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Publié par Mohamed Médiène

L'Orient des femmes - La Turquie de Lady Montagu. 1717

Ce qui se dit à propos de la Turquie à l’époque de Lady Montagu.
La Turquie incarne dans l’imaginaire de l’Occident chrétien la figure repoussante d’un Islam destructeur, violent et stérile. Les idées propagées par une certaine littérature (voyageurs, commerçants, diplomates) tiennent lieu de vérités. Ainsi, à propos de la femme, on pense que la polygamie est généralisée et que celle-ci n’est qu’un objet sexuel que l’on utilise et que l’on rejette sous n’importe quel prétexte. Cependant cette représentation de la femme, qui appartient entièrement à l’homme, n’est pas sans séduire certains écrivains européens qui peuvent, sous couvert d’orientalisme, produire un érotisme littéraire affranchi de toute censure. Galland, par exemple, le premier traducteur en français des Mille et une nuits, se délecte à Istanbul de  lectures « vilaines et lascives. »
L’itinéraire du voyageur emprunte celui du déclin annoncé de la puissance des Turcs - de Vienne, la capitale d’une Autriche forte à Edirne, la seconde capitale d’un Empire aux bases affaiblies. Certains pays (Hongrie, Serbie, Roumanie, Bulgarie…) profitant de cette faiblesse allient leurs forces pour résister et réussissent à s’émanciper de la tutelle ottomane.
L’avance technique et militaire acquise par l’Europe est mise au service de ces peuples et est décisive dans ce processus de libération, malgré la bravoure reconnue des turcs au combat. Les Autrichiens franchiront bientôt le Danube, frontière un moment acceptée par les deux belligérants.
Le voyage qu’effectue Lady Montagu se fait par une route inhabituelle. Par les terres car le Danube est gelé. L’hiver très rigoureux rend les pays traversés dangereux, à cause de la misère et de la famine qui étreint aussi bien les paysans de ces campagnes que les bêtes sauvages qui y rôdent. La peur accompagne l’équipée de la voyageuse. Peur non des armées (la trêve hivernale suspend les hostilités des deux camps) mais les bandes de brigands sans foi ni loi.
Lady Montagu, dans la lenteur de l’avancée, a le temps d’observer autour d’elle : les paysages, certes, mais surtout les populations, les Albanais (que l’on retrouve en peinture sous le nom d’Arnautes), les Serbes, les Hongrois, les roms.
La peste qui demeure à l’état endémique dans ces régions dévastées contribue à donner à l’Islam un aspect effrayant. Lady Montagu se veut rassurante quand elle évoque ce fléau commun à l’Europe pauvre: cette maladie dit-elle n’est pas aussi répandue qu’on le dit. C’est une idée reçue, poursuit-elle, propagée par des écrivains voyageurs qu’elle accuse de désinformer en alarmant leurs lecteurs pour d’évidentes raisons politiques.
En ce début du 18ème siècle, la langue diplomatique utilisée dans les traités et les négociations entre nations est le français. Mais dans le palais du Sultan, à la Sublime Porte, seul l’Osmanli, langue du pouvoir turc, est admis. D’où la nécessité pour les étrangers d’avoir recours, dans les discussion et débats, aux drogmans (qui signifie truchement) recrutés dans la population grecque. Une autre difficulté gêne les bonnes relations entre l’entourage du Sultan et les ambassadeurs étrangers : le protocole strict, compliqué et lent des entretiens politiques. Les participants communiquent par le biais des interprètes grecs, les visiteurs sont désarmés et doivent se revêtir d’une longue robe qui est le costume traditionnel de la cour.

Lady Montagu
Issue d’un milieu aristocratique et artiste, Lady Montagu fréquente à Londres des philosophes, des peintres et des poètes. Dans ce milieu littéraire, elle rencontre Swift et le philosophe Pope qui sera l’un de ses correspondants favoris. C’est une jeune femme vive à l’esprit libre, curieux, volontaire, tolérant et critique. Elle s’adonne, jeune, à l’écriture, celle des lettres, et déjà se forge une opinion sur le statut des femmes en Angleterre.
Elle épouse en 1712, contre l’avis de ses parents, le fils de ses voisins, Lord Hervey Montagu qui est nommé en 1716 ambassadeur de Grande Bretagne à Constantinople. Lady Montagu décide de l’accompagner et entreprend, bien équipée, le long périple de Londres à Constantinople, par voie de terre. Le voyage qui la mène de Londres à Istanbul dure un an.
L’ambassadeur de la cour d'Angleterre est chargé de donner le point de vue de l’Angleterre dans le conflit qui oppose la Turquie à l’Autriche. Il faut savoir qu’à la mort de Louis XIV, le régent Philippe d’Orléans est en faveur de la poursuite de la guerre qui oppose Autrichiens et Turcs alors que l’Angleterre milite pour la paix qui ferait que la France serait menacée sur son flanc Est par les l’Empereur d’Autriche et son conseiller l’ambitieux Prince Eugène qui a défait les Turcs à Petervaradin.
C’est dans ce climat de discussions où se joue l’avenir de l’Europe de l’Ouest que Lord Montagu doit affirmer ses talents de négociateur.
Au cours de son voyage et tout au long de son séjour en Turquie Lady Montagu adresse à ses proches restés à Londres des lettres où elle raconte, décrit, analyse la vie quotidienne des villes où elle séjourne : Vienne, Belgrade, Sofia, et de la société ottomane vivant à Edirne (ville où se reposent les Sultans) et bien entendu de la capitale de l’Empire, Constantinople, avec son quartier « Franc », Péra où elle résidera 18 mois.
Ce long voyage à travers l’empire Ottoman sous le règne d’Ahmet III lui donne l’occasion d’apprendre la langue turque, qui s’écrit alors avec l’alphabet arabe. Elle fréquente la bonne société, celle de son rang, de la capitale de l’empire. Elle se fait des amies parmi les femmes du harem et pénètre leur intimité, les observe, reçoit leurs confidences, les accompagne au bain, les trouve libres dans leur réclusion – parce qu’elles acceptent cette réclusion, ou la détournent à leur profit.
Elle fournit de précieuses indications sur la société orientale grâce son sens de l’observation, sa curiosité intelligente, sa grande tolérance et son absence absolue de préjugés.
Ces lettres sont des mines d’informations sur la civilisation et la culture du monde turc et montrent un profond sens de la relativité dans le domaine des mœurs et des croyances.
Elle aborde l’Islam de l’intérieur, par les femmes qu’elle a la chance de rencontrer, et avance la notion de relativité à propos de la perception que nous avons des mœurs et des croyances des sociétés que nous sommes amenés à rencontrer. Elle pense que les valeurs occidentales cessent d’être les seules valables au contact de celles non moins recevable, dit-elle, de l’Islam. Elle élargit en fait la notion d’universalité confisquée par les penseurs occidentaux.
Dans ces lettres de Turquie, publiées en 1763, Lady Montagu aborde les questions qui intriguaient particulièrement les cours de l’Europe, notamment celles qui concernaient la condition féminine, les Odalisques, ces femmes qui vivaient dans le harem et des bains où elles se rendaient en groupe pour de longues séances de repos, de discutions, d’agapes et même de danses.
Lady Montagu affirme que le voile porté par les femmes n’est pas un inconvénient pour elles, au contraire ; que l’appartement où elles vivent, cet espace clos, est fait de jardins intérieurs, de volières et de bassins d’eau murmurante au bord desquels elles peuvent se délasser. La maternité, enfin, est le gage d’un vrai bonheur, qui conserve, selon elle, la jeunesse de ces épouses aperçues au bain.
Elle évoque le harem, lieu sacré qui n’est pas forcément rempli de concubines. Elle a l’opportunité d’être reçue dans le harem impérial où vivent près de 600 femmes. Elle croit savoir qu’elle est la première occidentale à bénéficier d’une telle faveur.
Lady Montagu assure qu’elle est la première à dire vrai sur le monde féminin oriental.
Parce que tout simplement elle est femme et qu’elle parle des femmes.
Elle est l’une des premières sources de la curiosité qui s’empare, au 18ème siècle, de l’Occident à propos de l’Orient.
Avec Lady Montagu on assiste peut être à la dernière véritable rencontre d’un voyageur se mettant à l’écoute de l’étranger. Bientôt l’Orient ne sera vu qu’à travers une image inversée où seuls les dysfonctionnements seront dits.

