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Publié par Med Médiène

Alice Ozy, de son vrai nom Julie Justine Pilloy, est née à Paris en 1820 dans une famille de bijoutiers de la rue Saint Denis.
Elle commence par travailler dans une manufacture de broderie. Elle devient ensuite demoiselle de magasin. Elle se lie avec un comédien qui lui ouvre les portes du théâtre. Elle monte sur les planches à 19 ans, en 1839. Le jeune duc d’Aumale s’entiche d’elle, puis le banquier Perrégaux. Cette année-là, elle est présentée à Théophile Gautier, auteur à succès et infatigable feuilletoniste, avec qui elle a une liaison. Elle devient, vraisemblablement en janvier 1848, la maîtresse de Théodore Chassériau, « le peintre des femmes », ami du poète dont il a fait très jeune un portrait à la mine de plomb. Leur relation s’arrête en 1850 à propos d’une toile qu’elle désirait et que Chassériau lui aurait refusée. On sait qu’Alice détenait un certain nombre de tableaux du peintre, dont Le Coucher de Désdémone. Charles Hugo, fils du père, et directeur d’un journal, obtient ses faveurs pendant quelques mois. Il écrit plusieurs poèmes inspirés par la belle Alice, comme le fera Théodore de Bainville.
Edmond About, qui tenait comme Gautier un feuilleton, deviendra son amant durant les années 1858-59.
Lettre de Théophile Gautier à Mme Sabatier
(L’état civil lui donnait les nom et prénoms d’Aglaé Joséphine Savatier, née en 1822.)
Janvier 1849
"Chère Présidente,
Je ne sais pas à quel paquet vous pensiez en enveloppant ce que vous venez d’envoyer à Ernesta, mais ce n’est évidemment pas au sien ; vous avez oublié d’y mettre la chemise turque d’Ozy.
Je vous demande pardon de la liberté que je prends de vous faire remarquer cette petite négligence, et vous baise respectueusement l’orteil.
Tout à vous."

Note de Pascal Pia.
Le nom d’Ozy, cité dans cette lettre, désigne évidemment la belle Alice Ozy, qu’ont célébrée en vers Théophile Gautier et Théodore de Banville. En 1849, Alice Ozy était depuis quelques mois la maîtresse du peintre Chassériau, qui avait son atelier avenue Frochot, non loin de l’immeuble où demeurait la Présidente.
Alice Ozy était née à Paris le 6 août 1820. Elle s’appelait en réalité Julie Justine Pilloy. Elle était devenue Alice Ozy pour débuter au théâtre, en 1840, sur la scène des Variétés. Un de ses premiers amants, l’acteur Brindeau, avait été son professeur d’art dramatique. Ayant obtenu quelque succès dans un vaudeville de Lockroy, le Chevalier du Guet, elle fut remarquée par le jeune duc d’Aumale, quatrième fils de Louis-Philippe, un jour que cette pièce était donnée en représentation privée au palais des Tuileries, devant la famille royale. Le duc, qui n’avait encore que dix-huit ans était en ce temps-là colonel au 17ème léger, en garnison à Courbevoie. Les officiers de son régiment purent s’étonner de le rencontrer plusieurs fois en compagnie d’un éphèbe. Pour ne pas compromettre son princier amant, Alice Ozy sortait avec lui habillée en homme.
Au duc d’Aumale succéda bientôt le comte de Perrégaux, fils d’un banquier. Ce fut durant sa liaison avec Perrégaux qu’Alice lia connaissance avec Gautier. Elle faisait partie de la distribution d’Un Voyage en Espagne, vaudeville en trois actes de Théophile Gautier et Paul Siraudin, joué pour la première fois au théâtre des Variétés le 21 septembre 1843.
En 1847, Victor Hugo se dépensa en vain auprès de cette jolie fille. Elle lui préféra son fils, Charles Hugo, qu’elle prit pour amant au début de l’été et qu’elle congédia avec douceur au début de l’automne.
En janvier 1849, c’est-à-dire à l’époque où Gautier adressait à la Présidente la lettre qui fait allusion à une chemise turque, Alice Ozy tenait un rôle très décolleté dans une pièce intitulée les Marrons d'Inde, au théâtre de la Porte Saint-Martin.
Dans une chanson satirique attribuée À Joachim Duflot et où sont malmenées plusieurs comédiennes, un couplet accuse Alice Ozy de vénalité
"Sur son lit d’acajou,
Ozy, jeune ingénue,
Très gentiment remue
Son cul pour un bijou.
On peut, par le calcul,
A chaqu' pièce nouvelle
Qui brille sur la belle,
Compter ses coups de cul."

