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Publié par med médiène

Jeune négrillonne arabe, carte postale années 1900

Jeune négrillonne arabe, carte postale années 1900

Elaboration de la figure de l'Etranger : Textes et Images

« Ce qu’il y a de plus profond chez l’homme, c’est sa peau. » Paul Valéry.
« On souhaite aller au Maroc mais en même temps on garde un regard défensif sur ses voisins maghrébins "
Marc Augé, anthropologue, Partage d’exotismes

Pour commencer
La question qui se pose est la suivante : la manière dont l’Autre est regardé aujourd’hui n’est-elle pas la conséquence de la façon dont on le montrait hier ? Ne faut-il pas remonter aux sources de son invention pour saisir comment sa perception se projette aujourd’hui sur les immigrés, tout particulièrement les Arabes maghrébins ? Nombre de stéréotypes dont cette population est créditée trouvent leur origine dans ce qui, dans un passé proche, définissait alors l’Indigène des colonies.

Cette évocation de la colonisation, minimisée aujourd’hui, est centrale dans ce propos parce que le colonisé est pour la plupart des cas le "père" de l’Immigré. Et cette filiation directe éclaire et explique la permanence de l’approche dont cet Immigré est l’objet par une grande majorité de la population française – elle-même constituée par un fort pourcentage d’étrangers.
On s’aperçoit assez vite que l’histoire des représentations, qui est d’abord une histoire du regard, contraint le chercheur à interroger les supports qui ont servi à leur propagation et à réfléchir d’une part sur l’intention des différents opérateurs au travail et d’autre part sur les publics visés.
Le regard dit plus sur le regardant que sur le regardé, vérifiant ainsi ce constat de la psychologie selon lequel nous prêtons à autrui la responsabilité de nos frayeurs et de nos rejets.
Parler aujourd’hui de la perception par la société française de l'Immigré des Migrants ou passe obligatoirement par l’observation d’un passé qui passe mal, d’un passé rendu opaque par les multiples silences qui ont verrouillé toute possibilité de le rendre lisible.
Modes et supports de représentations
Dès le XIXème siècle, tout un dispositif de représentations des peuples non occidentaux, perçus de plus en plus dans une altérité irréductible, s’enclenche et occupe dans les chaînes de la transmission du savoir une place importante. Ce dispositif se manifeste autant par l’écrit que par l’image. Chateaubriand en 1806 se rend en Orient. Il écrit dans sa relation de voyage Itinéraire de Paris à Jérusalem qui paraît en 1811 : « J’allais chercher des images voilà tout ». Le mot est lâché, avouant son programme, affiché ici, occulté ailleurs : fournir, inscrire dans l’imaginaire de ses lecteurs une série de signes qui deviendront les caractères reconnaissables des sujets composant ce qui deviendra au fil du siècle l’empire colonial. Ils viendront justifier la colonisation et légitimer la dépossession des territoires allant de l’Afrique du Nord et subsaharienne à l’Asie du Sud-est. Noirs, Arabes, Berbères, Asiatiques seront dès lors représentés de telle sorte que leurs images – la façon dont ils sont regardés, mesurés, décrits, expliqués – marqueront presque de manière indélébile l’œil européen. Des images qui les englobent de manière indifférenciée, grossissant certains de leurs traits qui gomment paradoxalement leur personnalité et les placent tous dans un même moule racial ou culturel, comme s’ils étaient interchangeables, indéfiniment répétés, jusqu’à provoquer, par l’illusion de leur multitude, cette « inquiétante étrangeté » qui parcourt la population qui les reçoivent.
Ces images formées (qui insistent, par exemple, en ce qui concerne les Noirs, sur la peau, le nez, les lèvres, les cheveux, le langage, le corps) circulent généralement à bas bruit, à l’insu des personnes concernées. Elles ne suscitent donc aucun contre discours qui viendrait rectifier ou atténuer leurs effets. Elles constituent les seules représentations de sociétés qui n’en produisaient pas.
C’est ce processus de fabrication d’un Autre ensauvagé que je voudrais examiner dans ce propos. Il ne s’agira pas en l’occurrence d’interpréter ce processus mais de suivre autant faire que ce peut les modalités d’une mécanique habilement mise en œuvre par les tenants de l’entreprise coloniale. Et de rendre compte de la transformation de ces images, massivement diffusées, en stéréotypes et en clichés.
Je puiserai, pour illustrer ma démarche, dans les textes écrits – qu’ils soient de fiction (la nouvelle et le roman) ou de témoignage (le récit et notamment le récit de voyage). J’aborderai ensuite l’image purement esthétique : la peinture, le dessin ou l’image documentaire à vocation parfois esthétique : la photographie et son infinie extension, la carte postale. La littérature et la peinture, puis la photographie seront plus particulièrement examinées pour y débusquer cette représentation de l’Autre. Nous verrons comment ces modes de représentation font système, se citent et se fécondent les uns les autres pour aboutir à une trame discursive qui traverse les genres.
D’autres supports, épousant d’autres canaux et s’adressant à d’autres publics, interviennent dans cette fabrique de l’Autre comme des images dormantes pour occuper toutes les régions de la mémoire collective de l’Europe. Je signale, liste non exhaustive, les suivants dont certains pourront être convoqués de manière incidente pour
étayer ce propos :

  • le manuel scolaire
  • la bande dessinée
  • le cinéma
  • l’image de la femme
  • les ouvrages parlant de l’action évangélisatrice des missionnaires
  • les traités de médecine coloniale
  • les premiers essais d’anthropologie et d’ethnologie qui sont contemporains de la colonisation.

Préliminaire
Tout commence au XIXème siècle quand dans les cercles scientifiques et artistiques surgit le besoin d’aller à la rencontre de l’Orient. Ce besoin s’explique pêle-mêle par le désir romantique de l’Ailleurs, la soif de connaissance scientiste, la nécessité de vérifier l’état du monde pour en dresser l’inventaire et, sous-jacent mais essentiel, un formidable appétit de conquête territoriale commandé par l’idée de puissance que partagent les nouveaux pays industrialisés (l’Angleterre et la France essentiellement). Cet intérêt pour l’Orient, proche ou extrême, se traduit par une profusion d’images – scripturales et iconiques – qui bâtissent un mode de représentations foncièrement paternaliste et péjoratif des peuples colonisés. Il faut savoir que le système colonial ne s’impose pas par simple transfert des structures politiques ou autres, il s’accompagne toujours d’une série de fables et de descriptions-représentations qui légitiment ce transfert. Le discours colonial a besoin, pour se dédouaner à l’égard de la morale (l’Eglise, on le sait, joue un rôle capital dans cette entreprise) et de l’Histoire, de la caution scientifique (comme aujourd’hui le recours qu’en fait la publicité pour vendre certains produits) pour appuyer ses thèses et s’emparer légalement de cet Autre infériorisé. Ainsi, dans Petite histoire de l’empire français racontée aux enfants, l’auteur nous rappelle qu’« En Indochine, ce furent les missionnaires qui, seuls, à l’origine, posèrent les bases de la colonisation française… Pendant deux cents ans, les missionnaires s’employèrent à développer l’influence française en Extrême-Orient. » Ernest Renan, philosophe et historien, présente l’Orient dans une « éternelle enfance », lieu de sagesse, de rêverie et de passivité, encore immature. C’est un Orient féminisé et immuable qu’il confronte à l’Occident mâle détenteur du logos, de la dialectique, de la réflexion et de l’action. Les discours politique et poétique, ici complémentaires, s’installent durablement dans la pensée européenne en insistant sur la mollesse vaporeuse et stérile des Orientaux qu’ils opposent à l’activité rationaliste et virile des « découvreurs de terres vierges. » De nombreux auteurs nous parlent de l’action émolliente et insidieusement mortifère des climats chauds. Voici deux exemples: Guy de Maupassant dans Au Soleil : « Sur cette terre amollissante et tiède, si captivante que la légende des Lotophages y est née dans l’île de Djerba, l’air est plus savoureux que partout, le soleil plus chaud, le jour plus clair, mais le coeur ne sait pas aimer… » et Louis-Charles Royer dans Vaudou : « Mais la rude haleine de l’Océan tonifiait les nerfs du jeune Français, un peu amollis, d
éjà, par ses quelques semaines aux Antilles »

1 – L’écrit
Le récit de voyage, publié dans un premier temps dans les journaux, utilise un style essentiellement métaphorique – cette manière d’écrire qui fait image. Il raconte le plus souvent l’itinéraire du voyageur, les péripéties de son aventure et les pensées qui lui viennent durant son séjour. La couleur locale, omniprésente dans ces textes, évite la réalité en parlant des curiosités et sert de décor à cette narration. Elle a pour fonction de rappeler au lecteur la distance, pas uniquement spatiale, qui le sépare des hommes et des endroits dépeints. La plupart des auteurs agrémentent leurs récits d’expériences à caractère sexuel.
Gustave Flaubert : « A Keneh j’ai baisé une belle bougresse qui m’aimait beaucoup et me faisait signe que j’avais de beaux yeux. Elle s’appelle Osneh-Taouileh, ce qui veut dire : la jument la longue. Et une autre grosse cochonne sur laquelle j’ai beaucoup joui et qui empoisonnait le beurre » (Lettres d’Orient).
Guy de Maupassant dans une lettre inédite : « Retour du désert sans vérole, bien qu’ayant piné des femmes arabes en nombre ».
Jean Lorrain : « Voulez-vous que je fasse monter Kadour ?… Et quand Marchelle, avec son insouciance toute algérienne, nous a mis au courant des qualités de Kadour : « Mais c’est épouvantable, s’indigne l’un des assistants, c’est un enfant, il n’a pas onze ans ! » « Bah, en Algérie, il y en a qui commencent encore plus tôt. », (Heures d’Afrique).
André Gide : « Le guide nous laissa. Wilde (Oscar Wilde, le poète anglais qui séjournait à Alger en même temps que Gide) me fit passer dans la chambre du fond avec le petit Mohamed et s’enferma avec le joueur de darbouka dans la première. Depuis, chaque fois que j’ai cherché le plaisir, ce fut courir après le souvenir de cette nuit. » (Si le grain ne meurt).
Pierre Louÿs : « J’aime mieux vous l’avouer tout de suite, je passe ma vie depuis six semaines dans une maison de la kasbah (rue du Rempart Médée) où gigotent, piaillent et font de l’œil vingt-quatre filles arabes non voilées qui ont de huit à quatorze ans. » (Journal de Meryem).
Cette expérience peut être dite avec – feint ou réel - face à la liberté de mœurs qu’ils prêtent aux indigènes – quels que soient leur sexe et leur âge. La façon dont, génitalement parlant, sont décrits Asiatiques et Noirs se veut explicative et généralisante. Dans un paragraphe de l’Amour aux colonies, Anne de Colney écrits : « L’Annamite des deux sexes se distingue par la petitesse de ses organes génitaux. Il diffère en cela comme en beaucoup d’autres caractères de la race nègre, qui peut être considérée comme la race étalon, tandis que l’Annamite est l’homme singe. On sait que l’organe génital du singe est le plus petit de tous les animaux, par rapport à la grosseur du corps. L’Annamite, vieux civilisé, est aussi lubrique que ce quadrumane. »
Il faut dire cependant que, parlant de l’Algérie, certains premiers récits décrivent avec une certaine sympathie les populations rencontrées. Citons, parmi les plus marquants, ceux de Théophile Gautier qui voyage en Algérie en 1845 et fait paraître Voyage pittoresque en Algérie (1865). Eugène Fromentin, peintre et écrivain, qui effectue trois séjours dans ce pays. Il en revient avec Un été au Sahara (1857) et Une année dans le Sahel (1859). Alphonse Daudet, enfin, s’y rend en 1861 et publie Tartarin de Tarascon (1872).
Mais le regard changera, en se durcissant, avec la politique de colonisation systèmatique initiée au début de la 3ème République. C’est ainsi qu’après l’occupation en 1863 de la Cochinchine et du Cambodge, du Sénégal en 1865, de la Tunisie en 1881 et du Tonkin en 1885, Madagascar passera sous l’autorité de la France en 1896.
Maghreb
Guy de Maupassant, se rend à plusieurs reprises en Algérie à partir de 1881. Un récit : Au soleil, et une nouvelle : Allouma, sont publiés à l’issue de ses voyages.
Dans Au soleil, qui se veut une relation objective de son passage en Tunisie et en Algérie, une sorte de carnet de route, Maupassant décrit le rapport qu’il a entretenu à ces deux pays et à leurs habitants. Il distille quantité de jugements formulés au présent de vérité générale, celui des fables, du type de ceux-ci : « On sait que les Arabes ne sont pas indifférents à la beauté des hommes », « Qui dit Arabe dit voleur, sans exception », « Il faut avoir vécu parmi eux pour savoir combien le mensonge fait partie de leur être, de leur cœur, de leur âme, est devenu chez eux une sorte de seconde nature, une nécessité de la vie », « Le sillon de l’Arabe n’est point ce beau sillon profond et droit du laboureur européen… », « Ce paquet informe de linge sale qui représente la femme arabe… »
Ces jugements sont la reprise exacte des idées véhiculées par la doxa de l’impérialiste de l’époque qui fixe le colonisé dans une différence infériorisante qui serait inscrite dans ses gènes. Une sorte d’être inachevé, inabouti comparé au modèle représenté par l’Européen, et qu’il faut refaçonner.
La position de Maupassant à propos de l’Islam n’est pas tranchée. Il y reconnaît une certaine simplicité (les mosquées aux salles dépourvues de décoration), un certain égalitarisme (le déroulement de la prière où les classes sociales sont confondues). Il est séduit, pensant sans doute à son frère Hervé enfermé dans un asile d’aliénés, par la place réservée aux fous dans la société musulmane, par le rituel funéraire (l’enterrement, les tombes, le cimetière) et considère, lui l’anti-clérical, que l’absence de clergé est un avantage. Mais il critique sévèrement ce que nous pourrions appeler les distorsions de cette religion : sa misogynie qui exclut la femme du champ social favorisant, selon lui, l’homosexualité masculine et certaines de ses pratiques qu’il définit comme barbares, moyenâgeuses, anachroniques. Il condamne le rôle négatif de l’Islam qui guide continuellement, selon lui, le musulman dans ses pensées et ses actes et le freine dans sa vie en l’éloignant de toute possibilité de progrès. Il peut ainsi énumérer une série de caractères, thèmes-clichés devenus récurrents dans ce type de discours, qu’il attribue à l’indigène : l’ignorance, le mensonge, la paresse, la saleté, la lâcheté, l’hypocrisie, la complaisance, le fatalisme, la dissimulation, l’incivilité. De ce constat sévère, Maupassant tire la conclusion, largement partagée par ses contemporains, que l’Islam est inapte à la modernité.
Lecture
Allouma, œuvre de fiction, relate une histoire d’amour entre un colon et une fille du Sud, « une rôdeuse du désert », « une bête admirable, une bête sensuelle, une bête à plaisir qui avait un corps de femme » et montre la frontière culturelle qui sépare la femme arabe et son amant européen. Allouma, l’héroïne, est incapable, dit le narrateur, d’éprouver, « comme toutes les filles de ce continent primitif », le moindre sentiment amoureux, « cette petite fleur bleue » qui éclôt dans le cœur des femmes du Nord. Souple comme un animal à quoi elle est souvent comparée, Allouma n’est envisagée dans la nouvelle que comme un corps à la sensualité insatiable. Et du point de vue psychologique, menteuse « comme tous les Arabes » pour revenir à la fonction globalisante du stéréotype.
Au début du XXème siècle, une littérature écrite par des natifs des pays colonisés voit le jour. Albert Camus (L’Etranger, 1942, La Peste 1947) et Kateb Yacine (Nedjma, 1956) symbolisent cette littérature pour l’Algérie. Mais quelques écrivains de moindre renommée travaillent aussi à délivrer une voix qui n’est pas toujours inintéressante. Elissa Rhaïs est de celles-là. Je retiens des neuf romans qu’elle a publié de 1919 à 1930 deux d’entre eux : Par la voix de la musique (1927) et La convertie (1930). Ces deux romans, d’un pessimisme que je qualifierai de lucide, dévoilent les effets négatifs de la pensée coloniale sur la pensée du dominé.
Dans Par la voix de la musique l’auteur nous montre la désagrégation de la famille algérienne traditionnelle quand elle cède, pour survivre, aux idées occidentales. Elle nous présente Mouloud, premier attaché indigène au Gouvernement Général de l’Algérie. Sa famille est heureuse, unie, pieuse, riche, vénérée. Deux beaux enfants blonds aux yeux bleus l’égayent. Mais, au fond, ces deux garçons s’ennuient de la vie à la française imposée par leur père. Ils ont un cousin, Abdel-Kader, qui réussit dans ses études. Et une cousine, Malika, 14 ans, qui incarne, malgré son jeune âge, toute l’ardeur de la volupté orientale. Elle est secrètement amoureuse de Sid Omar, 13 ans, le fils aîné de Mouloud. Malika au corps splendide est promise à Abdel-Kader, le m’tourni (celui qui a retourné sa veste, celui qui a trahi ses origines), le brun bédouin. Forcée par sa famille de se marier avec un homme qu’elle ne veut pas, Malika s’enfuit pour rejoindre ses cousins qui ont fui la maison paternelle pour vivre dans une grotte près de Tlemcen. La grotte est devenue un lieu de joyeuse débauche : kif, tombak, alcools, chants, danses s’allient pour mêler poésie et obscénité. Là, Malika découvre le plaisir des sens avec Sid Omar; elle s’épanouit, se transforme au milieu de la “verte” et du kif. Une inconnue, lors d’une visite au cimetière, raconte sa vie à Malika. A 12 ans elle est vendue à un homme qui l’ajoute à son harem. Elle y reste 4 ans puis s’enfuit pour échouer dans la grotte de Sid-Omar. Cette jeune femme est Kabyle, d’une admirable beauté et chante divinement bien au “café des ivresses”, d’ou son surnom de Rossignol. Elle boit et fume et elle est experte dans l’art d’aimer. Elle détrône Malika dans le coeur de Sid-Omar. Malika, jalouse, se jette un matin dans l’eau des cascades et meurt.
La convertie (1930), au titre explicite, relate une expérience que le cardinal Lavigerie, archevêque d’Alger et fondateur de l’ordre des Pères blancs, a tenté de mener à la fin du XIXème siècle. Le prélat pensait qu’en recueillant les nombreux orphelins indigènes (garçons et filles) et en les élevant dans la religion catholique, il fournirait, après les avoir mariés, un nombre considérable de nouveaux chrétiens à l’Eglise pour contrer la prolifique population musulmane. Le roman d’Elissa Rhaïs se déroule à Saint Cyprien près d’Alger. Dans ce gros bourg où l’archevêché a construit une sorte centre d’accueil, un groupe de jeunes orphelins arabes est amené dans le but de le christianiser, selon l’idée du cardinal Lavigerie.
Houria-Louise se distingue de ses camarades par sa beauté et son intelligence. Elle grandit et épouse, selon les règles du centre, Mohamed-Charles, laid et grossier, qu’elle n’aime pas. Houria-Louise s’enfuit de Saint Cyprien avec un jeune colon venu acheter des terres dans la région. A Alger, le couple illégitime fait scandale. Mais le souvenir de Jean empêche Houria d’aimer Luc, son compagnon, bien que celui-ci soit très amoureux d’elle. Elle s’ennuie, se met à consommer kif et opium et entraîne son amant dans son vice. Mais la vie qu’elle mène à Alger, trop chrétienne à son goût, l’incite à retourner à sa première religion et devient gardienne de marabout. Plus tard, après de multiples hésitations, Houria retourne au christianisme et à Luc. Elle renie l’Islam, abandonne sa mère qui ne veut plus la voir et reconnaît l’infériorité du sang de sa race. Elle s’intègre à la société de son amant, aidée en cela par son physique éblouissant : elle est blond roux, elle a les yeux bleus et un port altier et d’une sensualité sauvage.
Afrique noire
Un roman, présenté sous la forme d’un journal intime, intitulé Mambu et son amour, paraît en 1924. L’auteur, Louis Charbonneau, le situe au Congo et l’histoire racontée, annoncée comme vraie, se déroule en 1904. Il s’agit là encore d’une histoire d’amour entre le narrateur et « une jeune négresse » qui a toutes les qualités (belle, sérieuse, aimante, vierge, francisée), sauf celle d’être noire. Les différences culturelles sont telles, selon l’auteur, l’écart entre leur monde est si grand que la séparation s’impose – au prix de la mort de la jeune femme. Ce roman, sans grande valeur littéraire, a le mérite pourtant, en indiquant les contradictions de la politique officielle de la France dans ses colonies, de montrer comment l’assimilation est refusée aux « colonisés émancipés ». Une scène est à relever qui signale la question incontournable de la couleur de la peau, celle « de la race blanche » et celle « de la race noire ». Une vieille dame est heureuse de voir Mambu céder à l’homme blanc car, dit-elle, si « les Blancs viennent prendre les femmes noires, alors les enfants seront blancs ! Et les Noirs seront finis ! ». Dans l’Amour aux colonies, ouvrage déjà cité, l’auteur parle du désir commun de ces femmes « de blanchir leur descendance en épousant un homme à teint plus clair. » Cet effet sur la femme noire colonisée est longuement développé par le psychiatre martiniquais Frantz Fanon sous le concept de complexe de lactification – qui est une variante de ce que d’autres appelleront la haine de soi.On pourrait rattacher la leçon de Mambu et son amour aux difficultés rencontrées par les premiers anthropologues et ethnologues dans leur rapport au monde africain. Ces difficultés tiennent dans le sentiment trouble de l’homme blanc qui dégrade sa relation avec son sujet d’étude lorsque s’établit un désir d’intimité. (Cf. par exemple L’Afrique fantôme de Michel Leiris et Journal d’ethnographe de Bronislaw Malinowski où sont notés leur gêne et leur dégoût lorsqu’ils couchent avec une femme noire).
Antilles
Vaudou, de Louis-Charles Royer, publié en 1945 s’annonce comme « un roman qui n’est pas complètement une fiction ». L’histoire a lieu aux Antilles, à la Martinique, et raconte les amours impossibles entre Blancs, noirs et créoles, avec en arrière plan l’influence fatale qu’exerce sur les esprits la sorcellerie noire, le Vaudou.
Néron Esquibel, un riche planteur nègre, qui paraît « fourbe et cruel » à Gérard Chantenay, le héros débarqué de France, prend pour femme, dans de mystérieuses circonstances, la belle et sensuelle Valentine de Myennes. Cet étrange mariage, décidé par le père de Valentine (la suite du récit éclairera le lecteur sur les raisons cachées de cet invraisemblable union dans le climat colonial de l’époque) repose sur la satisfaction toute physique que l’épouse blanche éprouve dans les étreintes de son mari. « Ah ! Comme ce nègre avait su jouer de la faiblesse de sa chair ! » s’insurge le narrateur, au détour d’une phrase. Le mari la tient donc, la possède. « Accouplée à ce nègr
e dont elle subissait les caresses » Valentine « soumise à ses sens », rejoint les adeptes du Vaudou et participe aux cérémonies orgiaques que le sorcier Jioule organise certaines nuits. C’est au cours de l’une d’elles, « les saturnales du bal Congo » avec sa « musique aphrodisiaque et ses danses lascives », que, pour s’éloigner d’un lieu qui, prétexte-t-elle, « sent le nègre », elle se donne sans remord, et passionnément, au fiancé de sa sœur Hortense -, aussi belle qu’elle mais moins épanouie car encore vierge. Il semblait à Valentine, qu’après « avoir subi l’amour du nègre », celui qu’elle éprouvait pour le jeune français allait la régénérer. Le roman évoque également les tensions qui opposent Noirs et Blancs dans la colonie. « - Il y a encore des révoltes ? demanda Gérard, surpris. - Les Noirs, répliqua le commissionnaire, n’oublient pas qu’ils ont été des esclaves ; et les blancs, ajouta-t-il à mi-voix, se consolent difficilement de ne plus être les maîtres. »
Dans un autre registre est dépeint l’amateur de négrillonnes, l’érotomane Calixte Flavinien, le directeur de l’enseigneme
nt primaire de la Martinique.

