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Compteur

  

Publié par Mohamed Médiène

Graveur de grand talent, collectionneur et amateur d’art avisé, écrivain, Vivant Denon fut tour à tour diplomate sous Louis XV et Louis XVI, artiste à Venise puis protégé par le peintre David pendant la Révolution avant de se lier d’amitié avec Joséphine de Beauharnais, qu’il conseille en matière d’art, et de suivre Bonaparte en Egypte.
Directeur des musées de 1802 à 1815, il finit ses jours au milieu de collections réunies dans un appartement du quai Voltaire.
La vie de Vivant Denon a séduit de nombreux biographes. « Il est des hommes (en petit nombre) dont toute la vie n’est qu’une suite de jouissances, un rêve de bonheur », écrit Amaury-Duval (élève d’Ingres) en 1829. Philippe Sollers en a parlé récemment dans un ouvrage.
Touche à tout de talent, il traverse son époque et prend part à chacun de ses changements.
Diplomate au temps de Louis XV, il enquête ensuite en Sicile en 1778 et en 1788 il est à Venise, dont il parle la langue, où il exerce son art de graveur en courant les églises en connaisseur et les salons en dilettante raffiné. Dans la ville des Doges, il tombe amoureux d’une femme mariée, puis accusé d’espionnage il abandonne et la ville et la dame.
Pendant cette période, Denon s’est essayé à la littérature. On retiendra un conte libertin, Point de lendemain, qui contribua à sa célébrité.
Denon, selon ses dires, est « habité de deux passions ardentes, l’amour des femmes et l’enthousiasme des arts. »
De retour d’Italie, retrouvant le peintre David à Paris, il reprend son métier de graveur et fréquente les milieux artistiques.
Au moment de l’expédition décidée par le directoire, Denon qui ne figure pas sur la liste des artistes qui doivent accompagner Bonaparte, fait tout pour en faire partie. Il argue de ses talents de reporter pour qu’on le désigne comme chroniqueur de l’aventure égyptienne qui durera pour lui de mai 1798 à octobre 1799, ce qui équivaut au temps passé par Bonaparte en Egypte.
Pur produit du siècle des lumières, il pense que l’homme est perfectible, c’est à dire susceptible d’évoluer et de s’adapter aux nouvelles réalités transformées par les sciences.