Théophile Gautier et Paul de Saint-Victor recherchèrent les faveurs d’Alice Ozy, mais ne firent pas merveille auprès d’elle, si l’on s’en rapporte à ce qu’a noté Edmond de Goncourt dans son Journal, à la date du 28 janvier 1885 : « Ozy disait, en parlant du peu de fonds amoureux qu’il y avait chez Gautier et chez Saint-Victor : Ce sont, vous savez, des cérébraux. »
Alice Ozy mourut le 4 mars 1893. Le 22 mars, Goncourt parlait encore d’elle dans son Journal, après un entretien avec Alidor Delzant :
« Aujourd'hui, Alidor Delzant vient me voir. Naturellement, la conversation est sur l’actrice Ozy, dont il vient d’hériter de 50.000 francs, dont - il ne peut faire autrement - il compte faire trois pensions à trois hommes de lettres. Il hérite aussi de papiers, parmi lesquels il y a des correspondances amoureuses de Gautier, de Saint-Victor, de Doré, et surtout tout un gros paquet de lettres d’About, qu’il dit tout à fait charmantes de passion et d’esprit.
Delzant me dit que la grande fortune d’Ozy n’a pas été faite par les dons, cependant très considérables, que lui ont faits ses amants, mais bien plutôt par les placements qu’elle a fait faire de ces dons par ses amants, qui étaient presque tous des gens de Bourse. Du reste, elle ne poussait pas ses amants à la prodigalité des choses bêtes, comme bijoux, diamants : elle était pour les choses sérieuses. C’est ainsi que M... qui a fondé les magasins du Louvre et qui a été quinze ans son entreteneur en titre, invariablement, Ozy lui demandait dix, vingt, trente Lyon, - actions de Chemin de fer -, au lieu de tout objet quelconque qu’il était décidé à lui offrir. »
Les magasins du Louvre avaient été créés en 1855 par Chauchard, d’abord associé avec Hériot et Faré. Il est probable que le nom laissé en blanc par Goncourt est celui de Chauchard. Mais Goncourt a tort de penser qu’Alice Ozy avait dédaigné les bijoux. En tout cas, elle ne les avait pas toujours refusés puisqu’en avril 1867, elle avait pu faire vendre à l’hôtel Drouot toute une collection de joyaux, de pièces d’orfèvrerie et d’objets de vitrine, dont l’énumération emplissait un catalogue de vingt pages.
Louis Loviot, gendre de Delzant, a publié en 1910 chez l’éditeur Dorbon aîné une monographie consacrée à Alice Ozy, où sont cités de nombreux poèmes de Charles Hugo datant de la saison de ses amours avec Alice. Une autre biographie, intitulée Alice Ozy ou l’Aspasie moderne et due à M. Jean~Louis Vaudoyer, a paru en 1930 aux éditions M.-P. Trémois.
« Enfin, si l’on devait s’en rapporter aux indiscrétions de la belle Alice Ozy qui n’avait pas été cruelle a Gautier vers 1839, le poète, même avant d’avoir dépassé la trentaine, n’était pas, ou n’était déjà plus, un grand abatteur de quilles. »
Balzac s’est vraisemblablement inspiré d’Alice Ozy pour créer son personnage de Florine dans Une Fille d’Eve.
"Elle avait alors vingt huit ans, le moment où les beautés des femmes françaises sont dans tout leur éclat. Les peintres voyaient avant tout dans Florine des épaules d'un blanc lustré, teintes de tons olivâtres aux environs de la nuque, mais fermes et polies; la lumière glissait dessus comme sur une étoffe moirée. Quand elle tournait la tête, il se formait dans son cou des plis magnifiques, l'admiration des sculpteurs. Elle avait sur ce cou triomphant une petite tête d'impératrice romaine, la tête élégante et fine, ronde et volontaire de Poppée, des traits d'une correction spirituelle, le front lisse des femmes qui chassent le souci et les réflexions, qui cèdent facilement, mais qui se butent aussi comme des mules et n’écoutent alors plus rien. Ce front taillé comme d'un seul coup de ciseau faisait valoir de beaux cheveux cendrés presque toujours relevés par-devant en deux masses égales, à la romaine, et mis en mamelon derrière la tête pour la prolonger et rehausser par leur couleur le blanc du col. Des sourcils noirs et fins, dessinés par quelque peintre chinois, encadraient des paupières molles où se voyait un réseau de fibrilles roses. Ses prunelles allumées par une vive lumière, mais tigrées par des rayures brunes, donnaient à son regard la cruelle fixité des bêtes fauves et révélaient la malice froide de la courtisane.
Ses adorables yeux de gazelle étaient d'un beau gris et frangés de longs cils noirs, charmante opposition qui rendait encore plus sensible leur expression d'attentive et calme volupté; le tour offrait des tons fatigués; mais à la manière artiste dont elle savait couler sa prunelle dans le coin ou en haut de l'oeil, pour observer ou pour avoir l'air de méditer, la façon dont elle la tenait fixe en lui faisant jeter tout son éclat sans déranger la tête, sans ôter à son visage son immobilité, manoeuvre apprise à la scène; mais la vivacité de ses regards quand elle embrassait toute une salle en y cherchant quelqu'un rendaient ses yeux les plus terribles, les plus doux, les plus extraordinaires du monde. Le rouge avait détruit les délicieuses teintes diaphanes de ses joues, dont la chair était délicate; mais, si elle ne pouvait plus ni rougir ni pâlir, elle avait un nez mince, coupé de narines roses et passionnées, fait pour exprimer l'ironie, la moquerie des servantes de Molière. Sa bouche sensuelle et dissipatrice, aussi favorable au sarcasme qu’à l'amour, était embellie par les deux arêtes du sillon qui rattachait la lèvre supérieure au nez. Son menton blanc, un peu gros, annonçait une certaine violence amoureuse. Ses mains et ses bras étaient dignes d'une souveraine. Mais elle avait le pied gros et court, signe indélébile de sa naissance obscure. Jamais un héritage ne causa plus de soucis. Florine avait tout tenté, excepté l'amputation, pour le changer. Ses pieds furent obstinés, comme les Bretons auxquels elle devait le jour; ils résistèrent à tous les savants, à tous les traitements. Florine portait des brodequins longs et garnis de coton à l'intérieur pour figurer une courbure à son pied. Elle était de moyenne taille, menacée d'obésité, mais assez cambrée et bien faite. Au moral, elle possédait à fond les minauderies et les querelles, les condiments et les chatteries de son métier : elle leur imprimait une saveur particulière en jouant l'enfance et glissant au milieu de ses rires ingénus des malices philosophiques. En apparence ignorante, étourdie, elle était très forte sur l’escompte et sur toute la jurisprudence commerciale."

