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Publié par Mohamed Médiène

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Pierre loti par levy Dhummer
 

C’était, en vérité, une de ces exaltées à principes, une de ces puritaines opiniâtres comme l’Angleterre en produit tant, une de ces vieilles et bonnes filles insupportables qui hantent toutes les tables d’hôtes de l’Europe, gâtent l’Italie, empoisonnent la Suisse, rendent inhabitables les villes charmantes de la méditerranée, apportent partout leurs manies bizarres, leurs mœurs de vestales pétrifiées, leurs toilettes indescriptibles et une certaine odeur de caoutchouc qui ferait croire qu’on les glisse, la nuit dans un étui.

Maupassant, Miss Harriet.

 

Constantinople l’exilée ou Stamboul la ville des dômes et des minarets, 1890
Guide touristique ?
Comment suivre le narrateur ?
La connaissance de l’œuvre de Loti est nécessaire, car la géographie de la ville chez Loti est faite d’aller et retour.
Errance. Errer, c’est reconnaître ce que l’on n’a pas encore vu et découvrir comme nouveau ce qui est déjà connu.
Ici, Loti fait la différence entre un parcours touristique et le sien.
L’envers nocturne de celui des touristes. Il ne prend pas de photos. Il enregistre les visions de la nuit et en donne de belles descriptions sonores. On verra Stamboul sous la pluie, à la fin, décrochée du tableau orientaliste où elle était accrochée.

Constantinople paraît dans la collection Les Capitales du monde. Il est le récit d’un voyage effectué par Loti au printemps 1890.
Dès les premières lignes, Loti s’explique à propos de l’ouvrage qu’il appelle chapitre (dire un mot sur la collection où paraît sa relation de voyage : Les Capitales du monde.)
Le ton est donné d’emblée : inquiétude et mélancolie. La description ne sera pas impersonnelle.
Une histoire lie la Turquie à l’auteur. C’est à travers ses yeux que le lecteur va apercevoir Stamboul. Mot magique et enchanteur.
La silhouette de la ville se voit très haut dans l’air. La mer à ses pieds sillonnée par des milliers d’embarcations. Agitation sans trêve enveloppée « d’une clameur de Babel » où se parlent « toutes les langues du Levant. » Au dessus de cette agitation, de « cette fumée de houille », la ville apparaît comme suspendue dans le ciel avec ses minarets aigus comme des lances, et les dômes d’un blanc mort qui s’étagent les uns sur les autres comme des pyramides de cloches de pierre. « Les immobiles mosquées que les siècles ne changent pas. » Plus blanches, peut être aux premiers âges, quand les vapeurs d’occident ne les avaient pas encore ternies. Ces mosquées :  l’immuable passé.
Quand on arrive d’Asie ou de la mer de Marmara c’est ce que l’on voit d’abord émerger hors des brumes changeantes au dessus de tout ce qui s’agite – le mesquin et le moderne. Elles font paner, ces mosquées, le frisson du souvenir, le grand rêve mystique de l’Islam. Au pied de ces mosquées, il a passé le plus inoubliable temps de sa vie. Elles ont été le témoin de « ses course d’aventure », à l’ombre des platanes d’une place, avec leurs minarets presque noirs l’hiver, blancs et mornes l’hiver, « dans les minuits de décembre, sous une lune vague » quand son caïque glissait clandestinement dans Stamboul endormi.
Elles sont toujours là, près de lui, le passant sans lendemain. De ces mosquées émanait une tristesse différente, un recueillement spécial qui planait sur tout le quartier alentour. Et puis il a commencé à les aimer de plus en plus, au fur et à mesure qu’il vivait la vie turque, qu’il s’attachait à ce peuple rêveur et fier et que son âme d’alors, toute pleine d’un amour angoissé, s’ouvrait au mysticisme oriental.
Puis il a fallu la quitter, cette ville, un soir pâle de mars. La vie diminuant, lui s’éloignant sur la mer de Marmara. Lorsque tout fut vague, perdu, au dessus du froid brouillard de la mer qui estompait les contours de la ville, le haut contour superbe de Stamboul. La tristesse s’est gravée en dedans de ses yeux dans la tristesse des choses finies et l’impression triste « de patrie perdue. »
Il la redessine en imagination, telle qu’elle est, sans une faute (un oubli ou une erreur).
Il y revient avec une émotion à la fois pénible et délicieuse. Stamboul aujourd’hui profané par tout le monde, reste cependant à ses yeux la merveilleuse cité des califes, la cité reine d’Orient.
Autour de Stamboul, des quartiers, des villes et des séries de palais, Constantinople c’est d’abord Péra, habité par les chrétiens. Puis le long du Bosphore, de Marmara à la mer noire, une ligne presque ininterrompue de faubourgs. Ces parties de la ville communiquent par une légion de bateaux.
La ville, éparse le long des rives, égrène ses foules bigarrées sur la mer – et la mer est couverte de passants. Quartiers distincts dont les habitants de races, de religions, de costumes différents qui jamais ne se ressemblent. Aucune capitale n’est plus diverse ni plus changeante d’heure en heure que Stamboul.
Les étés sont brûlant, dans la plus admirable des lumières.
Les hivers, la pluie et la neige recouvrent les toits gris.
Stamboul, ses rues et ses places sont à lui à lui comme il est à lui. Il en veut aux désœuvrés du monde entier qui viennent la profaner sans y apporter le respect et l’admiration qu’on lui doit.
Comment parler avec impartialité d’une ville qui lui a offert des souvenirs qu’il adore ?

