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Publié par Med Médiène

Balzac: Ferragus, 1833

"Au collège on fait des serments, on constituera une phalange, on imitera les Treize de Balzac !"
Gustave Flaubert, L’Education sentimentale

Ferragus, Chef des Dévorants, 1833
Balzac, pour sans doute montrer l’importance qu’il lui accordait, a placé L’Histoire des Treize en tête des Scènes de la vie parisienne. De l’aveu même de Balzac, l’Histoire des treize connaît, dès sa publication, un « extraordinaire » succès de librairie. Le public suit enfin. Balzac passe en 1833 pour « un contier », la critique le répète à la suite se Sophie Gay qui le sacre « roi de la nouvelle ». Il le prouve par ces trois courts romans qui forment cette trilogie qu’il a mis deux ans à écrire. Mais Balzac se sent et se veut plus que simple raconteur d’histoires. Il se proclame témoin de son temps. Il place Ferragus en 1819-1820, La Duchesse de Langeais en 1818 et La Fille aux yeux d’or en avril 1815. Il sait rendre vraisemblable ses fables en prenant dans la réalité vécue de son temps des éléments qui les cautionnent. Mais il parle aussi d’un aspect caché de la société qui le fascinait : la force collective des unions secrètes, clandestines, mise au service d’un seul. Théophile Gautier relate avec humour leur tentative de mettre sur pied, à l’initiative de l’écrivain, une telle société qui devait rendre riche et célèbre chacun de ses membres. Pour les Treize et certainement pour l’auteur, le pouvoir réel n’est jamais montré, il est détenu par des groupes de pression, des coteries, des clans qui agissent toujours dans l’ombre. L’auteur s’est abondamment renseigné sur le compagnonnage et sur la franc maçonnerie en France et aurait pris modèle sur leur organisation pour créer la société des Treize. Charles Nodier, par sa parfaite connaissance de l’histoire du Moyen Age français, a pu l’aider dans ses recherches.
Ainsi ces Treize, nom que se sont donnés treize jeunes gens, s’acceptant sans préjugés sociaux, ont des possibilités d’action illimitées. Ennuyé « par la vie plate » de la Restauration ils sont « entraînés vers les jouissances asiatiques » par des désirs trop longtemps comprimés. Ce sont des hommes affranchis : ils vivent en dehors des lois communes, faisant du plaisir et de l’égoïsme leur seule religion. Ils écument la ville comme « des flibustiers à gants jaunes et en carrosses. » Ils avaient « toujours une idée de plus que n’en avaient les gens les plus remarquables » et réussissaient généralement tout ce qu’ils entreprenaient. Les valeurs défendues par les Treize pourraient se résumer à ces quatre points :
-le culte de l’énergie
-la frénésie du plaisir
-l’horreur de la vie ennuyeuse
-
la recherche de sensations inédites.
Mais dans ces trois histoires, les héros ne font que se venger, parfois trop tard, comme de Marsay dans La Fille aux yeux d’or ou Montriveau dans La Duchesse de Langeais. Finalement, les Treize ne défendent pas des convictions mais des passions, des intérêts personnels. Pour donner une certaine crédibilité à ces histoires Balzac prétend qu’elles lui ont été confiées par un mystérieux visiteur. Un homme d’une quarantaine d’années, blond aux yeux bleus, se serait présenté chez lui, un jour, et lui aurait révélé l’existence de cette étrange et inquiétante compagnie, l’autorisant à en écrire quelques épisodes. L’auteur « séduit par la senteur parisienne des détails et par la bizarrerie des contrastes » s’exécute quelques temps plus tard, quand les personnes concernées étaient revenues à l’ordre « des lois civiles. » Dans ces histoires, les femmes sont évidemment présentes - mais en victimes, non comme des protagonistes. Paquita Valdès, magnifique jeune femme, est l’esclave d’une autre femme ; la bourgeoise Mme Jules est la fille naturelle d’un forçat ; Mme de Langeais, une vraie duchesse du faubourg Saint Germain, est enlevée comme une femme quelconque. Ces trois femmes tombent amoureuses d’hommes qui les perdent. Au prix du sacrifice de leurs vies elles paient l’amour qu’elles ont accordé à ces hommes. On peut ajouter à cette liste de martyres de l’amour Ida Gruget, la grisette, qui se suicide après avoir été abandonnée par Ferragus.