D'après nature, dans Choses vues.
Hugo, dans ce récit raconte la nuit du 23 au 24 Février 1848, passée en compagnie du peintre Théodore Chassériau, ici désigné sous le pseudonyme de Serio, et de sa maîtresse Zubiri, de son vrai nom Alice Ozy. A la fin du texte, Hugo brouille volontairement le nom de personnes à l’époque très en vue. On reconnaîtra sous le nom de la princesse de Belle-Joyeuse, la princesse Belgiojoso que sa pâleur romantique et sa nature italienne rendaient, dit-on, irrésistible. La comtesse Marie d’Agoult est désignée sous le titre de comtesse d'Agosta. Delphine de Girardinest « ce grand diable de bas-bleu de quarante-cinq ans qui a des cheveux blondasses ».
Elle avait un collier de perles fines et un châle qui était un cachemire rouge d'une beauté étrange. Les palmes, au lieu d'être en couleur, étaient brodées en or et en argent, et traînaient sur ses talons ; de sorte qu'elle avait le charmant à son cou et l'éblouissant à ses pieds, symbole complet de cette femme qui, volontiers, introduisait un poète dans son alcôve et laissait un prince dans son antichambre.
Elle entra, jeta son châle sur un canapé et vint s'asseoir à la table qui était toute servie près du feu. Un poulet froid, une salade et quelques bouteilles de vin de Champagne et de vin du Rhin. Elle fit asseoir son peintre à sa gauche et, me montrant une chaise à sa droite :
- Mettez-vous là, me dit-elle, près de moi, et ne me faites pas le pied; il ne faut pas trahir ce bêta. Si vous saviez, c'est moi qui suis bête, je l'aime. Vous le voyez, il est très laid. »
En parlant ainsi, elle regardait Serio avec des yeux enivrés.
- C’est vrai, reprit-elle, qu'il a du talent, un grand talent même, mais imaginez-vous qu'il m’a prise d'une drôle de façon. Depuis quelque temps, je le voyais dans les coulisses rôder et je disais: - Qu'est-ce que c'est donc que ce monsieur qui est si laid? Je dis cela au prince Cafrasti, qui me l'amena un soir souper.
Quand je le vis de près, je dis: « C'est un singe.» Lui me regardait je ne sais pas comment. À la fin du souper, je lui pressai la main en lui présentant une assiette. En prenant congé, il me demanda très bas:
- Quel jour voulez-vous que je revienne?
Je lui répondis: - Quel jour? Ne venez pas le jour, vous êtes trop laid, venez la nuit. Il vint un soir. Je fis éteindre toutes les bougies. Il revint le lendemain, et puis encore le lendemain, comme cela pendant trois nuits. Je ne savais pas ce que j’avais. Le quatrième jour, je dis à ma maîtresse de piano : - Je ne sais pas ce que j’ai. Il y a un homme que je ne connais pas - je ne savais pas son nom - qui vient tous les soirs. Il me prend la tête sur sa poitrine et puis me parle doucement, si doucement. Il est très pauvre, il n’a pas le sou, il a deux soeurs qui n’ont rien, il est malade, il a des palpitations. J’ai une peur de chien d’être amoureuse folle de lui. Ma maîtresse de piano me dit: - Bah! Le cinquième jour, il me sembla que cela s’en allait. Je dis à la maîtresse de piano: - Mais c’est qu’il commence à m’ennuyer beaucoup, ce monsieur! Elle me dit : - Bah! Je ne savais plus du tout où j’en étais. Monsieur, cela dure depuis trente-deux jours. Et figurez-vous que, lui, il ne dort pas. Le matin, je le chasse à grands coups de pied.C’est vrai, interrompit Serio mélancoliquement, elle rue. » Elle se pencha vers lui et lui dit avec idolâtrie :
- Tu es vraiment trop laid, vois-tu, pour avoir une jolie femme comme moi. Au fait, monsieur, poursuivit-elle en se tournant de mon côté, vous ne pouvez pas me juger, ma figure est une figure chiffonnée, voilà tout, mais j’ai vraiment de bien jolies choses. Dis donc, Serio, veux-tu que je lui montre ma gorge ?
- Faites », dit le peintre.
Je regardai Serio. Il était pâle. Elle, de son côté, écartait lentement, d’un mouvement plein de coquetterie et d’hésitation, sa robe entrouverte, et en même temps interrogeait Serio avec des yeux qui l’adoraient et un sourire qui se moquait de lui:
- Qu’est-ce que cela te fait que je lui montre ma gorge? Dis, Serio. Il faut bien qu’il voie. Aussi bien, je serai à lui quelqu’un de ces jours. Je vais lui montrer. Veux-tu?
- Faites, répondit Serio.
Sa voix était gutturale. Il était vert. Il souffrait horriblement. Elle éclata de rire.
- Tiens! dit-elle, quand il verrait ma gorge, Serio ! Tout le monde l’a vue. »
Et en même temps elle saisissait résolument sa robe des deux mains et,
comme elle n’avait pas de corset, sa chemise fendue par devant laissa voir une de ces admirables gorges que les poètes chantent et que les banquiers achètent. Danaé devait avoir cette posture et cette chemise ouverte le jour où Jupiter se métamorphosa en Rothschild pour entrer chez elle.

