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Publié par Mohamed Médiène

Alger dans les récits de voyage et dans les cartes postales coloniales

Voyageurs
La littérature de voyage au siècle dernier développe presque toujours le thème de la ville. En effet la première rencontre du voyageur avec le pays qu’il rencontre - qu’il soit écrivain, peintre ou photographe - se fait par le biais de la ville et plus particulièrement du port, point de passage obligé et déjà, quand la ville est orientale, amorce de dépaysement.
Théophile Gautier (1845), Eugène Fromentin (1846), les Goncourt (1849), Ernest Feydeau (1860), Alphonse Daudet (1861), Guy de Maupassant (1881) pour ne prendre que les écrivains d’une certaine notoriété et les peintres comme Eugène Delacroix (1832), Horace Vernet accompagné de William Wild (1833), Théodore Frère (1837), Eugène Flandin (1837), Théodore Chassériau (mai 1846), Gustave Guillaumet (1862), Etienne Dinet (1884) qui voyagent pendant le demi siècle qui suit la conquête de l’Algérie “ ce pays d’or, d’argent et d’azur ”, atteignent Alger par la mer.
La plupart des peintres et certains des écrivains, Théophile Gautier ou Alexandre Dumas sont chargés d’une mission officielle. Il leur est demandé de faire la promotion du pays boudé par les candidats à l’émigration. En 1840 Alger compte 30.000 Européens installés.
Gautier est commandité par son éditeur Hetzel (dont l’activité ne survivra pas à la révolution de 1848) et le journal La Presse. Son rôle est d’accompagner le maréchal Bugeaud dans ses opérations militaires : “ Mes très chers parents, le maréchal Bugeaud m’emmène avec lui dans la Kabylie faire une promenade militaire; j’ai deux chevaux, un mulet, une tente, deux chasseurs pour me servir; je mange à la table du maréchal... C’est royal; je verrai ainsi des choses que personne n’a vues. ” (24 juillet 1845).
En réalité on attend de lui qu’il communique à ses nombreux lecteurs le désir de venir s’installer en Algérie.
Alexandre Dumas, feuilletoniste à succès, obtient une forte somme du Gouvernement pour “ mission littéraire en Algérie ” pour que “ Monsieur Dumas écrive deux ou trois volumes sur ce magnifique pays. Sur trois millions de lecteurs, peut-être donnera-t-il à cinquante ou soixante mille le goût de l’Algérie ”.
On affecte à Dumas la corvette Le Véloce pour effectuer la traversée. Alexandre Dumas fils, le peintre Boulanger et un serviteur noir font partie de l’équipée qui débarque à Alger le 29 novembre 1846 où, remarque déjà l’écrivain, “ les constructions françaises gâtent fort l’aspect oriental de la ville ”.
Dumas rapportera de son voyage des souvenirs de maisons closes fréquentées par de très jeunes filles. “ Bien peu de ses malheureuses étaient nées lors de la prise d’Alger : qui les a poussées à la prostitution ? La misère ”.
L’un des premiers photographes à s’installer à Alger, en 1858, est Jean Geiser. Ses ateliers sont situés rue Bab-Azoun et il possède, rue de Chartes, un grand salon mauresque que quiconque passant à Alger peut voir et s’y faire photographier, en costume arabe au besoin. Jean Geiser “ a créé une incomparable collection de cartes postales, non seulement d’Algérie mais aussi de Tunisie ”. Almanach Hachette de 1908.

