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Publié par Mohamed Médiène

Pour beaucoup de jeunes romantiques de la première moitié du 19ème siècle, la rencontre avec l’Orient passe par Venise, l’Italie du Sud ou l’Espagne andalouse encore « à demi africaine » - cette Espagne voluptueuse et guerrière, magnifiquement résumée dans l’Alhambra de Grenade.

Théophile Gautier en 1830 est un hugolâtre. Il fréquente Gérard de Nerval, son ancien condisciple du Lycée Charlemagne (1808-1855), déjà célèbre malgré son jeune âge (en 1830 il a 22ans) et Pétrus Borel (1809. Il meurt à Mostaganem en 1859). Gautier est un rapin attiré parla poésie. Il se distingue lors de la bataille d’Hernani et, encouragé par Hugo, il décide de se consacrer uniquement à l’écriture où il ne tardera pas à se faire un nom.
Il est à ce moment là l’un des plus irréductibles défenseurs de ce nouveau mouvement qu’est le romantisme.
S’ennuyant à Paris, il se rend le 5 mai 1840 en Espagne, pays du Cid et d’Hernani.
Il y reste 5 mois. L’Espagne qu’il visite est l’Espagne du sud : Séville et Grenade. Il ne fait que traverser Cordoue, Tolède et Burgos. Il passe 4jours et 4 nuits à l’Alhambra : “ les plus délicieux de ma vie ”, écrit-il. Il regrette le départ des Mores. Il pense que l’Espagne y a beaucoup perdu. L’Espagne n’a rien à voir avec l’Europe du Nord, ajoute-t-il, et le génie de l’Orient est partout présent dans ce pays.
Ce voyage permet à Gautier d’inaugurer une nouvelle forme d’écriture, la narration de voyage que d’autres avant lui ont essayée.
« Maladie du bleu ». Il repart et se rend en Algérie en été 1845. Maxime du Camp nous apprend que le projet de Gautier était d’écrire un livre qu’il aurait lui-même illustré. “ Il ne suffit pas de regarder et de voir, il faut encore savoir avec quel yeux on voit ”.
Il est à la recherche “ du galbe, du type, du caractère ”.
Mais la révolution de février 1848 ruine son éditeur, le livre ne se fait pas. Il conserve des fragments qu’il publie en 1865 sous la forme que nous connaissons aujourd’hui.
Il revient bronzé comme un “ homme de couleur ”, n’ayant de blanc “ que le blanc de l’oeil ”. Il ramène un burnous blanc qu’il porte en se promenant sur les boulevards qui lui donnera, lorsqu’il se laissera pousser la barbe, une allure de prince oriental.


Le voyage en Algérie
Cédant durant l'été 1845 à "la maladie du bleu" Théophile Gautier décide d'aller vérifier sur place pour voir un de ses rêves "se réaliser ou s'écrouler". Arrivé à Alger il s'aperçoit que la civilisation l'a devancé et qu'elle est en train de transformer la vielle cité corsaire en une nouvelle Nice ou Cannes, avec ses rues à arcades façon rue de Rivoli. Aussi s'ingénie-t-il à éviter les lieux trop marqués par la présence de l'Europe et d'aller à la rencontre de la barbarie qui, selon lui, se réfugie toujours  sur les sommets lorsqu'elle est traquée.
Il choisit d'inverser la forme conventionnelle de la narration adoptée par les écrivains voyageurs. Il ouvre son récit sur la prospection, en pleine nuit, de la Casbah à travers le dédale de ses rues. Sa promenade nocturne dans un lieu inconnu l'amène à réfléchir sur le malentendu fondamental qui caractérise la vision de l'Occident sur l'Orient. Il sent confusément que cet Orient lui échappe et qu'il ne verra de lui que la surface des choses, les signes extérieurs qui ne parlent pas. Il frôle dans sa marche aveugle « de longs fantômes blancs » silencieux, mettant le pied « sur des masses grisâtres qui changeaient de position et poussaient des soupirs », ou bien il entend, au- delà des murs délabrés, « des chuchotements étranges, des paroles incompréhensibles ».
