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Publié par Med Médiène

A la veille de 1830, l’aristocratie ne se confond déjà plus avec le monde. Balzac regarde comment s’habillent, se nourrissent, marchent, vivent ses contemporains. Il est rédacteur à La Mode.
Sous la Restauration le luxe cède la place à l’élégance ; acquisition personnelle qui veut du goût, le sentiment de l’harmonie : « une science immense ») qui exige une attention de chaque instant et une entière soumission à la mode, déesse inconstante.
L’élégance règne désormais sur l’aristocratie parisienne qui jadis s’imposait par sa seule naissance.
Elle permet alors à « une démocratie de riches » de se mêler au grand monde. Dans le Traité de la vie élégante, Balzac avance l’idée que l’élégance est le laisser passer qui ouvre les portes d’une nouvelle aristocratie à l’anglaise (Brummel) logeant dans « les hautes régions du monde ».
A partir de cette époque
la naissance (Faubourg Saint Germain) accueillera la richesse (Chaussée d’Antin) et tous deux accueilleront le talent (Faubourg Saint Honoré).
Ainsi, par exemple, dans Gobseck, les Restaud habitent la chaussée d’Antin. Le faubourg Saint Germain essaime là. On peut y voir une sorte de déclassement, car s’installent dans ce quartier des salons de jeux et des clubs. Le notaire Derville et l’usurier Gobseck nous montrent dans cette nouvelle les dessous du grand monde où la passion d’une femme, Anastasie de Restaud, engendre le désordre et la ruine, où l’argent exerce la plus cruelle des tyrannies.
Dans la Théorie de la démarche, Balzac pose l’artiste en rival et égal du mondain. En réalité, le monde et le demi monde sont régis par la même stratégie et les mêmes sentiments. Ce qui les sépare c’est la qualité du luxe. Pour Balzac, songeant au mot de Talleyrand :
« les manières sont tout », l’élégance s’apprend. La bourgeoisie s’attellera avec acharnement à cet apprentissage.
La condition sine qua non pour devenir élégant : être oisif. Balzac donne l’exemple de l’Angleterre où est né le dandy (le roué, le viveur en France) - qui deviendra le snob.
La Comédie humaine nous montre ces frontières qui paraissent infranchissables mais que l’intelligence arrivera à ouvrir comme avec « une espèce de pince-monseigneur » (Proust).
Cf. : l’admirable Mme de Bauséant dans Le Père Goriot, la cynique Mme d’Espard dans Illusions Perdues et l’audacieuse Mme de Maufrigneuse dans Les Secrets de la princesse de Cadignan. Tous ces personnages sont doués d’un esprit à « double fond ».
Le monde est fait de mondes. Les éléments de ce monde ne sont pas stables. Ils sont à l’image de la société de ce temps qui est traversée de tensions et parcourue du mouvement ininterrompu de l’activité d’une multitude d’individus qui s’enrichit.
Au dessus de la foule des petites gens coexistent les mondes constitués par la noblesse, aristocratie ancienne ou récente; la bourgeoisie d’affaire - banquiers, industriels, commerçants -, les politiciens, les grands commis de l’Etat, les hommes de justice - magistrats, notaires.
Classe distincte, nouvelle, affamée d’honneurs et qui pousse les portes du Faubourg Saint Germain de toutes ses forces neuves, de toute cette énergie qui a déserté les rangs des anciens maîtres. (Cf. la description que fait Balzac de l’aristocratie dans La Fille aux yeux d’or ou dans Ferragus). A l’aristocratie déclinante, il ne reste plus que le blason et le beau langage.
Pour Balzac, la société est constituée de sphères différentes avec ses principes, ses occupations et sa morale. Chaque coterie impose à ses membres l’idée qu’elle est la fine fleur du monde, qu’elle est, croit-elle et dit-elle, le seul véritable monde.
Mais le mouvement social est le plus fort, la nouvelle société qui est en train de naître dans cette première moitié du XIXème (cf. le positivisme d’Auguste Comte et le fameux mot d’ordre « enrichissez-vous ! » lancé aux Français par Guizot) est une société où l’argent domine, où l’or vaut toutes les naissances, où le fruit du travail (quel qu’il soit) permet à certains individus de se hisser au plus haut degré de l’échelle sociale. Des romans nous apprennent l’origine malhonnête de certaines fortunes (Madame Firmiani, L’auberge rouge, L’interdiction). « L’or représente toutes les forces humaines » affirme tranquillement et cyniquement Gobseck. Au temps de Balzac un écu valait 3 francs. La fête et l’argent corrompent ainsi les derniers cercles où s’était réfugié l’esprit de caste de l’aristocratie.
L’argent : banquiers, spéculateurs (Nucingen, Rastignac); usuriers (Gobseck); industriels, commerçants (Crevel, Birroteau).