Vision
Au bout de 53 heures de traversée, le voyage s’achève sur un panorama que tous les témoins qualifient de magnifique. La saisissante vision d’Alger en amphithéâtre, aperçue du navire entrant dans la rade, s’offre à leur regard dans un enchantement de lumière : le bleu, le blanc, le vert sont les couleurs qui dominent et qui naturellement viennent sous la plume enthousiaste de nos écrivains. Tous les récits s’accordent pour dire l’étonnement heureux ou la stupéfaction de ces écrivains devant la Casbah qui du haut de sa colline descend, “ de terrasse blanche en terrasse blanche ” jusque la jetée. Le vert de la végétation, les deux bleus du ciel et de la mer complètent avec l’or du soleil la palette qu’un jour un peintre comme Matisse ira chercher.
Fromentin : “ Quelle ville, mon cher ami ! Les Arabes l’appelaient El-Bahadja, la blanche, et comme elle est encore la bien nommée ! ...Et quand le soleil se lève pour l’éclairer, quand elle s’illumine et se colore à ce rayon vermeil qui tous les matins lui vient de La Mecque, on la croirait sortie de la vieille d’un immense bloc de marbre blanc, veiné de rose ”.
Les Goncourt : “ Le 7 novembre à cinq heures, la côte d’Afrique est sortie de la brume. A six, un triangle de neige s’est illuminé aux premiers feux du soleil ”.
Feydeau : “ Ce cri arraché aux rêveurs devant certains cités : “ On voudrait mourir ici ”, je l’ai poussé vingt fois à Mustapha, et réellement, quoi que j’aie l’idée que bien des choses finissent avec nous, à la mort, il ne me déplaît pas de savoir que je pourrirai sous un olivier, au bord de cette route ombreuse qui côtoie la Méditerranéen ”.
Maupassant.: “Quel réveil ! Une longue côte, et, là-bas, en face, une tache blanche qui grandit - Alger ! ”.
Maupassant : “ Féerie inespérée et qui ravit l’esprit ! Alger a passé mes attentes. Qu’elle est jolie, la ville de neige sous l’éblouissante lumière ! Une immense terrasse longe le port, soutenue par des arcades élégantes. Au-dessus s’élèvent de grands hôtels européens et le quartier français, au-dessus encore s’échelonne la ville arabe, amoncellement de petites maisons blanches, bizarres, enchevêtrées les unes dans les autres, séparées par des rues qui ressemblent à des souterrains clairs. L’étage supérieur est supporté par des suites de bâtons peints en blanc; les toits se touchent. ”
Francis Jammes : « Alger m’apparut surtout française ... je regardais la mer, assis à la terrasse d’un café dont la banalité luxueuse me plaisait. J’avais une joie d’enfant à demander une absinthe, à me sentir seul, tandis que le soleil de midi semblait faire chanter pour moi son ombre et sa lumière.
La ville riait. Sur les hauteurs, la fraîcheur des maisons mauresques bâillait d’un sourire adorable, un sourire de marbre pâle et de porcelaine bleue. Une langueur m’envahissait. J’avais faim de fruits glacés et de femmes tièdes ... Un son de guitare mourait là-bas. »

Ce premier contact visuel avec le port encore assez loin commande le type de rapport qui s’instaurera entre l’écrivain et la ville. L’arrivée par la mer ajoute à la magie de l’instant et la lente approche, dans l’excitation du but atteint, réveille dans la conscience de ces écrivains toute la mythologie attachée alors à l’Orient.
Deux mots ici pour rappeler cette mythologie. L’air du temps au XIXème siècle est fait aussi d’une forme de fascination pour la vie prêtée aux Orientaux. Toute une imagerie, littéraire ou autre, établit dans l’imaginaire occidental l’idée d’un monde raffiné, voluptueusement cruel, qu’il faut, à tout prix, connaître, ou mieux, essayer.
Ce monde doit nécessairement être éloigné - spatialement et temporellement - pour permettre à l’illusion de fonctionner.
Or en 1830, la prise d’Alger d’un seul coup va mettre à portée de main une partie de ce monde. Toulon, Sète (orthographiée à l’époque Cette), Marseille vont devenir les points desquels vont s’engager vers cet ailleurs (Africain, Oriental, Algérien) des touristes et parmi eux, des peintres et des écrivains - dont ceux cités plus haut.
Théophile Gautier parle de “ la maladie du bleu ” pour expliquer l’engouement qui saisit les parisiens pour l’Algérie, “ cette Italie exagérée ”.
Pour atteindre cette Italie-là, il fallait aller en diligence jusqu’à Chalon-sur-saône, puis prendre le bateau jusqu’à Lyon, changer d’embarcation et descendre jusqu’à Marseille par le Rhône.
La traversée de la Méditerranée durait 53 heures. De Marseille les bateaux à vapeurs partaient à midi : “ Midi sonnait dans la lumière ”, écrit Daudet au moment de l’appareillage du Zouave qui l’emmenait à Alger.
Au bout de ce temps, au bout de ces trois jours de navigation, les côtes algériennes se précisent puis, je l’ai dit, le panorama de la ville s’offrant au regard du voyageur achève le voyage. L’Afrique, avec ses “ falaises abruptes, crayeuses ”, est enfin atteinte.

Accostage
Cependant, le premier contact physique avec la ville doit attendre l’ultime opération du débarquement.
A cette époque, l’appontement n’existant pas, il fallait pour poser pied à terre utiliser une flottille formée de petites barques qui servait à l’acheminement vers les quais des passagers du paquebot. C’étaient des sortes de taxis marins que conduisaient des portefaix bigarrés, empressés, volubiles et adroits, apportant cette indispensable touche de couleur locale.
La description de l’accostage et de son remue-ménage, qui sont déjà l’amorce du dépaysement, dépeint la toute première relation du nouvel arrivant avec le réel algérien. Le pittoresque du désordre africain, la chaleur, les visages, les bruits, les allures, le costume, les langues entendues attestent de la fin du voyage commencé à Paris.