Eh bien ! En ce moment-là, je ne regardai pas Zubiri. Je regardai Serio. Il tremblait de rage et de douleur. Tout à coup il se mit à ricaner comme un misérable qui a une agonie dans le coeur.
- Mais regardez-la donc! Me dit-il. La gorge d’une vierge et le sourire d'une fille! »
J’ai oublié de dire que, pendant que tout cela se passait, je ne sais lequel de nous avait découpé le poulet, et nous soupions. Zubiri laissa sa robe se refermer et s’écria : «- Ah! Tu sais bien que je t’aime. Ne te fâche pas. Parce que tu n’as eu jusqu'à présent que des vieilles femmes, tu n’es pas accoutumé à nous autres Pardi ! C’est tout simple, tes vieilles, elles n’avaient rien à montrer. C’est vrai, mon pauvre garçon, tu n’as encore eu que des vieilles femmes. Tu es si laid ! Eh bien ! Qu’est-ce que tu veux qu’elles montrent, ta princesse de Belle-Joyeuse, ce spectre ! Ta comtesse d'Agosta, cette sorcière! Et ton grand diable de bas-bleu de quarante cinq ans, qui a des cheveux blondasses ! Voulez-vous bien vous cacher ! À propos, monsieur, vous n’avez pas vu ma jambe.»
Et, avant que Serio eût pu faire un geste, elle avait posé son talon sur la table, et sa robe relevée laissait voir jusqu'à la jarretière la plus jolie jambe du monde, chaussée d’un bas de soie transparent.
Je me tournai vers Serio : il ne parlait plus, il ne bougeait plus, sa tête s’était renversée sur sa chaise. Il était évanoui.
Zubiri se leva ou plutôt se dressa debout. Son regard, qui, la minute d’auparavant, exprimait toutes les coquetteries, exprimait maintenant toutes les angoisses.
- Qu’a-t-il ? Cria-t-elle. Eh bien ! Es-tu bête !»
Elle se jeta sur lui, l’appela, lui frappa dans les mains, lui jeta de l’eau au visage; en un clin d’oeil, fioles, flacons, cassolettes, élixirs, vinaigres couvrirent la table, mêlés aux verres à moitié vides et au poulet à demi mangé. Serio rouvrit lentement les yeux.
Zubiri s’affaissa sur elle-même et s’assit sur les pieds de Serio. En même temps, elle prenait les deux mains du peintre dans ses petites mains blanches et qu’on eût dit modelées par Coustou. Tout en fixant sur les paupières de Serio qui se rouvraient des yeux éperdus, elle murmurait: «- Cette canaille ! Se trouver mal parce que je montre ma jambe ! Ah bien ! S’il me connaissait seulement depuis six mois, il en aurait eu des évanouissements ! Mais enfin. Tu n'es pas un crétin cependant, Serio ! Tu sais bien que Zurbaran a fait mon portrait nue.
- Oui, interrompit languissamment Serio. Et il a fait une grosse femme lourde, une Flamande. C’est bien mauvais.
- C’est un animal, reprit Zubiri. Et comme je n’avais pas d’argent pour payer le portrait, il l’offre en ce moment-ci à je ne sais plus qui, pour une pendule ! Eh bien ! Tu vois bien, il ne faut pas te fâcher. Qu’est-ce que c'est qu’une jambe ? D’ailleurs, il est certain que ton ami sera mon amant. Après toi, vois-tu. Oh! En ce moment-ci, monsieur, je ne pourrais pas. Vous seriez Louis XIV que je ne pourrais pas. On me donnerait cinquante mille francs que