Cette pérégrination tâtonnante, presque émouvante, dans l’obscurité d’une ville quise ferme, procure à Théophile Gautier des sentiments où se mêlent craintes et plaisir (qui sont la forme extrême de l'excitation), et la sensation enfin obtenue d'un total dépaysement. Il lui semble "marcher comme dans un rêve" dans un univers où "les lignes penchent et chancellent comme en état d'ivresse". Les noms de Rembrandt et de Goya lui viennent naturellement à l'esprit quand la lueur "de rares lanternes" viennent trouer le noir des rues.
Ce parti pris descriptif Théophile Gautier l'adoptera pour d'autres scènes; celle des Aïssaoua, ou celle de la Danse des Djinns qui se déroule, par exemple, sous la lumière "tremblante des veilleuses, sur le fond du ciel noir". Cette insistance à privilégier la couleur noire, qui n'est pas à vrai dire celle que l'on attend d'un pays solaire, peut s'expliquer par le fait que Théophile Gautier. ne se reconnaît pas dans ce qu'il rencontre. Son Orient, en substance celui qu'il a lu dans le récit que Gérard de Nerval publie en 1843, mais aussi dans Chateaubriand, (Itinéraire de Paris à Jérusalem) Lamartine (Voyage en Orient) et les tableaux de ses amis peintres (Marhilat, Decamps, Delacroix), ne coïncide pas avec celui qu'il visite: autre chose advient qu'il ne prévoyait pas. Et même s'il note la présence solitaire d'un palmier "ce monogramme et signature de l'Orient", où s'il aperçoit dans l'échancrure du voile d'une passante "cette mélancolie de soleil et cette tristesse qui font un poème de tout oeil oriental", Théophile Gautier n'arrive pas à se projeter dans ce qu'il voit. Il reste au bord d'un monde qu'il devine impénétrable. Il sait que son regard est trop guidé par ses  propres références esthétiques, qu'il est trop formé aux habitudes culturelles de l'Europe, pour ne pas sentir que ses yeux recherchent avant tout le fait extraordinaire, le geste social inédit qui le surprendra. Son savoir visuel nourri de la fréquentation des toiles de Decamps, Delacroix et Marilhat, l'incite à rechercher dans les rues "des choses curieuses" qu'il traduira dans son récit en scènes typiques.
Voulant ainsi "se saturer de couleur locale" il établit au cours de son séjour une suite de thèmes qu'il traite souvent avec humour. Des considérations d'ordre esthétique "Comme la religion musulmane défend la représentation des êtres animés..., le sens de l'art se réfugie dans l'arabesque, la broderie, l'ornement et le choix des couleurs" ou politique "L'on acquiert vite en Algérie une très grande légèreté de main et de bâton (à l'encontre de l'Arabe) suscitant des haines irréconciliables. La paix entendue ainsi nous fait plus d'ennemis que la guerre" ponctuent parfois une narration qui ne se veut pas uniquement pittoresque.
A Alger il est surpris par "l'innombrable quantité d'ânes qui obstruent les rues".
Ils servent à porter toutes sortes de choses, bien qu'ils soient "chétifs, pelés, galeux, plein de calus et d'écorchures, et de si petite taille, qu'on les prendrait pour des chiens...". Les objets hétéroclites qui encombrent les boutiques maures, "qu'on dirait arrangées pour les peintres", l'intriguent ainsi que l'apparente indifférence du boutiquier à l'égard de sa marchandise. La même remarque est faite à propos des fruitiers, des boulangers, des potiers et des bouchers dont les étaux "ont quelque chose de féroce et de sanguinolent qui sent la triperie et l'écorcherie. On ne sait pas là enjoliver, comme à Paris, le cadavre des bêtes".
Dans les faubourgs d'Alger, Théophile Gautier décrit "une fontaine simple et gracieuse" entourée d'Aloès, de cactus, de figuiers et de palmiers. Cette présence de plantes exotiques, qu’il énumère consciencieusement, ajoutée à la vue de la mer produit chez l'auteur un "sentiment de mélancolie sereine".
Un long passage est consacré aux sauterelles, fléau de la colonie: « Vous voyez à l'horizon un brouillard fauve, c'est une migration de sauterelles qui passe. » Ces insectes d'une voracité effarante menacent les récoltes et sont combattus par tous les moyens. Théophile Gautier n'est pas surpris d'apprendre que « les Arabes les mangent: ils en font une sorte de conserve au vinaigre et à la graisse ». Il nous avertit cependant qu’il n’en a pas goûté.