Dans le roman qui nous intéresse, Mme Jules, après cinq ans de mariage, éprouve la même passion pour son mari. « Une passion abritée dans le mariage », un amour que le mariage n’a pas affaibli. Clémence Desmarests, Mme Jules, dédie à son mari, en l’améliorant chaque jour, « son métier de femme » qu’elle pratique admirablement. Pour lui, pour l’homme qu’elle aime depuis le premier regard, elle ignore ce que veulent dire les mots Devoir et Vertu et se sent, elle le lui dit, plus épouse que mère et qu’elle est heureuse de ne pas avoir d’enfant. La chambre de Mme Jules, très raffinée, lieu sacré pour les mariés toujours amants, absolument interdite à tous à l’exception de la domestique, est décrite avec une précision que l’on peut croire intéressée. En 1833, Balzac est en pleine romance avec Mme Hanska.
Ce bonheur idéal qui unit deux être également confiants est d’un seul coup anéanti par la jalousie contagieuse de monsieur de Maulincour et sa « funeste curiosité ». Pour Clémence sa vie c’est son amour. Elle meurt dès qu’elle est soupçonnée, comme Ida Gruget meurt d’être rejetée. On dira de Ferragus, mais on peut le dire des deux autres textes, qu’il s’agit d’un roman qui traite de la misogynie masculine car l’amour infini que la femme donne à l’homme est vain. Un malentendu essentiel vient à chaque fois détruire cet amour. L’Histoire des Treize relate trois amours tragiquement manquées ; que ce soit dans le mariage ou hors de lui, quel que soit l’appel du cœur ou des sens. Il semble que dans ces trois romans, l’union des sexes ne saurait être harmonieuse. Balzac, pour fixer son lecteur et se l’attacher, veut l’émouvoir par la violence qu’il décrit et les morts qu’elle engendre. Plus, il insiste sur une forme de cruauté, et même de sadisme, dans le besoin qu’ont certains de ses héros de faire souffrir la femme. Cette femme, quelle qu’elle soit, est chassée comme on chasse un gibier et comme lui, elle est condamnée. Il n’y a qu’à voir le plaisir nouveau, excitant, ressenti par Auguste de Maulincour lorsqu’il se met à poursuivre Mme Jules à travers Paris. On pourrait peut-être expliquer la cruauté de de Marsay par le fait qu’il a été « un enfant abandonné de sa mère » ? Ferragus menace : « je brûlerai Paris » si on touche à sa fille. Il est prêt à assassiner le moindre gêneur. Il est implacable dans sa vengeance.
Ils sont, les Treize, rappelons-le, « des juges et des bourreaux. » On constate : dans ces romans, il y a des masques, des escaliers dérobés et des portes infranchissables, des cheminées à double fond, des filatures, des rapts, des déguisements, des fausses identités, des grisettes et des mulâtres. Ce sont des indicateurs de l’écriture romantique, « dans le goût d’Hoffmann » très prisé à ce moment-là. Si l’on s’attarde sur les trois dédicataires – Berlioz, Liszt, Delacroix - l’intention de l’auteur parait claire. A propos du plus romantique des musiciens français, on sait que Berlioz, prix de Rome en 1830, lisait Balzac en 1832 et que le deux artistes s’étaient rencontrés cette année là. Ils ne se fréquentaient pas, mais l’écrivain donne l’impression de bien connaître l’œuvre du musicien, ainsi que le montre cette page où il commente Dies Irea, qui est un morceau de la Symphonie fantastique, interprété dans l’église Saint Roch aux funérailles de Mme Jules.
Pour Balzac, la musique est le plus complet des arts (Massimila Doni et Gambarra), plus riche en tous cas que celui des mots. Mais Balzac, en écrivain sûr de lui, n’hésite pas à rivaliser avec elle, comme il l’a fait avec plus de chance dans La Fille aux yeux d’or à propos de la peinture. Paris : « reine des cités » et « grande courtisane » rappelle « la grande prostituée de l’Adriatique » de la Venise sauvée dont l’un des protagoniste disait : « l’honnêteté est un leurre, la révolte un devoir. » Ferragus a pour cadre Paris, « cette monstrueuse merveille, étonnant assemblage de mouvements, de machines et de pensées, la ville aux cent mille romans, la tête du monde. » Balzac nous présente une image protéiforme de la capitale. Les lieux que l’auteur nous décrit sont des lieux relevant d’une topographie sérieusement établie, vérifiable, attestée par les anciens plans de la capitale. De même, les « ors mats des banques » familiers à Mme Jules, femme d’un riche agent de change, ou le salon doré de l’hôtel de la duchesse de Langeais sont réels et ne souffrent d’aucune équivoque.