Voyage dans la Basse et la Haute Egypte, 1802
Le 19 mai 1798, Vivant Denon embarque à Toulon à bord de la Junon.
Commandée par Bonaparte, une troupe de 54000 hommes s’apprête à conquérir l’Egypte.
Conquête de Malte, île africaine par son climat et ses habitants.
Puis Alexandrie, ville désertée après la difficile victoire. Il se souvient de ce qu’en disait Volney, il retrouve les mêmes « formes, couleurs, sensations. » Il parle longuement de la colonne Pompée : « une belle colonne, non un beau monument. »
Il songe à faire embarquer l’obélisque de Cléopâtre (2 en en réalité), mais Champollion préférera ceux des temples de Louxor.
Il est entouré de ruines magnifiques qui attestent d’un passé prestigieux.
Les bains antiques, « les termes », sont transformés en lavoirs par les soldats.
A la porte des jardins de la ville, il est ému par le nombre de réservoirs qu’une pompe à eau alimente continuellement pour la soif des passants.
La pénétration des troupes s’effectue d’abord dans le Delta. Denon parle des mirages que Monge tentera d’expliquer de manière scientifique dans une communication.
Ils arrivent au Nil. Joie des soldats qui se baignent dans le fleuve.
Première grande bataille contre les Mamelouks au pied des Pyramides. Bonaparte aux soldats : « Allez, et pensez que du haut de ces monuments 40 siècles nous observent. »La bataille se transforme en carnage : les Mamelouks sont défaits atrocement. « Un empire venait de changer de maître » écrit Denon.
Denon suit le général Menou (qui se convertira à l’Islam, épousera une Egyptienne et sera nommé à la tête de L’Egypte par Bonaparte après la mort de Kléber). Le général est un « ami depuis longtemps » de Denon.
Ils atteignent Rosette où la population est plus douce, observe l’auteur, car elle vit dans une région riche, une région « d’abondance. »
« On avait chassé les Mamelouks, dit Denon. Ne les avait-on pas remplacés dans l’esprit des Egyptiens ? »
Les Bédouins sont sobres, farouches, durs pour eux-mêmes et pour les autres, hospitaliers, « sans préjugés de religion. »
Denon décrit les représailles de l’armée contre les villages insoumis, qui sont pillés et incendiés.
Les chefs locaux offrent de somptueux repas aux vainqueurs. Denon en décrit, amusé, le rituel.
Le 1er août il écrit que la France est maîtresse de l’Egypte et de Malte. Quelques jours plus tard, la situation est renversée : les Anglais détruisent la flotte française, le navire amiral l’Orient compris.
Ils se retrouvent coupés de la France, en état de blocus. Les hommes ne suffisent plus. L’Etat major est contraint de lever une milice constituée de tous les hommes qu’avait attirés l’Expédition, et même ceux qui s’y étaient rendus, attirés par le livre de Savary qui décrivait « les nouvelles voluptés » offertes par l’Orient.
Les soldats commencent à fléchir, ne voyant « des femmes voilées ne montrant que des gorges éternelles. »
En août 1798, sur place, Denon est nommé à la commission des Arts de l’Institut du Caire : il pense ainsi faire ce qui l’intéresse – copier ce qu’il voit : la vie des gens, les paysages et les monuments. Bonaparte est émerveillé par ce travail et demande à la commission des Arts de se déplacer en Haute Egypte.
Au Caire, réputée ville sainte, « grande parmi les grandes », Denon ne voit que « de longs espaces à traverser, mais pas une belle rue, pas un beau monument : une seule place vaste, mais qui avait l’air d’un champ. » C’est là, sur cette place, que se trouvait la demeure de Bonaparte.
Pour Denon, un air de misère baignait cette ville dite superbe.
Vivant Denon aurait pu rester au Caire dans une des somptueuses villas abandonnées par les Mamelouks que Bonaparte affecte à l’Institut des Arts récemment créé. Il préfère suivre l’armée pour voir l’intérieur de l’Egypte, dans ses monuments ou son architecture, qu’elle soit copte, musulmane, grecque ou pharaonique
. Denon après avoir accompagné l’armée dans son occupation du Delta du Nil demande à suivre la division du général Desaix lancée à la poursuite de Mourad Bey en Haute Egypte afin de parfaire sa connaissance de l’Egypte ancienne. Il remonte le Nil jusqu’à Assouan, le point ultime de la pénétration des troupes françaises dans le pays.