2 – L’image
La peinture dite orientaliste participe également à l’élaboration de la représentation de l’Autre. Eugène Delacroix en peignant La Mort de Sardanapale (1827), cristallise pour longtemps en Europe le fantasme d’un Orient cruel et raffiné. Selon la légende, parce qu’il se sait perdu, Sardanapale « couché sur un lit superbe, au sommet d’un immense bûcher, donne l’ordre à ses eunuques et aux officiers du palais d’égorger ses femmes, ses pages, jusqu’à ses chevaux et ses chiens favoris, aucun des objets qui avaient servis à ses plaisirs ne devait lui survivre ». Dans le tableau de Delacroix, le tyran grandiose assiste impassible, dans le dernier faste de son palais, à l’irréversible sacrifice qu’il a ordonné (dans le double sens, ici, d’exiger et d’arranger). On reprochera à Delacroix d’avoir osé mêler dans cette œuvre la mort et la volupté, Eros et Thanatos. La toile Les Massacres de Scio (1824), où la brutalité des Turcs à l’encontre des Grecs est mise en avant, avait participé trois ans auparavant à la naissance d’un fort sentiment de rejet à l’encontre de l’Empire turc. Delacroix met en scène des situations dramatiques pleines de tumulte dans des couleurs qui évoquent à ses yeux l’Orient : le rouge, le bleu sombre, l’or, l’ocre, le noir.
Après un séjour de six mois effectué au Maroc et à Alger, en 1832, il écrit dans son journal de voyage avoir rencontré des hommes qui parfois l’ont plus qu’agacé par leur comportement mais à qui il ne peut s’empêcher de reconnaître la même humanité que la sienne. Il écrit dans ce même journal : « Je n’ai jamais pu distinguer clairement les différences de races. », et précise « Plus j’ai vu les hommes et plus je les ai trouvés pareils dans tous les pays ».
Mais d’autres peintres prennent part à leur manière à cette invention de l’Autre en s’inspirant des récits de voyage publiés ou voyageant eux-mêmes. Ainsi Ingres et ses Odalisques nues ; Horace Vernet (1833) l’auteur de La Smala de l’Emir Abdel-Kader – immense toile de plus de vingt mètres – qui a représenté dans les ouvrages scolaires et les images d’Epinal la conquête de l’Algérie ; Théodore Chassériau (1846) amoureux de la vie orientale, en souvenir peut être de ses origines créoles ; Eugène Fromentin (1846) dans son désir sincère de comprendre le monde arabe et Jean-Léon Gérome (1853), peintre des hammams, des danseuses dont certaines toiles illustrent le rapport ambigu entretenu par certains artistes avec l’Orient. Je pense ici au Charmeur de Serpents, où l’on voit un jeune garçon de dos, complètement nu, enlacé doucement par un énorme serpent et je pense également aux postures saphiques des baigneuses dans le clair obscur des bains turcs.
L’Orient montré par ces peintures s’arrête souvent aux portes des maisons. Il se ferme aux regards indiscrets et n’offre à voir que l’extérieur de son univers – le montrable où il n’apparaît pas réellement : les villes, les rues, les cafés, les marchés, le désert et son ciel. D’où la frustration de ces artistes contraints d’imaginer ce qui leur est caché, c’est-à-dire le monde secret qui continue d’exister derrière le voile des femmes ou le mur des maisons. Cette frustration, donnant corps à leurs fantasmes, les amène à peindre ces scènes improbables de harem, de danses, de bains, de siestes où le corps nu ou à demi découvert des modèles (habituellement des prostituées) érotise le monde oriental et accrédite, dans la clôture du sérail, l’idée de la permanente disponibilité des femmes. Ainsi se fabrique l’Orient comme bordel de l’Occident.
La carte postale
Dans sa définition courante rien ne paraît moins clair qu’une photographie : elle dit tout, tout de suite. Son langage échappe aux catégories esthétiques traditionnelles parce qu’elle procède de la reproduction d’un étant là que chacun d’entre nous peut reconnaitre, et d’un code de défrichement que l’on pourrait dire concret. La carte postale est une photographie reproduite à l’infini. Elle sort du cadre privé, unique, du modèle original pour être offerte dans sa multitude au plus grand nombre. La singularité de la carte postale tient dans le fait qu’elle peut dispenser son utilisateur de toute déclaration - l’image postée parle pour lui. Pour des raisons liées aux conditions de sa pratique les cartes postales coloniales dérogent au postulat de l’objectivité lié au geste photographique. Le recours à une analyse empruntant les voies de celles qui s’opèrent sur les produits publicitaires paraît ici tout à fait justifiée : les cartes coloniales vendaient de l’exotisme - mais dégradé.
La fabrique de l’image
Les cartes postales coloniales participent donc à l’invention d’un Orient factice dont la décevante proximité est corrigée, créant un effet d’éloignement, par un traitement sur le mode de l’excès de la couleur locale. Une étrange géographie physique et humaine - l’homme bientôt fera place au type «indigénisé» - se dessine pour s’incruster durablement dans l’imaginaire populaire des métropoles européennes. Dans l’élaboration de cet imaginaire, la littérature de voyage se trouve, il faut s’en souvenir, épaulée par la peinture, puis par la photographie et son extension innombrable, la carte postale qui reprend leurs sujets : l’odalisque, la danseuse du ventre, le bain maure, la beauté noire, les cases africaines, la congaï indochinoise..., en les rendant, grâce au réalisme photographique, plus vraisemblables.
Ce qui apparaît d’abord dans ce corpus composé par les cartes postales coloniales c’est le partage de cette production en deux rubriques : Scènes et types, Sites et paysages qui définissent la pensée de l’époque à l’égard du colonisé, pensée qui se trouve pour ainsi dire mise en fiches. Le signe qui entérine la défaite du colonisé concerne la femme - moitié jusque là soustraite à toute emprise extérieure. Vénale et dénudée, elle affiche un corps défendu habituellement voilé, froissant l’interdit culturel qui la cachait au monde. Elle partage – elle l’impartageable - ce corps doublement prisonnier entre l’homme qui n’a pas pu la garder et l’homme qui ne sait que la prendre. Pouvoir à deux étages.
Les Sites et paysages montrent les rues arabes, les villages nègres, les gourbis, les terrasses de maisons où s’étendent des femmes désœuvrées. Toute une topographie délabrée, malsaine, dessine les contours d’espaces encombrés synonymes de grouillement, d’entassement et d’errance. Par l’espèce de racornissement des sujets photographiés, la photographie coloniale confirme, dans l’esprit de celui qui la reçoit, l’idée que le peuple représenté est un peuple à demi éveillé, à demi vivant, juste capable de remplir un espace que d'autres organisent. Le lieu qu’habite le colonisé se dévalorise du fait même qu’il l’occupe : détritus, pourriture, puanteurs, parasites l’identifient comme lieu arabe, nègre, asiatiquee. Images d’une réalité têtue, certaines des cartes postales renseignent à posteriori sur la composante sociale de la population photographiée. En Algérie, par exemple, des enfants sont représentés dans leurs activités précoces, ces fameux yaouled vivaces et frondeurs ou, pour la couleur sexuelle, de jeunes garçons « gidiens » ou encore ces fillettes de dix ans « déjà pubères, sinon prostituées » (Jean Lorrain).
De l’enfant à la mère le trajet n’est pas long. Il suit le chemin du sein, la courbe du corps, le figé du maintien. Cette mère qui est femme se révèle, à la commande du monde qui la manipule, génitrice flétrie ou procureuse d’orgasmes. Elle est le réceptacle de toutes les sèves, la servante du plaisir, la bête payée ou domestiquée. Epouse, elle se doit à son mari ; colonisée elle appartient à l’homme dont elle dépend. Polyandrie destructrice à figure de viol, mais surtout manifestation éclatante de l’émasculation symbolique de l’homme dominé.
Le cinéma
Entre 1911 et 1962, deux cent dix longs métrages sont tournés en Afrique du Nord. Ces films apparaissent aujourd’hui comme les vestiges d’une période révolue durant laquelle l’Europe avait voulu imposer son pouvoir au reste du monde. Et dicter sa manière de voir. On ne sera pas surpris de constater que dans la liste des cinéastes aucun nom d’autochtone n’apparaît. Dans ces films, les personnages d’indigènes sont représentés dans la plupart des cas de manière négative. La société coloniale montrée à l’écran est divisée en deux catégories : celle des Européens et, sous elle, une population grouillante et dangereuse. Etranger dans son pays, l’Arabe est décrit soit comme simple élément du décor, à l’instar du palmier ou du chameau, soit comme le méchant que son hypocrisie congénitale amène à enfreindre les règles de la société dont il est exclu. On le voit enturbanné, le regard fuyant, la barbe vicieuse, il est toujours prêt à dégainer un poignard courbé qui toujours pend à la ceinture de son burnous. Les femmes sont pensionnaires de harem, danseuses prostituées, entremetteuses pour filles ou garçons.
Dans Pépé le Moko (1936) Julien Duvivier fait jouer à Jean Gabin le rôle du voyou au grand cœur. Traqué par la police, il se cache dans la Casbah dont il devient le caïd dur et sentimental. Dans des décors reconstitués, le film nous montre deux univers : celui d’en bas, dominé par l’argent et l’ordre ; celui d’en haut où règne, sur une population de prostituées et d’indicateurs, la fascinante force virile des hors-la-loi. Mais Pépé étouffe dans ce lieu fermé qui le protège. Il en a assez de « la vermine et des mauvaises odeurs » de la Casbah. Ainsi que des indigènes, de leur « charabia et de leurs chansons. » Traqué par la police, il se tue devant le paquebot qui emporte la femme qui aurait pu le sauver. « Tout ça, c’est la faute à la Casbah. » Cette vision du monde européen proposée par le film colonial est négative. Elle indique peut-être un malaise de la part du réalisateur. Ceci explique peut-être que même les grands metteurs en scène (Jean Renoir, Julien Duvivier, Louis Feuillade, Marcel L’Herbier etc.) ont échoué à faire une grande œuvre parce qu’ils étaient obligés de respecter les conventions et les décors d’un exotisme gommant la réalité politique qu’ils filmaient. Ces films distribués en métropole confortent le spectateur dans le sentiment de sa différence en diffusant toutes sortes de clichés, rejoignant par cet aspect toute une littérature – mais pas seulement – en vogue à l’époque. Pierre Boulanger, dans Le cinéma colonial, note que ces films racontent des histoires de sang, de volupté et de mystère en éclairant l’antagonisme que l’on dirait indépassable entre un Occident travailleur et un Orient paresseux.
Le livre illustré
Les livres d’histoire et de géographie, les livres de lecture au programme des établissements scolaires publics ou privés jusqu’aux années 1950 reflétaient la pensée dominante du XIXème siècle. Cette pensée, disons-la brièvement, est le positivisme, un système philosophique qui voit dans l’observation des faits, dans l’expérience, l’unique fondement de la connaissance. Elle distingue dans son principe l’Europe moderne, civilisée et rationaliste d’un Orient arrêté dans un passé prestigieux et croupissant dans ses ruines. La notion de race, alors théorisée par Gobineau dans Essai sur l’inégalité des races humaines (1853 – 1855), se retrouve dans les cours dispensés aux élèves. Elle est relayée par le sociologue Lévy-Bruhl dans Les fonctions mentales dans les sociétés primitives (1910) et dans La mentalité primitive (1922). Pour Lévy-Bruhl, dont les travaux inspireront le racisme biologique nazi, le sauvage est d’une mentalité inférieure parce qu’il est marqué par l’animisme et la magie. Jules Ferry, le père de l’école républicaine, se démarquant de l’extrémisme de ces thèses, mais conservant leur esprit, affirme qu’en échange de son expansion économique la France offre en contrepartie la civilisation aux peuples colonisés. L’école, qui devient obligatoire en 1881, contribue à transmettre les principes de cette philosophie et d’enraciner les préjugés racistes qu’elle véhicule dans l’esprit de plusieurs générations d’écoliers. Marc Ferro dans Comment on raconte l’Histoire aux enfants l’affirme clairement : « Ne nous y trompons pas, l’image que nous avons des autres peuples et de nous mêmes est associée à l’Histoire qu’on nous a racontée quand nous étions enfants. Cette représentation nous marque toute notre vie. »
Outre l’école, l’image de ce monde se rencontre aussi dans ces vecteurs ludiques destinés à l’enfance que sont le livre d’images comme Le Tour du monde, ainsi que s’en souvient l’académicien indigénophobe Louis Bertrand, et la bande dessinée dont je rappelle, pour mémoire, Bécassine chez les Turcs (1918), Tintin au Congo (1930), Tarzan (1930), Zig et Puce à l’exposition coloniale (1931).
Les autres supports
Pour en revenir aux supports de représentations dont je n’ai pas parlés, voici quelques éléments susceptibles d’être ultérieurement développés. En ce qui concerne la représentation de l’Africain, il faudrait dire que dès le XIVème siècle, une double image du Noir s’installe en Europe : celle de l’anthropophage (représenté dans son univers naturel, la brousse) ou celle du domestique et de la nounou intégrés au monde blanc. Les gravures du XVIème siècle montrent des êtres monstrueux, surtout des femmes, vivant dans la Caraïbe (Martinique, Haïti…) Louis-Charles Royer écrit dans Vaudou, comme en rappel de ces anciennes croyances : « La demi-heure qu’il passa auprès de cette négresse devait rester la plus grande désillusion du jeune admirateur de Baudelaire. Pourtant, Coraline était jolie et bien faite ; mais, plus encore que l’odeur qui sourdait de la peau noire, sa froideur de reptile refoulait le désir de Gérard. Il sentait son épiderme se hérisser comme s’il eût trouvé un serpent dans son lit. »
La Publicité
Dans la publicité, jusqu’aux années 1950, l’homme noir authentifie le produit venu d’ailleurs. Les campagnes de promotion parlant du café, du chocolat, de la margarine, du rhum, des bananes useront sans compter de ce personnage. La publicité Banania demeure l’icône emblématique de cette série.
L’imagerie d’Epinal, la plus productive, s’adresse aux enfants et propose des sujets où l’Africain, Bamboula par exemple, amuse par son innocence et son aspect simiesque. La théorie évolutionniste est illustrée par une quantité importante de ces scènes en images distribuées en récompense aux écoliers méritants. Ces images illustrent également les emballages des produits de grande consommation comme le cacao ou le pain d’épice.
La femme noire en image
En tant que femme noire, l’Africaine est considérée comme symbole de la représentation de l’Afrique mise en œuvre à cette époque. On peut observer l’évolution de cette image dans les photographies publiées soit sous forme de cartes postales soit dans les revues notamment L’Illustration et Le monde colonial illustré des années 1900 et au-delà. Dans un premier temps, la femme noire est représentée dans sa nudité naturelle : elle attise la curiosité érotique des lecteurs de ces revues. Plus tard, résultat de la propagande de l’Eglise et dans un souci de p
réservation de la pudeur occidentale, elle est représentée vêtue à l’européenne. Malgré cet accoutrement, le portage, qui est l’une des activités féminines les plus courantes dans les tribus africaines, confère au corps féminin une indéniable élégance. Cette particularité du maintien se retrouve dans les sociétés orientales traditionnelles. Il serait intéressant de comparer ce mouvement dévêtu/vêtu à ce qui se passe dans les pays musulmans où la femme arabe subit le mouvement inverse. De voilé, son corps est souvent montré dénudé dans la peinture et les cartes postales.