Le Voyage
Lady Montagu est à Vienne le 16 janvier 1717. C’est l’hiver, la ville est ensevelie sous la neige. Son mari parlemente avec les autorités autrichiennes. Puis le voyage reprend en direction de la Turquie.
Sur le mode de l’amusement, Lady Montagu écrit à une amie « sa crainte d’être enlevée par les Tartares » en traversant la Hongrie, pays pour elle peu connu. Les voitures, sur la neige, sont tirées comme des traîneaux, procurant au déplacement rapidité et confort.
Dès cette lettre, Lady Montagu, qui avait entendu parler d’anthropophages, de têtes coupées et « de toutes sortes d’horreurs », remet en question l’honnêteté des écrivains voyageurs qui, dit-elle, « mentent tous ».
Elle voyage cependant avec une escorte.
Ils traversent des plaines fertiles mais en friche, dévastées à cause de la guerre entre Turcs et Autrichiens. Cette région naguère florissante est aujourd’hui inhabitée, peuplée de  loups qui rôdent autour du campement.
Les Hongrois, malgré leur misère, dit-elle, sont des gens hospitaliers. Ils se couvrent de costumes primitifs faits de peaux de moutons, comme leurs bottes.
Ils traversent en voiture le Danube gelé. Les bois alentours sont infestés de loups affamés qui n’hésitent pas à attaquer les voyageurs en difficulté.
Lady Montagu s’intéresse, pendant les haltes, aux « dames hongroises » qu’elle trouve plus jolies que les autrichiennes dans leurs habits en velours rehaussé de zibeline – costume extrêmement seyant.
Le 12 février 1717, elle est à Belgrade. Les champs alentour sont semés de crâne et de squelettes, résultat de la dernière bataille avec les Turcs. Lady Montagu regrette, à ce moment de son récit, que les guerres qui font du meurtre une nécessité en font aussi un mérite. Belgrade, à cette époque, est turque, gardée par des milliers de janissaires. La Pacha, Ahmet Bey, est un homme raffiné et instruit qui préfère la sécurité calme et facile de la Serbie aux honneurs dangereux de la cour à Constantinople. A table, il boit du vin avec ses hôtes et soupe tous les soirs avec eux. La conversation tourne autour de la poésie, de la métrique et des rimes alternées et évidemment de l’amour. Elle apprendrait l’arabe, dit-elle, si elle devait séjourner là plusieurs mois.
Sur la réclusion des femmes, sur leurs voiles, il affirme que cela donne l’avantage aux hommes de ne pas savoir quand ils sont trompés.
Avril 1717, Andrinople.
Ce pays est l’un des plus beaux au monde, s’émerveille-t–elle. « Tout ce que je vois est tellement neuf pour moi que c’est chaque jour un spectacle nouveau. »
Ce voyage n’a été entrepris par aucun chrétien avant elle car tous prenaient la voie fluviale et empruntaient  le Danube.
Lady Montagu est surprise par la quantité de vignes vierges qui poussent sur toutes les collines. Il règne dans cette région un éternel printemps qui donne une mine gaie aux habitants. « Sofia est l’une des plus belles cités Turques. »
Elle se rend au bain en voiture, couverte d’un drap écarlate.
A 10 heures, le bain est déjà plein. Elle note le rituel des ablutions, la vapeur qui attendrit la peau, les cinq salles aux usages différents et enfin, l’alternance de l’eau froide et de l’eau chaude pour réveiller le corps engourdi par la chaleur.
Lady Montagu se montre à ces femmes, près de deux cents, habillée en amazone, qui la reçoivent avec courtoisie.
Les dames sont assises, nous dit-elle, et derrière elles leurs esclaves, mais sans distinction de rang, car « toutes étaient dans leur état de nature », c’est à dire nues, sans rien à cacher de leurs charmes ou de leurs défauts. Dans cette masse de corps nus, elle ne remarque aucun geste licencieux ou de sourires impudiques.
Elle compare ces femmes aux femmes peintes par Titien. Leur peau est d’une blancheur éclatante. Comme seul ornement, elles arborent une chevelure nattée, magnifique.
Une réflexion lui vient. Si la mode était d’aller nu, on ne ferait pas attention aux visages. Elle regarde les femmes les mieux faites : un peintre, se dit-elle, aurait fait merveille devant tant de belles créatures au corps complètement nu, en des poses différentes, conversant, ouvrageant, se laissant coiffer ou voluptueusement étendues.
C’est le café des femmes, dit-elle, où on se racontent les nouvelles et les indiscrétions de la ville. Et ce, une fois par semaine pendant cinq heures.
On voulut déshabiller Lady Montagu : elle enlève sa jupe et voyant son corset, elles semblent se rassurer pensant qu’elle était cadenassée dans cet engin, sans pouvoir l’ouvrir, contrainte imposée par son mari.
Aucun récit de voyageur ne peut informer le lecteur sur ce spectacle. « Nous n’avons que des relations imparfaites… car cette régions du monde est rarement visitée, sauf par les marchands, et les Turcs ne parlent pas aux marchands. Les voyageurs ne rapportent que ce qu’ils ont lu. »
Il est question de la brutalité des janissaires qui prennent tout et même « l’argent des dents. » Ils sont les personnages réellement importants de l’empire
En continuant à discuter avec le pacha, ils arrivent à la conclusion que science et loi ne font qu’une.
- Discussion sur la religion : les protestants peuvent faire beaucoup, ici, mais il leur manque la langue. Il y a autant de sectes chez les chrétiens que chez les musulmans. Leur point commun est le déisme.
On le cache au peuple qu’on amuse par mille conceptions différentes. Sur l’usage du vin par exemple qui est proscrit pour le commun mais admis pour les sages. « Tout ce qu’a créé Dieu… »
- Le Coran, belle morale et belle langue. Elle a entendu des chrétiens impartiaux en parler de la même façon.
- Les Arnautes (Albanais) vont le dimanche à l’église et le vendredi à la mosquée.
- Les femmes bulgares ne sont pas laides, mais elles ont le teint un peu basané. Sinon le peuple est industrieux et affable et le vin délicieux.
On demande » à Lady Montagu d’acheter des étoffes ce qui lui permet de s’étendre sur la façon complètement différente de s’habiller à Londres et à Sofia.
- Le mariage : La fille aînée du sultan, le grand Seigneur, est veuve. Elle se remarie avec le nouveau vizir. Il a 50 ans. Elle a 13 ans.