Pendant plusieurs mois, confronté aux escarmouches opposant Français et Mamelouks, il observe, écrit et dessine continuellement. Plans, vues, temples et pyramides, scènes pittoresques, hiéroglyphes et détails architecturaux forment un ensemble iconographique sans équivalent qui annonce la vaste enquête ordonnée par Bonaparte et connus sous le nom de Description de l’Egypte.
Denon explique qu’en suivant l’armée, il n’était pas maître de choisir ni l’itinéraire ni les lieux où il s’arrêtait. Passant vite devant certains et séjournant longtemps dans certains. Finalement, avoue-t-il, cet inconvénient s’est transformé en avantage, car sa mémoire et le jeu des comparaisons firent un tri dans l’abondance des sites aperçus. Le premier regard, dit-il, compte peu, il faut attendre le second pour mesurer et apprécier la valeur de la chose vue.
Ce récit, l’auteur insiste, est un Journal. Il date ses observations, ses moments, où, avec l’armée, il investit un pays, l’Egypte, qu’il a « voulu toujours visiter. » Son journal est, dit-il, pratiquement le journal de marche de l’Expédition.
Ces observations sont celles d’un artiste découvrant une réalité rêvée dont la substance est uniquement livresque.
Le temps qu’il y a passé est un temps de guerre : les Egyptiens résistent, aidés par le désert et par un climat qui ne favorisait pas « l’entreprise du général Bonaparte. »
Si le Journal rend compte des batailles, des mœurs du pays, il raconte aussi, comme chez Volney, son éblouissement devant Thèbes, Louxor ou Assouan et l’architecture « colossale des Egyptiens. » Sur chaque rocher composant ces édifices il lui semblait « voir gravé, Postérité, éternité. »
L’amateur d’art est comblé.
Denon veut montrer l’Egypte : il écrit et dessine sur son genou « ou debout, ou même à cheval » : le texte renvoyant continuellement au dessin.
Il n’a pas assisté aux deux grandes batailles, celle d’Aboukir et celle des Pyramides, devenues légendaires. Il assiste à d’autres points forts de la conquête et on comprend à le lire combien la guerre est partout dure et cruelle. L’armée avance difficilement sous l’œil toujours présent des vautours et des milans. Des maladies apparaissent, les blessés sont mal soignés. Lui observe, note, esquisse des scènes lors de marches « toujours précipitées. » Il passe un mois dans un calme relatif à Benisouef. Là, il peut « comparer des caractères, dessiner les figures, les costumes des différents peuple qui habitent l’Egypte, leurs fabriques, le gisement de leurs villages. »
La faim, la soif, la peur sont, aussi, décrites lucidement. Si Denon livre des réflexions sur la nécessité de la guerre, elles sont toujours moroses et quelques fois horrifiées.
Les troupes actives étaient formées de 200 hommes accompagnées de savants et d’artistes peu accoutumés à faire longs périples à cheval ou à dos d’âne – surtout lorsque ceux-ci « n’avaient de la race arabe que les vices. » Les chevaux n’avaient pas de bride, les ânes pas de bât.
Quand le récit reprend, il s’intéresse à des scènes de genre. C’est alors Denon le voyageur qui relate, comme ses prédécesseurs, les tableaux obligés sur les Almées, les crocodiles, les artisans, le physique des Ethiopiens… Il fait une vue de la maison de Mourat-Bey, le bey qui entraîne les troupes de Desaix vers les Tropiques, à la grande satisfaction de Denon. Il pourra ainsi aller au plus loin de ce pays dont l’histoire le fascine. Vers Esné, vers l’inimaginable Thèbes, vers « la verdoyante Eléphantine, le jardin du tropique » où il peut enfin se reposer, vers Assouan et son désert où il sent « le poids des années » et où il restera 22 jours. De ce lieu fixe, il se rend « dans l’île délicieuse de Philae » et pousse jusqu’en Nubie. Il dessine « jusqu’aux rochers, jusqu’aux carrières de granit, d’où sont sorties ces figures colossales, ces obélisques plus colossaux encore, ces rochers couverts d’hiéroglyphes. » il trouve un rouleau de papyrus, manuscrit unique que « quarante siècles placent au rang du plus ancien de tous les livres. »
Les pyramides, monuments immenses par rapport à l’échelle humaine. Celle de Kheops mesurait à l’origine 146 mètres de haut.
Denon, d’une curiosité insatiable, est un homme de goût, c’est à dire quelqu’un qui a une forte intuition en matière d’esthétique. Son regard libre bouscule quelques a priori. Il voit le beau sous d’autres formes que la perfection grecque. Il estime qu’en art tout est intéressant et que là où « existait l’harmonie des parties, là était la beauté. » Le temple d’Isis le subjugue : il a le pressentiment qu’il ne verra rien de plus beau en Egypte.
Pour construire ces monuments il a fallu des travaux gigantesques nécessitant des dépenses si grandes que le prince avait dû prostituer sa fille afin de trouver l’argent pour achever le temple. Le surplus financier de cette prostitution avait permis à la princesse d’ériger une petite pyramide près de la pyramide principale qui lui servit de sépulture.