Les deux premiers chapitres du roman sont rapportés indirectement par Auguste de Maulincour qui s’institue à ses risques et périls espion de Mme Jules, la femme dont il est tombé amoureux, ce qui l’amène à parcourir la ville, et nous avec lui. L’officier, en agissant ainsi, se sépare de l’idée partagée à son époque par une certaine jeunesse qui consistait à croire qu’« aimer sans espoir, être dégoûté de la vie » pouvait constituer une position sociale. Le célèbre début de son roman où Balzac parle de la vie des rues, de leurs animations, reste un morceau d’anthologie. L’écrivain, amoureux de sa ville et la connaissant parfaitement, s’ingénie à donner une identité physique et morale aux rues qu’il examine. Cette géographie vivante est donc susceptible d’accueillir le hasard, dans ce qu’il a parfois de plus étrange, de plus incroyable, qu’aménage parfois la vie. Par exemple, la surprise d’une rencontre avec une femme dans un lieu où elle ne doit pas être, qui se poursuit en rebondissements dramatiques dans Ferragus - comme dans un roman policier. « Au commencement du mois de février, il y a de cette aventure environ treize ans, un jeune homme, par l’un de ces hasards qui n’arrivent pas deux fois dans la vie, tournait, à pied, le coin de la rue Pagevin pour entrer dans la rue des Vieux Augustins, du côté droit, où se trouve précisément la rue Soly. Là, ce jeune homme, qui demeurait, lui, rue de Bourbon, trouva dans la femme à quelques pas de laquelle il marchait fort insouciamment de vagues ressemblances avec la plus jolie femme de Paris, une chaste et délicieuse personne de laquelle il était en secret passionnément amoureux… Il connaissait Paris ; et sa perspicacité ne lui permettait pas d'ignorer tout ce qu’il y avait d’infamie possible pour une femme élégante, riche, jeune et jolie, à se promener là, d'un pied criminellement furtif. Elle, dans cette crotte, à cette heure ! » La rue Pagevin, à l’époque, « n’avait pas un mur qui ne répétât un mot infâme » est notoirement connue. Balzac insiste sur les laideurs, par contraste, de certaines rues ou quartiers parisiens entre eux. Bien que « vêtu d’affiches », Paris est indéniablement sale. « Il est dans Paris certaines rues déshonorées autant que peut l'être un homme coupable d’infamie ; puis il existe des rues nobles, puis des rues simplement honnêtes, puis de jeunes rues sur la moralité desquelles le public ne s’est pas encore formé d’opinion; puis des rues assassines, des rues plus vieilles que de vieilles douairières, des rues estimables, des rues toujours propres, des rues toujours sales, des rues ouvrières, travailleuses, mercantiles. Enfin, les rues de Paris ont des qualités humaines, et nous impriment par leur physionomie certaines idées contre lesquelles nous sommes sans défense. Il y a des rues de mauvaise compagnie où vous ne voudriez pas demeurer, et des rues où vous placeriez volontiers votre séjour. Quelques rues, ainsi que la rue Montmartre, ont une belle tête et finissent en queue de poisson. La rue de la Paix est une large rue, une grande rue; mais elle ne réveille aucune des pensées gracieusement nobles qui surprennent une âme impressible au milieu de la rue Royale, et elle manque certainement de la majesté qui règne dans la place Vendôme.
Si vous vous promenez dans les rues de l’île Saint-Louis, ne demandez raison de la tristesse nerveuse qui s’empare de vous qu’à la solitude, à l’air morne des maisons et des grands hôtels déserts. Cette île, le cadavre des fermiers généraux est comme la Venise de Paris. La place de la Bourse est babillarde, active, prostituée ; elle n’est belle que par un clair de lune, à deux heures du matin. La rue Traversière-Saint-Honoré n’est-elle pas une rue infâme? Il y a là de méchantes petites maisons à deux croisées, où, d’étage en étage, se trouvent des vices, des crimes, de la misère. Les rues étroites exposées au nord, où le soleil ne vient que trois ou quatre fois dans l'année, sont des rues assassines qui tuent impunément … Monsieur Benoiston de Châteauneuf a prouvé que la mortalité de ces rues était du double supérieure à celle des autres. Pour résumer ces idées par un exemple, la rue Fromenteau n’est-elle pas tout à la fois meurtrière et de mauvaise vie ?