Du point de vue du pouvoir réel, c’est l’armée qui le détient. Le gouvernement agi en son nom. Il n’y a pas de critique, pas de débats, pas de discussions dans les cafés. Il y a des espions partout. Au moindre soupçon, la maison du suspect est rasée, lui-même est arrêté, torturé.
Lady Montagu assiste à la visite du sultan à la mosquée.
Toute la cour est là, les janissaires aussi, habillées des couleurs les plus vives, on dirait « un parterre de tulipes ». Cette image n’est pas innocente. Le séjour de Lady Montagu correspond à l’avènement de « l’ère des tulipes » initiée par Ahmet III et qui inaugure en Turquie une période de fête et d’insouciance. Ce Sultan ouvert au monde occidental veut rivaliser avec lui : il accueille dans son armée et dans ses palais pour les moderniser, ingénieurs militaires, médecins, artistes. Il nomme même dans son gouvernement « un ministre des jardins » chargé de fleurir et d'entretenir les lieux publics.
Les chevaux sont harnachés somptueusement, avec des pierres précieuses.
La variété des habits et la couleur des turbans indiquait le rang social de chacun.
Le sultan, 40 ans, a belle allure nous dit Lady Montagu. Elle remarque dans l’assemblée des invités l’ambassadrice de France qu’elle juge trop protocolaire.
Elle nous apprend que les janissaires sont très cruels et très dévoués : ils font le serment de fraternité et de toujours s’aider partout où ils sont.
Ils sont au dessus des lois.
Lady Montagu s’habille à la turque. Elle décrit ainsi à sa sœur son vêtement qu’elle trouve parfait :
- Une paire de pantalon très bouffants, couleur rose
- Chaussures de chevreau blanc brodées d’or
- Une chemise de soie blanche bordée de broderie fermée au col par un diamant. On distingue au travers la couleur et la forme des seins
- Une veste serrée à la taille en damas or et blanc avec des boutons en or ou en diamant
- Caftan de la même étoffe que les pantalons
- Une ceinture, à la taille, de quatre pouces de largeur
- Un bonnet, en été, de tissu d’argent léger et brillant. Il se porte de côté avec un gland d’or, retenu par un diadème de diamants.
Pour Lady Montagu tous les genres de beautés sont rassemblés là. Toutes ont un teint superbe et des yeux noirs magnifiques. Elles redessinent leurs sourcils. Leurs yeux sont cernés s’une peinture noire qui approfondit et intensifie leur noirceur. Les ongles sont teints en rose.
La moralité et la bonne conduite caractérisent ces femmes rencontrées. « Il va de même avec elles et avec nous » écrit-elle. Les dames turques ne commettent pas moins de péchés parce qu’elles ne sont pas chrétiennes. Elle connaît les mœurs : tout se fait dans la discrétion. En cela, Lady Montagu écrit « elles ont plus de liberté que nous. » Comme elles sortent voilées, on ne peut distinguer la grande dame de son esclave. L’homme le plus jaloux ne peut reconnaître sa femme s’il la croise dans la rue. Cette situation donne aux femmes turques entière liberté de suivre leur inclination sans danger d’être découverte. Elle peut nouer une intrigue, « fixer un rendez-vous dans l’arrière boutique d’un juif. » Les grandes dames ne disent jamais leur vrai nom à leur galant.
« Vous imaginez que le nombre des épouses fidèles est très réduit dans un pays où on n’a pas à craindre l’indiscrétion d’un amant. » Elles n’ont rien à craindre non plus parce qu’elles sont riches et qu’elles sont maîtresses de leur propre argent. En cas de divorce, elles s’en vont avec leur fortune. Les femmes turques sont les seules femmes libres de l’empire.
Personne ne peut violer les privilèges du harem. Le mari n’a aucun droit sur les esclaves de sa femme. La loi musulmane autorise quatre épouses. Mais, dit Lady Montagu, aucun Turc ne prend cette liberté, ni la femme supporter cette loi. L’histoire du sultan qui lance un mouchoir sur la femme qu’il choisit pour la nuit est une légende, écrit-elle.
Les jardins. Arbres fruitiers sous lesquels on écoute de la musique, allongés sur des tapis. Tous les instruments représentés dans les statues grecques ou romaines se retrouvent chez ce peuple. Les bergers et leurs flûtes.
On ne lit pas ici, dit-elle, mais on chante et on joue. La douceur de l’air et la chaleur interdisent les jeux violents. On a peu de goût pour le travail dans ce pays du soleil : indolence et abondance.
La mythologie. Les jardiniers sont ici la seule race de paysans heureux. Certains, à leur vue, expliquent des passages d’Homère. Les costumes et les coutumes d’autrefois sont conservés. Les princesses s’occupent sur des métiers à tisser comme Hélène ou Andromaque et la ceinture que portent les grands seigneurs rappellent celle de Ménélas. Et les vieux pachas à barbe blanche évoquent irrésistiblement Priam.
Certaines mœurs orientales éclairent certains passages des Ecritures.
Lady Montagu consacre son temps libre, et elle en a beaucoup selon elle, à étudier le monde oriental et a apprendre la langue turque.
Elle revient sur la hantise des occidentaux à propos de la peste : elle estime qu’elle peut être extirpée comme en France et en Italie. Elle évoque la petite vérole, fatale en Angleterre et inoffensive ici grâce à la pratique de l’inoculation. Elle a fait l’expérience sur son enfant qui s’en est trouvé guéri. On sait que le docteur Edward Jenner ne découvrira que 60 ans plus tard le principe de la vaccine.
La faune. Elle décrit les chameaux à tête très laide mais rapides comme des gazelles et pouvant porter de lourds fardeaux.
Quant au buffle elle l’associe au diable avec ses cornes, ses poils noirs et ras et ses yeux très blancs.
Les chevaux sont beaux et vifs. Elle en a un blanc qu’elle monte avec plaisir. Sa selle d’amazone est un objet de curiosité. Respect religieux pour les oiseaux.
Les maisons que l’on aperçoit donnent l’impression d’être misérables. C’est faux. En Turquie elles sont adaptées au climat et c’est le luxe intérieur qui compte. L’extérieur n’est donc pas embelli : les maisons sont en bois. Après la mort du propriétaire elle revient de droit au Grand Seigneur.
D’où ce désintérêt pour son entretien.
La maison est divisée en deux parties : L’appartement du maître et le harem, appartenant aux femmes. Tentures, sofas, pièces basses, murs marquetés (ou lambrissés) avec des clous d’argent.