je ne pourrais pas tromper Serio. Tenez, j’ai le prince Cafrasti qui reviendra un de ces jours. Et puis un autre encore. Vous savez, on a toujours un fonds de commerce. Et puis il y a des gens qui ont envie de moi. Il y a toujours des curieux qui ont de l’argent et qui disent : - Tiens, je voudrais passer une nuit avec cette créature, avec cette fille, avec ces yeux, avec ces épaules, avec cette effronterie, avec ce cynisme. Ça doit être drôle de voir de près cette Zubiri-là. Eh bien personne ! Je ne veux de personne! Je suis accoutumée à Cafrasti. Monsieur ; quand Cafrasti reviendra, je ne pourrai pas le supporter plus de dix minutes. S’il reste un quart d’heure, je le tue, voilà où j’en suis.
J’adore celui-ci. Est-il canaille de s’être trouvé mal et de m’avoir fait peur comme cela ! J’aurais dû réveiller Coelina. Ma femme de chambre s’appelle Coelina. Une femme du monde l’aurait réveillée, mais nous autres filles, nous les laissons dormir, ces filles.
Nous sommes bonnes, n’ayant rien autre chose. Ah ! Voilà qu’il se remet tout à fait. Ô mon vieux pauvre ! Si tu savais comme je t’aime ! Monsieur, il me réveille toutes les nuits à quatre heures du matin et il me parle de sa famille, de sa pauvreté et du grand tableau qu’il a fait pour le Conseil d'État. Je ne sais pas ce que j’ai, cela me fait frissonner, cela me fait pleurer. Après cela, il se fiche peut-être de moi avec ses jérémiades, c’est peut-être une balançoire qu’il avait aussi avec ses vieilles femmes. Tous ces hommes sont si gredins ! Je suis bien bête de me laisser prendre à tout cela, n’est ce pas?
Vous vous moquez de moi, n’est-ce pas? C’est égal, cela me prend. Je pense à lui dans le jour, comme c’est bizarre! Il y a des moments où je suis toute triste. Savez-vous ? J'ai envie de mourir. Au fait, je vais avoir vingt-quatre ans, je vais être vieille aussi, moi. À quoi bon se rider, se faner et se défaire peu à peu? Il vaut mieux s’en aller tout d’un coup. Cela fait dire au moins à quelques flâneurs qui fument leur cigare devant Tortoni : - Tiens! Vous savez, cette jolie fille, elle est morte ! Tandis que plus tard on dit : - Quand donc mourra-t-elle, cette affreuse sorcière ! Qu’est-ce qu’elle a donc à vivre comme cela! C'est ennuyeux! Voilà les élégies que je me fais. Oh ! Mais c’est que je suis amoureuse pour de bon. Amoureuse de ce sapajou de Serio ! Oui, monsieur, de ce sapajou de Serio ! Enfin, figurez-vous que je l’appelle ma mère!»
Ici elle leva les yeux vers Serio. Lui levait les yeux au ciel. Elle lui demanda doucement :
- Qu’est-ce que tu fais ?»
Il répondit : «- Je t’écoute.
- Eh bien ! Qu’est-ce que tu entends ?
- J’entends un hymne», dit Serio
Le démenti d’Alice Ozy
"Jamais rien de pareil n’avait eu lieu devant Chassériau. C’est de la méchanceté pure… Pauvre Chassériau, si délicat, si distingué, je souffre pour lui, pour sa mémoire. Ce génial père Hugo est saltimbanque qui a voulu une copie imagée. C’est une mauvaise action. »
Lettre D’Alice Ozy à Arthur Chassériau, Paris, 1887.