Paris est le plus délicieux des monstres : là, jolie femme; plus loin, vieux et pauvre ; ici, tout neuf comme la monnaie d’un nouveau règne ; dans ce coin, élégant comme une femme à la mode. Monstre complet d’ailleurs… ». Balzac pose là non un problème d’esthétique littéraire mais un véritable problème politique : il appelle à une prise de conscience des autorités de la capitale sur les conséquences désastreuses de l’insalubrité publique, surtout après l’épidémie de choléra de 1832. Il écrit dans La Fille aux yeux d’or, comme dans cet extrait, que certaines rues connaissent un taux de mortalité plus grand que d’autres. Il répète ses accusations à l’encontre du pouvoir et fait référence aux « mathématiques sociales » de son temps qui révèlent l’inégalité des conditions de vie des parisiens, surtout les plus pauvres, par rapport aux provinciaux qui profiteraient de la pureté de l’air.
Pour éviter les lacunes ou des oublis dans ce réquisitoire, Balzac étend sa description à toutes les formes de rues jusqu’aux barrières, à toutes les heures du jour et de la nuit parisienne. La presse qui s’est développée fait état largement de ces informations alarmantes. Balzac, comme elle, accuse l’incompétence de l’administration, devenue à ses yeux trop bureaucratique. Il y a peu de monuments décrits dans La Comédie humaine, mais si, dans Ferragus, une nouvelle statue est érigée dans Paris, Balzac ne peut s’empêcher de signaler qu’aussitôt un gamin, le futur Gavroche de Victor Hugo, la signe de son nom. Les effets de lumière, la nuit, à la brune, produisent parfois des effets étranges dans les rues, et des « échappées de lumière », certains jours, égaient les laideurs d’une ville surpeuplée. « Il se rencontre dans Paris des effets de nuit singuliers, bizarres, inconcevables. Ceux-là seulement qui se sont amusés à les observer savent combien la femme y devient fantastique à la brune. Tantôt la créature que vous y suivez, par hasard ou à dessein, vous paraît svelte; tantôt le bas, s’il est bien blanc, vous fait croire à des jambes fines et élégantes ; puis la taille, quoique enveloppée d’un châle, d’une pelisse, se révèle jeune et voluptueuse dans l’ombre; enfin les clartés incertaines d’une boutique ou d’un réverbère donnent à l’inconnue un éclat fugitif, presque toujours trompeur, qui réveille, allume l’imagination et la lance au-delà du vrai. Les sens s’émeuvent alors, tout se colore et s’anime; la femme prend un aspect tout nouveau; son corps s’embellit; par moments ce n’est plus une femme, c’est un démon, un feu follet qui vous entraîne... »
Balzac évoque le délicat problème de la spéculation immobilière qui a multiplié les maisons comme celle où Ferragus a trouvé refuge. Ainsi Paris se transforme physiquement sous l’effet d’une demande de logements de plus en plus importante de la part d’une population attirée par ses charmes. En ce temps-là, Paris avait la fièvre des constructions. Si Paris est un monstre, il est assurément le plus maniaque des monstres. Il s’éprend de mille fantaisies : tantôt il bâtit comme un grand seigneur qui aime la truelle ; puis il laisse sa truelle et devient militaire ; tout à coup, il abandonne les répétitions militaires et jette son cigare; puis il se désole, fait faillite, vend ses meubles sur la place du Châtelet, dépose son bilan; mais quelques jours après, il arrange ses affaires, se met en fête… En ce moment donc, tout le monde bâtissait et démolissait quelque chose, on ne sait quoi encore. Il y avait très peu de rues qui ne vissent l’échafaudage à longues perches, garni de planches mises sur des traverses et fixées d’étages en étages dans des boulins; construction frêle, ébranlée par les Limousins, mais assujettie par des cordages, toute blanche de plâtre, rarement garantie des atteintes d’une voiture par ce mur de planches... Et les cagiboutis, comme celui de la mère d’Ida Gruget, avec leurs fleurs, « les géroflées » décorant leurs façades, et sur les murs desquels le premier rayon de soleil éclaire la poussière et la couche de crasse accumulée par le temps. « Cette maison était une de celles qui appartiennent au genre dit cabajoutis. Ce nom très significatif est donné