L’appartement des femmes est situé à l’arrière, donnant sur le jardin, où la fontaine, toujours, berce les femmes avec son bruit d’eau et sa fraîcheur. On y voit aussi les arbres et le kiosque.
Chaque demeure a un bain.
Lady Montagu revient sur les voyageurs qui ne peuvent pas, pour des raisons évidentes, avoir vu ce qu’elle, en tant que femme, a pu voir.
Dans les jardins publics, les kiosques sont à la disposition des personnes qui se promènent et qui ne peuvent en avoir un chez elles. On y déguste café et sorbet.
Les Khans, espèce d’hôtels ou d’auberges pour les étrangers de tous les pays, sont très bien tenus. Ils sont placés dans une grande place carrée avec des boutiques. Les artisans pauvres sont logés gratis.
En ce mois d’avril 1717 une grande fête est donnée chez la femme du grand vizir. Elle y va incognito avec une dame grecque qui fait office de traductrice.
Elle est reçue par un eunuque noir. Les esclaves femmes sont rangées de chaque côté . La dame reçoit Lady Montagu et la présente à ses amies. Le mobilier semble modeste à la visiteuse ainsi que les costumes. A 50 ans, la dame est une belle femme. Elle lui dit qu’elle est très croyante et qu’elle distribue son argent aux pauvres.
Le dîner présente de nombreux plats, accommodés à la manière turque : sauce très relevée et rôti trop cuit. On sert la soupe en dernier.
Arrive ensuite le café et la cérémonie des parfums : on en met sur les cheveux, les mouchoirs, les vêtements.
Ensuite, sa traductrice grecque l’emmène dans un autre harem. Elle peut ainsi établir les différences qui existent entre une vieille dévote et une jeune beauté vivant da,ns le luxe et le raffinement.
La belle hôtesse, Fatima, est parfaite : traits, maintien, grâce. Sa mère est polonaise. Les célèbres beautés de l’Angleterre pâliraient devant elle. Elle avoue avoir eu plus de plaisir à la regarder qu’à regarder la plus harmonieuse des statues.
Sur une musique orientale des femmes se mettent à danser une danse très élaborée qui fait naître certaines idées avec : « des airs si tendres, des mouvements si languissants, puis des pauses et des yeux mourants. » Les danseuses à demi renversées, se reprennent avec un tel savoir-faire « que la prude la plus froide et la plus rigide ne les aurait pas regardées » sans penser à des choses qui ne se disent pas.
A propos de la musique Lady Montagu «écrit : « Je vous assure qu’elle touche très vivement la sensibilité. »
Le même cérémonial est repris chez cette jeune princesse : le café, le parfum. Elle reçoit en cadeau des mouchoirs brodés.
Elle visite, habillée à la turque, le marché.
Puis dans le camp militaire le sultan l’invite à assister à la traditionnelle séance où les artisans et tous les corps de métiers de l’empire offrent, en défilant devant le sultan, les présents de leurs corporations. Il y a au moins 20000 hommes.
Constantinople à cette époque est deux fois plus peuplé que Paris. C’est pour Lady Montagu la plus belle ville du monde.
Elle revient sur la condition des femmes en Turquie.
- Une femme non mariée qui meurt est considérée comme damnée.
- Une veuve ne reste veuve que peu de temps.
- La femme a une âme, mais elle est inférieure à celle de l’homme.
- Il est inadmissible qu’une femme n’ait pas d’enfants.
La religion permet à un homme de se séparer de sa femme. S’il veut la reprendre, il doit accepter qu’elle passe la nuit avec un autre homme.
On marque au front les femmes convaincues de mensonge.
Le programme de Lady Montagu :
Elle chasse la perdrix le lundi
Elle lit en anglais le mardi
Elle étudie le turc le mercredi
Elle révise ses auteurs classiques le jeudi
Elle écrit le vendredi
Elle s’adonne aux travaux d’aiguille le samedi
Elle reçoit le dimanche.
Sa sœur lui demande de lui acheter une esclave grecque. Ce n’est pas possible, car les grecs sont des sujets de l’empire. Les esclaves, enlevés par les Tartares, proviennent de Russie, de Circassie ou de Géorgie.
Les belles esclaves sont achetées à 8 ou 9 ans et formées. On ne s’en sépare jamais ou alors pour un fait grave.
L’adoption. Les turcs et les Grecs achètent un enfant. Dans le contrat d’achat il est stipulé que cet enfant est « l’enfant de leur âme. »
On lui offre un baume venu de La Mecque. Elle l’essaie, sur l’insistance de ses amies. Le lendemain, son visage est tout boursouflé.
Lady Montagu accouche d’une fille. Trois semaines plus tard, à sa grande surprise, elle peut rendre visite à ses connaissances.
Elle nous apprend que les allées du pouvoir sont pleines de populations diverses du fait de l’étendue de l’empire ottoman. Ce qui explique la beauté de certaines femmes dit-elle.
Les langues parlées à Péra, le quartier de Constantinople qu’elle habite, sont nombreuses. On entend le turc, le grec, le persan, l’hébreu, l’arabe, l’arménien, le russe, l’allemand, le hollandais, le français, l’anglais… les enfants de ces familles privilégiées parlent cinq ou six langues.
Les maisons de ces grandes dames turques, ses voisines, sont bien tenues, avec la même propreté qu’en hollande.
Elle retourne au bain ; il y a une cérémonie de mariage ; on y accueille la jeune épousée qui reçoit des cadeaux. Ce rituel intéresse vivement lady Montagu.
Elle revient sur la liberté des femmes dans le monde musulman. Ce peuple, dit-elle, est loin d’être aussi barbare qu’il n’a été décrit.
Elle quitte la Turquie, passe par la Grèce, arrive à Tunis. C’est une belle ville mais sans arbres et sans jardins. On y grille sous le soleil et la lumière fait mal aux yeux. Elle prolonge son retour en s’arrêtant à Paris.
En 1738 elle tombe amoureuse de Francesco Algarotti, un poète Italien de 24 ans. Elle quitte et son mari et son pays pour le suivre.
Elle séjourne à Rome, à Milan, à Venise où elle achète une somptueuse villa, puis à Paris de nouveau. Mais l'homme qu'elle aime ne l'aime pas. Il ne veut pas d’elle. Il préfère les hommes.
Lady Montagu continue à vivre, voyageant et observant. Elle passe un long séjour à Avignon où elle loge dans un moulin rénové. Elle tient salon. Voltaire l’admire.
A la mort de son mari, en 1762, elle retourne en Angleterre et meurt à son tour, la même année. Ses lettres sont publiées juste après, en 1763.Lady Montagu