Il y revient en touriste, pour la décrire et honorer une commande.
Cette ville dont les seuls liens qui le rattachent à elle sont des morts, des visites à des tombes.
Il y arrive par la Roumanie en 1890, au beau mois de mai par l’ancienne route rapide, par Varna et la mer noire.
Du paquebot, ce matin du 12 mai 1890, il est sur le pont, avec les autres passagers qui ne veulent pas manquer l’entrée du Bosphore, « côté » dans les guides à l’usage des voyageurs.
Peut être y a t il de part le monde des sites plus grandioses, mais le Bosphore dégage un charme unique que subissent tous ceux qui le contemplent.
Au matin, dans la vapeur du printemps, la vision est incomparablement belle avec ses trois villes qui lui font face : 
Scutari, à gauche, sur la rive d’Asie
Péra, à droite, échafaudage de maisons et de palais couvrant toute la partie européenne.
Au milieu, sur une pointe de terre qui s’avance entre les deux, Stamboul ses minarets et ses dômes.
Il s’installe banalement à Péra, dans un hôtel pour Anglais : il a vue sur la Corne d’Or, sur la pointe du Sérail, sur la mer bleue et l’infinité des îlots d’Asie.
De l’une de ses trois villes on voit les deux autres, avec la mer au-delà. Le champ du regard est ici plus large et plus profond que partout ailleurs.
Le soir à 6 heures du même jour. Loti s’excuse, il a consacré sa journée à ses souvenirs (le cimetière) qui ne regarde que lui.. le soir donc, comme tout le monde en Orient, il est assis dans un café de plein air à regarder passer les gens et tomber la nuit.
Ce lieu choisi, le quai Top-Hané, est l’aboutissement de quartiers absolument différents. C’est ce qui fait « une sorte de lieu de méli-mélo et de transition. » « On est là comme du parterre d’un immense théâtre » pour regarder le « mouvement de la vie orientale et sur l’eau, le va-et-vient des navires. »
Une grande mosquée, blanche et jaune « deux nuances absolument turques », et ces nuances font bien sur les bleus de la mer et du ciel - eux-même faisant le fond des bigarrures qui passent et du bonnet rouge qui coiffe toutes les têtes.
Il faut ajouter le vert cru des plaques, chamarrées d’inscriptions dorées qui surmontent tous les bâtiments (portiques, fontaines, entrées…)
Les divans accueillent tous les clients et les garçons affairés apportent les minuscules tasses de café, le raki, les bonbons et les braises ardentes dans de petits pots en cuivre. On allume les narguilés. On regarde passer les voitures et les beaux cavaliers militaires bien montés et de noble mine.
A Galata, dont la grande rue vient mourir à ce carrefour, une rumeur s’enfle et arrive jusqu’à lui : c’est le grand Babel du Levant.
D’ici aussi monte la grande rue qui mène à Péra, la ville chrétienne qui domine le reste. Des deux côtés, les portefaix fatigués se reposent dans la multitude de petits cafés qui s’y alignent. « Joyeux repos du soir. » Ces hommes demandent un narguilé, ces hommes qui « font métier de remplacer les camions avec leurs épaules larges et leurs jarrets de fer. » Leur murmure se mêle au gazouillement spécial qui sort de leurs innombrables pipes.
Loti reconnaît ce train-train demeuré pareil depuis qu’il le connaît. Et il sait, de même, ce qui se passe dans les autres quartiers.
Vers le quartier des Sultans : le calme de la nuit dans ces palais impénétrables.
Au dessus de lui, à Péra, les grandes boutiques à la mode de Paris vont s’illuminer. L’agitation, là, avec la nuit et l’éclairage au gaz va s’exaspérer. L’empressement des touristes à regagner leur rassurant hôtel après une journée d’excursion dans l’Orient de la ville. Les toilettes extravagantes risquée par des Levantines qui auraient été, avec leurs yeux lourds, mieux dans des costumes à la Grecque, à l’Arménienne ou à la Juive. Et dans tout ce pêle-mêle, la note orientale : le fez rouge et les équipes de portefaix. Ou bien encore, parce que l’on est en haut, les échappées vers Marmara et l’Asie.