par le peuple de Paris à ces maisons composées, pour ainsi dire, de pièces de rapport. C’est presque toujours ou des habitations primitivement séparées, mais réunies par les fantaisies des différents propriétaires qui les ont successivement agrandies, ou des maisons commencées, laissées, reprises, achevées; maisons malheureuses qui ont passé, comme certains peuples, sous plusieurs dynasties de maîtres capricieux. Ni les étages ni les fenêtres ne sont ensemble, pour emprunter à la peinture un de ses termes les plus pittoresques; tout y jure, même les ornements extérieurs. Le cabajoutis est à l’architecture parisienne ce que le capharnaüm est à l’appartement, un vrai fouillis où l’on a jeté pêle-mêle les choses les plus discordantes. » Paris forme un tout, chaque élément de son ensemble n’existe qu’en fonction des autres. Ainsi la maison, comme unité de ce tout, fournit à Balzac l’occasion de sa première analyse en forme de coupe, du grenier au rez-de-chaussée, (cf. Georges Perec : La vie mode d’emploi). « Ses greniers, espèce de tête pleine de science et de génie, ses premiers étages, estomacs heureux ; ses boutiques, véritables pieds ; de là partent tous les trotteurs, tous les affairés. » La porte cochère, grâce à la pluie, trouve son importance – et sa justification - dans cet ensemble, parce que cet élément permet de réunir « tous les fantassins de Paris. » Rappelons que pendant le retour du bal, en pleine nuit, M. Jules qui boude dans un coin de la voiture qui le conduit chez lui, « étudie » les portes cochères et « les enseignes noires des boutiques. »
Cet intérêt de l’auteur pour ce qui fait la vie de Paris lui permet de nous brosser, mais quelque peu caricaturés, les types parisiens par excellence : la grisette, le mendiant ou le concierge. La Fille aux yeux d’or nous offrait le type du facteur, ou des jeunes gens rentés. « Dans les premiers jours du mois de mars …Auguste  fut pris, rue Coquillière, par une de ces belles pluies qui grossissent tout à coup les ruisseaux, et dont chaque goutte fait cloche en tombant sur les flaques d’eau de la voie publique. Un fantassin de Paris est alors obligé de s’arrêter tout court, de se réfugier dans une boutique ou dans un café, s’il est assez riche pour y payer son hospitalité forcée; ou, selon l’urgence, sous une porte cochère, asile des gens pauvres ou mal mis. Comment aucun de nos peintres n’a-t-il pas encore essayé de reproduire la physionomie d’un essaim de Parisiens groupés, par un temps d’orage, sous le porche humide d’une maison? Où rencontrer un plus riche tableau? N’y a-t-il pas d’abord le piéton rêveur ou philosophe qui observe avec plaisir, soit les raies faites par la pluie sur le fond grisâtre de l’atmosphère; soit les tourbillons d’eau blanche que le vent roule en poussière lumineuse sur les toits; soit les capricieux dégorgements des tuyaux pétillants, écumeux; enfin mille autres riens admirables, étudiés avec délices par les flâneurs, malgré les coups de balai dont les régale le maître de la loge? Puis il y a le piéton causeur qui se plaint et converse avec la portière, quand elle se pose sur son balai comme un grenadier sur son fusil; le piéton indigent, fantastiquement collé sur le mur, sans nul souci de ses haillons habitués au contact des rues; le piéton savant qui étudie, épelle ou lit les affiches sans les achever; le piéton rieur qui se moque des gens auxquels il arrive malheur dans la rue, qui rit des femmes crottées et fait des mines à ceux ou celles qui sont aux fenêtres; le piéton silencieux qui regarde à toutes les croisées, à tous les étages; le piéton industriel, armé d'une sacoche ou muni d’un paquet, traduisant la pluie par profits et pertes; le piéton aimable, qui arrive comme un obus, en disant Ah! quel temps, messieurs! et qui salue tout le monde; enfin, le vrai bourgeois de Paris, homme à parapluie, expert en averse, qui l’a prévue, sorti malgré l’avis de sa femme, et qui s'est assis sur la chaise du portier. »