L’Islam au péril des femmes ; une Anglaise en Turquie au 18ème siècle

Extraits

Les bains de Sofia

Andrinople, le 1er avril 1717
Je ne vous ennuierai pas avec une relation de notre fastidieux voyage, mais je ne dois pas omettre ce que j'ai vu de remarquable à Sofia, une des plus belles cités de l'Empire turc, célèbre par ses bains chauds qui sont fréquentés à la fois pour le plaisir et pour la santé. Je me suis arrêtée là un jour dans le dessein de les voir. Avec l'intention d'y aller incognito, j'ai loué un carrosse turc. Ces voitures ne ressemblent pas du tout aux nôtres; elles sont beaucoup plus commodes pour le pays, car la chaleur est si grande que des glaces seraient très gênantes. Elles sont faites exactement comme les voitures hollandaises, avec des treillis de bois, peints et dorés; l'intérieur est peint et orné de paniers et de bouquets de fleurs, entremêlés généralement de petites devises poétiques. Elles sont toutes recouvertes de drap écarlate, doublé de soie, très souvent richement brodé et avec des franges. Cette draperie cache entièrement les personnes à l'intérieur; mais on peut l'écarter à volonté et les dames regardent sans être vues par le treillis. Ces voitures tiennent quatre personnes très commodément, assises sur des coussins, mais non debout.
C'est dans une de ces voitures couvertes que je fus au bain vers dix heures du matin. Il était déjà plein de femmes.
La pièce suivante est très vaste, pavée de marbre, et tout autour s'élevaient deux sofas de marbre superposés. Il y avait dans cette pièce quatre fontaines d'eau froide, qui s'écoulaient d'abord dans des bassins de marbre puis sur le sol, dans de petites rigoles faites à cette intention qui conduisaient le courant dans la pièce suivante, un peu plus petite, avec les mêmes sofas de marbre, mais si échauffée par les vapeurs sulfureuses qui s'échappaient des bains contigus qu'il était impossible d'y tenir habillée. Les deux autres dômes correspondaient aux bains chauds. Dans l'un d'eux, il y avait des jets d'eau froide qui s'y écoulaient pour le ramener au degré de chaleur souhaité par les baigneuses.
J'étais en tenue de voyage, un habit d'amazone, et je dus certainement leur apparaître très extraordinaire; pourtant, il n'y en eut aucune pour montrer la moindre surprise ou curiosité impertinente; elles me reçurent avec toute la courtoisie possible. Je ne connais pas de cour européenne où les dames se seraient conduites de façon aussi polie envers une étrangère. Je crois qu'il y avait en tout deux cents femmes, et pourtant il n'y eut aucun de ces sourires dédaigneux ou de ces murmures ironiques qui ne manquent jamais dans nos assemblées lorsque s'y montre quelqu'un qui n'est pas vêtu exactement à la mode. Elles répétaient encore et encore : Gûzel, pek gûzel, ce qui veut simplement dire : « Charmante, très charmante ».
Les premiers sofas étaient couverts de coussins et de riches tapis sur lesquels étaient assises les dames, et sur les deuxièmes, derrière elles, se tenaient leurs esclaves, mais sans aucune distinction de rang dans leurs atours, car toutes étaient dans l'état de nature, c'est-à-dire en bon anglais complètement nues, sans cacher aucun de leurs charmes ou de leurs défauts; pourtant, il n'y avait pas le moindre sourire licencieux ou le moindre geste impudique entre elles. Elles marchaient et se déplaçaient avec la même grâce majestueuse que Milton prête à notre Mère à tous.
Beaucoup d'entre elles avaient des proportions aussi harmonieuses que les déesses tracées par le pinceau du Guide ou celui du Titien, la plupart avaient une peau d'une blancheur éclatante avec pour seul ornement leur magnifique chevelure. divisée en de nombreuses tresses qui pendaient sur leurs épaules, nattées avec des perles ou des rubans, l'image parfaite des Grâces. Je me suis convaincue ici de la vérité d'une réflexion que j'ai souvent faite que, si c'était la mode d'aller nue, on ne ferait guère attention au visage. Je me suis rendu compte que les dames à la peau la plus belle, aux formes les plus délicates, attiraient le plus mon admiration, même si leurs visages étaient parfois moins beaux que ceux de leurs compagnes. A vous dire vrai, j'ai eu assez de malice pour souhaiter secrètement que M. Gervase pût être là invisible. J'imagine qu'il aurait beaucoup perfectionné son art en voyant tant de belles femmes nues en différentes attitudes, les unes conversant, d'autres à leur ouvrage, d’autres buvant du café ou des sorbets, et beaucoup étendues nonchalamment sur des coussins, pendant que leurs esclaves (en général. de jolies filles de dix-sept ou dix-huit ans) étaient occupées à natter leur chevelure de plusieurs jolies manières. En bref, c'est le café des femmes où on raconte toutes les nouvelles de la ville, où on invente les scandales, etc. Elles prennent généralement ce divertissement une fois par semaine; elles y passent au moins quatre ou cinq heures, sans prendre froid lorsqu'elles passent immédiatement du bain chaud dans la pièce froide, ce qui m'a beaucoup surprise. La dame qui semblait la plus importante parmi elles insista pour que je vienne m'asseoir auprès d'elle, et m'aurait volontiers déshabillée pour le bain. Je refusai avec quelque difficulté; car elles mettaient toutes beaucoup d'ardeur à me persuader. Je fus à la fin forcée de défaire ma jupe et de montrer mon corset, ce qui leur donna pleine satisfaction, car je vis qu'elles croyaient que j'étais cadenassée dans cet engin, sans pouvoir l'ouvrir, contrainte qu'elles attribuèrent à mon mari.Votre plus grande surprise serait de me voir, comme je suis maintenant, habillée en Turque; vous seriez d'accord avec moi pour dire que c'est très seyant. J'ai l'intention de vous envoyer mon portrait; en attendant, le voici. Le premier élément de mon costume est une paire de pantalons très bouffants, qui tombent jusqu'aux talons et cachent les jambes avec plus de pudeur que vos jupes. Ils sont en damas couleur de rose, broché avec des fleurs d'argent; mes chaussures de chevreau blanc sont brodées d'or. Là-dessus retombe ma chemise de belle soie blanche bordée de broderie. Cette chemise a de larges manches qui descendent au coude elle est fermée au col par un bouton de diamant, mais on distingue très bien au travers la couleur et la forme des seins. L'antheri est une veste serrée à la taille, en damas blanc et or, avec de très longues manches pendant par-derrière avec de longues franges d'or, avec des boutons en diamants ou en perles. Mon caftan, de même étoffe que mes pantalons, est une robe faite exactement à ma taille qui descend à la cheville, avec de très longues manches ajustées. A la taille, une ceinture d'une largeur d'environ quatre pouces : celles qui en ont les moyens la recouvrent de diamants ou de pierres précieuses; celles qui ne peuvent soutenir cette dépense la choisissent en satin exquisément brodé, mais elle doit tout de même se fermer par-devant avec une agrafe en diamants. La kurdi est une robe vague qu'elles enlèvent ou mettent selon le temps, en riche brocart (la mienne est vert et or), doublée d'hermine ou de zibeline, avec des manches très courtes. La coiffure se compose d'un bonnet appelé talpok, qui est en hiver en beau velours brodé de perles ou de diamants et en été de tissu d'argent, léger et brillant. Il se fixe sur un côté de la tête, un peu incliné, avec un gland d'or à l'extrémité, et il est retenu par un diadème de diamants (j’en ai vu plusieurs) ou par un riche mouchoir brodé. De l'autre côté de la tête, on voit les cheveux tout plats, et là les dames laissent libre cours à leur imagination : quelques-unes mettent des fleurs, d'autres une plume de héron, bref, ce qui leur plaît, mais le plus souvent la mode est à un gros bouquet de joyaux, imitant les fleurs naturelles; les boutons sont des perles, les roses des rubis de différentes couleurs, les jasmins sont des diamants, les jonquilles des topazes, si bien sertis et polis qu'on peut difficilement imaginer si belle chose. Les cheveux pendent de toute leur longueur par-derrière, tressés en nattes avec des perles et des rubans, toujours à profusion.
Je n'ai jamais vu de ma vie d'aussi belles chevelures. J'ai compté cent dix tresses sur une dame, toutes naturelles, mais il faut reconnaître qu'on trouve ici tous les genres de beauté plus couramment que chez nous. C'est une surprise de rencontrer une jeune femme qui ne soit pas belle. Elles ont naturellement le plus beau teint du monde et généralement de grands yeux noirs. Je puis vous assurer que la cour d'Angleterre (la plus belle pourtant, je crois, de la chrétienté) ne peut exhiber autant de beautés que celles qui sont ici, sous notre protection. Elles redessinent en général leurs sourcils, et les Grecques et les Turques ont l'habitude de cerner les yeux à l'intérieur avec une peinture noire qui, à distance ou à la lueur de la bougie, accentue beaucoup leur noirceur. J'imagine que beaucoup de nos dames seraient au comble de la joie si elles connaissaient ce secret, mais cela se voit trop à la lumière du jour. Elles teignent leurs ongles en rose : j'avoue que je n'arrive pas à m'habituer à cette mode au point d'y trouver quelque beauté (…)
Maintenant que je connais un peu leurs mœurs, je ne peux m'empêcher d'admirer la discrétion exemplaire ou l'extrême stupidité de tous les auteurs qui les ont décrites. Il est très facile de voir qu'elles ont plus de liberté que nous. Aucune femme d'un certain rang social n'a la permission d'aller dans la rue sans deux mousselines, l'une qui lui voile tout le visage sauf les yeux, et une autre qui cache toute sa coiffure et tombe par-derrière jusqu'à la taille, et leurs formes sont totalement cachées par ce qu'on appelle un ferigee, dont aucune femme ne saurait se passer à l'extérieur. Ce vêtement, qui a de longues manches qui vont jusqu'à l'extrémité des doigts, les enveloppe un peu à la façon d'une cape. En hiver, il est fait de drap, en été, d'étoffe simple ou de soie. Vous devinez comme c'est un vrai déguisement, tel qu'on ne peut distinguer la grande dame de son esclave; et il est impossible au plus jaloux des hommes de reconnaître sa femme quand il la rencontre, et aucun homme n'oserait toucher ou suivre une femme dans la rue.