La fête : le monde du théâtre « cette roture intelligente » (Maupassant) où l’on s’amuse : les actrices, les journalistes, les hommes de lettres – poètes, dramaturges et romanciers. Et le monde des femmes entretenues.
La femme entretenue, dans La Comédie humaine, sert d’intermédiaire entre les couches sociales discordantes : artistes, bourgeois, nobles, politiciens et le monde vénal de la prostitution. Elle imprime l’action, elle change les êtres supérieurs en marionnettes séniles et crédules (le baron Nucingen). Balzac octroie à la courtisane l’extraordinaire pouvoir de rendre fou les hommes. Par leur corps mais aussi par leur esprit. Esther Gobseck, issue de la basse prostitution, devient une femme entretenue d’une violence animale qui brise la vie des amants qui s’y attachent. « La machine à plaisir » qu’elle est « possède en elle une mine d’or ».
Balzac est le premier écrivain français, après Rabelais, à parler d’une manière aussi forte, aussi vraie, aussi nouvelle du corps et de ses désirs, de ses pulsions sexuelles que l’argent permet d’assouvir. L’amour qui sauve n’est guère envisagé dans la Comédie humaine. Il n’intéresse pas l’auteur. Par contre l’amour qui tue l’espoir, qui étouffe les élans, qui brise les carrières et ruine les familles est souvent présent dans l’univers balzacien. Le pendant de cet amour est l’argent, « seul dieu moderne », le vrai pouvoir. Les aristocrates, les bourgeois, le peuple, tous courent après cette « pièce de cinq sous », sésame de toutes les ambitions.
La fête et l’argent corrompent ainsi les derniers cercles où s’était réfugié l’esprit de caste de l’aristocratie.
Il y a, selon Balzac, un Faubourg Saint Germain du XIIIème arrondissement, expliquant de cette façon l’importance du rôle tenu par les courtisanes dans La Comédie humaine. (C’est chez Olympe Pélissier que Balzac lui-même rencontre le duc de Fitz-James et le duc de Duras : « l’ancienne cour, écrit-il, allait chez elle pour causer, comme en terrain neutre, comme on va dans l’allée des Tuileries pour se rencontrer »).
Mme du Val-Noble (Suzanne l’ex blanchisseuse de La Vieille fille), dans Illusions perdues, joue ce rôle. « Elle exerçait une certaine influence sur les banquiers, les grands seigneurs et les écrivains du parti royaliste, tous habitués à se réunir dans son salon pour traiter certaines affaires qui ne pouvaient être traitées que là ».

Par exemple, Lucien de Rubempré rencontre chez elle le baron-banquier Nucingen et son désormais fidèle « collaborateur conjugal » Eugène de Rastignac. Il retrouvera, chez un ministre allemand, Rastignac, mais aussi Mme d’Espard, et Mme de Moncornet qui, tombée amoureuse de lui, l’invite chez elle.
« Ennuyé de sa femme, Du Tillet avait acquis cette petite maison moderne, et y avait installé l’illustre Carabine dont l’esprit vif, les manières cavalières, le brillant dévergondage formaient un contrepoids aux travaux de sa vie domestique, politique et financière. Que Du Tillet ou Carabine fussent ou ne fussent pas au logis, la table était servie, et splendidement, pour dix couverts tous les jours. Les artistes, les gens de lettres, les journalistes, les habitués de la maison y mangeaient. On y jouait le soir. Plus d’un membre de l’une ou l’autre Chambre venait chercher là ce qui s’achète au poids de l’or à Paris, le plaisir. Les femmes excentriques, ces météores du firmament parisien qui se classent si difficilement, apportaient là les richesses de leurs toilettes. On y était très spirituel, car on y pouvait tout dire, et on y disait tout. » (Les Comédiens sans le savoir). Dans La Comédie humaine les courtisanes mettent en relation des hommes de milieux différents et travaillent à certaines promotions sociales. (Mme du Val-Noble et Lucien de Rubempré; Valérie Marneffe et son ignoble mari, Philippe Brideau, un intrigant, se trouve, chez des danseuses, en présence du duc de Maufrigneuse. Ce dernier le nomme lieutenant colonel de la garde royale, fait sa fortune, parce qu’« en charmant grand seigneur », le duc se sent obligé de protéger un homme à qui il vient d’enlever sa maîtresse, Mariette dans La Rabouilleuse).
L’époque romantique, et Balzac en fait partie pleinement, regarde avec sympathie la courtisane grandie « par la volupté de se perdre ». Elle devient l’un des thèmes les plus exploités par cette littérature : la fille de joie purifiée par l’amour et qui doit, pour cet amour, se prostituer à nouveau.