Pour finir
On le voit, les procédures de représentation de l’Autre forment un ensemble, elles circulent dans toutes les instances de production intellectuelles ou artistiques et concourent à forger des images qui deviennent des stéréotypes. Comme tout stéréotype, une fois la désignation passée dans les mœurs, elle est adoptée sans réflexion supplémentaire. Elle intègre le système de représentation de la collectivité et se fixe dans le stock d’informations que chaque conscience emmagasine, même malgré elle. Elle va de soi, comme toute certitude. L’avantage du stéréotype est qu’il permet d’éviter de réfléchir. On s’épargne le travail de connaissances de l’Autre. Loin d’être une lecture du réel, le stéréotype est une transformation du réel. Il procède à la fois par généralisation, réduction et occultation. Le stéréotype a pour effet d’enfermer sur eux-mêmes les groupes tels qu’il les catégorise, en décidant qu’il s’agit d’un processus évident qui tient à la nature des gens. Les contre-exemples sont évacués, ne sont pas pris en compte. En clair, les éléments positifs ne sont jamais retenus. Ainsi, pour espérer combattre efficacement les idées reçues, les craintes, voire l’hostilité à l’égard des Etrangers, y compris les millions de Français naturalisés, il faut en passer par l’étude de leur genèse et des conditions qui expliquent, à travers le temps et les sociétés, leur naissance, leur développement et leur transformation. Et voir comment ces représentations scripturales ou picturales « ces infracassables noyaux de nuit », ainsi qu’aurait pu les nommer André Breton, se transforment en images mentales et alimentent
l’imaginaire collectif.

Extraits de textes

Victor Hugo

Les Orientales, 1829. Préface.

Si donc aujourd’hui quelqu’un lui demande à quoi bon ces Orientales? Qui a pu lui inspirer de s’aller promener en Orient pendant tout un volume? Que signifie ce livre de pure poésie, jeté au milieu des préoccupations graves du public et au seuil d’une session, où est l’opportunité, à quoi rime l’Orient? Il répondra qu’il n’en sait rien, que c’est une idée qui lui a pris; et qu’il lui a pris d’une façon assez ridicule, l’été passé, en allant voir coucher le soleil.

On s’occupe aujourd’hui, et ce résultat est dû à mille causes qui toutes ont amené un progrès, on s’occupe beaucoup plus de l’Orient qu’on ne l’a jamais fait. Les études orientales n’ont jamais été poussées si avant. Au siècle de Louis XIV on était helléniste, maintenant on est orientaliste. Il y a un pas de fait. Jamais tant d’intelligences n’ont fouillé à la fois ce grand abîme de l’Asie. Nous avons aujourd’hui un savant cantonné dans chacun des idiomes de l’Orient, depuis la Chine jusqu’à l’Egypte.

Tout le monde penche à l’Orient. Nous verrons de grandes choses. La vieille barbarie asiatique n’est peut-être pas aussi dépourvue d’hommes supérieurs que notre civilisation le veut croire. Il faut se rappeler que c’est elle qui a produit le seul colosse que ce siècle puisse mettre en regard de Napoléon, si toutefois Bonaparte peut avoir un pendant; cet homme de génie, turc et tartare à la vérité, cet Ali-Pacha, qui est à Napoléon ce que le tigre est au lion, le vautour à l’aigle.

- Choses vues.

Cela avait l’aspect nu, croulant et désolé des places d’Orient.

Le général Leflô me disait hier soir le 16 octobre 1852 : -Dans les prises d’assaut, dans les razzias, il n’était pas rare de voir des soldats jeter par les fenêtres des enfants que d’autres soldats en bas recevaient sur la pointe de leurs baïonnettes. Ils arrachaient les boucles d’oreille aux femmes et les oreilles avec, ils leur coupaient les doigts des pieds et des mains pour prendre leurs anneaux. Quand un arabe était pris, tous les soldats devant lesquels il passait pour aller au supplice lui criaient en riant : cortar ( ?) cabeza.

Le frère du général Marolles, officier de cavalerie, reçut un enfant sur la pointe de son sabre. Il en a du moins la réputation dans l’armée, et s’en est mal justifié. Atrocités du général Négrier. Colonel Pélissier, les arabes fumés vifs.

Colonel Firmin

Musée royal de Naples : Peintures, Bronzes et Statues érotique du cabinet secret, 1ère édition 1830, Paris.

Un culte qui naquit avec le premier sentiment amoureux fut consacré surtout à l’emblème de la virilité. Même aujourd’hui les Arabes le prennent à témoin quand ils veulent faire un serment solennel ; les paysans de la Pouille l’appellent : il membro santo.

Chez les Mahométans les femmes enceintes tiennent à grande consolation de pouvoir baiser les parties sexuelles d’un homme fou.

Eugène Delacroix

Souvenir d’un voyage dans le Maroc (1832)

J’ai passé la plupart du temps ici dans un ennui extrême, à cause qu’il m’était impossible de dessiner ostensiblement d’après nature, même une masure; même de monter sur la terrasse vous expose à des pierres ou des coups de fusil. La jalousie des Maures est extrême, et c’est sur les terrasses que les femmes vont ordinairement prendre le frais ou se voir entre elles.

Je les exécrais quand j’étais près d’eux, et quand je revis les Marocains à Paris mon coeur battit comme si j’avais revu des frères.

Je m’insinue petit à petit dans les façons du pays, de manière à arriver à dessiner à mon aise bien de ces figures de Maures. Leurs préjugés sont très grands contre le bel art de la peinture, mais quelques pièces d’argent par-ci par-là arrangent leurs scrupules.

Je n’ai jamais pu distinguer clairement les différences de races.

Plus j’ai vu les hommes et plus je les ai trouvés pareils dans tous le pays.

J’ai retrouvé sous le turban la même bigarrure de sots, de niais, de fripons, d’hypocrisie qui sous le frac et le chapeau rond sont la matière éternelle de la comédie de notre monde.

Les types de cette forte race s’agiteront tant que je vivrai dans ma mémoire; c’est en eux que j’ai vraiment retrouvé la beauté antique. Je faisais mes croquis au vol et avec beaucoup de difficultés, à cause du préjugé musulman contre les images. J’arrivai néanmoins à faire poser de temps en temps des hommes et femmes pour quelques pièces de monnaie dans les salles du consulat français. Le modèle avait ordinairement une rare intelligence de mes moindres intentions. Mon croquis fait, il le prenait, le tournait et le retournait en tout sens avec la curiosité du singe qui cherche à lire un papier, et le remettait en place, riant de pitié pour moi qui pouvait m’attacher à de telles puérilités. Un des Arabes voulut pourtant garder son portrait : c’était un jeune homme superbe et marqué au front d’un signe bleu que les pères marocains impriment à leur enfant le plus beau pour le recommander à la clémence du sort.

Nous allions chercher un pays inconnu sur lequel on nous donnait les notions les plus bizarres et les plus contradictoires.

Un voyage à Maroc à cette époque pouvait passer pour aussi bizarre qu’un voyage chez les anthropophages.

Pour un Parisien tous les sectateurs de Mahomet sont des Turcs, comme ceux qu’il a pu rencontrer sur les boulevards à Paris ou dans quelques ports de France, Turcs de hasard aussi peu Turcs que possible, Turcs peut-être par le turban et la barbe mais chaussant des demi-bottes et le parapluie sous le bras, ou portant des paletots par-dessus leur chamarrures déguenillées.

Je ne me souviens pas d’avoir vu pendant le trajet une seule barque montée par des Maures. Le temps est déjà loin où la Méditerranée était couverte de voiles barbaresques qui étaient la terreur d’une étendue immense de côtes.

La terre d’Afrique dans presque toute la longueur du canal paraît comme zébrée par des divisions tracées par des cactus et de aloès et qui semblent des haies naturelles autour des champs où il ne manque que des propriétaires et des laboureurs. A peine aperçoit-on ça et là quelques huttes grossières qui sont les retraites des sauvages habitants. Rien n’y donne l’idée de la culture ou d’une civilisation quelconque.

Le consul étant monté à bord fut reçu par nous et le commandant de la corvette. Les sauvages, ces figures étranges qui l’avaient amené furent en un clin d’oeil sur le pont, en grimpant comme des chats le long des flancs du bâtiment et sans le secours des échelles.

Honoré de Balzac

La peau de chagrin, 1831

J’ai prêté mon argent à un Chinois en prenant pour gage le corps de son père, et j’ai dormi sous la tente de l’Arabe sur la foi de sa parole

(…) qu’il nous soit permis de rire, in petto des rois et des peuples, de ne pas être toujours de notre opinion, et de passer une joyeuse vie à la Panurge ou more orientali, couchés sur de moelleux coussins...

Quand nous fûmes tous deux devant un foyer pétillant, assis sur la soie, environnés des plus désirables créations d’un luxe oriental, et que je vis, là, si près de moi, cette femme dont la beauté célèbre faisait palpiter tant de coeurs, cette femme si difficile à conquérir, me parlant, me rendant l’objet de toute ses coquetteries, ma voluptueuse félicité devint presque de la souffrance.

Vêtue d'une robe de cachemire bleu, la comtesse était étendue sur un divan, les pieds soutenus par un coussin. Portant un béret oriental, coiffure que les peintres attribuent aux premiers Hébreux, elle avait ajouté je ne sais quel piquant attrait d'étrangeté à ses séductions...

Le Lys dans la vallée

Aussitôt je sentis un parfum de femme qui brilla dans mon âme comme y brilla depuis la poésie orientale.

Semblable a une petite-maîtresse, il voulait être prié, forcé, pour ne pas avoir l'air d'être obligé, peut-être par cela même qu'il en était ainsi. Si, par suite d'une conversation intéressante, j'oubliais pour un moment mes salamalek, il devenait maussade, âpre, blessant et s'irritait de la conversation en contredisant tout.

La Maison Nucingen.

Tout homme supérieur doit avoir sur les femmes les opinions de l’Orient.

La physiologie du mariage.

Le développement des principes de l’Orient a exigé des eunuques et des sérails ; les mœurs bâtardes de la France ont produit la plaie des courtisanes.

Un Début dans la vie 1842

Ainsi, dit-il en se tournant vers Georges, monsieur est allé dans l'Orient?

- Oui, monsieur, d'abord en Egypte, et puis en Grèce où j’ai servi Ali, Pacha de Janina (1), avec qui j’ai eu une terrible prise de bec. - On ne résiste pas à ces climats-là. - Aussi les émotions de tout genre que donne la vie orientale m'ont-elles désorganisé le foie.

(…) Ma foi, la France me dégoûtait, et je n'ai pas pu y tenir. Non, je me serais fait empoigner. Aussi me suis-je en allé avec deux ou trois lurons, Selves, Besson(2) et autres, qui sont à cette heure en Egypte, au service du pacha Mohammed (3), un drôle de corps, allez! Jadis simple marchand de tabac à La Cavalle (4), il est en train de se faire prince souverain. Vous l'avez vu dans le tableau d'Horace Vernet, Le Massacre des Mameluks (5). Quel bel homme! Moi je n’ai pas voulu quitter la religion de mes pères et embrasser l'islamisme, d'autant plus que l’abjuration exige une opération chirurgicale de laquelle je ne me soucie pas du tout. Puis, personne n’estime un renégat. Ah! Si l'on m'avait offert cent mille francs de rente, peut-être... et encore?... non. Le Pacha me fit donner mille thalaris (6) de gratification...

- Qu'est-ce que c'est? dit Oscar qui écoutait Georges de toutes ses oreilles.

- Oh! pas grand-chose. Le thalaris est comme qui dirait une pièce de cent sous. Et, ma foi, je n'ai pas gagné la rente des vices que j'ai contractés dans ce tonnerre de Dieu de pays-là, Si toutefois c'est un pays. Je ne puis plus maintenant me passer de fumer le narguilé deux fois par jour, et c'est cher...

- Et comment est donc l'Egypte? demanda M. de Sérisy.

- L'Egypte, c'est tout sables, répondit Georges sans se déferrer. Il n’y a de vert que la vallée du Nil. Tracez une ligne verte sur une feuille de papier jaune, voilà l'Egypte. Par exemple, les Egyptiens, les fellahs ont sur nous un avantage, il n'y a point de gendarmes. Oh! vous feriez toute l'Egypte, vous n'en verriez pas un.

- Je suppose qu'il y a beaucoup d'Égyptiens, dit Mistigris.

- Pas tant que vous le croyez, reprit Georges, il y a beaucoup plus d'Abyssins, de Giaours, de Véchabites, de Bédouins et de Cophtes (7)... Enfin, tous ces animaux-là sont si peu divertissants, que je me suis trouvé très heureux de m'embarquer sur une polacre (8) génoise qui devait aller charger aux îles Ioniennes de la poudre et des munitions pour Ali de Tébélen. Vous savez? les Anglais vendent de la poudre et des munitions à tout le monde, aux Turcs, aux Grecs, au diable, si le diable avait de l'argent. Ainsi, de Zante nous devions aller sur la côte de Grèce en louvoyant. Tel que vous me voyez, mon nom de Georges est fameux dans ces pays-là. Je suis le petit-fils de ce fameux Czerni-Georges (9) qui a fait la guerre à la Porte, et qui malheureusement au lieu de l'enfoncer s'est enfoncé lui-même (...) Vous ne sauriez croire avec quelle joie ce vieux Ali de Tébélen a reçu le petit-fils de Czerni-Georges. Ici, je me fais appeler simplement Georges. Le pacha m'a donné un sérail...

- Comment ne savez-vous pas, reprit Georges, qu'il n'y a que le sultan qui fasse des pachas, et que mon ami Tébélen, car nous étions amis comme Bourbons, se révoltait contre le Padischa! Vous savez, ou vous ne savez pas que le vrai nom du Grand-Seigneur est Padischa, et non pas Grand-Turc ou Sultan. Ne croyez pas que ce soit grand-chose, un sérail. Autant avoir un troupeau de chèvres. Ces femmes-là sont bien bêtes, et j'aime cent fois mieux les grisettes de la Chaumière (10), à Montparnasse.

- Les femmes de sérail ne savent pas un mot de français, et la langue est indispensable pour s'entendre. Ali m’a donné cinq femmes légitimes et dix esclaves. A Janina, c’est comme si je n’avais rien eu. Dans l’Orient, voyez-vous, avoir des femmes, c'est très mauvais genre, on en a comme nous avons ici Voltaire et Rousseau; mais qui jamais ouvre son Voltaire ou son Rousseau? Personne. Et cependant le grand genre est d'être jaloux. On coud une femme dans un sac et on la, jette à l'eau sur un simple soupçon, d'après un article de leur code.

- En avez-vous jeté? demanda le fermier.

- Moi, fi donc, un Français! je les ai aimées. »

(...) - C’est des cavaliers finis, les Turcs. Ali m'a donné des yatagans, des fusils et des sabres!... en veux-tu, en voilà. De retour dans sa capitale, ce satané farceur m’a fait des propositions qui ne me convenaient pas du tout. Ces Orientaux sont drôles, quand ils ont une idée... Ali voulait que je fusse son favori, son héritier. Moi, j’avais assez de cette vie-là; car, après tout, Ali de Tébélen était en rébellion avec la Porte, et je jugeai convenable de la prendre, la porte. Mais je rends justice à M. de Tébélen, il m'a comblé de présents : des diamants, dix mille thalaris, mille pièces d'or, une belle Grecque pour groom, un petit Arnaute (12) pour compagne, et un cheval arabe. Allez, Ali pacha de Janina est un homme incompris, il lui faudrait un historien. Il n’y a qu’en Orient qu’on rencontre de ces âmes de bronze, qui pendant vingt ans font tout pour pouvoir venger une offense un beau matin...

(...) - Oh! comme on voit bien que l'Orient est peu connu dans le département de Seine-et-Oise, s’écria Georges. Monsieur, voilà les Turcs : vous êtes fermier, le Padischa vous nomme maréchal; si vous ne remplissez pas vos fonctions à sa satisfaction, tant pis pour vous, on vous coupe la tête : c'est sa manière de destituer les fonctionnaires. Un jardinier passe préfet, et un premier ministre redevient tchiaoux (15). Les Ottomans ne connaissent point les lois sur l’avancement ni la hiérarchie! De cavalier, Chosrew était devenu marin. Le Padischa Mahmoud l’avait chargé de prendre Ali par mer, et il s’est en effet rendu maître de lui, mais assisté par les Anglais, qui ont eu la bonne part, les gueux! ils ont mis la main sur les trésors.