Fatima, la femme Kâhya
Tout ici avait un air différent de chez le grand vizir, et la maison proclamait la différence entre une vieille dévote et une jeune beauté. C'était d'une netteté parfaite et d'un grand luxe. Je fus reçue à la porte par deux esclaves noirs qui me conduisirent par un long couloir, entre deux rangées de belles filles, avec des nattes dans le dos, toutes vêtues de beaux damas clairs brodés d'argent. Je déplorais que la décence ne me permit pas de m'arrêter pour les regarder de plus près, mais j'oubliai cette pensée à mon entrée dans une grande salle, ou plutôt un pavillon, entouré de fenêtres dorées, dont les persiennes étaient relevées. Les arbres plantés tout autour donnaient un ombrage agréable qui empêchait le soleil d'être importun; le jasmin et le chèvrefeuille qui s'enroulaient autour de leurs troncs répandaient un doux parfum qui s'associait aux jets d'eau d'une fontaine de marbre blanc dans la partie inférieure de la pièce, retombant dans trois ou quatre bassins avec un bruit agréable. Le plafond était peint avec toutes sortes de fleurs débordant de paniers dorés, comme prêtes à tomber.
Sur un sofa surélevé de trois marches, et couvert de beaux tapis persans, était assise la femme du Kâhya, appuyée à des coussins de satin blanc brodé; à ses pieds, deux fillettes, dont l'aînée avait douze ans, belles comme des anges, luxueusement habillées, et presque couvertes de bijoux. Mais on les remarquait à peine à côté de la belle Fatima (c'est son nom), tant sa beauté éclipsait toute chose. J'ai vu tout ce qu'on qualifie de beauté en Angleterre ou en Allemagne, et je dois dire que je n'ai jamais vu de femme aussi glorieusement belle, et je ne puis me rappeler un visage auquel on prêterait attention à côté du sien.
Elle se leva pour m'accueillir, me saluant selon leur coutume, en plaçant la main sur son cœur avec une douceur pleine de majesté qu'aucune éducation à la cour ne pourrait jamais donner. Elle ordonna qu'on me donne des coussins et prit soin de me placer dans l'encoignure qui est la place d'honneur. Je l'avoue, la Grecque avait beau par avance m'avoir donné une haute opinion de sa beauté, je fus tellement frappée d'admiration que je ne pus parler de quelque temps, absorbée par sa contemplation. Quelle surprise de trouver tant d'harmonie dans les traits! Quel charme émane d'elle tout entière! Quelle taille bien proportionnée! Quel éclat du teint, à l'abri de tout artifice! Oh! l'indicible enchantement de son sourire! Quels yeux! Grands et noirs avec la douce langueur des yeux bleus! Chaque mouvement de son visage découvrait un nouveau charme. Ma première surprise passée, j'essayai, par un examen soigneux, de découvrir en son visage quelque imperfection; vaine recherche : je suis convaincue de l'erreur du vulgaire qui veut qu'un visage parfaitement régulier ne puisse être agréable; la nature avait réussi chez elle ce qu'avait tenté le célèbre Apelle : réunir les traits les plus réguliers pour former un visage parfait. Ajoutez à cela une allure pleine de grâce et de douceur, des mouvements si gracieux, avec un air majestueux, et pourtant sans raideur ni affectation; je suis persuadée qu'on pourrait la transporter sur le trône de la nation la plus civilisée d'Europe, on ne verrait en elle qu'une dame née et élevée pour être reine, bien qu'elle ait été éduquée dans un pays que nous appelons barbare. En un mot, nos beautés anglaises les plus célèbres pâliraient à côté d'elle.
Elle était vêtue d'un caftan de brocart d'or parsemé de fleurs d'argent, bien ajusté à sa taille et montrant à son avantage la beauté de sa gorge, voilée seulement par la fine gaze de sa chemise.
Ses pantalons étaient rose pâle, vert et argent; ses mules blanches richement brodées; ses beaux bras étaient ornés de bracelets de diamants, et sa large ceinture était couverte de diamants; sur la tête, elle avait un riche mouchoir rose et argent, à la mode turque; ses beaux cheveux noirs pendaient, en tresses multiples, avec, sur un côté, des épingles à cheveux ornées de pierreries.
J'ai peur que vous ne m'accusiez d'extravagance dans cette description. Je crois avoir lu quelque part que les femmes tombent toujours en extase quand elles parlent de beauté, et je n'arrive pas à imaginer pourquoi elles ne pourraient pas se le permettre. Je pense plutôt que c'est de la vertu que d'admirer sans que la jalousie ou le dépit s'en mêlent. Les écrivains les plus graves ont parlé avec une grande chaleur de tableaux et de statues célèbres. La création divine dépasse certainement nos pâles imitations et a, je pense, des droits plus légitimes à notre louange. Pour moi, je n'ai pas honte de reconnaître que j ai pris plus de plaisir à regarder la belle Fatima qu'avec la plus belle statue. Elle me dit que les deux filles à ses pieds étaient ses filles, bien qu'elle me semblât trop jeune pour être leur mère.