La courtisane se recrute, au départ de sa carrière, parmi les grisettes, ces filles de petite condition, généralement ouvrières, appelées ainsi parce qu’elles portaient une robe d’étoffe légère de couleur grise. Ce sont des prostituées d’une mise modeste mais élégantes et qui cachent leur métier sous celui de modiste ou de vendeuse. Faciles et hardies, elles demeurent bonnes filles : la dame aux camélias, l’héroïne de Dumas fils, « avait été grisette, voilà pourquoi elle avait encore du cœur ».
« Elles rachètent tous leurs défauts, elles effacent toutes leurs fautes par l’étendue, par l’infini de leur amour quand elles aiment… La passion d’une actrice est une chose d’autant plus belle qu’elle produit un plus violent contraste avec son entourage. »
A partir de 1840 le mot se transforme en Lorette mot inventé et mis à la mode par le journaliste Roqueplan. La lorette désigne les jeunes filles qui habitaient de petits appartements autour de Notre Dame de Lorette, quartier neuf et où les propriétaires n’étaient pas très regardants (cf. la nouvelle politique d’urbanisation et la politique hygiéniste entamées sous le second empire.)
La lorette travaille toute la semaine et s’amuse le dimanche.
Il existe une autre catégorie de courtisanes. Ce sont les demi mondaines, les femmes entretenues, les femmes déchues, ou femmes à parties (divorcées, veuves, actrices manquées). Elles tiennent salon, sont éduquées. Mme Shontz, dans Béatrix, parle plusieurs langues, joue du piano. Ces femmes viennent de la petite bourgeoisie et sont entretenues par des fonctionnaires, de petits diplomates et surtout des commerçants (Crevel et Mme Marneffle dans La cousine Bette).
Enfin, les artistes (Juliette Drouet, Marie Dorval...) connaissent un réel succès auprès des hommes fortunés. Intérêt pour les coulisses de l’Opéra qui devient, sous Louis Philippe, le Versailles des bourgeois. « Une courtisane est essentiellement monarchique » écrit Balzac dans Splendeur et misère des courtisanes. « Les filles d’opéra sont passées à l’état mythologique » ajoute-t-il. L’actrice, selon lui, est une courtisane doublée d’une comédienne.
Les romantiques amoindrissent la vénalité des courtisanes et soulignent leur distinction, leur aisance, leur esprit, leur élégance. Elles ont conscience de leur faute, mais elles n’ont pas le choix. Faculté du déguisement que toute femme vénale possède. Elle se rencontre partout où sont les grandes lorettes et les célébrités mondaines du jour. Le Rocher de Cancale, fameux restaurant de La Comédie humaine ou l’Opéra déjà évoqué. Elles sont parfois à pied (en disgrâce passagère), elles demandent alors à souper à des amies. « - Tiens, cousin, voici ce qu’on appelle une marcheuse. Il s’agit de Carabine, une figurante de la danse. (Les Comédiens sans le savoir).

Balzac découvre les raisons, les causes cachées de la prostitution. C’est en rendant à la jeune fille bourgeoise une plus grande liberté « que périra d’elle-même la honteuse plaie des filles publiques. »
Le baron Hulot, l’érotomane dans La cousine Bette et dont on dit que Victor Hugo fut le modèle, n’est possible qu’avec la période galante de la fin de l’Empire.
Mme Schontz aussi.
Flore Brazier : en jupe trouée, vue par le Dr Rouget (La Rabouilleuse.)
Facteurs qui favorisent la prostitution : le mariage d’intérêt.
Dans Une double Famille, le comte de Granville, marié à une bigote, cherche l’amour et la fantaisie auprès d’une grisette.
Roguin, notaire, « fait comme beaucoup de maris parisiens, il a un second ménage en ville », César Birotteau.

