais sujets et du bon vin… » Le dessert est servi sur une table en bronze doré admirablement ouvragée. Y sont présentés les fruits de toutes les latitudes relevés par des vins spéciaux avec « leurs parfums et leurs flammes. » Aussitôt « Les pyramides de fruits » sont pillées dans « la frénésie de l’ivresse. »
Le café est pris dans le salon où une surprise les attendait.
"Sous les étincelantes bougies d’un lustre d’or, autour d'une table chargée de vermeil, un groupe de femmes se présenta soudain aux convives hébétés, dont les yeux s'allumèrent comme autant de diamants. Riches étaient les parures, mais plus riches encore étaient ces beautés éblouissantes devant lesquelles disparaissaient toutes les merveilles de ce palais. Les yeux passionnés de ces créatures, prestigieuses comme des fées, avaient encore plus de vivacité que les torrents de lumière qui faisaient resplendir les reflets satinés des tentures, la blancheur des marbres, les saillies délicates des bronzes et la grâce des draperies joyeuses. Rien ne pouvait effacer l'éclat de ses figures, les couleurs agaçantes des robes faciles et la vigoureuse mollesse des formes entrelacées avec coquetterie."
Des femmes qui parurent extraordinaires à cette jeunesse échauffée : dans leurs beautés, dans leurs toilettes, dans leurs bijoux, dans leurs maintiens, dans leur art de plaire qui est, ici, l’art de savoir aimer les puissances de l’argent. Ces femmes, recrutées dans la nombreuse armée des courtisanes parisiennes, offraient « des séductions pour tous les yeux et des voluptés pour tous les caprices. » Il y avait « des Anglaises, des Parisiennes, des Italiennes, des Normandes, des Méridionales « aux cheveux noirs, aux yeux bien fendus. »
D’abord surpris, comme pris de court, les invités s’enhardissent et fondent sur le troupeau des filles elle-même un peu embarrassées.
« Elles restaient interdites, honteuses, et s'empressaient autour de la table comme des abeilles bourdonnant à l'entrée d'une ruche. Cet embarras craintif, reproche et coquetterie tout ensemble, accusait et séduisait. C'était pudeur involontaire. »
Deux d’entre elles sont présentées au lecteur : la superbe Aquilina (que l’on rencontre de nouveau dans Melmoth réconcilié, 1835, où elle est la maîtresse entretenue par l’indélicat caissier Castanier) qui ressemblait à une tragédie de Shakespeare. En « robe de velours rouge » qui met en valeur la perfection de son corps lascif, elle se dit « condamnée au plaisir avec un mari dans le coeur ».
Et la candide Euphrasie, type de femme qui ne se rencontre qu’à Paris. « Elle paraissait avoir seize ans, ignorer le mal, ignorer l'amour, ne pas connaître les orages de la vie, et venir d'une église où elle aurait prié les anges d'obtenir avant le temps son rappel dans les cieux... » Avec son front candide et doux elle abritait par en dessous « la dépravation la plus profonde, les vices les plus raffinés. »
L’une était le monstre sans cœur, l’autre le vice sans âme. Mais toutes deux savent l’aboutissement de leur vie de débauche, l’avenir de la plupart des filles de leur genre : la maladie, la dégradation du corps que L’hôpital, en bout de course, recueille. L’hôpital à cette époque est le dernier refuge de la misère, le lieu ultime du désespoir. Euphrasie n’a cure de cette destinée programmée et clame : « j’aime mieux mourir de plaisir que de maladie. » Elle ajoute : « Nous vivons plus en un jour qu’une bonne bourgeoise en dix ans. » Quant à la vertu, poursuit-elle « nous la laissons aux laides et aux bossues. »
L’orgie à laquelle participe activement Raphaël bat son plein avec ses tableaux bruyants, débridés, érotiques.
2 - La Femme sans cœur : à l’épreuve des femmes
Au bout de cette orgie, dans le silence de la nuit, Raphaël confie à son ami Emile Blondet, journaliste, le pourquoi de leur rencontre quai Voltaire. Son suicide projeté. Balzac nous propose alors la biographie du héros qui débute par cet axiome, partagé reconnaît-il par tous les malheureux, que l’on « souffre toujours plus que les autres. » Le cœur du roman se transforme par ce récit à un long retour en arrière destiné à nous éclairer sur les motivations du héros.