La danse
Ses jolies suivantes étaient alignées aux pieds du sofa, une vingtaine de jeunes filles, qui me remémoraient les tableaux des nymphes antiques. Je ne pensais pas que la nature pût offrir un si beau spectacle. Elle leur fit signe de jouer et de danser. Quatre d'entre elles aussitôt commencèrent de jouer des airs langoureux sur des instruments intermédiaires entre le luth et la guitare, et s'accompagnèrent de la voix, pendant que les autres dansaient chacune à leur tour. Cette danse était très différente de ce que j'avais déjà vu; rien de plus élaboré, de plus propre à faire naître certaines idées des airs si tendres, des mouvements si languissants, puis des pauses, et des yeux mourants ! Les danseuses à demi renversées, puis se reprenant, avec un tel savoir-faire que la prude la plus froide et la plus rigide ne les aurait pas regardées sans penser à des choses qui ne se disent pas ! Vous avez peut-être lu que la musique turque n'est bonne qu'à écorcher les oreilles : c'est une affirmation de gens qui n'ont jamais entendu que ce qui se joue dans les rues, et ils ne peuvent pas mieux juger qu’un étranger parlant de la musique anglaise d'après des airs de musette et de violon, rythmés par un couperet qui claque sur un os creux ! Je vous assure que leur musique touche très vivement la sensibilité. Bien sûr, je préfère celle des Italiens, mais peut-être suis-je partiale. J'ai fait connaissance d'une dame grecque qui chante mieux que Mrs. Robinson et qui maîtrise les deux styles : elle préfère celui des Turcs; il est sûr qu'ils ont naturellement de très jolies voix; celles-ci étaient très agréables.
La danse finie, vinrent quatre belles esclaves tenant des encensoirs d'argent; elles parfumèrent la pièce avec de l'ambre, du bois d'aloès, et d'autres essences capiteuses. Elles me servirent ensuite, à genoux, le café dans de superbes porcelaines du Japon, avec des soucoupes de vermeil. Pendant tout ce temps, la charmante Fatima me tenait une conversation aussi courtoise qu'agréable, m'appelant souvent uzelle sultanam, « belle sultane », me demandant mon amitié avec la meilleure grâce du monde et regrettant de ne pouvoir m'entretenir dans ma propre langue.
Lorsque je pris congé, deux servantes apportèrent, dans une jolie corbeille d'argent, des mouchoirs brodés. Elle me pria de porter le plus riche en souvenir d'elle, puis donna les autres à ma suivante et à mon interprète. Je me retirai avec les mêmes cérémonies qu'à mon arrivée, et je croyais avoir passé quelques instants au paradis de Mahomet, tellement ce que j'avais vu m'avait charmée.

Les esclaves
Vous désirez que je vous achète une esclave grecque, qui doit posséder mille qualités. Les Grecs sont des sujets et non des esclaves. Les personnes que l'on peut acheter ont été prises à la guerre ou enlevées par les Tartares en Russie, Circassie ou Géorgie, et ce sont de pauvres épaves si lamentables que vous n'en jugeriez aucune digne d'être votre servante. Il est vrai que des milliers de captifs ont été faits en Morée, mais le plus grand nombre a été racheté par les contributions charitables des chrétiens; ou bien leurs parents à Venise ont payé leur rançon. Les jolies esclaves qui entourent les grandes dames ou servent au plaisir des grands personnages sont toutes achetées à l'âge de huit ou neuf ans et reçoivent une éducation soignée, de sorte qu'elles chantent, dansent, brodent, etc., à la perfection. Ce sont en général des Circassiennes, que leur propriétaire ne vend jamais, sinon pour les punir d'une faute très grave. S'ils arrivent à s'en lasser, ils les offrent à un ami ou leur donnent la liberté. Celles qui sont exposées à la vente dans les marchés sont, sans exception, ou bien coupables de quelque délit ou bien tellement dépourvues de valeur qu'elles ne sont bonnes à rien. Je crains que vous ne croyiez pas mes explications : elles ont beau être différentes des idées reçues en Angleterre, elles n'en sont pas moins véridiques.