Le porche parisien, si nécessaire au flâneur surpris par la pluie, est ainsi décrit. « Monsieur de Maulincour se réfugia donc, avec toute une famille de piétons, sous le porche d’une vieille maison dont la cour ressemblait à un grand tuyau de cheminée. Il y avait le long de ces murs plâtreux, salpêtrés et verdâtres, tant de plombs et de conduits, et tant d’étages dans les quatre corps de logis, que vous eussiez dit les cascatelles de Saint Cloud. L’eau ruisselait de toutes parts; elle bouillonnait, elle sautillait, murmurait; elle était noire, blanche, bleue, verte; elle criait, elle foisonnait sous le balai de la portière, vieille femme édentée, faite aux orages, qui semblait les bénir et qui poussait dans la rue mille débris dont l'inventaire curieux révélait la vie et les habitudes de chaque locataire de la maison. C’était des découpures d’indienne, des feuilles de thé, des pétales de fleurs artificielles, décolorées, manquées; des épluchures de légumes, des papiers, des fragments de métal. A chaque coup de balai, la vieille femme mettait à nu l'âme du ruisseau, cette fente noire, découpée en cases de damier… »
Balzac considère que la diversité de Paris doit être préservée, avec ses espèces et ses sous espèces, qu’elle en fait sa singularité et son charme. C’est elle qui offre aux flâneurs amoureux ses multiples visages vivants. Ainsi des mendiants,« …C’est de grossières figures roulées dans la boue, à la voix rauque, au nez rougi et bulbeux, à bouches dépourvues de dents, quoique menaçantes; humbles et terribles, chez lesquelles l’intelligence profonde qui brille dans les yeux semble être un contresens. Quelques-uns de ces vagabonds effrontés ont le teint marbré, gercé, veiné; le front couvert de rugosités; les cheveux rares et sales, comme ceux d'une perruque jetée au coin d'une borne. Tous gais dans leur dégradation, et dégradés dans leurs joies, tous marqués du sceau de la débauche jettent leur silence comme un reproche; leur attitude révèle d’effrayantes pensées. Placés entre le crime et l’aumône, ils n’ont plus de remords, et tournent prudemment autour de l’échafaud sans y tomber, innocents au milieu du vice, et vicieux au milieu de leur innocence. Ils font souvent sourire, mais font toujours penser.
Tous ont des velléités d’ordre et de travail, mais ils sont repoussés dans leur fange par une société qui ne veut pas s’enquérir de ce qu’il peut y avoir de poètes, de grands hommes, de gens intrépides et d’organisations magnifiques parmi les mendiants, ces bohémiens de Paris; peuple souverainement bon et souverainement méchant, comme toutes les masses qui ont souffert ; habitué à supporter des maux inouïs, et qu’une fatale puissance maintient toujours au niveau de la boue. Ils ont tous un rêve, une espérance, un bonheur : le jeu, la loterie ou le vin. » Et la grisette : « Cette demoiselle était le type d’une femme qui ne se rencontre qu’à Paris. Elle se fait à Paris, comme la boue, comme le pavé de Paris, comme l’eau de la Seine se fabrique à Paris, dans de grands réservoirs à travers lesquels l’industrie la filtre dix fois avant de la livrer aux carafes à facettes où elle scintille et claire et pure, de fangeuse qu’elle était. Riche, elle se vicie; pauvre, elle est incomprise. Et cela ne saurait être autrement. Elle a trop de vices et trop de bonnes qualités ; elle est trop près d’une asphyxie sublime ou d’un rire flétrissant; elle est trop belle et trop hideuse; elle personnifie trop bien Paris, auquel elle fournit des portières édentées, des laveuses de linge, des balayeuses, des mendiantes, parfois des comtesses impertinentes, des actrices admirées, des cantatrices applaudies ; elle a même donné jadis deux quasi-reines à la monarchie. C’était une grisette de Paris, mais la grisette dans toute sa splendeur; la grisette en fiacre, heureuse, jeune, belle, fraîche, mais grisette, et grisette à griffes, à ciseaux, hardie comme une Espagnole, hargneuse comme une prude anglaise réclamant ses droits conjugaux, coquette comme une grande dame, plus franche et prête à tout; une véritable lionne; bref, toutes les joies de la vie des grisettes : la femme de ménage, ancienne grisette elle-même, mais grisette à moustaches et à chevrons, les parties de spectacle, les marrons à discrétion, les robes de soie et les chapeaux à gâcher; enfin toutes les félicités calculées au comptoir des modistes.