(...) - Colonel, s'écria Léger que la sortie du comte de Sérisy oppressait et qui voulait changer de conversation, dans les pays où vous êtes allé, comment ces gens-là cultivent-ils? Quels sont leurs assolements?

- D'abord, vous comprenez, mon brave, que ces gens-là sont trop occupés de fumer eux-mêmes pour fumer leurs terres... Mais ils ont une façon de cultiver qui va vous sembler drôle. Ils ne cultivent pas du tout, voilà leur manière de cultiver. Les Turcs, les Grecs, ça mange des oignons ou du riz... Ils recueillent l'opium de leurs coquelicots, qui leur donne de grands revenus; et puis ils ont le tabac, qui croît spontanément, le fameux Lattaqui ! (16) puis les dattes! un tas de sucreries qui croissent sans culture. C'est un pays plein de ressources et de commerce. On fait beaucoup de tapis à Smyrne, et pas chers.

- Mais, dit Léger, si les tapis sont en laine, elle ne vient que des moutons; et pour avoir des moutons, il faut des prairies, des fermes, une culture...

- Il doit bien y avoir quelque chose qui ressemble à cela, répondit Georges; mais le riz vient dans l'eau, d'abord; puis, moi, j’ai toujours longé les côtes et je n'ai vu que des pays ravagés par la guerre. D’ailleurs, j’ai la plus profonde aversion pour la statistique.

- Et les impôts? dit le père Léger.

- Ah! les impôts sont lourds. On leur prend tout, mais on leur laisse le reste. Frappé des avantages de ce système, le pacha d'Egypte était en train d'organiser son administration sur ce pied-là, quand je l'ai quitté.

- Mais comment... dit le père Léger qui ne comprenait plus rien.

- Comment?... reprit Georges. Mais il a des agents qui prennent les récoltes, en laissant aux fellahs juste de quoi vivre. Aussi, dans ce système-là, point de paperasses ni de bureaucratie, la plaie de la France... Ah! voilà!...

- Mais en vertu de quoi? dit le fermier.

- C'est un pays de despotisme, voilà tout. Ne savez-vous pas la belle définition donnée par Montesquieu du despotisme : « Comme le sauvage, il coupe l'arbre par le pied pour en avoir les fruits... "

Notes

1) Ali Pacha de Tebelen, figure très populaire de la guerre d’indépendance grecque, essaya de libérer l’Albanie du joug ottoman. Et, en juillet 1822, justement, Pichat et Camberousse faisaient jouer à Paris un mélodrame intitulé Ali-Pacha.

2) Selves, après avoir appartenu à l'administration napoléonienne, entra au service du pacha d'Egypte en 1815; Besson, lieutenant de vaisseau sous Napoléon, se fixa en Egypte en 1821, et y devint amiral.

3) Méhémet-Ali, pacha d'Egypte depuis 1806, étatisait et modernisait son pays avec l’aide des Occidentaux et en particulier des Français - vieux soldats de Bonaparte restés sur place, demi-soldes, commerçants marseillais et saint-simoniens. Les libéraux s'enthousiasmaient alors pour ce continuateur de Bonaparte.

4) Ville de Thrace.

5) Massacre effectivement ordonné par Méhémet-Ali en mars 1811; le tableau fut exposé au Salon de 1819.

6) Ou plutôt, le talaro : monnaie vénitienne en argent, qui avait cours au Proche-Orient.

7) Giaour est le nom péjoratif donné par les Turcs aux non-mahométans; les Véchabites (ou Wahabites) sont les membres d’une secte musulmane puritaine; les Coptes sont les chrétiens d'Egypte. Georges mélange tout!

8) Bâtiment méditerranéen à voile latine et à rames.

9) Czerni-Georges, en turc Karageorges (Georges le Noir) prit la tête des Serbes dans leur révolte contre les Turcs (1804). Il fut élu prince des Serbes en 1808, mais, abandonné par le tsar de Russie en 1813, dut s’enfuir à l’étranger; lorsqu'il revint, en 1817, il fut assassiné sur ordre du despote Miloch Obrénovitch. Son fils, Alexandre Karageorgevitch, loin de mourir en 1792 comme le prétend Georges, revint en Serbie après la chute de Miloch Obrénovitch, et fut élu prince des Serbes en 1842.

1O) Vaste lieu de divertissement où l’on dansait, jouait aux boules, tirait au pistolet, montait sur les « montagnes Suisses » - rivales des « montagnes russes »!

11) Chosrew-Pacha, général et homme d’Etat turc, grand vizir du sultan Mahmoud contre lequel Ali de Tebelen s’était révolté.

12) Nom donné aux Albanais par les Turcs.

13) Autre forme de l'argot picaillons, l’argent.

14) Pour ne pas dire qu’il risquait d'être châtré..

15) Autre graphie de chiaoux ou chaouch (du turc tchaouch) : huissier, appariteur.

16) Ou plutôt, latakié : tabac syrien renommé, très goûté à l'époque romantique.

Honorine 1843

Mais elle avait aussi reconnu, par beaucoup de ces riens que les femmes ramassent avec l'intelligence du sage arabe dans Zadig, l'affection la plus fidèle chez le mari.

En Orient, berceau de l’humanité, la femme ne fut qu’un plaisir, et y fut alors une chose ; on ne lui demandait pas d’autres vertus que l’obéissance et la beauté.

Les Orientaux ont raison, lui dis-je un soir, de vous renfermer en ne vous considérant que comme les instruments de leurs plaisirs. L'Europe est bien punie de vous avoir admises à faire partie du monde, et de vous y accepter sur un pied d’égalité. Selon moi, la femme est l’être le plus improbe et le plus lâche qui puisse se rencontrer.

« Octave, je t'aime, mais autrement que tu veux être aimé : j’aime ton âme... Mais, sache-le, je t’aime assez pour mourir à ton service, comme une esclave d'Orient, et sans regret.

La Muse du département.

L’Espagne est un singulier pays (…), il y reste quelque chose des mœurs arabes.

A l’adultère ! Ainsi, monsieur un bouddhiste en fumant sa pipe peut parfaitement dire que la religion des chrétiens est fondée sur l’adultère ; comme nous croyons que Mahomet est un imposteur, que son Coran est une réimpression de la Bible et de l’Evangile, et que Dieu n’a jamais eu la moindre intention de faire, de ce conducteur de chameaux, son prophète.

Comme un Abdel-Kader de cire.

Je voulais abattre tout autour de moi pour faire de mon amour un vaste désert plein de Dieu, de lui et de moi.

Ferragus.1833

Il tranchait déjà du sultan, et pensait à demander impérieusement à madame Jules de lui révéler tous ses secrets.

Taire son secret n’est rien, mais se taire à l’avance, mais savoir oublier un fait pendant trente ans, s’il le faut, à la manière d’Ali Pacha, pour assurer une vengeance méditée pendant trente ans, est une belle étude en un pays où il y a peu d’hommes qui sachent dissimuler pendant trente jours.

La Fille aux yeux d’or 1834-1835

A l’Orient donc la passion et son délire, les longs cheveux bruns et les harems… A l’Occident la liberté des femmes, la souveraineté de leurs blondes chevelures, la galanterie…

De Marsay n’était pas un étourdi. Tout autre jeune homme aurait obéi au désir de prendre aussitôt quelques renseignements sur une fille qui réalisait si bien les idées les plus lumineuses exprimées sur les femmes par la poésie orientale...

Ce personnage était un mulâtre dont Talma se serait certes inspiré pour jouer Othello s’il l’avait rencontré. Jamais figure africaine n’exprima mieux la grandeur dans la vengeance, la rapidité du soupçon, la promptitude dans l’exécution d’une pensée, la force du Maure et son irréflexion d’enfant. Ses yeux noirs avaient la fixité des yeux d’un oiseau de proie, et ils étaient enchâssés, comme ceux d’un vautour, par une membrane bleuâtre dénuée de cils. Son front, petit et bas, avait quelque chose de menaçant. Evidemment cet homme était sous le joug d'une seule et même pensée.

Pour lui cette fille devint un mystère ; mais, en la contemplant avec la savante attention de l’homme blasé, affamé de voluptés nouvelles, comme ce roi d’Orient qui demandait qu’on lui créât un plaisir, soif horrible, dont les grandes âmes sont saisies, Henri reconnaissait dans Paquita la plus riche organisation que la nature se fût complu à composer pour l’amour.

De Marsay exerçait le pouvoir autocratique du despote oriental. Mais ce pouvoir, si stupidement mis en œuvre dans l’Asie par des hommes abrutis, était décuplé par l’intelligence européenne, par l'esprit français, le plus vif, le plus acéré de tous les instruments intelligentiels.

Les femmes aiment prodigieusement ces gens qui se nomment pachas eux-mêmes, qui semblent accompagnés de lions, de bourreaux, et marchent dans un appareil de terreur. Il en résulte chez ces hommes une sécurité d’action, une certitude de pouvoir, une fierté de regard, une conscience léonine qui réalise pour les femmes le type de force qu’elles rêvent toutes.

Donc le mouvement exorbitant des prolétaires, donc la dépravation des intérêts qui broient les deux bourgeoisies, donc les cruautés de la pensée artiste, et les excès du plaisir incessamment cherché par les grands, expliquent la laideur normale de la physionomie parisienne. En Orient seulement, la race humaine offre un buste magnifique mais il est un effet du calme constant affecté par ces profonds philosophes à longue pipe, à petites jambes, à torses carrés, qui méprisent le mouvement et l’ont en horreur ; tandis qu’à Paris, Petits, Moyens et Grands courent, sautent et cabriolent, fouettés par une impitoyable déesse, la Nécessité : nécessité d’argent, de gloire ou d’amusement.

Néanmoins, il est à Paris une portion d’êtres privilégiés auxquels profite ce mouvement excessif des fabrications, des intérêts, des affaires, des arts et de l’or. Ces êtres sont les femmes. Quoiqu’elles aient aussi mille causes secrètes qui là, plus qu’ailleurs, détruisent leur physionomie, il se rencontre dans le monde féminin, de petites peuplades qui vivent à l’orientale, et peuvent conserver leur beauté ; mais ces femmes se montrent rarement à pied dans les rues, elles demeurent cachées, comme de plantes qui n déploient leurs pétales qu’à certaines heures, et qui constituent de véritables exceptions exotiques.

Elle vous a des yeux noirs qui n’ont jamais pleuré, mais qui brûlent ; des sourcils noirs qui se rejoignent et lui donnent un air de dureté démentie par le réseau de ses lèvres, sur lesquelles un baiser ne reste pas, des lèvres ardentes et fraîches; un teint mauresque auquel un homme se chauffe comme au soleil...

Tout ce que la volupté la plus raffinée a de plus savant, tout ce que pouvait connaître Henri de cette poésie des sens que l’on nomme l’amour, fut dépassé par les trésors que déroula cette fille dont les yeux jaillissants ne mentirent à aucune des promesses qu’ils faisaient. Ce fut un poème oriental, où rayonnait le soleil que Saadi, Hafiz ont mis dans leurs bondissantes strophes. Seulement, ni le rythme de Saadi, ni celui de Pindare n’auraient exprimé l’extase pleine de confusion et la stupeur dont cette délicieuse fille fut saisie quand cessa l’erreur dans laquelle une main de fer la faisait vivre.

Paquita semblait avoir été créée pour l’amour, avec un soin spécial de la nature. D’une nuit à l’autre, son génie de femme avait fait les plus rapides progrès. Quelle que fût la puissance de ce jeune homme, et son insouciance en fait de plaisirs, malgré sa satiété de la veille, il trouva dans la Fille aux yeux d’or ce sérail qui sait créer la femme aimante et à laquelle un homme ne renonce jamais.

Elle est d’un pays où les femmes ne sont pas des êtres, mais des choses dont on fait ce qu’on veut, que l’on vend, que l’on achète, que l’on tue, enfin dont on se sert pour ses caprices, comme vous vous servez ici de vos meubles.

La Femme Abandonnée.

Souvent les bizarreries sociales créent autant d’obstacles réels entre une femme et son amant, que les poètes orientaux en ont mis dans les délicieuses fictions de leurs contes, et leurs images les plus fantastiques sont rarement exagérées.

Le contrat de mariage.

Le secret de son caractère était dans la tyrannie paternelle qui avait fait de lui comme un métis social.

Créole et semblable aux femmes servies par des esclaves...

Cette fille dépenserait le Pérou.

La cour était sablée, couverte d’une tente à la turque...

Bordeaux, où brille le luxe de tant de fortunes coloniales...

...Madame Evangélista vouait effectivement à son gendre une de ces haines insatiables dont le germe a été laissé par les Arabes dans l’atmosphère des deux Espagnes.

La créole est une nature à part, qui tient à l’Europe par l’intelligence, aux Tropiques par la violence illogique de ses passions, à l’Inde par l’apathique insouciance avec laquelle elle fait ou souffre également le bien et le mal (...) Elle a quelque chose de la perfidie des nègres qui l’ont entourée dès le berceau, mais elle est aussi naïve qu’ils sont naïfs.

Aujourd’hui les femmes doivent être élevées pour le salon comme autrefois elles l’étaient pour le gynécée.

Il (Solonet, le notaire) a vendu son étude 300000 francs et il épouse une mulâtresse riche, Dieu sait à quoi elle a gagné son argent, mais riche comme on dit, à millions. Un notaire jouer sur les trois-six? Un notaire épouser une mulâtresse? Quel siècle!

Un événement heureux a décidé mon entrée dans cette carrière qui me souriait peu; car tu sais combien j’aime la vie orientale.

Autre étude de femme

Tous les matins, monté sur ce beau Sultan que vous m’avez envoyé d’Angleterre...

Ici, je dois vous avouer que j’ai toujours trouvé Othello non seulement stupide, mais de mauvais goût. Un homme à moitié nègre est seul capable de se conduire ainsi. Shakespeare l’a bien senti d’ailleurs en intitulant sa pièce le More de Venise.

- Seule, dit-elle en me regardant avec une si parfaite attitude d’innocence, que ce fut défié par un air de ce genre-là que le More a dû tuer Desdémona.

Ces fleurs de Paris (la femme comme il faut, selon Blondet) éclosent par un temps oriental, parfument les promenades, et, passé cinq heures, se replient comme les belles-de-jour.

...Les bouquets ne vivent qu’un jour, donnent du plaisir et veulent être renouvelés; pour elle, ils sont, comme en Orient, un symbole, une promesse.

Je ne suis pas un Turc et ne veux point vous en faire un crime.

La Duchesse de Langeais 1834

Le général Montriveau s’embarqua dans le dessein d’explorer la Haute-Egypte et les parties inconnues de l’Afrique, qui excitent aujourd’hui tant d’intérêts parmi les savants... Il était parvenu, non sans avoir surmonté bien des obstacles, jusqu’au coeur de l’Afrique, lorsqu’il tomba par trahison au pouvoir d’une tribu sauvage. Il fut dépouillé de tout, mis en esclavage et promené pendant deux années à travers les déserts, menacé de mort à tout moment et plus maltraité que ne l’est un animal dont s’amusent d’impitoyables enfants...Il épuisa presque toute son énergie dans son évasion, qui fut miraculeuse. Il atteignit la colonie française du Sénégal, demi-mort, en haillons, et n’ayant plus que d’informes souvenirs.

Le guide, immobile, écoutait ses plaintes d’un air ironique, tout en étudiant, avec l’apparente indifférence des Orientaux...

M. de Montriveau ne voulut pas se trouver au-dessous d’un barbare; et, puisant dans son orgueil d’Européen une nouvelle dose de courage, il se releva pour suivre son guide.

Armand crut renaître, et son guide, ce géant d’intelligence et de courage, acheva son oeuvre de dévouement en le portant à travers les sentiers chauds et polis à peine tracés sur le granit.

- Un homme qui arrive des déserts n’est pas tenu de savoir combien notre faubourg est exclusif dans ses amitiés.

Mais nul pouvoir au monde ne put voiler les regards de ses yeux dans lesquels éclataient la chaleur, l’infini du désert, des yeux calmes comme ceux des panthères, et sur lesquels ses paupières ne s’abaissaient que rarement.

- Madame, en Asie, vos pieds vaudraient presque 10000 sequins.

- Compliment de voyageur, dit-elle en souriant.

- Vos aventures en Orient me charment. Racontez-moi bien toute votre vie.

Un triple flambeau posé sur la cheminée rappelait, par sa forme égyptienne, l’immensité des déserts où cet homme avait longtemps erré.

- Seriez-vous comme les tigres du désert, qui font d’abord la plaie, et puis la lèchent?

Ce bâtiment était frété par plusieurs hommes de distinction, presque tous Français, qui, épris de belle passion pour l’Orient, voulaient en visiter les contrées.

La vieille fille 1836

Sa haine était comme celle du nègre, si paisible, si patiente, qu’elle trompait l’ennemi.

Gérard de Nerval

Voyage en Orient, 1843.

Le hadji, s’entendant traiter de chien, avait fait un signe de menace, mais s’était retourné vers ses compagnons avec la lâcheté habituelle des Arabes de basse classe, qui, après tout, n’oseraient seuls attaquer un Français

Le pistolet n’aurait servi qu’à me faire assommer... surtout étant de fabrique arabe.

L’Arabe, c’est le chien qui mord si l’on recule, et qui vient lécher la main levée sur lui. En recevant un coup de bâton, il ignore si, au fond, vous n’avez pas le droit de le lui donner.

Car les femmes d’Orient, comme on sait, se marient la plupart dès l’âge de douze ans.

La conversation des femmes turques est assez uniforme.

En général, dans ce pays, les sens s’amortissent après l’âge de trente ans. (Idem p.779)

Eugène Fromentin

Un Eté au Sahara (1856)

D’ailleurs, ni l’été, ni l’hiver, ni le soleil, ni les rosées, ni les pluies qui font verdir le sol sablonneux et salé du désert lui-même ne peuvent rien sur une terre pareille. Toutes les saisons lui sont inutiles ; et de chacune d’elles, elle ne reçoit que des châtiments.