La sultane
Je fus introduite dans une grande salle, dont un sofa occupait toute la longueur, orné de colonnes de marbre blanc à la manière d'une « ruelle », couvert de veloursbleu pâle avec des motifs sur fond argent et de coussins de la même étoffe; on m’invita a m'y reposer jusqu'à l'apparition de la sultane. C'était elle qui avait imaginé ce style de réception pour éviter de se lever à mon entrée, mais elle me fit un signe de tête quand je me levai à mon tour. J'étais très heureuse de voir une dame distinguée par la faveur d'un empereur à qui on présentait chaque jour des beautés venant de tous les points de l'empire. Mais il me sembla qu'elle n'avait jamais atteint la beauté de la belle Fatima que j’avais vue à Andrinople; il lui restait seulement un beau visage, flétri par le chagrin plus que par les années.
Son costume était d'une richesse si surprenante que je ne vais pas laisser passer l'occasion de vous le décrire. Elle portait une veste appelée dualma et qui diffère du caftan par de plus longues manches et un revers tout en bas. Cette veste était en drap pourpre, bien ajustée et bordée de chaque côté, de haut en bas et sur les manches, d'un rang serré de perles de la plus belle eau, de la grosseur d'un bouton ordinaire. Pas si grosses que les boutons de Monseigneur..., mais de la grosseur d'un pois, avec des brandebourgs en diamants rappelant les brandebourgs en or si fréquents sur les manteaux de cour, les jours anniversaires de la naissance des princes. Ce vêtement était attaché à la taille avec deux glands de perles plus petites et brodé sur les bras de gros diamants. Sa chemise était fermée sur son sein par un gros diamant en forme de losange; sa ceinture, de la largeur du ruban anglais le plus large, était constellée de diamants. Elle portait à son cou trois colliers qui lui descendaient aux genoux : l'un était fait de grosses perles, et au bout pendait une émeraude de la grosseur d'un oeuf de dinde; le second se composait de deux cents émeraudes, toutes du plus beau vert, parfaitement assorties, chacune de la grosseur d'une pièce d'une demi-couronne et de l'épaisseur d'une pièce de trois couronnes; le troisième, c'était encore des petites émeraudes, d'une rondeur parfaite. Mais ses boucles d'oreilles éclipsaient tout le reste : c'était deux diamants en forme de poires, de la grosseur d'une belle noisette. Autour de son talpock, elle avait quatre cordons de perles, les plus blanches et les plus parfaites qui soient, de taille à faire quatre colliers comme celui de la duchesse de Marlborough, attachés par deux roses, composées d'un gros rubis, entouré de vingt diamants superbes. En outre, sa coiffure était couverte d'épingles à tête d'émeraude et de diamant. Elle portait de grands bracelets de diamants et cinq bagues aux doigts avec des solitaires, les plus gros que j'aie jamais vus (à l'exception de celui de M. Pitt). Ce sont les joailliers qui pourraient apprécier la valeur de tout cela, mais, suivant l'estimation courante dans notre partie du monde, son costume devrait s'élever à plus de cent mille livres. Je puis affirmer qu'aucune reine d'Europe n'en possède la moitié, et les joyaux de l'impératrice, pourtant beaux, paraîtraient mesquins à côté des siens.
Elle me fit servir un festin avec cinquante plats de viande, présentés l'un après l'autre, selon la mode du pays : ce fut très ennuyeux, mais la magnificence de sa table s'accordait bien avec celle de ses habits. Les couteaux étaient en or, les manches incrustés de diamants, mais le comble du luxe, ce qui me choqua, ce fut la nappe et les serviettes en dentelle avec des fleurs brodées en fils d'or et de soie; c’était de toute beauté. Ce fut à regret que j'utilisai ces coûteuses serviettes; leur travail avait la finesse des plus beaux mouchoirs sortis de ce pays. Bien sûr, elles furent complètement abîmées avant la fin du dîner. Le sorbet (la liqueur qu'ils boivent pendant les repas) fut servi dans des bols en porcelaine de Chine, mais les couvercles et les soucoupes étaient en or massif. Après le dîner, on apporta de l'eau dans un bassin en or, avec des essuie-mains identiques aux serviettes, que j'utilisai à contrecœur, et le café fut servi dans de la porcelaine avec des soucoupes en or.

Une mariée
J'ai été il y a trois jours dans l'un des bains les plus beaux de la ville, et j'ai eu l'occasion de voir la réception d'une mariée turque avec toutes les cérémonies qu'il y a à cette occasion; elles m'ont rappelé l'épithalame d'Hélène par Théocrite, les coutumes se sont perpétuées. Toutes les amies, les relations et connaissances des deux familles qui viennent de s'allier se retrouvent au bain. Plusieurs viennent par curiosité; je crois qu'il y avait ce jour-là au moins deux cents femmes. Celles qui étaient ou avaient été mariées se placèrent autour de la pièce, sur les sofas de marbre, mais les jeunes filles rejetèrent prestement leurs vêtements et apparurent sans autre voile ni ornement que leur longue chevelure nattée avec des perles et des rubans; deux d'entre elles accueillirent la mariée à la porte, conduite par sa mère et une autre parente respectable. C'était une belle jeune fille d'environ dix-sept ans, très richement habillée et étincelante de pierreries mais elles la ramenèrent aussitôt à l'état de nature; deux autres remplirent de parfum des pots de vermeil et commencèrent la procession, les autres suivaient deux par deux, trente en tout. Celles qui conduisaient chantèrent un épithalame, repris par les autres en chœur, et les deux dernières conduisirent la belle mariée, les yeux baissés avec une charmante affectation de modestie. C'est dans cet ordre qu'elles firent le tour des trois grandes salles du bain. Il est difficile de vous représenter la beauté de la scène; la plupart des femmes étaient bien proportionnées et avaient la peau très blanche d'une douceur et d'un brillant parfaits, grâce à l'usage fréquent des bains. Après avoir fait le tour, la mariée fut présentée à chaque matrone, qui la saluait d'un compliment et d'un présent : bijoux, pièce d'étoffe, mouchoirs, babioles de ce genre, pour lesquelles elle les remerciait en leur baisant la main.

 

Lady Montagu en Turquie
Lady Montagu en Turquie
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