A la vue d'un chameau, « animal le plus étrange qu'on puisse imaginer », Théophile Gautier ne peut réprimer son inquiétude. Il croise peu après un Arabe « dans sa pose de statue ». Il essaie d'imaginer à quoi pense cet homme impassible, « à rien sans doute, car les orientaux ont la faculté de rester des heures entières à l'état végétatif ».
La description des hôtelleries arabes « des bouges creusés dans la déchirure d'un ravin » marque dans le récit un début de malaise, d'autant plus appuyé qu'il n'est pas explicitement formulé. Dans le même ordre d'idée, l’évocation des taudis que sont les  « cahutes composées de cailloux, gravats, pisé, bouts de planches, ossements d'animaux, le tout barbouillé de quelques truellées de plâtre », signale au lecteur la misère effroyable de la population indigène « enveloppée de nobles haillons d'une saleté idéale ».
Le seul type féminin qu'il est possible à Théophile Gautier d'aborder « dans un pays où règne la loi du Coran » est celui des danseuses, rue de l'Empereur où « un bal indigène » est donné. Elles lui semblent "comparables aux femmes d'Alger de Delacroix". Il y remarque Zorah « à la figure régulière, au teint légèrement bistré, aux lèvres de grenade, aux yeux de gazelle agrandis par le surmeh, à l'expression langoureuse et passionnée à la fois » qu'il préfère à ses consoeurs parce que plus Africaine.
Théophile Gautier s'éloigne d'Alger et va passer quelques jours à Blida. Il s'y trouve bien: "à moins d'être mort, on ne saurait être plus heureux". Le paysage l'enchante particulièrement et il comprend, après coup, la peinture lumineuse de Decamps et de Marilhat, ces deux artistes dont il avait vu les tableaux exposés à Paris. Dans cette campagne algérienne, son imagination le transporte « aux temps de l'antiquité la plus reculée » à la vue d'hommes ceints « de leurs draperies bibliques. »
Il se rend ensuite à Constantine « nid de maisons perché sur un rocher de huit cents pieds de haut » où, comme à Alger, il se perd « dans l'ombre la plus épaisse, la plus opaque, la plus impénétrable ». A la nuit tombée, perdu dans cette ville de pierres, Gautier est receuilli par deux jeunes danseuse qui l'invitent chez velles. Il passe la nuit avec la plus jeune. Au matin :
« Les deux belles dormeuses s’éveillèrent, et, avant de quitter leur nid hospitalier, je fis sur mon carnet de voyage un croquis d’Ayscha, quoique j’eusse pu me fier à ma mémoire pour me souvenir d’elle ; l’autre sœur, que je voulais aussi dessiner, ne se prêta pas à ce désir, retenue sans doute par quelques-uns de ces scrupules religieux, particuliers aux Orientaux, qui voient des idoles dans toute image.»
Mais ce procédé, qui laisse au hasard la décision de la rencontre, ne le satisfait pas. Il préfère, dans son désir d'être vrai, suivre son tempérament- qui est de nature contestataire. Il veut dresser son oeil et l'amener à vouloir la confrontation, c'est-à-dire à regarder juste. A regarder vrai, parce que ce qui lui parait étrangement pittoresque n'est en réalité pour les gens du pays que la banale et ordinaire manière de vivre. Tout alors prend un sens différent et le trouble. Comme de croiser dans la rue « des statues qui se promènent sans socle » ou de jeunes négresses « au corps d'une pureté de formes à défier les plus beaux bronzes ». L'art est vivant semble dire Théophile Gautier, il se rencontre à chaque pas du promeneur. L'allure des hommes et des femmes « qui ne semblent jamais pressés », leur maintien, leurs costumes, le décor dans lequel ils vivent font penser aux fresques antiques, à l'image resurgie d'une scène très ancienne et en même temps très familière.
Contre les préjugés de l'époque à l'égard de la musique arabe, Théophile Gautier déclare son goût pour l'originalité des morceaux qu'il écoute avec plaisir. On est loin de la plaisante mélodie rossinienne mais, dit-il, cela ne signifie pas que les orchestres indigènes sont dénués d'intérêt. Leur musique fouille la mémoire et rappelle les sons d'autrefois: « le susurrement de la solitude » des premiers musiciens. Elle est en même temps nostalgie du passé et présent vécu dans le rappel de ce passé. Le sentiment d’une autre vie, suggère Théophile Gautier, est présent dans le mouvement infini de la flûte arabe qui « raconte des existences antérieures qui vous reviennent confusément ».