L’Arabe n’aime pas à montrer sa demeure, pas plus qu’il n’aime à dire son nom, à parler de ses affaires, à raconter le but de ses voyages. Toute curiosité dont il peut être l’objet lui est importune… Même à l’état sédentaire, il ne se croit tranquille possesseur que de ce qu’il détient ; il préfère la fortune mobilière, parce que rien ne la constate, qu’elle est facile à convertir, facile à nier et enfouissable. La terre, au contraire, l’embarrasse ; et toute propriété foncière lui semble incertaine et surtout compromettante… Rien n’est donc plus abandonné en apparence qu’un pays habité par des tribus arabes ; on ne saurait y tenir moins de place, y faire moins de bruit, ni plus discrètement empiéter sur le désert.

Si simple que soit la salle à manger, si mal éclairé que soit le tapis qui sert de table, un repas arabe est toujours une affaire d’importance.

Et remarque que ce n’est point en vertu de devoirs sociaux, chose absolument inconnue de ce peuple antisocial, mais en vertu d’une recommandation divine, et, pour parler comme eux, à titre d’envoyé de Dieu.

Le café, le thé et le tabac ne sont servis qu’aux étrangers chrétiens, et sont totalement inconnus dans les k’sours et dans les douars arabes du sud. Un Arabe qui se respecte s’abstient assez généralement d’en faire usage.

Le feu allumé au milieu des tentes, et près duquel les Arabes ont jusqu’à présent chuchoté, se racontant je ne sais quoi, mais assurément pas les histoires d’Antar, quoi qu’en disent les voyageurs revenus d’Orient…

Voilà donc la maison mobile où le nomade saharien passe une moitié de sa vie ; l’homme à ne rien faire, car travailler, c’est une honte ; la femme à tout entretenir, à tout soigner, pendant que le chien vigilant fait sentinelle, patient, sobre et soupçonneux comme son maître.

Les Arabes, ayant à peu près conservé les habitudes des premiers peuples, doivent aussi, mieux que personne, en garder la ressemblance, non seulement dans leurs mœurs, mais encore dans leur costume…

La cuisine était arabe. Mais la table, joyeusement éclairée de bougies, était servie à la française…

Ce chef était un jeune homme élégant, fort beau, et mis avec cette recherche un peu féminine particulière aux Sahariens de Constantine.

Le silence est un de charmes les plus subtils de ce pays solitaire et vide.

Le prestige du rang, énorme chez les Arabes, n’exclut pas une familiarité singulière entre le maître et le serviteur.

Aux yeux des Arabes, un bon cheval fait la supériorité d’un homme. A défaut d’autre signe, il n’est rien qui vous procure autant d’estime ; car leur respect ne s’attache qu’à ce qui est chez eux marque convenue du rang, de la fortune ou du commandement ; et venir après les autres, c’est faire présumer qu’on suit un maître. Ils font peu de cas de nos valets, et cependant ils consentent à se mettre à nos gages. Au reste, ils se vengent de leur propre servitude par le mépris qu’ils ont de la domesticité dans autrui. Leur plaisir, quand ils sont en service, est de se faire servir eux-mêmes par plus pauvre ; ils n’y mettent ni oppression ni dureté, mais c’est une autre sorte de sujétion mutuelle qui relève la dignité de chacun dans ce peuple d’esclaves, et leur fait tour à tour connaître les douceurs de l’autorité. Tel est le trait le plus apparent de ces caractères composés de ruse et de vanité. Leur docilité n’est que feinte ; il faut se défier de leur bonhomie, et surtout utiliser pour notre propre influence ces petits moyens de se faire valoir.

Presque toutes les villes arabes, surtout celles du sud, sont précédées de cimetières.

Il fallut viser à chaque pierre, puis monter quand même ; par moments, se battre corps à corps. C’est un genre de guerre qui plaît aux Arabes…

Comme toutes les villes du désert, El-Aghouat est bâti sur un plan simple, qui consiste à diminuer l’espace au profit de l’ombre. C’est un composé de ruelles, de corridors, d’impasses, de fondouks entourés d’arcades.

Le haïk est une étoffe de coton cassante et légère, d’une couleur incertaine entre le blanc, le jaune et le gris. Il se porte à peu près comme le vêtement des statues grecques, agrafé sur les pectoraux ou sur les épaules, et retenu à la taille par une ceinture.

Tu connais le mépris des Arabes pour la profession que j’exerce ; chez les enfants, c’est de l’inquiétude, avec une foule de suppositions effrayantes pour leur sexe.

Une ville du désert est, tu le vois, un lieu aride et brûlé, où la Providence a, par exception, mis de l’eau, où l’industrie de l’homme a créé de l’ombre ; la fontaine où sont les femmes, l’ombre d’une rue où dorment les hommes, voilà des traits bien vulgaires et qui, pourtant, résument tout l’Orient.

Tous ces visages somnolents ont de grands traits : même hébétés, ils conservent la beauté d’uns sculpture ; même incorrects, ils offrent l’intérêt d’une forte ébauche

Si quelque chose égale la sobriété des Arabes, c’est leur gloutonnerie. Admirables estomacs, qui tantôt ne mangent pas de quoi satisfaire un enfant, et tantôt se satisfont tout juste avec ce qui étoufferait un ogre.

Cette tache lointaine d’alfa s’aperçoit à peine dans l’ensemble de ce paysage, que je ne sais comment peindre, mais dont il faudrait faire un tableau clair, somnolent, flétri. Chose admirable et accablante, la nature détaille et résume tout à la fois. Nous, nous ne pouvons tout au plus que résumer, heureux quand nous savons le faire ! Les petits esprits préfèrent le détail. Les maîtres seuls sont d’intelligence avec la nature ; ils l’ont tant observée qu’à leur tour ils la font comprendre. Ils ont appris d’elle ce secret de simplicité qui est la clé de tant de mystères. Elle leur a fait voir que le but est d’exprimer, et que, pour y arriver, les moyens les plus simples sont les meilleurs. Elle leur dit que l’idée est légère et demande à être vêtue. Ne t’étonne point de tout cela. Depuis ce matin je suis à deux genoux devant les maîtres, et je crois être tous les jours un peu moins indigne de parler d’eux. Leur souvenir m’accompagne dans ma route. Leurs leçons se sont fait entendre aujourd’hui plus clairement que jamais ; et c’est à Djelfa, sous ma tente, au milieu des Oulad- Naïls, et pendant que je regardais passer sur ces fonds d’une candeur historique de majestueux personnages drapés de noir et de blanc. Devais-je donc venir si loin du Louvre chercher cette importante exhortation de voir les choses par le côté simple, pour en obtenir la forme vraie et grande.

Le peuple arabe est très divers, plus divers qu’on ne le croit. Je le vois aujourd’hui par le côté le plus avancé de sa civilisation ; c’est assurément le plus brillant ; il a ce mérite, en outre, d’être un des moins observés… Ce n’est que plus tard que l’homme apparaît sous les traits de l’Arabe et montre qu’il a, comme nous, ses passions, ses difformités, ses ridicules. Me trompé-je donc en introduisant la vie commune sous ces traits demeurés vagues et jusqu’à présent mal définis ? N’est-il pas temps de sortir du bas-relief, d’envisager ces gens-là de face, et de reconstruire surtout des figures pensantes ? Et cependant, outre le laid, qui est toujours à éviter, n’y a-t-il pas à craindre le petit ? Ce n’est pas moi qui réussirai dans ce que j’essaye, mais je ne puis laisser à la réalité qui pose devant moi la splendeur inanimée des statues.

Une remarque de peintre, que je note en passant, c’est qu’à l’inverse de ce qu’on voit en Europe, ici les tableaux se composent dans l’ombre avec un centre obscur et des coins de lumière. C’est, en quelque sorte, du Rembrandt transposé ; rien n’est plus mystérieux.

Cette ombre des pays de lumière, tu la connais. Elle est inexprimable ; c’est quelque chose d’obscur et de transparent, de limpide et de coloré ; on dirait une eau profonde. Elle paraît noire et, quand l’œil y plonge, on est tout surpris d’y voir clair. Supprimez le soleil, et cette ombre elle-même deviendra du jour. Les figures y flottent dans je ne sais quelle blonde atmosphère qui fait évanouir les contours. Regardez-les maintenant qu’elles sont assises ; les vêtements blanchâtres se confondent presque avec les murailles ; les pieds nus marquent à peine sur le terrain, et, sauf le visage qui fait tache en brun au milieu de ce vague ensemble, c’est à croire à des statues pétries de boue et, comme les maisons, cuites au soleil.

Tout en eux est pesant et nonchalant ; et cette fatigue ajoute à la dignité des personnes, et cette dignité devient épique. Je trouve qu’à part une ou deux exceptions illustres, le côté grandiose de ce peuple n’est pas représenté dans la peinture anecdotique de notre temps. L’Arabe, comme beaucoup de types entrevus par la silhouette, est tombé dans la mascarade. On est las parce qu’il est devenu commun, avant d’être bien connu…Ces voyageurs du sud, qui t’ont frappé comme des nouveautés, même en pays arabe, voilà l’Arabe. Tu l’as aperçu ce jour là vaguement, petit dans un grand paysage ; je voudrais te le montrer aujourd’hui tel que je le vois, de près et de grandeur naturelle, isolé comme un portrait dans son cadre.

Au demeurant, ce pays, très simple et très beau, est peu propre à charmer, je l’avoue, mais, si je ne me trompe, il est aussi capable d’émouvoir fortement que n’importe contrée du monde. C’est une terre sans grâce, sans douceurs, mais sévère, ce qui n’est pas un tort, et dont la première influence est de rendre sérieux, effet que beaucoup de gens confondent avec l’ennui.

C’est aussi l’heure, je l’avais remarqué dès le jour de mon arrivée, où le désert se transforme en une plaine obscure. Le soleil, suspendu à son centre, l’inscrit dans un cercle de lumière dont les rayons égaux le frappent en plein, dans tous les sens et partout à la fois. Ce n’est plus de la clarté, ni de l’ombre ; la perspective indiquée par les couleurs fuyantes cesse à peu près de mesurer les distances ; tout se couvre d’un ton brun, prolongé sans rayure, sans mélange ; ce sont quinze ou vingt lieues d’un pays uniforme et plat comme un plancher. Il semble que le plus petit objet saillant y devrait apparaître, pourtant on n’y découvre rien ; même, on ne saurait plus dire où il y a du sable, de la terre ou des parties pierreuses, et l’immobilité de cette mer solide devient alors plus frappante que jamais. On se demande, en le voyant commencer à ses pieds, puis s’étendre, s’enfoncer vers le sud, vers l’est, vers l’ouest, sans route tracée, sans inflexion, quel peut être ce pays silencieux, revêtu d’un ton douteux qui semble la couleur du vide ; d’où personne ne vient, où personne ne s’en va, et qui se termine par une raie si droite et si nette sur le ciel ; - l’ignorât-on, on sent qu’il ne finit pas là, et que ce n’est, pour ainsi dire, que l’entrée de la haute mer.

L’Arabe à pied, drapé, chaussé de sandales, est l’homme de tous les temps et de tous les pays ; de la Bible, si tu veux, de Rome, des Gaules, avec un trait de la race orientale et la physionomie propre aux gens du désert. Il peut figurer dans quelque scène que ce soit, grande ou petite ; et c’est une figure que Poussin ne désavouerait pas.

Quand je rentre, après une journée passée ainsi, j’éprouve comme une certaine ivresse, causée, je crois, par la quantité de lumière que j’ai absorbée pendant cette immersion solaire de plus de douze heures, et je suis dans un état d’esprit que je voudrais te bien expliquer.

C’est une sorte de clarté intérieure qui demeure, après le soir venu, et se réfracte encore à travers mon sommeil. Je ne cesse pas de rêver lumière ; je ferme les yeux et je vois des flammes, des orbes rayonnants, ou bien de vagues réverbérations qui grandissent, pareilles aux approches de l’aube ; je n’ai, pour ainsi dire, pas de nuit. Cette perception du jour, même en l’absence du soleil, ce repos transparent traversé de lueurs comme les nuits d’été le sont les météores, ce cauchemar singulier qui ne m’accorde aucun moment d’obscurité, tout cela ressemble beaucoup à la fièvre. Pourtant je ne ressens aucune fatigue ; je devais m’y attendre, et je ne m’en plains pas.

Cher ami, j’ai eu peur aujourd’hui, car, pendant une heure, je me suis cru aveugle. Est-ce la suite des derniers jours de soleil ? Faut-il m’en prendre au vent de désert qui souffle depuis trois fois vingt-quatre heures sans relâche et qui met du feu dans le sang ? Est-ce fatigue de l’œil, fatigue de tête ? De tout un peu, je crois.

J’étais sur une terrasse au-dessus de l’oasis, en vue du désert, au plein sud, peignant malgré le vent, malgré le sable, malgré les dalles qui me brûlaient les pieds, les murs qui me brûlaient le dos, ma boîte à couleurs qui ne tenait pas sur mes genoux, peignant, comme tu te l’imagines, avec des couleurs à l’état de mortier, tant elles étaient mêlées de sable.

J’ai commencé par voir tout bleu, puis j’ai vu trouble ; au bout de cinq minutes, je ne voyais plus du tout… J’attendis un quart d’heure, toujours assis, les yeux fermés pour essayer l’effet d’un peu de repos, et ne faisant qu’entendre le bruit sinistre du vent dans cette masse de feuilles et de palmes. Ce temps passé, j’ouvris les yeux ; j’étais décidément presque aveugle ; à peine me resta-t-il assez de vue pour fermer ma boîte, descendre, en me cramponnant, l’escalier en ruine et rentrer chez moi, pour ainsi dire, à tâtons.

Tu me demandes si je trouve ici plus de bonne volonté qu’à Alger, et si je puis enfin mettre la main sur des modèles. Hélas ! Mon ami, voici la liste des dessins que j’ai faits chez moi ou ailleurs à peu près posément, tu les reconnaîtras… Toutes complaisances d’amis, comme tu le vois. Le reste, je l’ai fait, pour ainsi dire volé dans les rues, où ces gens-là posent alors sans le vouloir.

Quant aux femmes, démarches, pourparlers, raisonnements, rien ne réussit ; et quand on voit que l’argent n’a pas prise sur elles, on peut être sûr que toute autre tentative échouera.

En désespoir de cause, je fais agir les plus vilains drôles du pays auprès des femmes présumées les plus complaisantes. Elles acceptent tout, jusqu’au moment où, comprenant mieux ce dont il s’agit, leur pudeur se révolte, un peu tard, si tu veux, et mal à propos ; mais c’est ainsi qu’elles l’entendent.

L’autre jour j’ai été éconduit, de manière à ne pas insister, d’une maison de la basse ville où, pour mon coup d’essai, je m’étais aventuré en personne. Par hasard la femme était jolie, ou belle, si tu veux ; car le beau est plus contestable, et peut, aux yeux de certaines gens, paraître laid, ce qui est précisément le cas de la femme dont je parle…

Ce qu’il y a de plus clair dans tout cela, c’est que je suis signalé à la surveillance des maris, et qu’on épie tous les pas que je fais dans la ville.

Imagine un assortiment de toute espèce d’étoffes précieuses, un assemblage de toutes les couleurs : du damas citron, rayé de satin noir, avec des arabesques d’or sur le fond noir, et des fleurs d’argent sur le fond citron ; tout un atouche en soie écarlate traversé de deux bandes de couleur olive ; l’orange à côté du violet, des roses croisés avec les bleus, des bleus tendres avec des verts froids ; puis des coussins mi-partie cerise et émeraude, des tapis de haute laine et de couleur plus grave, cramoisis, pourpres et grenats, tout cela marié avec une fantaisie naturelle aux Orientaux, les seuls coloristes du monde.

Une année dans le Sahel 1858

Quant à la vie privée, elle est, comme dans tous l’Orient, protégée par des murs impénétrables. Il en est des maisons particulières comme des boutiques : même apparence discrète et même incurie à l’extérieur.

Pour nous, vivre, c’est nous modifier : pour les Arabes, exister, c’est durer.

Quant à la vie privée, elle est, comme dans tout l’Orient, protégée par des murs impénétrables.

Un Eté au Sahara 1856

Les Arabes, ayant à peu près conservé les habitudes des premiers peuples, doivent aussi, mieux que personne, en garder la ressemblance, non seulement dans leurs mœurs, mais encore dans leur costume…

La cuisine était arabe. Mais la table, joyeusement éclairée de bougies, était servie à la française…

Ce chef était un jeune homme élégant, fort beau, et mis avec cette recherche un peu féminine particulière aux Sahariens de Constantine.

Le silence est un de charmes les plus subtils de ce pays solitaire et vide.

Le prestige du rang, énorme chez les Arabes, n’exclut pas une familiarité singulière entre le maître et le serviteur.

Le peuple arabe est très divers, plus divers qu’on ne le croit. Je le vois aujourd’hui par le côté le plus avancé de sa civilisation ; c’est assurément le plus brillant ; il a ce mérite, en outre, d’être un des moins observés.

Ce n’est que plus tard que l’homme apparaît sous les traits de l’Arabe et montre qu’il a, comme nous, ses passions, ses difformités, ses ridicules. Me trompé-je donc en introduisant la vie commune sous ces traits demeurés vagues et jusqu’à présent mal définis ? N’est-il pas temps de sortir du bas-relief, d’envisager ces gens-là de face, et de reconstruire surtout des figures pensantes ? et cependant, outre le laid, qui est toujours à éviter, n’y a-t-il pas à craindre le petit ? Ce n’est pas moi qui réussirai dans ce que j’essaye, mais je ne puis laisser à la réalité qui pose devant moi la splendeur inanimée des statues.

Aux yeux des Arabes, un bon cheval fait la supériorité d’un homme. A défaut d’autre signe, il n’est rien qui vous procure autant d’estime ; car leur respect ne s’attache qu’à ce qui est chez eux marque convenue du rang, de la fortune ou du commandement ; et venir après les autres, c’est faire présumer qu’on suit un maître. Ils font peu de cas de nos valets, et cependant ils consentent à se mettre à nos gages. Au reste, ils se vengent de leur propre servitude par le mépris qu’ils ont de la domesticité dans autrui. Leur plaisir, quand ils sont en service, est de se faire servir eux-mêmes par plus pauvre ; ils n’y mettent ni oppression ni dureté, mais c’est une autre sorte de sujétion mutuelle qui relève la dignité de chacun dans ce peuple d’esclaves, et leur fait tour à tour connaître les douceurs de l’autorité. Tel est le trait le plus apparent de ces caractères composés de ruse et de vanité. Leur docilité n’est que feinte ; il faut se défier de leur bonhomie, et surtout utiliser pour notre propre influence ces petits moyens de se faire valoir.

