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Publié par med médiène

Gérard Depardieu dans Le colonel Chabert

Gérard Depardieu dans Le colonel Chabert

Article revu et augmenté le 11 avril

Chabert, l’homme annulé

Dans La Comédie humaine Balzac se fait le maître du temps, le créateur d’un monde qu’il organise patiemment en observant celui dans lequel il vit. Effervescent, matérialiste, romantique, ambitieux, riche, individualiste, intéressé, marchand, hypocrite, ingrat, misogyne, volontaire, travailleur et dur à l’égard du faible. Ce monde que Balzac voit naître en enfantant le sien, est celui du règne de l’argent roi. Tout se mesure à l’aune de la pièce de cent sous : pouvoir, puissance, succès - et les drames qui lui sont liés. Dans ce travail « d’historien de la société », le romancier introduit, par sa continuité narrative, une temporalité factuelle si précise, une inventivité si pertinente – « je n’invente que du vrai » - qu’elle donne à son oeuvre l’illusion d’un univers vivant dont chaque roman représente un chapitre. Le colonel Chabert, paru en 1844, constitue l’une de ces séquences dramatiques qui voit l’un des héros de l’épopée napoléonienne réduit à l’état d’épave, une sorte de fantôme anachronique à peine toléré dans la nouvelle société instaurée par la Restauration de 1815.
Les amusantes premières pages qui ouvrent le roman sont trompeuses. Dans l’étude de l’avoué Derville apparaît un matin de l’année 1817 un vieil homme en haillons, horriblement défiguré, qui se présente tel un spectre sous le nom de colonel Chabert, « celui qui est mort à Eylau. »
Laissé pour mort sur le champ de bataille, il revient à Paris dix ans après sa disparition récupérer ses biens et retrouver sa femme entretemps remariée au comte Ferraud, un aristocrate désargenté. L’ancien grognard explique à Derville les circonstances de sa longue absence. Grièvement blessé lors d'une charge lancée contre l'ennemi il est abandonné sans connaissance sous un monceau de cadavres. Recueilli et soigné par une famille de paysans, sans souvenirs, il vit avec elle jusqu'au jour où il recouvre la mémoire. Conduit à Derville, figure de l’avoué de la Comédie humaine, il lui demande de se charger de le rétablir dans ses droits. Convaincu par les accents de vérité de cet homme et ému par sa détresse l'avoué accepte d'intervenir auprès de sa femme dont il est aussi l’homme de loi.
Prévenue du retour d'un mari dont elle ne veut plus, et consciente des conséquences qu’un tel retour fait peser sur sa nouvelle vie, la comtesse, mise en présence de Chabert, dit ne pas le reconnaître, laissant entendre à Derville qu'il s'agit d'un imposteur. A ce stade de l’histoire Balzac nous dévoile l'histoire intime de ce couple. Hyacinthe Chabert, enfant trouvé élevé par l’Assistance publique, s'engage à sa majorité dans la Garde impériale où il obtient rapidement le grade de colonel avec le titre de comte d’Empire. Il tombe amoureux d’une prostituée du Palais-Royal, Rose Chapotel, qu’il épouse et installe dans un hôtel particulier avant de rejoindre la Grande armée à Eylau d’où il ne revient pas. Déclarée officiellement veuve, protégée par Napoléon, elle se remarie avec le comte Ferraud, un aristocrate désargenté qui convoite sa fortune. Deux enfants naissent de cette union incertaine que cimente l’intérêt. Tenant salon, reçue à la cour, reconnue par la noblesse du Faubourg Saint-Germain, l’ancienne prostituée transformée en femme comme il faut comprend le danger qu’elle court si son entourage apprend le retour de son premier mari.
