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Publié par Mohamed Médiène


Pierre-Loti-copie.jpg                                       

Pierre Loti costumé en Arabe
 

"C’était, en vérité, une de ces exaltées à principes, une de ces puritaines opiniâtres comme l’Angleterre en produit tant, une de ces vieilles et bonnes filles insupportables qui hantent toutes les tables d’hôtes de l’Europe, gâtent l’Italie, empoisonnent la Suisse, rendent inhabitables les villes charmantes de la méditerranée, apportent partout leurs manies bizarres, leurs mœurs de vestales pétrifiées, leurs toilettes indescriptibles et une certaine odeur de caoutchouc qui ferait croire qu’on les glisse, la nuit dans un étui."

Maupassant, Miss Harriet.

 

Motivations
Chercher des images, chercher des impressions, chercher le dépaysement tant spatial que temporel. Voir du nouveau.
Aller vers le soleil, l’Orient maintenant à portée de main, pour ressentir l’intensité chaleureuse et lumineuse des pays  méditerranéens. (Nerval)
Un certain nombre d’artistes sont atteints de « La maladie du bleu », l’une des caractéristiques de l’exotisme romantique,telle que l’a décrite Théophile Gautier.
Pour ces voyageurs, peintres et écrivains, ils éprouvent un ardent désir de délivrance des sens. Ils fuient la triste et affairée société parisienne.
Le sens de l’histoire de surcroît se développe considérablement au XIXème siècle.
Parler de l’orientalisme, c’est parler du regard, du double regard que pose l’Europe sur le pourtour européen, en gros, sur les zones qui formaient l’ex Empire Ottoman – moins la Perse, mais plus la Grèce.
C’est une vaste région dont le lien commun, en dehors du fait qu’ils sont baignés par la même mer, réside dans le partage d’une même religion, l’Islam, majoritairement présente dans les pays composant ce territoire.
De quoi est fait ce regard ? Il est fait de la double confrontation du regard de l’écriture et de celui de la peinture. Ils disent, ces regards, le choc produit par la rudesse de ces pays, leur beauté et leur étrangeté procurant un indicible dépaysement.
Ils disent aussi le choc de la rencontre avec une population dont les mœurs et son rapport au monde est éloigné de celui des artistes voyageurs, conduisant parfois à une sorte de désenchantement par sa trop grande différence et son éloignement culturel. Cette rencontre permet à certains d’entre eux de réinstaller une vérité que les clichés romanesques, nombreux et répétés avaient contribué à brouiller.
Il faut dire comment ces deux regards se complètent, comment ils s’épaulent pour construire l’image qui travaille encore l’imaginaire occidental.
Les écrivains : Nerval, Gautier, Dumas, Flaubert, Fromentin, les Goncourt, Daudet, Maupassant, Lorrain, Gide, Louÿs…
Les peintres : Decamps, Marilhat, Delacroix (somptueuses couleurs), Fromentin (peintre et écrivain appliqué), Vernet (peintre officiel, fournisseur de clichés longtemps d’actualité), Guillaumet, Gérôme, Dinet.
Loti, pour dire qu’il était d’une famille de marin raconte : « Un de mes oncles fut mangé sur le radeau de la Méduse. »
En effet, il semblerait que son oncle Jean-Louis Viaud, mousse sur le navire, fut dévoré par les survivants. Plus tard, son frère, malade de la dysenterie, meurt en pleine mer. Sa dépouille est jetée dans les flots.
Pierre Loti nous dit, qu’enfant, il voulait être Martyr ! A quinze ans il devient l’amant d’une gitane.
A 16 ans il est admis à l’école navale, malgré sa petite taille. Après plusieurs tentatives aux examens d’entrée, il est admis à l’Ecole Navale. Il effectue alors un périple autour du monde qui dure 42 ans.

Les voyages de Loti
Tahiti, 1871
Sénégal, 1873
Constantinople, 1877
Algérie, 1882
Le Tonkin (campagne de 1883-1885)
Chine et Japon, 1886
Le Maroc, 1889
La Palestine, 1896
La Perse et les Indes, 1898
La Chine, 1902
Constantinople, 1903
L’Egypte, 1906
Après sa retraite, retour à Constantinople.

Œuvres inspirées par ces voyages :
Turquie : Azyadé, 1879, (lire Barthes sur Aziadé dans Le degré zéro de l’écriture.)