Ce n’est que plus tard que l’homme apparaît sous les traits de l’Arabe et montre qu’il a, comme nous, ses passions, ses difformités, ses ridicules.

Presque toutes les villes arabes, surtout celles du sud, sont précédées de cimetières.

Il fallut viser à chaque pierre, puis monter quand même ; par moments, se battre corps à corps. C’est un genre de guerre qui plaît aux Arabes…

Comme toutes les villes du désert, El-Aghouat est bâti sur un plan simple, qui consiste à diminuer l’espace au profit de l’ombre. C’est un composé de ruelles, de corridors, d’impasses, de fondouks entourés d’arcades.

Le haïk est une étoffe de coton cassante et légère, d’une couleur incertaine entre le blanc, le jaune et le gris. Il se porte à peu près comme le vêtement des statues grecques, agrafé sur les pectoraux ou sur les épaules, et retenu à la taille par une ceinture.

Tu connais le mépris des Arabes pour la profession que j’exerce ; chez les enfants, c’est de l’inquiétude, avec une foule de suppositions effrayantes pour leur sexe.

Une ville du désert est, tu le vois, un lieu aride et brûlé, où la Providence a, par exception, mis de l’eau, où l’industrie de l’homme a créé de l’ombre ; la fontaine où sont les femmes, l’ombre d’une rue où dorment les hommes, voilà des traits bien vulgaires et qui, pourtant, résument tout l’Orient.

Tout en eux est pesant et nonchalant ; et cette fatigue ajoute à la dignité des personnes, et cette dignité devient épique. Je trouve qu’à part une ou deux exceptions illustres, le côté grandiose de ce peuple n’est pas représenté dans la peinture anecdotique de notre temps. L’Arabe, comme beaucoup de types entrevus par la silhouette, est tombé dans la mascarade. On en est las parce qu’il est devenu commun, avant d’être bien connu.

Tous ces visages somnolents ont de grands traits : même hébétés, ils conservent la beauté d’uns sculpture ; même incorrects, ils offrent l’intérêt d’une forte ébauche

L’Arabe à pied, drapé, chaussé de sandales, est l’homme de tous les temps et de tous les pays ; de la Bible, si tu veux, de Rome, des Gaules, avec un trait de la race orientale et la physionomie propre aux gens du désert.

Si quelque chose égale la sobriété des Arabes, c’est leur gloutonnerie. Admirables estomacs, qui tantôt ne mangent pas de quoi satisfaire un enfant, et tantôt se satisfont tout juste avec ce qui étoufferait un ogre.

Théophile Gautier

Voyage pittoresque en Algérie, (texte de 1865).

Nous allions donc, au bout de quelques heures, être dans une autre partie du monde, dans cette mystérieuse Afrique, qui n’est pourtant qu’à deux journées de la France, parmi ces races basanées et noires qui différent de nous, par le costume, les mœurs et la religion, autant que le jour diffère de la nuit ; au sein de cette civilisation orientale que nous appelons barbarie avec le charmant aplomb qui nous caractérise ; nous allions donc voir un de nos rêves se réaliser ou s’écrouler, et s’effacer de notre tête une de ces géographies fantastiques que l’on ne peut s’empêcher de se faire à l’endroit des pays qu’on n’a pas visités encore.

Le palmier, emblème du désert et de la vie patriarcale.

Nous autres Parisiens, nous ne croyons guère aux Turcs hors du carnaval. Nous avons l’habitude de les voir signés d’un coup de pied au derrière, ou débitant des pastilles du sérail faites avec le bitume du trottoir. Rencontrer dans la réalité ce qui jusqu’alors n’a été pour vous que costume d’Opéra et dessin d’album, est une des plus vives impressions que l’on puisse éprouver en voyage.

D’ailleurs, tout n’est-il pas également curieux dans un pays neuf comme l’Afrique ?

Nous avions fait ce raisonnement fort simple : la ville haute doit s’être conservée dans toute sa barbarie originelle (…) Toute barbarie traquée par la civilisation se réfugie sur les sommets ; les vieux quartiers sont toujours haut juchés, les quartiers neufs cherchent la plaine. Les hauts quartiers sont donc les plus intéressants ; c’est par eux qu’il faut commencer.

La perpendiculaire est rarement observée dans les constructions algériennes ; les lignes penchent et chancellent comme en état d’ivresse, les murailles se déjettent à droite et à gauche comme si elles allaient vous tomber sur le dos.

Les Mores, les gens les moins curieux de la terre, ne se soucient pas plus de voir que d’être vus, et pratiquent le moins d’ouvertures possible à l’extérieur ; ils s’éclairent par la cour, centre obligé de toute habitation orientale.

Tout cela était enveloppé de nobles haillons d’une saleté idéale, mais portés avec une majesté digne d’un empereur romain.

Alger est comme un écheveau de fil où vingt chats en belle humeur se seraient aiguisés les griffes : les rues s’enchevêtrent, se croisent, se replient, reviennent sur elles-mêmes, et semblent n’avoir d’autre but que de dérouter les passants et les voyageurs.

Rien n’est plus amusant, pour un homme qui n’a aucune idée préconçue de conquête ou de civilisation, que de flâner le matin dans les rues moresques d’Alger. Les boutiques sont les plus divertissantes du monde regarder.

On dirait que ces boutiques ont été arrangées à souhait pour le plaisir des peintres ; la muraille rugueuse, grenue, empâtée de couches successives de crépi à la chaux qui s’écaille, ressemble à ces fonds maçonnés à la truelle qu’affectionne Decamps, et fait comme un cadre blanc au tableau.

Presque toujours le marchand est en même temps le fabricant ; la boutique est un atelier ; la chose que vous achetez, vous la voyez exécuter avec des moyens si simples, une si grande célérité, un goût si exquis, que vous vous demandez involontairement à quoi servent les progrès de la civilisation.

Les Algériens passent pour les plus habiles artistes en broderies de la régence ; ils exécutent, dans ce genre, des choses véritablement étonnantes.

Alger est l’Athènes de l’Afrique, c’est la ville du goût barbare, et les modes y reçoivent leur consécration.

L’instinct du coloris est très développé chez les Orientaux ; jamais ils n’associeront deux nuances fausses ou deux tons crus.

Les épiciers étalent à leur montres de grosses masses de savon noir d’un aspect assez dégoûtant (les Arabes n’en emploient pas d’autre) et des sacs remplis de henné. Le henné, objet indispensable à la toilette orientale, provient des feuilles d’un arbrisseau du genre mimosa qu’on fait sécher et qu’on réduit en poudre.

Les Arabes de la plaine appellent les Mores d’Alger épiciers en signe de dédain.

Il ne faut pas être grand capitaliste pour exercer ce commerce : nous avons vu telle boutique dont l’approvisionnement ne valait pas vingt sous ; ce qui n’empêche pas le marchand de rester accroupi tout le jour auprès d’une poignée de pois chiches ou de racines quelconques, comme le dragon à la porte des jardins des Hespérides.

Les Moresques ne sortent pas pour aller aux provisions.

Les boulangeries arabes sont plutôt des fournils où l’on va chercher des pains, et où l’on porte ceux qu’on pétrit à la maison, que des boutiques comme nous l’entendons…

Cette disposition, à quelques variantes près, est celle de toutes les fontaines arabes. On ne saurait trouver rien de plus simple, de plus gracieux et en même temps de mieux approprié aux besoins du pays. On peut essayer de faire autrement, mais on fera moins bien. Les peuples orientaux, quand ils ont trouvé la forme élégante et commode, la forme nécessaire de l’objet, n’en changent plus, et, par un amour de variété mal entendu, ne cherchent pas le nouveau aux dépens de la raison et de la beauté.

Quelques palmiers – de jour en jour plus rares, hélas ! – ouvrent çà et là, au bord du ciel, leur araignée de feuilles, monogramme et signature de l’Orient.

Les Arabes mangent les sauterelles : ils en font une sorte de conserve au vinaigre et à la graisse. Quelques personnes prétendent que ce n’est pas un mets à dédaigner.

Les Orientaux, disent ceux qui les connaissent, ont la faculté de rester des heures entières à l’état purement végétatif, enveloppés par l’air tiède comme par un bain et ne conservant de la vie que la respiration.

Presque toujours, en Orient, les endroits consacrés sont accompagnés d’un bouquet d’arbres.

Dans les idées mahométanes, le chien est un animal impur, et c’est sans doute ce motif qui empêche là-bas de les associer à la garde du bétail.

L’on acquiert vite en Algérie une très grande légèreté de main et de bâton. Ce sont ces petites injures de détail, aussitôt oubliées de ceux qui les font, qui fomentent dans le cœur de ceux qui les ont reçues des haines irréconciliables.

La danse moresque consiste en ondulations perpétuelles du corps, en torsions des reins, en balancements des hanches, en mouvements de bras agitant des mouchoirs…

Nous ne répondrions pas que notre sommeil n’ait été troublé de rêves orientaux et chorégraphiques.

Un soir que, les jambes repliées en tailleur, entre un Bédouin et un Kabyle, je buvais à petites gorgées cet excellent café trouble dont les orientaux ont le secret…

Dans les contées du Midi, il n’y a presque pas de crépuscule.

Le salut oriental consiste à toucher la main du survenant et à reporter à sa bouche, pour y mettre le simulacre d’un baiser, les doigts qui ont effleuré ceux de l’étranger.

Les compositeurs de profession trouvent la musique des Orientaux barbare, discordante, insupportable ; ils n’y reconnaissent aucun dessin, aucun rythme, et n’en font pas le moindre cas.

Les Arabes, comme tous les peuples musulmans, se rasent la tête.

La ville d’Achmet-bey (Constantine), bien qu’au pouvoir de la France, n’a rien perdu de son aspect arabe.

La civilisation n’a pas encore fait jouir Constantine de ses progrès. Le gaz, et même les réverbères, sont aussi inconnus ici que du temps de Mahomet, et les rues sont si noirement compliquées, qu’il est fort aisé de s’y perdre.

En face étaient assises, à la mode orientale, quatre ou cinq jeunes femmes coiffées de ces mouchoirs de soie aux couleurs éclatante et tramés de fils d’or…

La vie n’avait encore rien émoussé ni fatigué dans ces lignes si pures, et, n’étaient deux longues paupières noires, deux sourcils renforcés de surmeh à l’orientale, on eût cru voir animée et vivante la tête de la Psyché de Pompéi…

Des balancements de hanches, des torsions de reins, des renversements de tête et des développés de bras, une suite d’attitudes voluptueuses et pâmées composent le fond de la danse en Orient.

Bientôt leurs coiffures se détachèrent de leurs cheveux ; n’étant plus contenus, ceux-ci se répandirent sur leurs épaules, sur leur col, sur leur front, sur leurs joues, sur leur sein, comme une couvée de serpents noirs chassés violemment de leurs repaires. Les longues mèches brunes de ces chevelures éparses, agitées par des mouvements désordonnés, semblaient les lanières d’un fouet manié par un esprit invisible qui en flagellait à tour de bras les danseuses pour activer leur ballet épileptique.

Ayscha (elle se nommait ainsi, à ce que m’apprit mon compagnon) se tortillait comme un ver coupé en quatre ou comme une grenouille sur la pile de Volta. Son petit corps frêle et nerveux paraissait subir plus vivement que les autres l’influence de l’incantation magique ; mais, au milieu de ces spasmes chorégraphiques, son délicat visage gardait toujours sa pure beauté et ressortait parmi ces Méduses échevelées comme un masque de marbre pâle.

Enfin la plus grande des deux sœurs se leva du coffre où elle était assise et se dirigea vers une espèce d’alcôve pratiquée dans la muraille et en tira un mince matelas de coton piqué, qu’elle et Ayscha étendirent à terre. Je regardais ces préparatifs d’un air embarrassé : la sœur aînée s’arrangea dans l’alcôve, et la cadette, après avoir fait glisser un bout de draperie sur une corde tendue en travers de la chambre, s’allongea tranquillement sur le matelas dans sa folle toilette de danseuse, - car les orientaux ne se déshabillent pas pour dormir -, sans plus s’occuper de moi que si je n’existait pas.

Cependant, comme elle avait laissé une place libre sur le bord de sa couche improvisée, je crus pouvoir profiter de cette espèce de permission tacite et je m’étendis tout bord pour ne pas la gêner et me reposer un peu ; car j’étais accablé de fatigue ; mais je ne pus dormir, et, quelque respect que j’eusse pour l’hospitalité, je compris que le bienheureux Robert d’Arbrissel s’était imposé une rude pénitence en passant la nuit par mortification auprès de jeunes filles dont il n’effleurait pas la vertu.

Ayscha dormait avec une sérénité parfaite ; elle avait sans doute oublié les djinns, car l’ombre d’aucun mauvais rêve ne passa sur son front calme, et ses longs cils baissés, ouvert en éventail noir sur ses joues rosées par le sommeil comme celles des enfants, ne se relevèrent pas une seule fois. Sa chemise de gaze de soie, entrouverte, laissait deviner dans une ombre transparente deux seins naissants, tatoués, l’un d’une petite croix d’azur, l’autre d’une rose au feuillage bleu et à la fleur rouge.

Les deux belles dormeuses s’éveillèrent, et, avant de quitter leur nid hospitalier, je fis sur mon carnet de voyage un croquis d’Ayscha, quoique j’eusse pu me fier à ma mémoire pour me souvenir d’elle ; l’autre sœur, que je voulais aussi dessiner, ne se prêta pas à ce désir, retenue sans doute par quelques-uns de ces scrupules religieux, particuliers aux Orientaux, qui voient des idoles dans toute image.

Les compositeurs de convention trouvent la musique des Orientaux barbare, discordante, insupportable; ils n'y reconnaissent aucun dessin, aucun rythme, et n'en font pas le moindre cas. Pourtant elle m'a souvent produit des effets d'incantation extraordinaires avec ses quarts de ton, ses tenues prolongées, ses soupirs, ses notes ramenées opiniâtrement; ces mélodies grêles et chevrotantes sont comme les susurrements de la solitude, comme les voix du désert qui parlent à l'âme perdue dans la contempla­tion de l'espace; elles éveillent des nostalgies bizarres, des souvenirs infinis, et racontent des existences anté­rieures qui vous reviennent confusément; on croirait en­tendre la chanson de nourrice qui berçait le monde en­fant. Si j'ai compris jamais les effets prodigieux que les historiens rapportent de la musique grecque, dont le secret est perdu pour les civilisations modernes malgré les efforts de quelques musiciens érudits, c'est en écoutant ces airs arabes dédaignés par messieurs de la fugue et du contre-point, et qui ont valu à l'ode-symphonie du Désert la plus rapide et la plus enthousiaste vogue musicale de notre temps.

Constantinople

Un Levantin en voyage emporte toujours trois choses : son tapis, son chibouck et son matelas

Alphonse Daudet

Récits et nouvelles d’Algérie (1860)

Le jour tombait. C’était l’heure où la couleur violette, chère aux crépuscules d’Orient, envahit la nature.

Gustave Flaubert

Lettres d’Orient (1849-1850)

Avant-hier nous fûmes chez une femme qui nous en fit baiser deux autres. L’appartement délabré et percé à tous les vents était éclairé par une veilleuse, on voyait un palmier par la fenêtre sans carreaux et les deux femmes turques avaient des vêtements de soie brochés d’or. C’est ici qu’on s’entend en contrastes, des choses splendides reluisent dans la poussière. J’ai baisé sur une natte d’où s’est déplacée une nichée de chats, étrange coït que ceux où l’on se regarde sans pouvoir se parler. Le regard est doublé par la curiosité et l’ébahissement. J’ai peu joui du reste, ayant la tête par trop excitée. Ces cons rasés font un drôle d’effet. Elles avaient du reste des chairs dures comme du bronze et la mienne possédait un admirable fessier.

D’un mot, voici jusqu’à présent comme je résume ce que j’ai ressenti : peu d’étonnement de la nature, comme paysage, comme ciel, comme désert (sauf le mirage) ; étonnement énorme des villes et des hommes. Hugo dirait : « J’étais plus près de Dieu que de l’humanité ! » Cela tient sans doute à ce que j’avais plus rêvé, plus creusé et plus imaginé tout ce qui est horizons, verdure, sables, arbres, soleil, que ce qui est maison, rues, costume et visage. C’a été pour la nature une retrouvaille et pour le reste une trouvaille.

Une des belles choses, c’est le chameau. Je ne me lasse pas de voir passer cet étrange animal qui sautille comme un dindon, et balance son cul comme un cygne.

Quant aux almées du Caire, il n’y en a plus au Caire ; elles sont reléguées dans la Haute-Egypte. En revanche il y a des almées mâles, citoyens à métier suspect, habillés en femmes et qui se trémoussent d’une belle façon. Après demain, nous en ferons venir six dans le jardin de l’hôtel et nous nous donnerons une représentation complète. Ce que j’en ai déjà vu dans la rue m’a paru très beau.

Ah ! J’en ai t’y vu de ces tétons ! J’en ai t’y vu ! J’en ai t’y vu !

Remarque : le téton d’Egypte est très pointu, en forme de mamelle, et n’excite pas du tout.

On peut ici satisfaire son goût pour l’académie humaine. Quantité de messieurs marchent complètement nus, ce qui fait détourner les yeux des Anglaises ; les drôles sont du reste crânement tournés et outillés. Quand aux femmes, on ne leur voit rien de la figure, que la poitrine en plein.

C’était bien là ce vieil Orient, pays des religions et des vastes costumes.

On se figure en Europe le peuple arabe très grave. Ici il est très gai, très artiste dans sa gesticulation et son ornementation.

Pour qui voit les choses avec quelque attention, on retrouve encore bien plus qu’on ne trouve. Mille notions que l’on n’avait en soi qu’à l’état de germe, s’agrandissent et se précisent, comme un souvenir renouvelé. Ainsi, dès en débarquant à Alexandrie, j’ai vu venir devant moi toute vivante l’anatomie des sculptures égyptiennes : épaules élevées, torse long, jambes maigres, etc. Les danses que nous avons fait danser devant nous ont un caractère trop hiératique pour ne pas venir des danses du vieil Orient, lequel est toujours jeune parce que là rien ne change. La Bible est ici une peinture de mœurs contemporaines.

Nous n’avons pas encore vu de danseuses. Elles sont toutes en Haute-Egypte, exilées. Les beaux bordels n’existent plus non plus au Caire. .

Puisque nous parlons de bardaches, voici ce que j’en sais. Ici c’est très bien porté. On avoue sa Sodomie et on en parle à table d’hôte.

C’est une politesse du pays, il faut roter après les repas. Je m’en acquitte mal. En revanche je pète beaucoup et vesse encore plus.