Théophile Gautier, La Chaîne d’or, (1837), édition de 1845
"Elle est grande, svelte, bien faite; elle à les yeux et les cheveux noirs, la bouche épanouie, le sourire étincelant, le regard humide et lustré, le son de voix charmant, les bras ronds et forts, terminés par des mains d'une délicatesse parfaite. Sa peau est d'un brun plein de feu et de vigueur, dorée de reflets blonds comme le cou de Cérès après la moisson…"

Un quatrain de Théophile Gautier
"Pentélique, Paros, marbres neigeux de Grèce
Dont Praxitèle a fait la chair de ses Vénus
Vos blancheurs suffisaient à ces corps de déesses…
Noircissez, car Alice a montré ses seins nus."

Un poème de Charles Hugo
"Je baise tes pieds blancs, à genoux sur la terre
Où j’agenouille aussi mes vers estropiés
Car je ne puis monter jusqu’à toi, ma déesse
Et mes lèvres ne vont, quand vers toi je me dresse
Qu’au niveau de tes pieds."

Alphonse de Lamartine
On peut ici aussi rapprocher le poème de Lamartine Chant d’amour écrit à Naples en 1822 (en réalité cette méditation date de l’été 1820 et a été écrite à Ischia) et publié dans les Nouvelles méditations poétiques.
Ces deux strophes décrivent parfaitement le tableau de Chassériau, Baigneuse endormie près d’une source, 1850.
“ Un de ses bras fléchit sous son cou qui la presse,
L’autre sur son beau front retombe avec mollesse,
Et la couvre à demi
Telle, pour sommeiller, la blanche tourterelle
Courbe son cou d’albâtre, et ramène son aile
Sur son oeil endormi
Le doux gémissement de son sein qui respire
Se mêle au bruit plaintif de l’onde qui soupire
A flots harmonieux;
Et l’ombre de ces cils, que le zéphir soulève,
Flotte légèrement comme l’ombre d’un rêve
Qui passe sous ses yeux. ”