Au-delà de la colline de Péra, des faubourgs turcs, arméniens ou juifs s’arrangent tout au long de la Corne d’Or, face au grand Stamboul qui couronne l’autre rive. Ces quartiers sont reliés entre eux par mer au moyen de caïques légers, toujours en mouvement, « tant que reste au ciel une lueur de jour. »
Après quinze ans d’absence, tout lui revient avec une netteté extraordinaire. Comme s’il n’était jamais parti. Il y a d’abord :
Le faubourg très turc de Kassim-Pacha, avec ses vieilles boutiques, ses maisons toutes orientales, ses petits cafés. Les matelots de guerre s’y promenaient la main dans la main. Des femmes les attendaient (mère, sœur, épouse). Les officiers aussi s’arrêtaient là pour y fumer ou boire un café.
Coutume très particulière à la turque, ces mélanges démocratiques : des pachas, des bey assis au café parmi de pauvres gens.
Plus loin encore, des faubourgs ressemblant à des villages à mesure qu’on s’avance vers la terre, une campagne déserte, aride, sans route, encombrée de tombes d’une « tristesse charmante. »
Et puis le saint faubourg d’Eyoud, le cœur de l’islam en Europe.
Tout s’endort ou tout se cache, à cette heure, dans le grand Stamboul. Sauf peut-être dans les alentours de Sainte Sophie où quelques boutiques vont s’illuminer.
Cette Corne d’Or sépare la ville mais aussi sépare le temps : d’un côté le vieil Islam s’endormant à la nuit venue, de l’autre côté la ville livrée aux infidèles qui bouge et qui veille, moderne et bruyante. Deux temps. Deux mondes. Des siècles de distance.
La période où Loti se trouve à Stamboul coïncide avec celle du Ramadan. Les Turcs font de la nuit le jour. Loti va se mêler à la gaîté du peuple, plus bruyante pendant le Ramadan, ici, qu’à Péra et Galata.
Il va à cheval dîner à son hôtel, à Péra. Foule. Les tramways sont précédés de coureurs qui sonnent de la trompe. Odeur d’alcool d’absinthe et d’anis. Les « grands estaminets dangereux s’ouvrent et s’éclairent. Déjà, les mauvais lieux regorgent de monde. » Il s’amuse à crier, au grand galop, « Bestour ! Bestour ! » plutôt que le « Balek ! balek ! » arabe.
A l'hôtel. Banalité d’une table d’hôte. Il a horreur des touristes vomis par l’Orient Express. A la classique question de l’un d’eux : « Il n’y a rien à voir à Stamboul ? » Il répond « Rien ! Mais là à Péra, il y a deux ou trois beuglants délicieux ! »
Après le dîner, il retourne chez les Turcs, toujours sur son cheval de louage. Il avance dans Galata en pleine fête, puis tout change « comme dans un décor de féerie. » Il n’y a plus ni foule, ni lumière, ni tapage.
Il tombe sur une autre ville où les buées exagèrent la forme des mosquées, de leurs minarets pointus et de leurs dômes avec les lumières qui les éclairent en cette nuit de Ramadan. On dirait des signes apocalyptiques tracés dans l’air avec du feu. Un pont traversé et il éprouve « une indicible émotion de souvenir » : il est à Stamboul. Il tourne le dos aux boulevards, à Sainte Sophie et à la Sublime Porte pour se diriger vers le vieux Stamboul, encore immense, « Dieu merci ! » Dans les rues étroites et noires, il ressent « une sorte de volupté triste, presque une ivresse » à s’enfoncer dans ce labyrinthe. L’obscurité du mois de mai garde une transparence qui permet de se guider. Ces rue mènent à une place pleine de lumière, de monde, de musique, de costumes. Il va encore plus loin, vers des lieux exquis et non profanés où palpite encore l’âme orientale : les cafés, les violons tristes et gémissants, les cornemuses aigres et plaintives et ces Asiatiques de la campagne qui dansent entre hommes.
Dans cette rue de Ramadan, à Stamboul, voici ce qui le touche le plus : un harem, à minuit, qui passe dans une rue solitaire. Un groupe de cinq ou six femmes, chaussées de babouches qui ne font pas de bruit, fantômes bleus, rouges ou roses, voilées jusqu’aux yeux. Deux eunuques les précédent, les éclairant. Ils sont armés de bâtons. « cela passe, féerique et charmant ; cela s’éloigne, cela s’en va on ne sait où, s’enfermer dans on ne sait quel coin du mystérieux dédale. »