Oui, cette grisette avait tout cela pour une affection vraie ou malgré l’affection vraie, comme quelques autres l’obtiennent souvent pour une heure par jour, espèce d’impôt insouciamment acquitté sous les griffes d’un vieillard. La jeune femme qui se trouvait en présence de monsieur et madame Jules avait le pied si découvert dans sa chaussure qu’à peine voyait-on une légère ligne noire entre le tapis et son bas blanc. Cette chaussure, dont la caricature parisienne rend si bien le trait, est une grâce particulière à la grisette parisienne; mais elle se trahit encore mieux aux yeux de l’observateur par le soin avec lequel ses vêtements adhèrent à ses formes, qu’ils dessinent nettement. Aussi l’inconnue était-elle, pour ne pas perdre l’expression pittoresque créée par le soldat français, ficelée dans une robe verte, à guimpe, qui laissait deviner la beauté de son corsage, alors parfaitement visible. Elle avait une figure fine, des joues roses, un teint blanc, des yeux gris étincelants, un front bombé, très proéminent, des cheveux soigneusement lissés qui s’échappaient de son petit chapeau, en grosses boucles, sur son cou. (…) J’habite rue de la Corderie-du-Temple, n°14, monsieur. Ida Gruget, couturière en corsets, pour vous servir, car nous en faisons beaucoup pour les messieurs. » A cette galerie de personnages, Balzac ajoute l’indispensable portière, « je ne suis pas une femme, monsieur, je suis concierge » : « Cette portière était logée sous la grande porte, dans une de ces espèces de cages à poulets, petite maison de bois montée sur des roulettes, et assez semblable à ces cabinets que la police a construits sur toutes les places de fiacres.
A Paris, les différents sujets qui concourent à la physionomie d’une portion quelconque de cette monstrueuse cité, s’harmonisent admirablement avec le caractère de l’ensemble. Ainsi portier, concierge ou suisse, quel que soit le nom donné à ce muscle essentiel du monstre parisien, il est toujours conforme au quartier dont il fait partie, et souvent il le résume. Brodé sur toutes les coutures, oisif, le concierge joue sur les rentes dans le faubourg Saint-Germain, le portier a ses aises dans la Chaussée d’Antin, il lit les journaux dans le quartier de la Bourse, il a un état dans le faubourg Montmartre. La portière est une ancienne prostituée dans le quartier de la prostitution ; au Marais, elle a des moeurs, elle est revêche, elle a ses lubies. » Reste à parler le l’appartement d’une parisienne, mère de la grisette, dépeinte plus haut, Mme Gruget : « Heureusement, sur l’une de ces portes, la plus huileuse et la plus brune des trois, il lut ces mots écrits à la craie Ida viendra ce soir à neuf heures. Il tira un vieux cordon de sonnette tout noir, à pied de biche, entendit le bruit étouffé d’une sonnette fêlée et les jappements d’un petit chien asthmatique. La manière dont les sons retentissaient dans l’intérieur lui annonça un appartement encombré de choses qui n’y laissaient pas subsister le moindre écho, trait caractéristique des logements occupés par des ouvriers, par de petits ménages, auxquels la place et l'air manquent.
Là, des fleurs; là, un jardin long de deux pieds, large de six pouces ; là, un grain de blé; là, toute la vie résumée; mais là aussi toutes les misères de la vie. En face de ces fleurs chétives et des superbes tuyaux de blé, un rayon de lumière, tombant là du ciel comme par grâce, faisait ressortir la poussière, la graisse, et je ne sais quelle couleur particulière aux taudis parisiens, mille saletés qui encadraient, vieillissaient et tachaient les murs humides. Bientôt une toux de vieille et le pas lourd d’une femme annoncèrent la mère d’Ida Gruget… Jules suivit cette femme dans une première pièce où il vit, mais en masse, des cages, des ustensiles de ménage, des fourneaux, des meubles, de petits plats de terre pleins de pâtée ou d'eau pour le chien et les chats, une horloge de bois, des couvertures, de vieux fers entassés, mêlés, confondus de manière à produire un tableau véritablement grotesque, le vrai capharnaüm parisien …
Il suivit alors la mère d’Ida dans la pièce à feu, où ils furent accompagnés par le petit carlin poussif, personnage muet, qui grimpa sur un vieux tabouret. Madame Gruget avait eu toute la fatuité d'une demi misère en parlant de chauffer son hôte. Son pot-au-feu cachait complètement deux tisons notablement disjoints. L'écumoire gisait à terre, la queue dans les cendres. Le chambranle de la cheminée, orné d'un Jésus de cire mis sous une cage carrée en verre bordé de papier bleuâtre, était encombré de laines, de bobines et d’outils nécessaires à la passementerie. Jules examina tous les meubles de l'appartement avec une curiosité pleine d'intérêt, et manifesta malgré lui sa secrète satisfaction.- Eh bien, dites donc, monsieur, est-ce que vous voulez vous arranger de mes meubes? lui dit la veuve en s'asseyant sur un fauteuil de canne jaune qui semblait être son quartier général. Elle y gardait à la fois son mouchoir, sa tabatière, son tricot, des légumes épluchés à moitié, des lunettes, un calendrier, des galons de livrée commencés, un jeu de cartes grasses, et deux volumes de romans… Il regarda fort attentivement le visage jaune de madame Gruget, ses yeux gris, sans sourcils, dénués de cils, sa bouche démeublée, ses rides pleines de tons noirs, son bonnet de tulle roux, à ruches plus rousses encore, et ses jupons d’indienne troués, ses pantoufles usées, sa chaufferette brûlée, sa table chargée de plats et de soieries, d’ouvrages en coton, en laine, au milieu desquels s'élevait une bouteille de vin.