Dans son Alice ou l’Aspasie moderne, Jean Louis Vaudoyer donne d’un portrait dessiné au crayon par Chassériau la description suivante :
« Sa grâce doucement familière dégage une sensualité intime, à la saveur tout ensemble suave et forte. Le beau corps d’Alice est libre sous une gandourah rayée qui enveloppe les formes sans les trahir. Les deux bras sont nus, mollement abandonnés ; le cou, nu également, supporte souplement l’ovale d’une tête qui, sous les bandeaux réguliers, serait classique, sans ce fameux nez retroussé qui désola toujours Alice (« j’étais née pour jouer le drame, disait-elle, si j’avais eu le nez aquilin »). Il faut bien reconnaître que ce crayon délicieux parle d’un amour heureux. Il est si fervent, dans sa voluptueuse tendresse, qu’on ne peut guère le regarder sans envier l’heure où il fut fait. »
Il avait la dent assez dure. L’irascible Clésinger (l’auteur de la sculpture La Femme piquée par un serpent, 1847), qui ne manquait pas d’assurance, redoutait l’ironie mordante de ce petit homme, (le sculpteur Auguste Préault) qui, pour d’autres raisons, intimidait et inquiétait également la jolie Alice Ozy
« Un jour, a-t-elle raconté, Gautier m’amena une personne que je ne connaissais pas. C’était le sculpteur Préault, et il me demanda comme une faveur de lui faire voir mon pied. Et ce pied...
Préault se mit à le couvrir de baisers. A ce moment, j’ai cru que ce gros petit homme couperosé, aux yeux saillants, allait tomber d’apoplexie... Toutes ces choses, qui commençaient et ne finissaient pas, me troublaient et me faisaient mal ; et le lendemain, j’avais les yeux cernés... »
Gomme nous l’avons dit à propos de la première lettre de Gautier à la Présidente, Alice Ozy avait été la maîtresse de Chassériau pour qui elle posa plusieurs fois.
A en juger par ce qu’elle a écrit des habitués de la rue Frochot et de leur hôtesse, Alice n’avait pour eux aucune sympathie
« Les allures de tous ces gens-là m’effrayaient. Ils étaient presque constamment dans un état de surexcitation nerveuse qui les eût fait prendre pour des fous. Moi, je n’ai jamais encouragé, comme le faisait Mme Sabatier, - celle qu’ils appelaient la Présidente, - les idées saugrenues qui leur venaient.
«Ainsi, Gautier, chez moi, assis par terre, les jambes repliées et fumant, dans une apparence calme et somnolente, levait les yeux et disait d’une voix douce : « Quand ne verrai-je donc plus ces bourgeois courant, à quatre pattes, sur la corniche de ce plafond », ou bien : « J’ai toujours désiré voir une femme nue avec un cul vert, à califourchon sur la plus haute branche d’un arbre et poussant vers le ciel des hurlements ».
On peut s’étonner qu’Alice Ozy se soit effrayée des propos extravagants que tenait Gautier dans l’enivrement du haschich. Elle-même n’avait pas dédaigné le haschich quand, vers 1843, cette drogue était à la mode. Dans un article sur Gérard de Nerval, M. Auriant a publié en 1952 dans la revue Quo Vadis un billet où Alice disait à Gautier :
« Cher Téo [sic], je t’attends samedi prochain à six heures précises, ou mieux à cinq heures pour dîner chez moi avec le prince Rostopchin, un Russe aimable et spirituel qui désire beaucoup faire ta connaissance. Je te préviens aussi qu’il faut que le haichis ait lieu. Tâche d’en avoir une bonne provision d’ici là. Viens me voir ou donne signe de vie. Alice. »
En 1855, Alice Ozy vint s’installer non loin de Mme Sabatier, dans l’ancien hôtel de Mlle Duchesnois, au numéro 3 de la rue de la Tour des Dames.
C’est à cette adresse que son nom figure dans l'Almanach Bottin de 1855, où elle est qualifiée de « rentière ».

Alice dessinée par Chassériau

Alice Ozy
Alice Ozy par Thomas Couture

Alice Ozy par Thomas Couture

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Jean-Michel Nzikou 31/07/2010 21:28


Il y a chez Mohamed Médiène cette jubilation des mots et le goût de l'art plastique et au-delà de l'art : une quête du lien avec l'Altérité.
Tout chez cet universitaire et écrivain est désir de l'Autre, envie d'établir des passerelles pour qu'au contact de l'Autre grandisse une Humanité qui ne saurait advenir sans échange linguistique
qui dépend de l'écoute.
Ecouter, c'est faire place nette à l'Autre, pour que la compréhension, autrement dit la préhension par l'Autre du "je" qui nous institue en tant que sujet le révèle à lui-même tout en nous revoyant
à notre propre Humanité.
Avec Mohamed Médiène, "je" suis parce que nous sommes.
En somme, le je ne s'institue que par le rapport à cette altérité qui est le creusé de la socialisation.