Mardi 13 mai 1890.
A cinq heures, il se rend au quartier d’Eyoub, en caïque. Il en fait la description pour qui ne connaît pas Constantinople. « Les caïques sont des espèces de périssoires longues et minces, arquées en croissant de lune, où l’on navigue couché, comme dans les gondoles à Venise. »
La partie de Stamboul qu’il longe à cet instant est de plus en plus antique, délabrée, morte. La vie s’est reportée ailleurs, sur l’autre rive.
Le vent se lève à son arrivée à Eyoub, le lieu rare du suprême recueillement, de la suprême prière.
L’avenue large et blanche sur laquelle il marche, « les cyprès, le bois sacré plein de sépultures, blanches de ce même blanc verdâtre que prennent à l’ombre les marbres vieux » et puis, au bout, l’impénétrable mosquée. Des cyprès et des platanes la bordent, et « les kiosques remplis de catafalques et de morts… Etranges tombes aux dorures fanées, apparaissant dans la nuit verte de dessous les bois, mêlées à des fouillis d’herbes, de rosiers sauvages, de ronces. »
Il y a peu de monde dans cette avenue des morts. Ce jour là, trois jeunes filles de cinq à dix ans, très jolies, y gambadent, vêtues d’éclatantes robes rouges et vertes. Déroutant spectacle pour Loti.
Ce cimetière, ce printemps et ses fleurs et ces filles, qui sont des fleurs de femmes donnent l’impression « d’un universel et irrémédiable néant. »