On le voit, Balzac, dans son art de conter, procède par petits croquis, par « petites physiologies » au gré des rencontres nécessitées par l’intrigue, donnant ainsi vie et bruit à son histoire. Ferragus tend à la peinture, par la mise au monde de tableaux successifs. « Peindre ce monstre complet » qu’est Paris, tel est son projet déclaré dans sa préface. La longue « enceinte monstrueuse au milieu de laquelle le grand Paris se remue » termine symboliquement Ferragus. Ce que retient l’auteur ce sont les actes de la vie du Paris social, le rituel de la mort et de l’enterrement inclus, « Puis après de courtes prières, le prêtre jeta quelques grains de terre sur la dépouille de cette femme; et les fossoyeurs, ayant demandé leur pourboire, s'empressèrent de combler la fosse pour aller à une autre », toutes les classes de la vie de la société, dont les oubliés de La Comédie humaine, les prolétaires, les ouvriers évoqués pour la première fois dans La Fille aux yeux d’or. L’une des dernières visions de Jules est celle de Paris vu du Père-Lachaise, comme Rastignac après l’enterrement du père Goriot :
« C’est encore tout Paris avec ses rues, ses enseignes, ses industries, ses hôtels ; mais vu par le verre dégrossissant de la lorgnette, un Paris microscopique réduit aux petites dimensions des ombres, des larves, des morts, un genre humain qui n’a plus rien de grand que sa vanité. Puis Jules aperçut à ses pieds, dans la longue vallée de la Seine, entre les coteaux de Vaugirard, de Meudon, entre ceux de Belleville et de Montmartre, le véritable Paris enveloppé d’un voile bleuâtre, produit par ses fumées, et que la lumière du soleil rendait alors diaphane. Il embrassa d’un coup d'oeil furtif ces quarante mille maisons, et dit, en montrant l’espace compris entre la colonne de la place Vendôme et la coupole d’or des Invalides : - Elle m’a été enlevée là, par la funeste curiosité de ce monde qui s'agite et se presse, pour se presser et s'agiter. » Dans Les Treize, mais surtout à la fin de Ferragus, il se moque de la police et de la bureaucratie qui se nourrit de rapports.
« Le Rapport est dans l'administration actuelle ce que sont les limbes dans le christianisme. Jacquet connaissait la manie du rapport, et il n'avait pas attendu cette occasion pour gémir sur ce ridicule bureaucratique. Il savait que, depuis l'envahissement des affaires par le rapport, révolution administrative consommée en 1804, il ne s'était pas rencontré de ministre qui eût pris sur lui d'avoir une opinion, de décider la moindre chose, sans que cette opinion, cette chose eût été vannée, criblée, épluchée par les gâte-papier, les porte-grattoir et les sublimes intelligences de ses bureaux. » Le roman se termine par la lamentable description de Ferragus, le chef des Dévorants, vieilli et vaincu, après la mort de Clémence, sa fille. Cet homme voulait « tuer le forçat en lui » pour devenir « quelque chose de social. » Cet ancien bagnard, « jadis fort riche, et surtout l’un des plus jolis garçons de Paris », échoue, à cause d’un curieux, à s’intégrer dans la haute finance et dans l’aristocratie. C’est dans la partie ouest de la capitale, le plus pauvre avec ses hospices et son cimetière de Montparnasse, que Balzac loge Ferragus comme tombé en enfance.

Balzac: Ferragus, 1833
Balzac: Ferragus, 1833
Balzac: Ferragus, 1833
Balzac: Ferragus, 1833
Balzac: Ferragus, 1833
Balzac: Ferragus, 1833
Balzac: Ferragus, 1833
Balzac: Ferragus, 1833
Balzac: Ferragus, 1833
Balzac: Ferragus, 1833
Balzac: Ferragus, 1833
Balzac: Ferragus, 1833
Balzac: Ferragus, 1833
Balzac: Ferragus, 1833
Balzac: Ferragus, 1833

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