Ce nouvel arrivant empruntait alors la montée de la rampe de la pêcherie qui l’amenait rue de la Marine où se trouvait l’hôtel du même nom, à deux pas de la place du Gouvernement. C’est là le plus souvent qu’il louait une chambre, en attendant la prospection de la ville qui s’effectuait généralement le lendemain (les paquebots arrivaient vers 16 heures. Parfois ils accusaient un certain retard).
Mais il pouvait aussi, bien dès le soir de son installation, décider de se plonger dans l’animation de la place du gouvernement ou le dédale de la ville haute avec ses boutiques sombres, ses bazars, “ ses naturels ” bizarrement costumés, comme les appelait Gautier et l’étrange tohu-bohu des cafés baignant dans les senteurs de l’Orient.

La ville bass
Le premier lieu visité, le point de départ initial se trouvait alors être la place du Gouvernement. C’est de là, de ce grand espace ouvert au vent marin que débutait la visite de la ville. C’est aussi le premier lieu décrit.
Théophile Gautier, Fromentin, Maupassant parlent de la foule qui s’y presse : une foule hétéroclite composée, dans l’ordre qu’en donne Daudet, par des Mahonnais (Iles Baléares), des Maltais, des Allemands, des Nègres, des Français, des Arabes, des Kabyles, des Maures, des Syriens, des soldats, des officiers...
Gautier : “ La place du Gouvernement a été faite par les Français en 1830. Les constructions, baraques, échoppes, boutiques s’avançaient jusqu’à la mer, confuses, enchevêtrées, s’épaulant l’une à l’autre, surplombant, liées par des voûtes, dans ce désordre si cher aux peintres et si odieux aux ingénieurs. Des démolitions successives, puis un incendie ont nettoyé le terrain et formé une large esplanade entourée en grande partie de maisons à l’européenne qui ont la prétention, hélas ! Trop bien fondée de rappeler l’architecture de la rue de Rivoli ”.
Gautier : « La place du Gouvernement fourmillait de monde. C’est le point de réunion de toute la ville, c’est là que se donnent tous les rendez-vous; on est toujours sûr d’y trouver la personne qu’on cherche; c’est comme un foyer des Italiens ou de l’Opéra en plein air. Tout Alger y passe forcément par là trois ou quatre fois par jour (...) Il y a là des gens de tous les Etats et de tous les pays, militaires, colons, marins, négociants, aventuriers, hommes à projets de France, d’Espagne, des Iles Baléares, de Malte, d’Italie, de Grèce, d’Allemagne, d’Angleterre; des Arabes, des Kabyles, des Mores, des Turcs, des Biskris, des Juifs; un mélange incroyable d’uniformes, d’habits, de burnous, de cabans, de manteaux et de capes ». Tous notent aussi la musique militaire donnée tous les soirs qui exécute des « morceaux à grand effet ».
La place du Gouvernement, ou place du cheval comme l’appelaient les Algériens en raison de la statue équestre fondue avec les canons pris à la ville, érigée en 1845 et représentant le duc d’Orléans, éclairée au gaz, symbolise le foyer actif d’une population à la recherche d’un équilibre, elle est aussi l’emblème de la victoire car on y voyait, écrit Daudet, « des messieurs sur des chaises, buvant de la bière, des dames, quelques Lorettes et puis des militaires, encore des militaires, toujours des militaires... et pas un Teur ».
C’est de cette place que la ville va paradoxalement s’étendre à l’est et que les grands travaux du Second Empire entrepris par Haussmann vont bouleverser.
Cette place enfin située au dessus de la pêcherie et dominant le port en pleine transformation marque la ligne de partage entre la ville horizontale, la ville française et la ville du haut, la Casbah, celle que l’on aperçoit de la mer, habitée par les Teurs tant recherchés par Daudet.