Raphaël raconte ses années de collège puis à 17 ans ses années de droit. Il est guidé, formé, préparé par un père sévère et attentif mais sans tendresse. Raphaël aimait pourtant ce père froid car dit-il il était juste. Au théâtre où son père l’emmène parfois, il espère trouver une maîtresse qui lui donnerait enfin son indépendance. Mais Raphaël a un handicap sérieux, il ne connaît pas l’idiome des salons. Il se décrit comme l’enfant le plus tendre élevé par « l’homme le plus caillouteux, le plus froid du monde. » Contraint de « comprimer tous ses désirs », il ose, lors d’une soirée, transgresser l’ordre fait de probité et de confiance établi par son père. Il lui dérobe deux napoléons pour jouer. Il gagne 160 francs qu’il garde sans rien dire.
Par ailleurs, son père le pousse à devenir un homme, mais un homme d’Etat, capable de redorer le blason familial. La formation de juriste de Raphaël est mise à profit pour rétablir les droits paternels sur des terres dont on lui conteste la propriété. Sacrifiant sa jeunesse Raphaël consacre tout son temps à cette tâche.

En 1826, Raphaël a 22 ans. Son père vient de mourir. Fils unique, il est seul à suivre le corbillard à travers les rues de Paris. Orphelin sans appuis, il est de plus ruiné et donc, selon l’idéologie stricte de l’époque, sans avenir. Malgré le prestige de son nom, un nom de vieille noblesse, il est rejeté, parce que sans fortune, même par les parents qui lui restent. De par son éducation sévère et sans tendresse, éducation essentiellement intellectuelle, il se trouvait maintenant à l’âge des conquêtes féminines, sans charme, presque laid, timide et gauche, n’aimant ni sa voix ni son regard, « doutant de lui comme un enfant sans mère. »
Il revient, s’adressant toujours Emile dans les vapeurs de la nuit orgiaque, sur ce qui semble être l’une de ses préoccupations majeures : la femme. Il découvre, l’expérience aidant, qu’il ne sait « pas parler en se taisant ni se taire en parlant » comme savent le faire si naturellement les jeunes gens de son âge et de sa condition.
« J’avais de la hardiesse, mais dans l’âme seulement, et non dans les manières. Plus tard, j’ai su que les femmes ne voulaient pas être mendiées...
J’en ai beaucoup vu, que j’adorais de loin, auxquelles je livrais un coeur à toute épreuve, une âme à déchirer, une énergie qui ne s’effrayait ni des sacrifices, ni des tortures...
Elles appartenaient à des sots dont je n’aurais pas voulu pour portiers. »
26 ans.
Dédaigné par les femmes, où plutôt invisible à leur regard, il ne lui reste qu’à les observer. Il sent confusément qu’il est un peu « comme elles. Mais la réalité est cruelle. En pleine force de l’âge il est sans femme – épouse, maîtresse ou amie - et sans parents pour le consoler. Il est seul au milieu du plus affreux des déserts, « un désert pavé, un désert animé, pensant, vivant où tout vous est plus qu’un ennemi… indifférent », le terrible désert parisien.
Cette solitude sociale et sentimentale l’amène à décider de consacrer trois ans de sa vie à la rédaction d’un livre qui le fera connaître et lui apportera la fortune.
Il veut vivre dans ce Paris tumultueux et peuplé comme un ermite, retiré des faux semblants, vains et harassants, de la vie parisienne pour se construire une sphère de travail et de silence.

En partageant ce qui lui reste de son héritage en trois, il lui revient pour vivre 365 francs. Le compte est simple : cela fait un franc par jour pour s’habiller, se nourrir, se loger, se chauffer, se distraire dans la ville la plus chère de France. Il fait le détail de ses dépense à Emile.
« Comptons!... reprit-il. Trois sous de pain, deux sous de lait, trois sous de charcuterie m’empêchaient de mourir de faim et tenaient mon esprit dans un état de lucidité singulière. J’ai observé, comme tu sais, de merveilleux effets produits par la diète sur l’imagination.