Rien n’est beau comme l’adolescent de Damas. Il y a des jeunes de 18 à 20 ans qui sont magnifiques. Si j’étais femme je ferais un voyage d’agrément en Syrie. .

Ce n’est pas en Terre sainte qu’il faut aller pour devenir dévot. Il y a un proverbe arabe qui dit : « Méfie-toi du pèlerin. » il est fort sage, je vous en réponds. Dans le jardin des Oliviers, j’ai vu trois capucins qui faisaient une petite collation en compagnie de deux demoiselles dont les tétons brillaient au soleil. Les bons pères les caressaient avec une satisfaction visible.

Dans les cimetières les chèvres et les ânes broutent tranquillement et, la nuit, les putains turques viennent se faire baiser par les soldats. Le cimetière oriental est une des belles choses de l’Orient. Il n’a pas ce caractère profondément agaçant que je trouve chez nous à ce genre d’établissement. Point de mur, point de fossé, point de séparation ni de clôture quelconque.

C’en est donc fini de l’Orient. Adieu, mosquées ; adieu, femmes voilées ; adieu, bons Turcs dans les cafés, qui, tout en fumant vos chibouks, vous curez les ongles des pieds avec les doigts de vos mains ! Quand reverrai-je les négresses suivant leur maîtresse au bain ? Dans un grand mouchoir de couleur elles portent le linge pour changer. – Elles marchent en remuant leurs grosses hanches et font traîner sur les pavés leurs babouches jaunes, qui claquent sous la semelle à chaque mouvement du pied. Quand reverrai-je un palmier, quand remonterai-je à dromadaire…

Si tu savais comme je regrette déjà l’Orient et comme je sens que je vais le regretter. Souvent je penserai à Beyrouth, va.

Eh bien, oui, j’ai vu l’Orient et je n’en suis pas plus avancé, car j’ai envie d’y retourner. J’ai envie d’aller aux Indes, de me perdre dans les pampas de l’Amérique et d’aller au Soudan voir la chasse aux nègres et aux éléphants. De toutes les débauches possibles, le voyage est la plus grande que je sache ; c’est celle qu’on a inventé quand on a été fatigué des autres. Je la crois plus pernicieuse à la tranquillité de l’esprit et à la bourse que ne peut l’être celle du vin, ou du jeu. On s’embête parfois, c’est vrai, mais on jouit démesurément aussi.

Maxime du Camp

Le Nil, (1849-1850).

Comme tous les Arabes, il n’avait aucune énergie contre la douleur physique.

Après toutes les lenteurs dont les Arabes sont capables.

Mon hôte, qui me paraît instruit pour un Arabe.

Il me disait avec cette voix câline que les Arabes possèdent si bien et qui donne parfois un charme si profond à leur langage.

Après tous les souhaits de bienvenue impérieusement exigés par la politesse arabe.

Quand donc perdra-t-on enfin cette opinion erronée touchant le fanatisme des musulmans qui sont, dans les circonstances ordinaires de la vie, les gens les plus tolérants de la terre.

Guy de Maupassant

Ecrits sur le Maghreb (1881-1889).

On sait que les Arabes ne sont pas indifférents à la beauté des hommes.

On rencontre ici à chaque pas ces amours antinaturelles entre êtres de même sexe que recommandait Socrate, l’ami d’Alcibiade.

En Afrique cet amour anormal est entré si profondément dans les moeurs que les Arabes semblent le considérer comme aussi naturel que l’autre.

D’où vient cette déviation de l’instinct? De plusieurs causes sans doute. La plus apparente est la rareté des femmes séquestrées par les riches qui possèdent quatre épouses légitimes et autant de concubines qu’ils en peuvent nourrir...

Peut-être encore trouve-t-on là une sorte de tradition des moeurs de Sodome, une hérédité vicieuse chez ce peuple nomade, inculte, presque incapable de civilisation, demeuré aujourd’hui tel qu’il était aux temps bibliques.

Ce qui prouve combien ce vice est entré dans les moeurs des Arabes, c’est que tout prisonnier qui leur tombe dans les mains est aussitôt utilisé pour leurs plaisirs. S’ils sont nombreux, l’infortuné peut mourir à la suite de ce supplice de volupté.

Alors, pour nous asseoir, et selon l’usage, on saisit les Arabes, on les bouscule, on les rejette de leurs bancs; et ils s’en vont, impassibles.

Le propriétaire du café où elles se montrent et s’offrent est toujours un nègre!

Elles ont, comme les filles de France, des protecteurs qui vivent de leurs fatigues.

Qui dit Arabe dit voleur, sans exception.

Quel que soit le titre de l’Arabe, son origine, sa puissance et sa fortune, il baise presque toujours la main des officiers qu’il rencontre.

Les tapis constituent le seul luxe des Arabes riches.

Rien de drôle comme la vaisselle arabe.

Peuple étrange, enfantin, demeuré primitif comme à la naissance des races. Il passe sur la terre sans s’y attacher, sans s’y installer. Il n’a pour maisons que des linges tendus sur des bâtons, il ne possède aucun des objets sans lesquels la vie nous semblerait impossible (...) Aucun meuble pour rien serrer, aucune industrie, aucun art, aucun savoir en rien. Il sait à peine coudre les peaux de bouc pour emporter l’eau, et il emploie en toutes circonstances des procédés tellement grossiers qu’on en demeure stupéfait.

Les Arabes passent, toujours errants, sans attaches, sans tendresse pour cette terre que nous possédons, que nous rendons féconde, que nous aimons avec les fibres de notre coeur humain; ils passent au galop de leurs chevaux, inhabiles à nos travaux, indifférents à nos soucis, comme s’ils allaient toujours quelque part où ils n’arriveront jamais.

Leurs coutumes sont restées rudimentaires. Notre civilisation glisse sur eux sans les effleurer.

Ils boivent à l’orifice même de la peau de bouc; mais on présente l’eau aux étrangers dans une collection de récipients invraisemblables. Tout s’y trouve, depuis la casserole de fer jusqu’au bidon défoncé.

Leur cuisine se compose uniquement de quatre ou cinq plats. L’ordre de ces plats ne varie point.

Chaque fois qu’on vient de boire, le caïd qui vous reçoit vous dit : “ Saa! ” (À votre santé!) On doit lui répondre : “ Allah y selmeb! ” ce qui équivaut à notre : “ Que Dieu vous bénisse! ” Ces formules sont répétées dix fois pendant chaque repas.

Tout officier en tournée rend la justice d’une façon souveraine.

Ils apportent des réclamations invraisemblables, car nul peuple n’est chicanier, querelleur, plaideur et vindicatif comme le peuple arabe.

La vénalité de ces magistrats musulmans (les cadis) est proverbiale et nullement usurpée.

Et cependant l’Arabe ne s’adresse presque jamais au juge de paix français, parce qu’on ne peut pas le corrompre, tandis que le cadi fait ce qu’on veut pour de l’argent. Il éprouve aussi pour les formes tracassières de notre justice une insurmontable répugnance. Toute procédure écrite l’épouvante, car il pousse à l’extrême la peur superstitieuse du papier, sur lequel on peut mettre le nom de Dieu, ou tracer des caractères maléficiants.

Autre exemple de la fourberie arabe...

Dans ce pays sec (...) les plaies ne présentent jamais de gravité (...) A moins d’être tué sur le coups, à moins qu’un organe essentiel ne soit supprimé, les blessures sont toujours guéries.

En vérité le Dieu des Arabes accomplit des oeuvres bien singulières.

Il faut avoir vu ce pays pelé, rongé, dénudé; il faut connaître l’Arabe avec son introuvable gravité…

Les voyageurs poétisants ont beaucoup parlé du respect des Arabes pour les fous. Or voici comment on les respecte dans leur famille (...) on les tue!

La femme arabe, en général, est petite, blanche comme du lait, avec une physionomie de jeune mouton. Elle n’a de pudeur que pour son visage (...) Le corps est épilé, par mesure de propreté. Il est fort rare d’apercevoir les femmes des Arabes riches.

A quinze ans ces misérables, qui seraient jolies, sont déformées, épuisées par les dures besognes. Elles semblent vieilles à vingt cinq ans.

Ce paquet informe de linge sale qui représente la femme arabe du peuple fait cuire le kous-kous ou bien travaille à quelque ouvrage.

Les Mozabites et les Juifs sont les seuls marchands, les seuls négociants, les seuls êtres industrieux de toute cette partie de l’Afrique.

Le Juif est maître de tout le sud de l’Algérie. Il n’est guère d’Arabe en effet qui n’ait une dette, car l’Arabe n’aime pas rendre. Il préfère renouveler son billet à cent ou deux cents pour cent. Il se croit toujours sauvé quand il gagne du temps.

L’Arabe, le véritable Arabe, l’homme de la tente, pour qui tout travail est déshonorant, méprise le Mozabite commerçant…

Le kabyle n’est pas nomade, mais sédentaire et travailleur.

Il est juste d’ajouter qu’une fois le Tell franchi, la terre devient nue, aride, presque impossible à cultiver. Seul, l’Arabe, qui se nourrit avec deux poignées de farine par jour et quelques figues, peut subsister dans ces contrées desséchées.

Les Arabes, par toute l’Algérie, se volent les uns les autres (...) Les voleurs restent toujours introuvables.

La religion est la grande inspiratrice de leurs actes, de leur âme, de leurs qualités et de leurs défauts. C’est par elle, pour elle qu’ils sont bons, braves, attendris, fidèles, car ils semblent n’être rien par eux-mêmes, n’avoir aucune qualité qui ne leur soit inspirée ou commandée par leur foi. Nous ne découvrons guère la nature spontanée ou primitive de l’Arabe sans qu’elle ait été pour ainsi dire, recréée par sa croyance, par le Coran, par l’enseignement de Mohammed. Jamais aucune autre religion ne s’est incarnée ainsi en des êtres.

Les femmes musulmanes peuvent entrer (dans les mosquées) comme les hommes, mais elles ne viennent presque jamais. Dieu est trop loin, trop haut, trop imposant pour elles.

La liberté des moeurs, l’épanouissement, en pleine rue, d’une prostitution innombrable, joyeuse, naïvement hardie, révèle tout de suite la différence profonde qui existe entre la pudeur européenne et l’inconscience orientale.

Le sillon de l’Arabe n’est point ce beau sillon profond et droit du laboureur européen, mais une sorte de feston qui se promène capricieusement à fleur de terre autour des touffes de jujubiers. Jamais ce nonchalant cultivateur ne s’arrête ou ne se baisse pour arracher une plante parasite poussée devant lui. Il l’évite par un détour, la respecte, comme si elle était précieuse, comme si elle était sacrée, dans les circuits tortueux de son labour. (...) On retrouve bien, dans cette indifférence tranquille, dans ce respect pour la plante poussée sur la terre de Dieu, l’âme fataliste de l’Oriental.

Chez nous, par prix égal, on entendrait exprimer une somme égale en n’importe quelles espèces ayant cours; mais le code oriental, qui laisse toujours ouverte une porte pour les chicanes, prétend que le prix sera payé par le voisin réclamant en monnaies identiquement pareilles : même nombre de titres de même nature, de billets de banque de même valeur, de pièces d’or, d’argent ou de cuivre.

Chez les Orientaux, d’ailleurs, on est frappé sans cesse par la place abandonnée aux ancêtres dans ce monde. Les cimetières sont immenses, innombrables. On en rencontre partout.

On circule déjà dans les rues, car les Orientaux se lèvent avant le soleil...

Le soleil levé illumine les rues et nous montre, blanche comme toutes les villes arabes, mais plus sauvage, plus durement caractérisée, plus marquée de fanatisme, saisissante de pauvreté visible, de noblesse misérable et hautaine, Kairouan la sainte.

Est-elle là dedans qui veille, qui écoute et nous déteste, la Juliette arabe dont le coeur frémit? Oui, peut-être. Mais son désir tout sensuel n’est point de ceux qui, dans nos pays à nous, monteraient aux étoiles par des nuits pareilles. Sur cette terre amollissante et tiède, si captivante que la légende des Lotophages y est née dans l’île de Djerba, l’air est plus savoureux que partout, le soleil plus chaud, le jour plus clair, mais le coeur ne sait pas aimer. Les femmes, belles et ardentes, sont ignorantes de nos tendresses. Leur âme simple reste étrangères aux émotions sentimentales et leurs baisers, dit-on, n’enfantent point le rêve.

Marroca, 1885.

Que ne ferait-on pas en certaines villes du littoral pour une belle fille fraîche et saine? Car elles ne manquent pas, les filles, en Afrique! Elles foisonnent, au contraire...

Mohamed-Fripouille

Notre armée d’Afrique était alors pleine de ces crapules, excellents soldats, mais peu scrupuleux.

Comme on lui demandait ce qu’il voulait faire avec toute cette ficelle, il répondit de son air sournois et placide :

-- C’est pour la pêche à l’Arabe.

Allouma, 1889

On se fait à ce pays, et puis on finit par l’aimer. Vous ne sauriez croire comme il prend les gens par un tas de petits instincts animaux que nous ignorons en nous. Nous nous y attachons d’abord par nos organes à qui il donne des satisfactions secrètes que nous ne raisonnons pas. L’air et le climat font la conquête de notre chair, malgré nous, et la lumière gaie dont il est inondé tient l’esprit clair et content, à peu de frais. Elle entre en nous, sans cesse, par les yeux, et on dirait vraiment qu’elle lave tous les coins sombres de l’âme,

(...) j’en ferais une sorte de maîtresse esclave, à la façon des femmes de harems. Le jour où elle ne me plairait plus, il serait toujours facile de m’en défaire d’une façon quelconque, car ces créatures-là, sur le sol africain, nous appartenaient presque corps et âme.

Elle comprit qu’il fallait parler et me conta son histoire, ou plutôt une histoire, car elle dut mentir d’un bout à l’autre, comme mentent tous les Arabes, toujours, avec ou sans motifs.

C’est là un des signes les plus surprenants et les plus incompréhensibles du caractère indigène : le mensonge. Ces hommes en qui l’islamisme s’est incarné jusqu’à faire partie d’eux, jusqu’à modeler leurs instincts, jusqu’à modifier la race entière et à la différencier des autres au moral autant que la couleur de la peau différencie le nègre du blanc, sont menteurs dans les moelles au point que jamais on ne peut se fier à leurs dires. Est-ce à leur religion qu’ils doivent cela? Je l’ignore. Il faut avoir vécu parmi eux pour savoir combien le mensonge fait partie de leur être, de leur coeur, de leur âme, est devenu chez eux une sorte de seconde nature, une nécessité de la vie.

Et cela était débité avec l’air sévère que garde toujours ce peuple drapé...

L’Arabe, quand il s’agit de femmes, a toutes les rigueurs pudibondes et toutes les complaisances inavouables; et on ne comprend guère plus sa morale rigoureuse et facile que tout le reste de ses sentiments.

Je ne l’aimais pas - non - on n’aime point les filles de ce continent primitif. Entre elles et nous, même entre elles et leurs mâles naturels, les Arabes, jamais n’éclôt la petite fleur bleue des pays du Nord. Elles sont trop près de l’animalité humaine, elles ont un coeur trop rudimentaire, une sensibilité trop peu affinée, pour éveiller dans nos âmes l’exaltation sentimentale qui est la poésie de l’amour. Rien d’intellectuel, aucune ivresse de la pensée ne se mêle à l’ivresse sensuelle que provoquent en nous ces êtres charmants et nuls.

Je vous disais tout à l’heure que ce pays, cette Afrique nue, sans arts, vide de toutes les joies intelligentes, fait peu à peu la conquête de notre chair par un charme inconnaissable et sûr, par la caresse de l’air, par la douceur constante des aurores et des soirs, par sa lumière délicieuse, par le bien-être discret dont elle baigne tous nos organes!

(...) car elle était d’une nonchalance toute orientale ...

Vous savez que le jeûne, commencé à l’aurore et terminé au crépuscule, au moment où l’oeil ne distingue plus un fil blanc d’un fil noir, est suivi chaque soir de petites fêtes intimes où on mange jusqu’au matin. Il en résulte que, pour les indigènes peu scrupuleux, le Ramadan consiste à faire du jour la nuit, et de la nuit le jour.

Puis il entra dans la chambre où les vêtements d’Allouma traînaient, dans un désordre oriental.

Or, un matin, Mohammed entra chez moi avec une figure singulière, ce regard inquiet des Arabes qui ressemble au regard fuyant d’un chat en face d’un chien.

Puis, soudain, il eut une de ces explosions de colère arabe qui nous arrêtent dans les rues des villes devant deux énergumènes, dont le silence et la gravité orientale font place brusquement aux plus extrêmes gesticulations et aux vociférations les plus féroces.

Le Lapin

Ancien soldat, il passait pour avoir gardé de ses campagnes en Afrique des habitudes de maraude et de libertinage.

Arsène Houssaye

Les courtisanes du monde, 1870.

Tous les dimanches, à une heure, elle fait ses coups à Saint-Philippe du Roule, prenant des pauses les plus orientales, s’abîmant dans la prière pour être plus provocante encore.

Le Vénitien sommeille dans une insouciance orientale.

Jean Lorrain

Heures d’Afrique.

C’est vendredi, le dimanche arabe.

Avec la joie en dedans, qui est le propre de l’Arabe…

Et dans cette foule d’amis et de parents des morts, rien que des hommes, pas une femme. Mahomet, bien oriental, la bannit de toute cérémonie religieuse comme de la cour de ses mosquées, la confinant au logis pour prier, aimer et pleurer.

Des fillettes arabes, groupées au milieu des tombes avec la science innée d’attitude des races demeurées, ajoutent au charme de ce cimetière la grâce de leur jeunesse enjoaillée de plaques de métal…

Au pays du soleil et des audaces arabes, ce non cassir fait sourire. (selon l’expression de l’une des Ouled Naïls avec lesquelles il faut se résigner à, « frottir et non cassir

Fathma marchait lentement, simplement, telle une princesse de conte arabe dans les allées sablées de poudre d’or de quelque jardin d’émir.

C’était le type arabe dans route sa beauté, nez droit et fin, lèvres ciselées, regard enveloppant et fier.

Je me rappelle encore un certain coin de rue avec un vieux mur blanc de chaux, couronné de glycines, et un ancien puits à large margelle, surmonté de ferronneries, dont trois petites juives tiraient de l’eau, groupe adorable et harmonieux allant du vert tendre au lilas clair. L’une d’elle était montée sur le puits pour aider au jeu de la poulie, et sa silhouette enfantine et parée se détachait, dans le soleil, sur le bleu soyeux du ciel : et cela ressemblait au début d’un conte, d’un conte des Mille et une Nuits.