Fromentin : “ Il y a deux villes dans Alger; la ville française, ou pour mieux dire, européenne, qui occupe les bas quartiers et se prolonge aujourd’hui sans interruption jusqu’au faubourg de l’Agha; la ville arabe, qui n’a pas dépassé la limite des murailles turques, et se presse comme autrefois autour de la Casbah, où les zouaves ont remplacé les janissaires ”.
Fromentin : “ La France a pris de la vieille enceinte tout ce qui lui convenait, tout ce qui touchait à la marine ou commandait les portes, tout ce qui était à peu près horizontal, facile à dégager, d’un accès commode... Elle a fait un choix un choix dans les mosquées, laissant les unes au Coran, donnant les autres à l’Evangile. Elle a pris la Djénina qu’elle a rasée, elle a agrandi le port, elle a crée une petite rue de Rivoli avec les rues Bab-Azoun et Bab-El-Oued, et l’a peuplée comme elle a pu de contrefaçons parisiennes.
Voilà pour la ville française. L’autre on l’oublie : ne pouvant supprimer le peuple qui l’habite, nos lui laissons tout juste de quoi se loger, c’est-à-dire le belvédère élevé des anciens pirates. Il y diminue de lui-même, se serrant encore instinctivement contre son palladium inutile, et regardant avec un regret inconsolable la mer qui n’est plus à lui ”.
Fromentin répète à sa manière les critiques de Gautier. Il déplore la défiguration d’Alger.
Il faut savoir que dans l’esprit de certains de ces écrivains, Alger devait ressembler à l’idée que s’en fait le héros d’Alphonse Daudet :
“ Aux premiers pas qu’il fit dans Alger, Tartarin de Tarascon ouvrit de grands yeux. D’avance, il s’était figuré une ville orientale, féerique, mythologique, quelque chose tenant le milieu entre Constantinople et Zanzibar ”. On peut imaginer que leur déception est grande quand ils s’aperçoivent qu’ils sont en face d’une petite ville de la province française avec ses places publiques où sévissait la musique militaire, ses cafés, ses restaurants où l’on mangeait les poissons de la Méditerranée, ses larges rues et ses maisons à quatre étages.
Le guide Hachette en 1855 prévient ainsi le voyageur : “ A l’aspect de la double rangée de maisons européennes, le touriste qui entre pour la première fois dans la ville se croirait encore en France, si le costume pittoresque des passants ne contrastait pas si singulièrement avec la régularité de l’architecture française ”.
En 1861 de grands travaux préparaient un bouleversement complet de la ville et une extension des constructions neuves. On édifiait en effet au dessus des quais ce boulevard Front de mer qui devait porter le nom de boulevard de l’Impératrice, en attendant de devenir le boulevard de la République. Le port s’élargissait de nouvelles jetées. On faisait le devis du chemin de fer qui devait pénétrer jusqu’au centre d’Alger et l’on rasait les immeubles pour l’établissement de la ligne et des stations.
Les journaux locaux parlaient avec orgueil de ces projets.
“ Nos quais du boulevard de l’Impératrice une fois terminés seront les plus beaux et les plus vastes ” constate l’Ekhbar le 4 janvier 1862. “ Ils n’auront pas moins de 65000 mètres superficiels... La compagnie anglaise chargée de la construction du boulevard ne saurait non plus être indifférente à l’introduction du chemin de fer à l’intérieur de la ville.”
Les guides pressaient les voyageurs de visiter ces travaux. “ Nous engageons le touriste à aller voir tous les détails de ces admirables chantiers ” conseille l’itinéraire Hachette.
Mais l’on conçoit que ces appels devaient laisser froids les artistes en proie à leur désir d’Orient : terrassements, chantiers et bâtisses déroutaient au contraire une imagination à la recherche du pittoresque oriental et africain - et la vie du passé.