De retour à Paris, Denon se rend compte du parti qu’il peut tirer des dessins rapportés. Dans l’ouvrage qu’il prépare, il introduira des gravures reprenant ses dessins et rédigera un texte pour les commenter.
Notons que cette publication coûte très cher à l’auteur. Les éditeurs « le ruinent » écrit-il à son amie italienne. Il veut que son livre ne fasse pas « bailler » et le rédige dans cette optique. Grâce à la collaboration de graveurs de talent, il exige un soin particulier à la réalisation des planches, les complète et les précise. Il se réserve le travail représentant les têtes d’Orientaux et les animaux qu’il signe.

Le Voyage paraît en 1802 illustré de nombreux dessins. L’ouvrage connaît immédiatement un immense succès et rapportera beaucoup d’argent à l’auteur. Ce succès tient au fait qu’il était, dit-il, « d’une extrême simplicité » et qu’il avait réussi à lier le « tout dire » au « tout montré. »
Denon qui sera nommé directeur général des musées, y offre un portrait remarquable de l’artiste voyageur sur fond de guerre et y pose les fondements d’une véritable réflexion sur l’art égyptien. L’égyptologie, grâce à lui, va naître.
En 1802, deux grands succès de librairie attirent les lecteurs : Le Génie du Christianisme de Chateaubriand et Le Voyage dans la Basse et la Haute Egypte de Denon, deux textes pré-romantiques résumés par trois mots : sensation, mélancolie, sublime.
Denon à l’unisson de son siècle ajoute : raison, gravité, simplicité, harmonie, perfection. Vertige aussi : « Il me manquait des yeux, des mains et une tête assez vaste, pour voir, dessiner, et mettre quelque ordre à tout ce dont j’étais frappé. »
L’ouvrage, dédié à Bonaparte, retrace, dit l’auteur, le parcours d’un pays que l’Europe ne connaissait que de nom. Il l’a beaucoup dessiné grâce aux moyens que le général lui a donné en lui permettent de suivre les divisions lancée à la conquête de ce pays. Denon ne peut s’empêcher de faire l’éloge de Desaix, « le Sultan juste. »
Mais Vivant Denon préfère à l’image d’un Bonaparte distant, le courage d’un Desaix, fin stratège et honnête homme. S’il ne fait pas l’apologie de l’Expédition, il parle, comme Volney, d’une manière assez sombre des populations égyptiennes.
Denon n’était pas partisan du transfert des œuvres d’art étrangères en France ; en Egypte il semble oublier ce principe qui l’animait en Italie. A propos de l’obélisque, par exemple. Et pour son propre compte de collectionneur.

La description de l’Egypte, somme considérable d’informations de tous genres sur ce pays, paraît dans la période qui va de 1809 à 1828, donc bien après le Voyage de Denon.
Denon, directeur général des Musées, passe des commandes à des artistes comme le baron Gros, Girodet ou Guérin pour peindre des tableaux glorifiant l’Expédition d’Egypte.
Entre 1800 et 1812, 70 œuvres sont ainsi réalisées sur ce thème dont certains sont inspirés directement des planches réalisées par Denon.
D’autres peintres suivront la même voie comme Vernet, Gérôme, Decamps ou Bonnat.

Vivant Denon - Allégorie de l'Artiste savant

Vivant Denon - Allégorie de l'Artiste savant

Vivant Denon, Dessins
Vivant Denon, Dessins
Vivant Denon, Dessins
Vivant Denon, Dessins
Vivant Denon, Dessins
Vivant Denon, Dessins
Vivant Denon, Dessins
Vivant Denon, Dessins
Vivant Denon, Dessins
Vivant Denon, Dessins
Vivant Denon, Dessins

Vivant Denon, Dessins

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