Ici, l’Islam n’a pas bougé. Le Progrès, cette hélice, n’a pas même effleuré cette mer figée, la Tradition…

Un porteur d’eau indigène heurte à une porte close, un vantail clouté de fer s’entrebâille et l’embrasure encadre une vivante statue de bronze, et c’est l’éclair de deux yeux d’émail dans une face brune enturbannée, et ce sont, pareilles à deux massues de vieux bois, les jambes fauves et sèches sous la culotte bouffante, et l’harmonie du geste qui tient la cruche de cuivre appuyée à l’épaule (…) ! Ce geste millénaire qui n’a pas changé depuis des siècles et que les touristes de l’avenir retrouveront dans deux mille ans.

Un regret, moins qu’un regret, un regard deviné, soupçonné derrière le renflement grillagé d’une fenêtre, voilà tout ce que l’Européen peut connaître de la femme d’Orient, car les masses empaquetées de voiles et trébuchantes, que vous croiserez à travers les rues des villes barbaresques, sont des servantes ou des femmes d’artisans : la mauresque née ne sort jamais à pied, jamais, même pour aller au cimetière et au bain…

Dans le pays du sable et du palmier, les amours de Jacob sont celles d’Hassen et d’Ahmed Ben Ali. l’Orient est stationnaire ; depuis trente siècles ici, rie n’a bougé.

Il n’y a plus d’Orient, il n’y a plus d’Arabes : il y a bien le décor, mais on en voit la toile usée jusqu’à la corde, et, sans le soleil de là-bas, il vaudrait ceux de l’Odéon, le décor de Tripoli de Barbarie.

André Gide

Si le grain ne meurt, 1924.

Le vêtement tomba ; il rejeta au loin sa veste, et se dressa nu comme un dieu. Un instant, il tendit vers le ciel ses bras grêles, puis, en riant, se laissa tomber contre moi. Son corps était peut-être brûlant, mais parut à mes mains aussi rafraîchissant que l’ombre. Que le sable était beau ! Dans la splendeur adorable du soir, de quels rayons se vêtait ma joie !

Tout Arabe, et si pauvre soit-il, contient un Aladin près d’éclore et qu’il suffit que le sort touche : le voici roi.

L’hôtel était situé hors de la ville, dont les abords, de ce côté, sont sablonneux. C’était pitié de voir les oliviers, si beaux dans la campagne environnante, à demi submergés par la dune mouvante. Un peu plus loin, on était tout surpris de rencontrer une rivière, un maigre cours d’eau, surgi du sable juste à temps pour refléter un peu de ciel avant de rallier la mer. Une assemblée de négresses lavandières, accroupies près de ce peu d’eau douce, tel était le motif devant lequel venait s’installer Paul.

Quand il (Athman) nous racontait ses rêves, on comprenait ceux de Joseph. Il aimait beaucoup les histoires, en savait beaucoup et les disait avec une gaucherie et une lenteur que Paul et moi nous nous plaisions à trouver orientales. Il était indolent et musard, et possédait à un haut degré cette charmante faculté de s’exagérer son bonheur et d’évanouir le souci présent dans le rêve, l’espoir ou l’ivresse. Il m’aida beaucoup à comprendre que, si le peuple arabe, artiste pourtant, a produit si peu d’oeuvres d’art, c’est qu’il ne cherche point à thésauriser ses joies. Il y aurait là-dessus beaucoup à dire ; mais je me suis défendu les digressions.

Il était moins à la fête quand, chargé du chevalet, de la boîte à couleurs, du pliant, de l’ombrelle, il accompagnait Paul à travers l’oasis. Suant et soufflant, il se campait soudain, et avec l’air le plus convaincu s’écriait : « Ah !le beau motif ! » pour essayer d’ancrer l’humeur vagabonde de son patron.

Disons encore et plus précisément que je suis attiré par ce qui reste de soleil sur les peaux brunes…

Paul revint certain jour, très exalté : au retour d’une promenade, il avait rencontré le troupeau des Oulad qui s’en allait à la Fontaine-Chaude se baigner. L’une d’elles, qu’il me peignait comme des plus charmantes, avait su s’échapper du groupe, sur un signe qu’il avait fait ; rendez-vous avait été pris. Et comme je n’étais point encore en assez bon état de santé pour aller chez elle, il avait été convenu qu’elle viendrait. Bien que ces filles ne soient point parquées et que leur habitat ne rappelle en rien le bordel, chacune doit répondre à certains règlements : passé certaine heure, il ne leur est plus loisible de sortir : il s’agit de d’échapper à temps ; et Paul, à demi dissimulé derrière un arbre du jardin public, attendait Mériem au retour du bain. Il devait me la ramener.

Mériem savait un peu le français (…) Un double haïk l’enveloppait, qu’elle laissa tomber devant la porte. Je ne me souvient pas de sa robe, qu’elle dépouilla bientôt, mais elle garda les bracelets de ses poignets et de ses chevilles (…) Mériem était de peau ambrée, de chair ferme, de formes pleines mais presque enfantines encore, car elle avait à peine un peu plus de seize ans. Je ne la puis comparer qu’à quelque bacchante, celle du vase de Gaète – à cause aussi de ses bracelets qui tintaient comme des crotales, et que sans cesse elle agitait.

De sorte que si j’eus le front de lui annoncer le retour de Mériem (à sa mère), de lui faire part de ma résolution, je n’eus pas le courage, ensuite, de me tenir parole à moi-même, et la seule autre expérience que je tentai à Biskra, ce fut loin de l’hôtel, avec En Barka, dans la chambre de celle-ci. Paul était avec moi, et, pour lui comme pour moi, cette nouvelle tentative échoua misérablement. En Barka était beaucoup trop belle (et, je dois ajouter : sensiblement plus âgée que Mériem) ; sa beauté même me glaçait ; je ressentais pour elle une sorte d’admiration, mais pas le moindre soupçon de désir. J’arrivais à elle comme un adorateur sans offrande. A l’inverse de Pygmalion, il me semblait que dans mes bras la femme devenait statue ; ou bien plutôt c’est moi qui me sentais de marbre. Caresses, provocations, rien n’y fit ; je restai muet, et la quittai n’ayant pu lui donner que de l’argent.

Récits de voyages d’auteurs anglais

Lady Anne Blunt (Elle visite en 1878 Nedj en Arabie).

Je voyais bien qu’il était très amoureux, car avec les Arabes, très peu suffit pour aller loin, et n’étant jamais autorisés à voir de jeunes femmes, ils tombent amoureux simplement en parlant d’elles.

William Gifford Palgrave

Une année dans l’Arabie centrale 1862 -1863

Après tout, ils sont faciles à contenter, ces pauvres bédouins.

Son costume, fort riche pour un Arabe ...

Sur le large rebord du fourneau sont étalées avec ostentation des cafetières en cuivre de grandeurs variées. La vanité des Arabes en multiplie le nombre d’une manière ridicule.

Tous les assistants ont eu soin d’ôter leurs souliers ou plutôt leurs sandales, seule chaussure qui soit en usage chez les Arabes...

La politesse arabe le veut ainsi : au rebours de notre coutume européenne, verser à pleins bords n’est nullement un signe d’amitié.

Nous avions déjà reconnu que le pays n’était pas assez civilisé pour nous permettre d’exercer nos talents en médecine. Ne rencontrant pas, chez les malades, le degré de culture intellectuelle qui fait apprécier les efforts du docteur et rend ses soins utiles, nous résolûmes de nous défaire le plus promptement possible de la lourde pacotille...

...mais il est rare qu’un Arabe commette l’indiscrétion d’entamer une discussion religieuse avec un étranger.

L’architecture de cet édifice ne rappelle nullement le style grec ou romain : bâti évidemment par un architecte arabe, sur un plan arabe, il n’offre ni à l’artiste ni à l’archéologue un sujet d’études fort intéressant; mais les habitants actuels, incapables d’en construire de semblables, regardent cet antique monument avec une admiration qu’il est difficile à un Européen de partager.

Il portait la longue tunique blanche des Arabes...

...car un Arabe, quand il voit de nouveaux visages, est toujours sur ses gardes.

...les plus jeunes surtout, affectaient envers nous une insolente familiarité qui éveilla mes soupçons; car les bédouins ont coutume, lorsqu’ils méditent quelque perfidie, de sonder ainsi les voyageurs dont ils veulent faire leur victime, et le moindre signe de faiblesse devient le signal de leurs actes de brigandage. La meilleure conduite à tenir en pareil cas est de garder le silence, de montrer un visage sévère et de leur adresser de temps en temps une verte réprimande, à peu près comme on intimide un chien qui veut mordre en le regardant fixement.

Elle (la cour) était remplie d’oisifs, car, le jour touchant à sa fin, chacun avait terminé ses affaires.

“ Nous souhaitons d’abord la protection du Dieu très-grand, et ensuite celle de Télal. ” Nous commencions, on le voit, à faire quelques progrès dans la phraséologie arabe.

Une épée à poignée d’or pendait à sa ceinture, et ses vêtements exhalaient une forte odeur de musc, plus agréable aux narines d’un Arabe qu’à celles d’un Européen.

On a coutume ici de se lever et de se coucher de bonne heure, les moyens d’éclairage étant rares et dispendieux. Nous achevions cependant notre repas avant d’ouvrir à nos amis, et ils ne s’offensaient pas de ce retard; le temps a si peu de valeur en Arabie qu’ils restaient tranquillement dans la rue à causer entre eux.

Alors s’avance un artisan qui, depuis le matin, attend à ma porte avec une patience vraiment arabe...

...car les Arabes tiennent à honneur aujourd’hui, comme leurs pères le faisaient il y a deux mille ans, de posséder des vases assez grands pour y mettre un mouton tout entier...

Il me montre ensuite sa langue, et pour me faire tâter son pouls, me présente son bras, ou plutôt ses bras, car le médecin, s’il ne veut point passer pour un ignorant, doit les examiner tous les deux, les Arabes étant convaincus qu’ils n’ont ensemble aucune relation : la théorie de la circulation du sang est, on le voit, parfaitement étrangère aux habitants de la péninsule.

L’isolement ne fait pas partie du traitement arabique; on regarde au contraire comme un devoir sacré se ranimer le malade par la présence d’une société nombreuse. L’Arabe que la souffrance cloue sur son grabat n’a pas l’idée de demander à être seul; avoir de la compagnie, c’est tout ce qu’il désire. La douleur solitaire ne se comprend pas ici : quand la mort frappe une famille, le fils, le mari ou la veuve du défunt laisse la maison ouverte pendant plusieurs jours, afin de recevoir le condoléances de ses amis.

Je fus accueilli en entrant par un salut cordial, et Métaab se leva pour me tendre la main ouverte avec un geste à demi arabe, à demi anglais.

Les bédouins en effet ne m’ont semblé que des Arabes dégénérés, dont on se fait en Europe l’idée la plus fausse.

Comme les anciens Juifs et les Ecossais, les Arabes sont restés divisés en familles ou clans, qu’on appelle souvent des tribus, dénomination assez exacte, pourvu qu’elle ne soit prise que dans le sens primitif d’alliance héréditaire.

N’ayant d’instituteur que le désert, de compagnie que celle des chameaux et des autruches, ils sont descendus, ou ils sont demeurés, au dernier degré que puisse atteindre la barbarie chez leur race. Peu à peu la vie errante, avec ses vices et ses crimes, les a fait descendre à l’état où nous les avons vus, à moins qu’elle ne les y ait maintenus, car les bédouins n’ont guère changé depuis deux mille ans, soit en bien soit en mal.

La différence entre un bédouin et un Arabe des villes est aussi sensible qu’entre un sauvage montagnard de l’Ecosse et un gentleman anglais.

Ce que demande le bédouin, ennemi du travail, c’est de quoi faire vivre ses chameaux. Moins l’agriculture enlève d’espace au désert, plus il est satisfait. Il refuse obstinément d’améliorer son territoire et, dans toute tentative de défrichement, il voit une atteinte à ses droits.

La chasse à la gazelle et à l’autruche leur procure aussi quelque profit, et le désert lui-même offre à leur paresse des moissons qui n’exigent ni fatigue ni travail.

Les exemples d’une perfidie froide et calculée ne sont pas rares parmi eux.

L’heure présente parvient seule à les émouvoir. Ils ne tiennent compte ni des espérances du lendemain ni des souvenirs de la veille.

Ce n’est point de pareilles gens que peut dépendre l’avenir d’un pays.

Je fus alors témoin d’une scène amusante, qui était bien dans le caractère arabe : beaucoup de bruit, peu de besogne.

Puis tous les membres de la famille, jeunes et vieux, vinrent nous souhaiter la bienvenue, à l’exception cependant des femmes, auxquelles l’étiquette ne permet pas une telle hardiesse.

Toutes les anciennes cités arabes ont une enceinte fortifiée qui entoure seulement les habitations; les jardins, situés hors des murs, sont quelquefois protégés par une seconde ceinture de remparts et de tourelles...

Bien que chrétien et civilisé, Baracat avait du sang arabe dans les veines, et quel Arabe s’imposera la mortification de voir faire le café sans en prendre sa part?

La tactique d’une bataille arabe est fort simple.

C’était de tous points un vrai Persan...Il était gai, spirituel, grand parleur, rusé en affaires, quoique facile à tromper comme la plupart de ses compatriotes.

Cependant, la prudence arabe ne permettant de rien précipiter, on voulut interroger Abou-Eysa.

...mais deux livres d’oud ou de bois de senteur, pour lequel les Arabes, et surtout les Nedjéens, ont un goût très vif, pouvaient rendre notre modeste pétition plus acceptable.

...plusieurs touffes de verveine attestaient le goût sentimental des Arabes pour les beautés de la nature...

Les boutiques des bouchers attirent surtout une multitude d’amateurs, appartenant, les uns à l’espèce humaine, les autres à l’espèce canine; attendu que les chiens sont, chacun le sait, les seuls balayeurs chargés d’assainir les villes de l’Orient.

Grand, bien fait, aussi beau qu’un nègre peut l’être, il paraissait âgé d’environ 45 ans; ses vêtements étaient fort riches, comme le sont toujours ceux des Africains opulents, quelle que soit la secte à laquelle ils appartiennent...Du reste, Djôhar était un excellent compagnon, d’une humeur enjouée, un peu vif, mais traitable et confiant, comme la plupart des gens de sa couleur.

En vrais Arabes, ils laissèrent à mon compagnon le bénéfice du doute...

Abdalla, comme tous les Arabes, n’aimait rien tant que les légendes.

Il ne faut pas perdre de vue que l’islamisme est stationnaire de sa nature.

D’après le système de Mahomet, trois choses, la religion, la guerre et les femmes, doivent consumer l’énergie, remplir l’existence entière de l’homme; parmi ces trois choses, les deux premières sont un devoir, la dernière, un simple passe-temps.

D’ailleurs, les Arabes, si ennemis de toute forme extérieure du culte et si impatients du joug, si expansifs de leur nature, n’ont jamais pu accepter l’esprit étroit des préceptes de Mahomet.

Ce qu’il y a de remarquable encore, c’est que les houahabites, obéissant à la tendance qu’ont les Arabes de simplifier les rites et les cérémonies, sont, de tous les mahométans, ceux qui se soucient le moins des pratiques prescrites par le Prophète.

Partout j’ai vu la même influence déplorable du mahométisme. Dans le Djôf, la moralité est nulle; et il n’y a pas d’endroit où une corruption plus profonde infecte toutes les classes de la société qu’à La Mecque et à Médine.

L’énervement produit par le mahométisme, qui paralyse tout ce qu’il ne tue pas, a mis un terme aux progrès des Arabes; ils se sont laissés dépasser ensuite par des peuples placés dans des circonstances moins défavorables.

Mohammed alla frapper à la porte du palais de Saoud, et lui demanda la protection qu’un Arabe refuse rarement à un fugitif.

Quelques téméraires que puissent paraître de telles promesses à quiconque ne connaît pas parfaitement les Orientaux, Saoud eut foi dans leur accomplissement et accepta sans hésiter.

En vrais Arabes, les soldats montraient un noble mépris de l’ordre et de la discipline; ils galopaient, s’arrêtaient, chantaient, criaient, se dispersaient ou se rassemblaient selon leur fantaisie.

Pour diminuer les dangers du voyage, Abou-Eysa, montrant un esprit d’initiative et de dévouement social bien rare en Orient, a fait construire à ses frais ce que les Arabes appellent un redjm...

Le gouverneur, un nègre appelé Bélal, aurait pu faire un excellent esclave, mais s’il faut croire la rumeur publique, c’est un détestable administrateur.

Ceux de mes lecteurs qui connaissent le dévouement profond des Arabes pour les chefs de leurs clans...

Jamais un Arabe ne pardonne l’injure faite à ses pères, et la vengeance se poursuit jusqu’à la vingtième génération.

Les saillies et les éclats de rire s’entrecroisaient sans interruption : les Arabes, ce jour-là, avaient oublié leur gravité proverbiale.

En cette occasion, je me convainquis par expérience que, dans leurs parties de plaisir, les Arabes peuvent rivaliser d’entrain et de folie avec des écoliers européens un jour de vacances.

J’aperçus à quelque distance la chaloupe, que le bâtiment traînait à la remorque selon l’usage arabe...

Youssef avait perdu jusqu’au dernier lambeau de ses vêtements; par bonheur, j’avais encore sur moi deux tuniques assez longues pour couvrir la cheville, selon la mode arabe...

Mes lecteurs excuseront, je l’espère, cette courte digression. Elle ne m’a pas été inspirée par une animosité nationale ou personnelle, mais par une conviction profonde; car, dans les pays habités par les races les plus différentes, j’ai toujours vu l’islamisme, ce poison de l’Orient, produire les mêmes résultats.

Les marins et le capitaine lui-même me soignèrent de leur mieux, et c’était sans doute un grand soulagement pour moi d’avoir à mon chevet ces visages sympathiques; mais ils n’avaient guère à me donner d’autres secours que de bonnes paroles, car la maladie est un cas rarement prévu à bord des bâtiments arabes.

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ita 12/03/2015 19:15

Existe-il une représentation juste? Ne serait-elle pas influencée par des regards ou des préjugés?

ita 12/03/2015 20:16

Bien sur. Il s'agit de cela. Le "sauvage", l'Autre (celui qui n'est pas comme moi), est une représentation mentale formée par les différents canaux de connaissance. Il faut leur ajouter aujourd'hui la télé et ses chaines d'infos continues et bien sur, internet.