Mercredi 14 mai 1890
Il déjeune à l’ambassade de France, avec tous les touristes. Depuis qu’il y a le chemin de fer qui aboutit depuis deux ans au pied du vieux Sérail, Constantinople connaît un déferlement de visiteurs.
Il se réfugie, ce jour là à cause de la pluie, une pluie décidée, torrentielle, dans le bazar, car Stamboul, comme toutes les villes d’Orient a son bazar - qui est une ville dans une ville, qui a ses portes qui ferment le soir. Sous la pluie, ce bazar est sombre et triste. D’un café, il regarde et entend bruire la foule qui lui semble une foule de fantômes.
Des touristes encore. Il préfère les Anglais, même s’ils ont l’air de marcher en pays conquis, aux Français gouailleurs qui se plaignent des rues mal pavées, qui ne voient du bazar que les quelques articles de Paris étalés ça et là et qui inclinent à penser que tous ces vieux marchands à turban accroupis dans des niches font venir leurs tapis du Bon Marché ou du Louvre.
Ils partiront tous, ayant vu Constantinople. Et ils croiront tous à la mauvaise foi musulmane parce qu’ils auront été volés, pillés par la plèbe des guides qui sont Grecs, Arméniens, Juifs, Maltais, tout ce que l’on voudra, mais pas Turcs.
Loti marchande quelques bibelots d’argenterie tandis que la nuit tombe et la pluie, aussi, toujours.
En remontant à Péra, la pluie cesse, mais les flaques d’eau font jaillir la boue quand on marche dedans.
La ville prend un aspect d’hiver. C’est l’aspect le plus connu de Loti, le plus intime. Stamboul est laid ainsi mais c’est ainsi que Loti l’aime le plus.
Il se replonge en plein passé, par cette soirée de pluie presque froide.
De retour à son hôtel, il trouve un mot du Grand Vizir qui l’invite au palais de Yeldiz.
Il s’y rend, très ému, très empressé. En chemin il croise des hommes presque nus qui « Au feu ! Au feu ! » C’est l’un des dangers de Constantinople avec ces constructions en bois. Tout un quartier flambe, ajoutant à la fête du Ramadan « une illumination imprévue »
Loti arrive à de larges avenues vides, puis apparaît une « grande lueur verte et blanche » : les jardins de Yeldiz. Il y pénètre : paix, lumière et silence. Il atteint une grille gardée par des cavaliers, c’est l’armée du Vizir, belle et imposante ; des milliers de soldats aperçus dans leur recueillement au milieu de la clarté blanche des feux de la fête.
Le guide a le mot de passe. Les rangs s’ouvrent.
Premier salon : vide et clair. Meubles et boiserie. Or et blanc. Un chœur de voix arrive de l’extérieur qui psalmodie sur des notes singulièrement hautes.
Le Sultan est encore dans la mosquée, le prévient-on. La mosquée copie le style Alhambra, elle semble transparente, éclairée du dedans et de l’extérieur. Et le chant toujours. Et cette armée prosternée, l’écoutant, saisie par la présence du Sultan. Les voix sont des voix d’enfants ou des voix d’anges : c’est « quelque chose de très oriental : cela se maintient sans fatigue dans des notes surélevées, tout en restant dans une inaltérable fraîcheur de haut bois !  C’est très doux, très berceur, et pourtant elle exprime l’infinie tristesse du néant humain, cela donne le vertige des grands abîmes. »
Sortie du Sultan : chevaux de parade, tapis rouges, trente serviteurs portant des lanternes de soie.
Les cent mètres qui séparent la mosquée du palais sont franchis au galop. Suivent les voitures avec les princesses à l’intérieur.
Le palais, à Yeldiz, il y a une sorte de trêve de luxe. Le Sultan préfère la relative simplicité de ce palais à ceux luxueux construits le long du Bosphore.
Loti arrive dans une salle pleine d’officiers, debout, qui parlent à voix basse. Le prince n’est pas loin. Loti va le saluer, en s’inclinant.
Et Loti se souvient.
Il y a quinze ans le jour où le prince allait devenir Sultan. C’était le matin. Deux caïques s’étaient heurtés, dans cette matinée de soleil et de couronnement. Ils causent un peu, ce soir là et Loti ose se plaindre de voir Stamboul se transformer. Regret du passé, rejet du présent. « Plainte d’artiste » qu’il arrête vite. Car un passant comme lui ne peut se permettre de gâcher quelques « minutes de causerie avec le Grand Sultan. »