Après avoir feint d’être la victime d’un simulateur elle décide de changer de stratégie et accepte la proposition de Derville, l’homme des compromis, pour procéder à une transaction qui ne léserait aucune des deux parties. Tout l’art de la comtesse va constituer à reséduire son mari réduit à l’état de débris humain, à lui faire croire qu’elle tient toujours à lui mais que la famille qu’elle forme désormais avec ses enfants et leur père, le comte, compliquaient juridiquement parlant sa situation. Balzac avait dans Ferragus expliqué et développé, à travers le personnage de Mme Jules, l’idée selon laquelle « toute femme ment. » Le mensonge, écrit-il, nuançant son propos, est parfois le seul recourt laissé aux femmes pour assurer leur droit à la liberté dans une société qui ne leur en accorde aucune. Elles s’y adonnent innocemment ou de manière plus réfléchie, plus adroite et parfois plus risquée dans sa mise en scène. La Comédie humaine regorge de cas où des héroïnes, pour des raisons de survie matérielle ou symbolique, se sauvent ou se perdent par lui.
Mme Ferraud illustre ici parfaitement l’une de celles-ci. A 30 ans, armée de sa beauté et de la science de son ancien métier, elle déploie une duplicité redoutable. En plus de ses avantages "naturels", elle maîtrise les arcanes de l’intrigue et la chicane, ces nouveaux outils de la bourgeoise triomphante. Avec beaucoup de sang froid, insensible à tout remords, la comtesse parvient à annuler son mari et tente de le faire enfermer à Charenton. Chabert, esprit loyal et droit, ne soupçonne rien des pièges que lui tend celle qu’il appelle encore Rose. Il est d’un autre temps, d’une autre vie quand l’honneur ne se marchandait pas. Il acquiesce à toutes ses demandes jusqu’au jour ou Derville lui annonce qu’il ne possède plus rien de ses biens et que sa femme, voulant qu’il disparaisse définitivement, ne reviendra plus. Ulcéré, Chabert abandonne tout espoir et demande à Derville qu'on l'oublie, qu'on le laisse rejoindre les limbes d'Eylau. Ainsi débarrassée de son encombrant passé, la comtesse Ferraud reprend le cours de sa vie mondaine et poursuivant son ascension dans la haute noblesse devient la maîtresse du roi Louis XVIII.
Comme de nombreux personnages balzaciens qui sont dans leur vie plus agis qu’acteurs, Chabert est un perdant. Dépouillé de tout ce que à quoi il tenait, traité en intrus par ceux qui admiraient son nom de héros sacrifié, il se défait de sa glorieuse identité et redevient simplement Hyacinthe, l’enfant trouvé.
Dans le Paris agité par la foule de ses contemporains, il éteint ses pensées comme pour mourir une seconde fois. Le revenant Hyacinthe, indifférent à tout, accepte l’offre de Derville qui lui propose un abri pour nécessiteux et choisit de vivre, sombrant dans une « triste folie », à la porte du monde.
Derville conclut ce récit lazarien (Jean-Paul Kaufmann) tragique et sordide, en faisant sienne la pensée du forçat Vautrin : hypocrisie et crime sont le lot de la société moderne.

La bataille d'Eylau dans la peinture

Baron Gros - Napoléon sur le champ de bataille d'Eylau, 9 Février 1807.

Baron Gros - Napoléon sur le champ de bataille d'Eylau, 9 Février 1807.

Louis-Charles Arsenne - Le général Lepic à la bataille à Eylau  (1842)

Louis-Charles Arsenne - Le général Lepic à la bataille à Eylau (1842)

Jean-Antoine-Siméon Fort - La bataille d'Eylau, 8 février 1807, l'armée russe repoussée par la charge de la cavalerie et de la Garde impériale

Jean-Antoine-Siméon Fort - La bataille d'Eylau, 8 février 1807, l'armée russe repoussée par la charge de la cavalerie et de la Garde impériale

La bataille d'Eylau - Charge de cuirassiers

La bataille d'Eylau - Charge de cuirassiers

Commenter cet article

covix 12/04/2016 22:19

C'est comme un soir d'élection, tout le monde a gagné, mais l'empereur s'est affaibli! un véritable massacre.
@mitié