Illusions perdues et Une fille d’Eve expliquent pourquoi une carrière littéraire ou politique implique la présence d’une courtisane. Mme Marneffe dégrossit Crevel qui avoue : « Je dois tout à cette femme ».
Valérie Marneffe reçoit une vingtaine de députés chez elle.
Le nombre de prostituées de 1831 à 1861 se chiffre à 12201 selon l’historien des mœurs, le sociologue Parent-Duchatelet.
La courtisane balzacienne se caractérise par une double mobilité, mentale (elle change d’amants « nous nous donnons donc des maris temporaires » explique Josépha Mirha) et physique (elle déménage souvent). Mais elle est surtout pour lui « L’art qui fait irruption dans la Morale » par l’indépendance qu’elle exprime et l’idéal de la beauté qu’elle incarne. Elle symbolise la protestation contre le diktat bourgeois de la chasteté.
« Léon de Lora montra l’une de ces superbes créatures qui à vingt-cinq ans en ont déjà vécu soixante, d’une beauté si réelle et si sûre d’être cultivée qu’elles ne la font point voir. Elle était grande, marchait bien, avait le regard assuré d’un dandy, et sa toilette se recommandait par une simplicité ruineuse. » (Les Comédiens sans le savoir).
Dans La Comédie humaine Balzac opère une analogie entre le travail de l’artiste et l’activité de la courtisane. « Tout artiste est un peu catin » écrit-il à Mme Hanska. Le métier de la courtisane et le métier de l’écrivain participent du même fonctionnement.
Dans la préface à Splendeur et misère des courtisanes, « l’œuvre qui a la prétention de daguerréotyper une société » il dépeint les hautes régions de la galanterie parisienne en insistant sur les liens qui unissent le monde et le demi-monde. Balzac n’hésite pas à dire que l’« on voit des Mme Marneffe à tous les étages de l’Etat social. »
Dans ce roman, Esther Gobseck, « ancienne fille à numéro », manipulée par Vautrin, fait faire des folies à Nucingen, l’un des grands banquiers de La Comédie humaine. « Il s’élève tous les jours à Paris cent et quelques passions à la Nucingen ». Elle se donne à son « pot à millions » par amour pour Lucien de Rubempré. Mais l’amour ne la sauve pas. Sous le nom de la Torpille, elle a la nostalgie du vice et regrette « ses vases obscures ».

Coralie se partage entre « le gros papa Camusot » et son amant de cœur, Lucien. Elle mourra pour lui. Sa femme de chambre, la grosse Bérénice fera le trottoir pour permettre à Lucien de payer son voyage de retour à Angoulême. Elle lui procure ainsi 20 francs.
Florine, à l’innocence juvénile, paraît 16 ans. Mais quand on l’importune, elle se met à jurer de vrais jurons. Elle se « fait des Lords. » Elle travaille beaucoup mais se dit malade « pour aller cueillir des fleurs à la campagne ».
Description de Florine : superbe, raffinée mais un visage qui se termine par un menton « un peu gros qui annonçait une certaine violence amoureuse » et une taille que « menaçait l’obésité ».
Balzac parle de l’insouciance des courtisanes : elles ne vivent que pour le présent.
Dans la cité industrielle les idées deviennent des valeurs.
« Une des plus grandes fautes que commettent les gens qui peignent nos mœurs est de répéter de vieux portraits. Aujourd’hui chaque état s’est renouvelé. Les épiciers deviennent pairs de France, les artistes capitalisent, les vaudevillistes ont des rentes. »
Les Comédiens sans le savoir.
Balzac établit dans La Comédie humaine une hiérarchie féminine qui va du sommet de la pyramide sociale au trottoir où tapine la fille à numéro. C’est ainsi que l’on peut rencontrer :
La femme supérieure (Mme de Bauséant), la femme à la mode (Mme d’Espard, Mme de Maufrigneuse, Mme Firmiani), la femme comme il faut (Mme Jules), la coquette (Emilie de Fontaine, Mme de Langeais, Mme Bargeton), la femme qui tient salon (presque toutes), la femme politique (les grandes dames et les arrivistes comme Mme Marneffe), la femme littéraire (Camille Maupin), la femme artiste (Dinah de la Baudraye), la lionne (1835, Mme de Mannerville, Lady Dudley, Béatrix de Rochefide), la libertine qui éprouve le besoin de s’encanailler (Mme de Serisy), la douairière (Mme de Grandlieu).Chez les courtisanes on rencontre tous les états : l’actrice (Coralie), la prostituée (Esther Gobseck), la grisette et la lorette (la couturière Ida Gruget, la blanchisseuse Caroline Crochard

Balzac - Représentation d'une soirée mondaine sous la Monarchie de Juillet.

Balzac - Représentation d'une soirée mondaine sous la Monarchie de Juillet.

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