Roger Bezombes, Les Désenchantées
Roger Bezombes, Les Désenchantées

Jeudi 15 mai 1890
Il se réveille, non dans son logis avoué mais dans uns quelconque auberge où l’on dort tout habillé.
Après avoir quitté le Sultan, s’être changé dans sa chambre d’hôtel, il était venu pour passer la nuit du Ramadan et se mêler à la fête nocturne des rues. Le matin : ivresse de respirer, matin dans la lumière neuve et vivifiante de l’air, petites boutiques : barbiers, marchands de babouches. « Ca pourrait être Bagdad ou Ispahan. » Il demande un café et des bonbons chauds – cela lui paraît le plus raffiné des déjeuners.
Deux heures après, vers huit heures, une voiture le ramène à Stamboul devant « une enceinte effroyable. » Ces murs renferment l’extrême pointe de l’Europe orientale : le Vieux Sérail.
Dès la porte franchie, il est attendu. Il entre dans le silence et l’ombre. Des cours vides, désolées, « lieu empreint des tristesses des splendeurs mortes. » C’est là que le grand Soliman recevait les ambassades de l’Europe.
A la pointe finale de l’Europe, et du Sérail, on aperçoit les lointains bleus, et l’Asie. Autour de lui se trouve tout ce que la Turquie possède de plus précieux et de plus rare :
- Le kiosque où le manteau du prophète est conservé dans une housse brodée de pierreries (ce kiosque est interdit aux infidèles)
- Le kiosque de Bagdad et les faïences d’autrefois – aujourd’hui sans prix. Des branches de fleurs rouges sont du corail liquéfié que l’on étendait comme de la peinture (procédé perdu).
Le palais est inhabité, mais il est entretenu car on y retourne se reposer. Palais sobre, riche, calme, abandonné. Vue splendide de ce palais sur le Bosphore sillonné de caïques, les palais nouveaux et les quais de marbre. En face, c’est l’Asie, c’est Scutari avec son immense champ des morts et sa forêt de cyprès sombres. De cet endroit on peut surveiller cette Turquie assise sur deux parties du monde.
Le gardien, un vieillard à barbe blanche, emmène Loti à la chambre du Trésor. Immense trésor accumulé depuis huit siècle. Caverne d’Ali Baba : diamants, armes, étoffes, harnais, trônes assez larges pour que l’on puisse s’y asseoir les jambes croisées (celui ci en rubis et perles fines, celui là fait d’émeraudes.)
La dernière salle est réservée aux poupées. Elles sont de taille humaine. A la mort de chaque sultan on en confectionnait une à son effigie. Il y en a vingt huit. Les vingt huit sultans qui se sont succédé depuis la prise de Constantinople jusqu’à la fin du 18ème siècle.

Ce luxe saupoudré de poussière est triste à regarder.
Ces poupées incarnent pour Loti la fragilité et le néant. Des noms qui faisaient frémir en leur temps, aujourd’hui ne représentent rien. Du souvenir.
Loti retourne à son hôtel allongé dans une caïque, les yeux au niveau de l’eau sur laquelle on glisse. Les rameurs « impassibles, noirs de soleil, ils ont l’air d’être en bronze avec des dents de porcelaine. » Ils passent très au large de ce qui salit le Bosphore, paquebots, fumées… Ils accostent à des quais de marbre devant les résidences des sultans dans « leur neigeuse blancheur tout au bord de l’eau bleue. »
On lui ouvre des portes et il voit toujours le même luxe dans ces maisons « aux plafonds très compliqués au style oriental. »
Retour à Yeldiz, la résidence du Sultan. Il est midi. Tout est calme. C’est Ramadan, ici, scrupuleusement respecté. On ne mange qu’après le coucher du soleil. Mais on prie. On lui prépare un déjeuner. Il se sent mal à l’aise. Une inconvenance, une grossièreté d’Occident. On lui apporte un bloc-notes à feuilles dorées pour qu’il y couche ses pensées qui seront lues par le Sultan. Il retrouve le sultan et parlent d’art, de musique, de chant. Une voix s’élève, admirable, qui jette vers le ciel la prière musulmane. Elle évoque l’orgue d’église et le hautbois. Loti éprouve une intense impression d’Islam dans ce salon qui aurait pu se trouver ailleurs, en France par exemple. Mais plus que la voix, c’est le chant lui même qui l’émeut, ce chant qui plane cinq fois par jour sur la terre turque. Il symbolise toute une religion, tout un mysticisme calme et fier.
« Tant que cette prière continuera de faire courber les têtes alentour des mosquées, la Turquie aura les mêmes soldats superbes, aussi insouciants de mourir… »

Pierre Loti en Turc

Pierre Loti en Turc

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