Fantômes d’Orient, 1892 ;
Les désenchantées, 1906 ; Suprêmes visions d’Orient (1921).
Sénégal :
Le Roman d’un spahi, 1880.
Océanie : Le Mariage de Loti, 1880 ; Rarahu, 1880.
Algérie : Fleurs d’ennui en 1882.
Extrême-Orient :
Mme Chrysanthème (1887).

Les récits de voyages:
Constantinople (1890) ; Au Maroc (1889) ; Le Désert, Jérusalem
(1895) ; La Galilée (1896), qui comprend, La Galilée et La Mosquée verte ; l’Inde sous les Anglais (1903) ; Vers Ispahan
(1904) ; Un pèlerin d’Angkor (1911).

Loti et le monde traversé

Les cigognes de la mosquée - A.Morot
Les cigognes de la mosquée

Pierre Loti passe sa vie à voyager en tant qu’officier de marine. Il raconte ses voyages et se fait connaître par leurs récits qui se passent dans le monde entier.
A Paris, il fréquente l’école de Joinville. Il ne grandit pas. Il porte des chaussures à hauts talons pour compenser sa petite taille. Il marchait à petits pas saccadés. A Joinville il s’exerce à des numéros de voltige sur les barres parallèles. Il fit même un numéro de clown cascadeur dans un cirque.
En 1871, Julien Viaud, officier de marine, est à Tahiti où il est ébloui par la beauté de l’île. La reine Pomaré, ou l’une des ses suivantes, le baptisa Loti (qui signifie rose en tahitien) le 25 janvier 1872.

Il est ensuite au Sénégal où il entretient une relation amoureuse avec la femme d’un haut fonctionnaire.
En 1876 son périple le mène à Salonique où il rencontre sa première héroïne littéraire Aziadé (Hakidjé) dont il publie le récit sous le même titre en 1879. Aziadé est une jeune femme turque de 16 ans. Elle a de magnifiques yeux verts et des cheveux d’un noir soutenu. Elle vivait dans un harem. Loti devait faire des prodiges pour l’en faire sortir, la nuit.
Rentré en France, il apprend deux ans plus tard la mort de sa jeune maîtresse.

Loti garde le goût de la farce et des mystifications, adoptant le costume des pays qu’il visitait. Il se déguise en Bédouin, en Turc, en Albanais, en Hindou et n’hésite pas à porter le pagne, le burnous ou la robe japonaise. Sa tenue en pacha turc impressionnait.
Il se collait une fausse barbe et s’en allait revêtu d’une blouse d’ouvrier, courir les bouges des ports où il faisait escale.
Dans une soirée mondaine, on pouvait le rencontrer en divinité égyptienne, ou à l’Opéra assis au premier rang habillé de l’uniforme de simple matelot.
Il se maquillait avec du rouge les lèvres et les joues, cernant de bleu ses yeux « comme les Arabes. ».
Il se marie deux fois. La première au Japon pour la « durée du séjour » avec celle qui deviendra dans son roman Mme Chrysanthème. Puis, pour de bon, en France.
Il voyage au Maroc dont il fera le récit en 1889.

Elu à l’Académie Française, contre Zola, en 1891. Dans son discours d’introduction il dit : « Messieurs, je ne lis jamais ! » Mais on sait qu’il admirait et connaissait bien l’œuvre de Chateaubriand, Hugo, Baudelaire, Musset, Flaubert. Il inspirera lui même Isabelle Eberhardt.
A Pondichéry, il s’exclame : « C’est très joli, on dirait Rochefort ! »
Il traverse la Perse à dos d’âne.
Il se retire à Hendaye.
A sa mort, les femmes du monde pleurèrent Loti l’Enchanteur.
Deux portraits, l’un du Douanier Rousseau, l’autre de Lévy-Dhumer, fixent admirablement ses traits. De nombreuses photographies nous le montrent dans les moments importants de sa vie voyageuse ou de sa vie d’écrivain facétieux.