Puis, mon logement me coûtait trois sous par jour ; je brûlais pour trois sous d’huile par nuit ; je faisais moi-même rua chambre; je portais des chemises de flanelle pour ne dépenser que deux sous de blanchissage par jour; je me chauffais avec du charbon de terre, dont le prix divisé par les jours de l’année, n’a jamais donné plus de deux sous pour chacun ; enfin, j’avais des habits, du linge, des chaussures pour trois années; c’était assez, ne voulant m’habiller que pour aller à certains cours publics et aux bibliothèques.
Toutes ces dépenses réunies font dix-huit sous ; il m’en restait deux pour les choses imprévues. Mais, je ne me souviens pas d'avoir, pendant cette longue période de travail, passé le pont des Arts, ni d’avoir jamais acheté d’eau; j’allais en chercher le matin, à la fontaine de la place Saint Michel, au coin de la rue des Grés.
Je me coupai moi-même les cheveux… »
De chez lui, en se mettant à la fenêtre, il pouvait « respirer l’air du ciel en laissant planer ces yeux sur un paysage de toits bruns, grisâtres, rouges, en ardoises, en tuiles, couvert de mousses jaunes ou vertes. »
Raphaël s’émerveille de la singulière beauté de ce panorama urbain qu’il pouvait apercevoir « aux différentes heures du jour ou de la nuit. »
En se promenant un jour dans son quartier le hasard lui fait trouver un nouveau logis. Il tombe sur une rue, une impasse où une toute jeune fille joue au volant, une artère si calme et paisible qu’on se croirait en province. Le narrateur nous signale, pour appuyer sans doute l’aspect poétique et historique de l’endroit, que Jean Jacques Rousseau a vécu dans cette rue.
Dans un hôtel d’aspect vieillot, l’hôtel Saint Quentin tenu par une femme qui n’est autre que la mère de la jeune fille remarquée par Raphaël, on lui loue une mansarde donnant sur les toits et les cours des pensions alentour. Il la meuble des vestiges de son héritage échappé aux créanciers : un bureau, un lit, un fauteuil et un piano.
Il vit là désormais, tout à son travail et aux poétiques surprises de la lumière du soleil sur ses objets.
« Si, d’abord, cette vue me parut monotone, bientôt j’y découvris de singulières beautés. Tantôt, le soir, des raies lumineuses, parties des volets mal fermés, nuançaient et animaient les noires profondeurs de ce pays original. Tantôt les lueurs pâles des réverbères projetaient d’en bas des reflets jaunâtres à travers le brouillard, et accusaient faiblement les rues dans les ondulations de ces toits pressés, océan de vagues immobiles. Puis, parfois de rares figures se dessinaient au milieu de ce morne désert : c’était, parmi les fleurs de quelque jardin aérien, le profil anguleux et crochu d'une vieille femme arrosant des capucines; ou, dans le cadre d’une lucarne pourrie, quelque jeune fille faisant sa toilette, se croyant seule, et dont je n’apercevais que la jolie tête et les longs cheveux élevés en l'air par un bras éblouissant de blancheur. J’admirais les végétations éphémères qui croissaient dans les gouttières, pauvres herbes emportées par un orage! »
Il vit là comme un prisonnier, mais un prisonnier consentant, peut-être heureux de l’être. Cette situation consentie convient parfaitement à l’image qu’il a de lui-même, « avec es idées si contraires aux idées reçues. »
Il tente d’écrire une comédie, pour l’argent. Et pour la gloire, une Théorie de la volonté. Ce dernier travail l’oblige à apprendre l’anatomie et les langues orientales pour le rédiger.
Mais sa vie devient, il s’en rend compte, sérieuse et répétitive « comme un long pensum. »
« Amant efféminé de la paresse orientale, amoureux de mes rêves, sensuel, j’ai toujours travaillé, me refusant à toutes les jouissances de la vie. Gourmand, j’ai été sobre. Aimant et la marche et les voyages maritimes, désirant visiter plusieurs pays, trouvant encore du plaisir à faire, comme un enfant, ricocher des cailloux sur l'eau, je suis resté constamment assis, une plume à la main. »
La nuit, dans ses rêves, il se voit entouré de femmes, s’adonnant à la plus douce des débauches, qui lui rappelle La Tentation de Saint Antoine.