La ville d’en haut
Déçus par l’Alger français, les touristes en quête d’exotisme se consolaient par une visite de l’Alger turc et arabe encore épargné. Après avoir opéré comme les Goncourt “ l’ascension de la rue Casbah, ascension des 497 degrés divisant les 497 mètres de pente de la Casbah à la ville basse ”, ils pénétraient dans un univers confiné dans un espace de plus en plus réduit sillonné de ruelles au tracé étrange, les anciens palais turcs, les mosquées et les bains maures, les cafés avec leurs danseuses et leurs musiciens, les bazars et leur pacotille locale. Un témoin évoque les divertissements de l’hiver à Alger avec “ ses bals maures et ses fêtes d’Aïssaouas ”.
Gautier : “ Nous suivions des ruelles si étroites, que deux ânes chargés n’eussent pu y passer de front. Les maisons, à étages surplombant comme des escaliers renversés, se touchent souvent par le haut, interceptant la faible lueur du ciel nocturne; certains passages étaient voûtés et comme souterrains, et nos ombres, projetées par la clarté tremblante de la lanterne, vacillaient sur les pans de mur éraillés, sur de vieilles portes cadenassées en portes de prison, comme dans ces bizarres et fantastiques eaux-fortes de Rembrandt où la réalité prend des formes de cauchemar ”.
Les Goncourt : “ Et ce sont toujours des ruelles à échelons de pierre plongeant sous vos pieds, ou grimpant devant vous; des maisons blanches de chaux vive, s’étayant des poutres jetées au travers de la rue, et faisant ressauter leur premier étage d’une forêt d’arc-boutants, et, soudant leur terrasse l’une à l’autre et ne laissant glisser que quelques filtrations de soleil : intelligente architecture qui, dans le moment où la chaleur incendie la campagne et fait déserter le quartier d’Isly, transforme ces passages en frais couloirs ”.
Daudet, lui, passe par la série habituelle des initiations. D’abord il monte dans la ville haute, la ville arabe, la ville des Teurs. L’auteur de Tartarin de Tarascon en peint, en quelques lignes,  l’aspect caractéristique. “ Un vrai coupe-gorge, cette ville haute... Des petites ruelles noires étroites, grimpant à pique entre deux rangées de maisons mystérieuses dont les toitures se rejoignent et font tunnel ”. Il dit plus loin qu’à Alger en 1862 “ on se montrait encore une ancienne caserne de janissaires devenue le lycée Impérial ”.
Dans le faubourg Bab-Azoun, près de la rampe qui descendait aux quais, s’élevait une mosquée très renommée pour “ la dévotion des pirates algériens au marabout dont elle portait le nom. Cette mosquée fut démolie pour l’alignement du boulevard de l’Impératrice ”.
“ Les narrateurs des cafés maures qui piquent si vivement la curiosité des étrangers sont les turcs, d’anciens janissaires de la milice du dey Hussein.... ” Confiait le moniteur de l’Algérie en 1862.
Il suffisait au touriste par exemple d’entrer à la poste pour pénétrer dans une cour mauresque ombragée par des bambous. Il lui suffisait également de visiter la bibliothèque et le musée, alors situés dans la rue des Lotophages, pour contempler la maison mauresque la plus riche d’Alger en marbre et en sculpture, aux murs entièrement garnis de faïence et d’émaux aux mille couleurs.
Daudet a aussi décrit dans Tartarin l’une des plus belles architectures du passé. Son héros, en effet, loue “ au coeur de la ville arabe une jolie maisonnette indigène avec cour intérieure, bananiers, galeries fraîches et fontaines ”.
Cette note de fraîcheur qui recouvre comme une note de regret nous suggère l’idée du refus de la modernisation - ou de l’occidentalisation - d’Alger.
On peut croire qu’à lire ces lignes la défiguration de la ville, en ces temps de conquête assurée, ne recueillait pas tous les suffrages, en tous cas pas ceux des artistes que je viens d’évoquer.
Les transformations opérées sur cette cité riche d’histoire étaient sans doute utiles mais certainement anachroniques, et dans le plus souvent des cas, inesthétiques. L’architecture haussmannienne importée de Paris répondait plus à un souci d’efficacité commerciale et policière. Le charme des villes rêvées par le romantisme s’évanouit au contact de la réalité coloniale et le temps de l’Orient, un temps d’éternité distendu, ample et comme immobile, qui s’égrenait au rythme d’une activité solaire est remplacée par le temps de l’Occident rigoureux et sans fantaisie, un temps chronométrique servi par cette nouvelle distribution de l’espace qui permet aux déplacements d’être rapides, fluides et aisés. Une sorte de froidure pénètre avec cette inaccoutumée conception de la durée, dans ce découpage moderne du temps (aujourd’hui encore dans l’Algérie indépendante l’horaire des repas, de l’administration, de l’enseignement etc. n’a pas changé). Cette conception de la perception du temps n’est pas anodine. Elle est je crois fondamentale pour comprendre le ratage de la politique française en Algérie. Elle explique l’impossible rencontre entre le vaincu et le vainqueur parce qu’ils vivaient dans deux temps de nature différente. Ainsi la ville européenne va s’activer et bruire de tout ce qui fait l’industrie et le commerce de la colonie. Elle s’élargit, s’agrandit, s’embellie à la manière des Nice et des Cannes du sud de la Métropole. La ville arabe, elle, n’évolue pas.
Elle s’enferme sur elle-même, dérobant son intimité au regard curieux des touristes qui se contenteront de la décrire de l’extérieur ou dans ce qu’elle a de public : hammams, cafés, boutiques, places, maisons spéciales...
Théophile Gautier, Fromentin, les Goncourt, Daudet, Maupassant seront séduits et intrigués par l’architecture de la Casbah, ses longues rues étroites, ses porches, ses murs aveugles, ses escaliers, le mystère qu’elle recèle et le souvenir des nuits “ au parfum de chèvre et de jasmin ”.

 

IMAGES

Alger dans les récits de voyage et dans les cartes postales coloniales
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