L’écriture de Loti
L’entrée Loti du Larousse de 1989 le définit comme un « écrivain impressionniste, attiré par les paysages et les civilisations exotiques.» Cette édition retient comme œuvres exemplaires, Pêcheurs d’Islande, 1886 ; Madame Chrysanthème, 1887 ; Ramuntcho, 1897. Ne sont pas mentionnées les œuvres qui l’ont fait connaître comme : Aziadé, Les Désenchantées ou Le Mariage de Loti.
Le vocabulaire lotien tourne autour des notions du vague, du nuageux, du lointain, de l’indécis, de la brume changeante, du quelque chose, de la silhouette. Les personnages de Loti paraissent être conçus pour réaliser les virtualités du décor. Le décor lui même fait de la figuration. Stamboul, par exemple, est décrit toujours avec les mêmes mots, dans les mêmes moments, avec les mêmes lointains et les mêmes échappées. Il ne donne rien à voir, sinon une entêtante nostalgie.
Les particularités de l’œuvre de Loti résident dans son art de nuancer l’impressionnisme avec un vocabulaire extrêmement, étonnamment réduit et dans son goût des personnages taillés d’une pièce en proie à de fortes passions. Sans oublier la mélancolie des idylles lointaines. A travers le détail des sensations d’un voyageur qui lui ressemble comme dans les destinées frustes des personnages créés par sa plume, se heurtent un impérieux désir d’évasion et un pessimisme incurable. Les romans développent des intrigues réduites, plus oniriques que réalistes.

La carrière de Loti commence par Aziyadé publié anonymement. Sa carrière d’écrivain se poursuit quand paraît en 1882 Le Mariage de Loti publié, dit l’annonce, « par l’auteur d’Aziyadé », roman au considérable succès.
Loti donne les précisions suivantes à propos de ce roman : « Aziyadé est un nom de femme turque inventé par moi pour remplacer le véritable qui était plus joli et plus doux mais que je ne voulait pas dire. »
Azyiadé raconte l’histoire d’un certain Pierre Loti « lieutenant de la marine anglaise » qui apprend le turc chez un arménien.
Ce lieutenant ne rencontre pas l’orient, il le retrouve par les yeux d’Aziyadé qui ont cette « teinte vert de mer d’autrefois, chantée par les poètes d’Orient. » On peut dire de ce roman qu’il s’agit tout ensemble d’un roman de mœurs, d’une histoire sentimentale, d’un récit autobiographique et d’un fragment de poésie intimiste.
« Il n’y a d’urgent que le décor » dit le narrateur. L’Orient est un décor, il ne peut y avoir d’histoire. L’orient est une répétition.
L’immobilité de l’Orient est un masque qui lui aussi fait partie de l’Orient.
Tout lieu clos peut devenir une maison de passe, un harem, un appartement. La nuit le rappelle : « il fait nuit close » ou « Tout flottait déjà à l’état de vague ébauche. » l’inversion de l’adjectif est ici suffisamment significative.
« Dans le vieil Orient tout est possible » et les cafés sont « d’un charme exquis. »
L’héroïne à Loti : « Tu es celui qui sait. » Son Dieu ?
Loti « aimait presque cette jeune femme si singulièrement délicieuse. »
« La petite fleur bleue de l’amour naïf s’est de nouveau épanouie dans mon cœur. »
Quand il veut se faire pardonner, il lui offre un bouquet de narcisses.
Stamboul ne se laisse séduire que de loin, d’en haut. « Du dessus des cyprès, une nappe brillante, c’est la corne d’or, plus haut c’est Stamboul. »
Stamboul « dans l’air mourant des soirs », défigurée par la modernité prostituée aux touristes.
Loti dans cette ville qu’il s’est appropriée « joue à l’effendi. »
« J’avais bu du vin de chypre » parce que « Il faut épicer le repas si fade de la vie. »
Roland Barthes s’est intéressé au nom de l’héroïne et le décompose de la sorte : A Z. Il le met en consonance avec Asie, Azraël (l’ange de la mort). Il remarque ensuite que la lettre I est redoublée par la lettre Y formant une sorte de bifurcation, de I à deux branches..
Dans Stamboul, tous les errements sont rendus possibles. Une histoire d’Orient et de voyageur avec, dit Barthes, « un procédé citationnel, un corps de traces, une mémoire. »
Pour Edward Saïd, continuant la pensée de Barthes : « Cet Orient n’a jamais eu d’autre référent que les Lettres », c’est à dire la littérature.

Pierre Loti vers 1896

Pierre Loti vers 1896

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