Il émet la même opinion à propos de la danse moresque "très libre et très lascive", tout en gardant "un caractère mystérieux, fatidique et sacré", qu'il place au dessus des danses pratiquées à Paris. En Orient, constate-t-il, aucune feinte dans "ce mystérieux drame de la volupté dont toute danse est le symbole". On montre en Orient ce que l'on cache avec soin en France. La danseuse moresque laisse son corps dire ses tremblements en balançant des hanches "la physionomie pâmée, les yeux noyés ou flambants, la narine frémissante, la bouche entrouverte, le sein oppressé".
A Constantine, il assiste à la danse des Djinns qui a pour but de purifier la demeure où elle se déroule, en chassant « les esprits nocturnes » qui la hantent "par des danses échevelées et symboliques". La cour qui sert de cadre à cette cérémonie « semblable pour la disposition au patios des maisons d'Andalousie » est occupée par une assistance « d'ombres blanchâtres, accroupies, accoudées ou debout, s'enveloppant dans leurs draperies ». Des musiciennes sont chargées de préparer la danse par le jeu lancinant des derboukas « à peau d'ânes » et par leur chant « guttural et strident ». Les danseuses au nombre de quatre ou cinq « leurs paupières noircies d'antimoine, leurs sourcils peints et rejoints à la racine du nez » commencent leurs contorsions et au fur et à mesure que s'accélère la cadence des percussions, elles accélèrent leurs mouvements dansants. L'une d'elle « dans un spasme nerveux » semble s'abandonner au démon évoqué, ses membres tressaillant « à chaque attaque du rythme comme sous une secousse galvanique. »
Une autre danseuse qui « n'annonçait guère plus de quatorze ou quinze ans » se met à agiter « son corps souple avec des ondulations de serpent debout sur sa queue ». Puis toutes les danseuses, dans les saccades des tambourins, se rassemblent au centre de la cour « haletantes, suffoquées, râlant comme des soufflets », leurs cheveux libérés se répandant « sur leurs épaules, sur leur col, sur leur front, sur leurs joues, sur leur sein, comme une couvée de serpents noirs chassés violemment de leurs repaires », précipitent leurs trémoussements dans une chorégraphie éperdue. La danse s'achève au moment où les prêtresses, au bout de ce « délire orgiaque", tombent d'épuisement « tout d'une pièce, dans une rondeur tétanique. »
Cette scène qui fait pendant à la scène des Aïssaoua relève autant de l'état orgasmique que de la transe mystique. Théophile Gautier met en parallèle ces deux manifestations du "hors soi" et note, en passant, leur parenté. En Orient, la religion est associée au corps perçu comme médiateur entre l'homme et les forces occultes. Il est le centre où toutes les pulsions se réalisent. A l'inverse, l'Occident chrétien le brime, car impur, et ne voit en l'âme que l'unique enjeu. Théophile Gautier  en observant "cette mêlée de mouvements convulsifs" qui provoque l'annulation de la conscience, se rend compte que les officiants (danseuses et sectateurs) atteignent un dépassement d'eux-mêmes semblable à celui engendré par l'extase. Le sacré se dirait, ici, par la parole du corps qu'on exténue jusqu'à l'oublier.
Cet oubli de soi, Théophile Gautier l'expérimente in situ. A Blidah il est convié à assister à une fête de nuit où  devaient se produire les Aïssaoua dont il connaissait l'effrayante réputation. Il s'y rend.
Entouré de fumeurs de Hachisch, fumant peut être lui-même, son imagination se débride et l'invite à tous les voyages, notamment celui du fantastique. On le sait, le Hachisch agit sur la perception du temps de celui qui le consomme et amplifie ses capacités sensorielles.
Dans une sorte d'absence au monde, il favorise la mise en place d'un pont entre la réalité et le rêve en abolissant les barrières de la raison.