« Parfois tous mes goûts naturels se réveillaient comme un incendie longtemps couvé. Alors, par une sorte de mirage ou de calenture, je me voyais, moi, veuf, dénué de tout et dans une mansarde d’artiste, entouré de femmes ravissantes; je courais à travers les rues de Paris, couché sur les moelleux coussins d’un brillant équipage, j’étais rongé de vices, plongé dans la débauche, voulant tout, ayant tout. J’étais ivre, à jeun »
Il imagine que les femmes dites vertueuses font aussi des rêves aussi fous – « rêves qui ne sont pas sans charme » avoue-t-il.
Raphaël « diogénise avec fierté » pendant les dix premiers mois de sa nouvelle vie. La fille de la propriétaire, dont nous avons déjà apprécié la beauté en fleur, Pauline Gaudin, l’aide, puis l’aime en silence. Son père, vieux soldat de Napoléon, est parti aux Indes faire fortune. Raphaël se propose de faire son éducation en échange de menus services : Pauline embellit, devient femme sous les pauvres vêtements qui l’habillent. Il le voit mais il ne la désire pas car elle est pauvre.
« Quand je rentrais, je la trouvais chez moi, dans la toilette la plus modeste, mais au moindre mouvement qu’elle faisait, sa taille élégante et souple, les attraits de sa personne se révélaient sous l’étoffe grossière dont elle était vêtue. Elle avait un pied mignon dans d’ignobles souliers. C’était l’héroïne du conte de Peau d’Ane, une reine en esclavage.
Mais ses jolis trésors, sa richesse de jeune fille, tout ce luxe de beauté fut comme perdu pour moi. »
Il ne conçoit en effet l’amour que dans le luxe, l’aisance parfumée qui se donne dans la douce pénombre des boudoirs.
« Puis, j’avoue à ma honte que je ne conçois pas l’amour dans la misère. Peut-être est-ce, en moi, dépravation due à cette maladie humaine que nous nommons la Civilisation, mais une femme, fût-elle aussi ravissante que la belle Hélène, la Galathée d'Homère, n’a plus aucun pouvoir sur mes sens, si peu qu’elle soit crottée. Ah! vive l’amour dans la soie, sur le cachemire, entouré des merveilles du luxe, qui le parent merveilleusement bien, parce que lui-même est un luxe peut-être. J’aime à froisser, sous mes désirs, de pimpantes toilettes, à briser des fleurs, à porter une main dévastatrice dans les élégants édifices d’une coiffure embaumée... »
La femme de ses pensées, la femme idéale doit être riche, aristocratique, élégante, spirituelle, dangereuse et accessoirement amoureuse. « Pour avoir les façons d’une princesse, une femme doit être riche. Or, en présence de mes romanesques fantaisies, qu’était Pauline ?... Pouvait-elle me vendre des nuits qui coûtent la vie, un amour qui tue, et met en jeu toutes les facultés humaines... Nous ne nous tuons guère pour de pauvres filles qui se donnent... » Il ne veut que d’une « femme fluette qui se couche au matin pour renaître le soir, à l’aurore des bougies. »
En décembre 1829, il rencontre Rastignac qui l’emmène, pour se distraire et trouver une protection féminine, dans une maison où va tout Paris, « le Paris à nous, les beaux, les gens à millions, les célébrités… » Ce Paris est celui de Foedora « une Parisienne à moitié Russe, une Russe à moitié Parisienne », la plus belle femme de tous les salons parisiens. Elle est la femme dont il a toujours rêvé, qu’il a toujours cherchée et qu’il rencontre enfin. Elle est comtesse, elle n’a pas d’amants connus et résiste « à toutes les séductions parisiennes. » Le soir de sa présentation il engloutit le prix d’un mois de pain en gants neufs et en fiacre. Il songe à cet instant que l’on peut marchander avec un ouvrier qui a une famille à nourrir tout en jetant l’or avec insouciance à des danseuses.
Il arrive à cette conclusion que « l’on ne marchande pas avec le plaisir. »
Il finit par s’apercevoir que les femmes « ignorent le talent et admirent les sots. » Pour se consoler de cette anomalie inhérente à la conformation de l’insaisissable pensée féminine il se convainc qu’aux « hommes supérieurs, il faut des femmes dignes d’eux. »

Bazac - La peau de chagrin
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