Ainsi la description hallucinée de la cérémonie des Aïssaoua, cette confrérie qui, pour honorer son fondateur, est tenue de s'infliger les pires sévices. Les adeptes de cette secte, « en des sabbats nocturnes », où « des crapauds, des scorpions, des serpents de  différentes espèces sont tirés de petits sacs et dévorés vivants... » atteignent « le degré d'orgasme nécessaire à la célébration de leur rite » par « la persistance du chant, du tambour et de l'oscillation ». Le délire, arrivé à son point culminant, fascine Théophile Gautier qui se sent attiré par la force magnétique de cette scène barbare. Il doit se retenir pour ne pas succomber à ses "envies folles de pousser des hurlements" et de prendre part à cette orgie paroxystique qui lui donne le vertige.
Cet aspect inattendu de l'Orient sur lequel insiste Théophile Gautier permet de nous convaincre que son dessein est d'abord de nous montrer l'Orient qui en lui se cache, c'est-à-dire le lieu de l’imparlable, l’inconscient d’un monde qui n’ose pas s’avouer dans son humanité primitive.

En 1845, aux mois les plus torrides de l'année, il visita toute l'Afrique française, accompagnant le maréchal Bugeaud dans sa première campagne de Kabylie; il eut le plaisir de dater du camp d'Aïn-el-Arba la lettre d'Edgar de Meilhan dont il était censé remplir le personnage dans le roman épistolaire La Croix de Berny fait en collaboration avec Mme de Girardin, Méry et Jules Sandeau. Un des buts de Théophile Gautier, en faisant cette excursion en Algérie, c’était d'écrire sur cette contrée un livre qu’il aurait illustré lui-même; il y travaillait, nous apprend Maxime du Camp, lorsque la Révolution de Février, mettant son éditeur en faillite, interrompit cet ouvrage qui ne fut jamais repris et dont ne parurent que quelques fragments. Pourtant il comptait faire un volume aussi important que le Voyage en Espagne. Il s’en confie dans cette amusante lettre à ses parents et à ses sœurs.

Alger, 15 août 1845,
« Chers parents de tout sexe et de tout âge,
Je vous écris peu de mots, mais ils sont bons. Je pars pour la France le 29 août, de Stora, après avoir visité Constantine et, à peu près tout ce qu'il est possible de voir dans ce pays sans se faire couper le col.
J’ai de quoi faire un bon volume qui ne sera pas inférieur, je crois, au Voyage en Espagne. Par un hasard singulier, j’ai rencontré ici des peintres de connaissance, de sorte que les illustrations du bouquin sont toutes faites.
Maman sera rétablie complètement quand je reviendrai : c’est le bouquet que j'attends d’elle pour l'anniversaire de ma naissance, que je passerai sur la mer, entre deux bleus.
O Lili ! comme si ce n'était pas assez d’avoir un mulâtre pour père, tu vas avoir un Kabyle pour frère; je n'ai plus d’autre blanc que le blanc des yeux.
O Zoé ! sois encore ébouriffée : j’ai vu au bazar des gens qui faisaient de la passementerie, des tresses, du cordonnet, avec leurs pieds !
Sauf que je sue comme Eugène Sue lui-même n’a jamais sué, je me porte assez gaillardement à pied et à cheval. L'Algérie est un pays superbe où il n’y a que les Français de trop.
Un de mes admirateurs, maréchal des logis de spahis, m’a donné à Oran une très belle peau de panthère. Ainsi voilà la peau arrivée. J’avais ce désir; il sera réalisé de la manière la plus inattendue et la plus invraisemblable, et doutez après cela de la force de projection de ma volonté !
La Croix de Berny est finie. Dieu soit loué ! Gérard m’a dit que mes morceaux avaient été remarqués; tant mieux, car le roman sentimental n'est guère dans mon genre; mais quand on a un état, il faut tout faire.
Je serai à Paris le 7 ou 8 septembre; réjouissez-vous à cette pensée délicate et triomphante. J’aurai le plaisir de dîner avec vous si vous n’avez pas de répugnance à vous mettre à table à côté d’un homme de couleur.
Je vous lèche le museau à tous. »
Théophile Gautier

Autres voyages de Théophile Gautier
1850-1852. Italie, Constantinople, Grèce. Parce que à Paris “ On vit entre la double vase du ciel et de la terre ”.
Voyage en Italie, 1852.
Athènes : “ Athènes m’a transporté. A côté du Parthénon tout semble barbare et grossier. Revenant d’Athènes, Venise m’a paru triviale et grotesquement triviale. Voilà mon impression crue ”.
Voyage en Russie, 1858.
Voyage en Egypte, 1869.

Théophile Gautier par Nadar

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