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Publié par med médiène

Balzac - La Maison Nucingen, 1837 /1838

Ce petit roman qui devait s’appeler La Haute banque ou La Maison Nucingen et compagnie, a été écrit à la fin de l’année 1837 et publié au début de l’année suivante

La Maison Nucingen fait pendant à César Birotteau (1837), roman de l’honnêteté dupée, de la probité d’un petit commerçant conduit à la faillite par des puissances qu’il ne soupçonne à aucun moment. Balzac observe que deux bourgeoisies cohabitent en France après 1815 et qu’à l’intérieur même de ces deux branches des différences énormes pouvaient les séparer. Pour l’auteur : « tel bourgeois est à tel autre ce que Raphaël est à Natoire. » La première catégorie observée est représentée par Birotteau, le commerçant au petit esprit à destin d’épicier qui réussit par son opiniâtreté au travail et par un peu (ou beaucoup, cela n’a aucune importance pour l’auteur) de chance. Ou par le couple Matifat dont on peut suivre la carrière dans Splendeur et Misère des Courtisanes. « Pour vous faire comprendre un autre genre de bonheur, il faudrait vous peindre ces deux négociants mâle et femelle, jouissant d'un jardinet, logés à un beau rez-de-chaus­sée, s'amusant à regarder un jet d'eau, mince et long comme un épi, qui allait perpétuellement et s'élançait d'une petite table ronde en pierre de liais, située au milieu d'un bassin de six pieds de diamètre, se levant de bon matin pour voir si les fleurs de leur jardin avaient poussé, désœuvrés et inquiets, s'habillant pour s'habiller, s'ennuyant au spectacle, et toujours entre Paris et Luzarches où ils avaient une maison de cam­pagne. » Ce couple a cependant des prétentions et Balzac nous les décrit. « Madame Matifat, qui aimait les Arts, achetait des lithographies, des lithochromies, des dessins colo­riés, tout ce qu'il y avait de meilleur marché. Le sieur Matifat se distrayait en examinant les entreprises nouvelles et en essayant de jouer quelques capitaux, afin de ressentir des émotions. » Le second volet de la bourgeoisie est figurée par le « Napoléon de la Finance », Frédéric de Nucingen le banquier conquérant qui se place dans la même famille que celle de certains grands usuriers, des entrepreneurs, des commis de l’Etat et des noms prestigieux de la magistrature ou du notariat. Selon l’auteur « tel bourgeois est tel autre ce que Raphaël est à Natoire. » Cette dernière classe, l’élite du Paris de la finance décrite dans les premières pages de la Fille aux yeux d’or, fera souche et fondera une lignée en s’alliant à la noblesse ou en se faisant anoblir. Balzac puise dans le vivier de son temps les modèles pour dessiner ces personnages qui font la Comédie humaine ce monde qui nous semble si familier : il introduit dans ses pages les Rothschild, Ouvrard, Fould ou Laffitte et les fait dialoguer avec Gobseck, Grandet, du Tillet et bien entendu le baron Nucingen. L’intrigue de la Maison Nucingen, son absence plutôt - « la sublime comédie du Misanthrope prouve que l’Art consiste à bâtir un palais sur la pointe d’une aiguille » -, nous est rapportée par un narrateur anonyme qui assiste malgré lui, dans un restaurant à la mode, à un dîner très arrosé regroupant quatre comparses connus de la Comédie Humaine. Balzac pour justifier l’omniscience de son narrateur évoque la minceur des parois qui séparaient les cabinets particuliers des « cabarets de Paris, comme chez Véry par exemple » en autorisant toutes les indiscrétions auditives de la vie nocturne des quartiers chics et chers de Paris. Le récit est pris en charge par un Je représentant un personnage de La Comédie humaine, qui ne se dévoilera pas, et qui s’intéresse à ce qui va se dire car l’objet du débat de ses voisins invisibles n’est autre que Rastignac, « l’héritier direct de feu de Marsay », que ce Je semble bien connaître. Les convives en fête s’étonnent de la rapide et surprenante fortune de ce provincial arrivé presque sans le sou à Paris en 1819 et échouant à la pension Vauquer. Pauvre encore en 1827 il se retrouve en 1837 à la tête d’une rente de 40000 francs, ses sœurs dotées et richement mariées et sa mère vivant confortablement du produit des terres de la maison Rastignac . Bixiou annonce à ses camarades qu’il est en mesure de percer le mystère de l’origine de cette fortune. Le narrateur nous dit que tout sera « sténographié » par sa mémoire et restitué dans la forme qui nous est donnée à lire. Astucieux subterfuge littéraire qui montre le haut degré de technicité d’écriture auquel Balzac à 40 ans est arrivé. Ce petit roman rend aussi hommage, en les citant, à certains écrivains chers à l’auteur : Diderot, Molière, La Fontaine, Stendhal, Walter Scott, Rousseau, Musset et le philosophe allemand Kant qui vient de publier Critique de la raison pure.. L’intrigue de la Maison Nucingen nous est donc rapportée par ce narrateur anonyme que le hasard d’une soirée en tête à tête avec une personne du beau sexe, que l’on devine engagée ailleurs, transforme en témoin involontaire, puis fort intéressé, d’une conversation, d'« une causerie pleine d’âcre ironie », qui permet à Balzac de nous éclairer sur des points obscurs, voire des silences, de la Comédie Humaine. « L’intime conversation » s’engage vive après « cigares, champagne, dessert » entre Bixiou, le parleur incisif, « brillant mais amer », badin et profond, que Balzac a créé en pensant à son ami Henri Monnier - le père de Joseph Prud’homme ; Finot le directeur de journal dont on voit les débuts de publiciste dans César Birotteau ; Blondet le talentueux journaliste que l’on retrouvera dans Les Paysans et Couture, l’homme d’affaire aux spéculations incertaines, tantôt heureuses, tantôt non. Quatre « spirituels condottieri de l’Industrie moderne qui laissent les inquiétudes à leurs créanciers et gardent les plaisirs pour eux », s’adonnant à une dispute verbale qui va rouler d’abord, puis, au cours du récit, crépiter, fuser en réparties brillantes, ironiques, philosophiques, sérieuses ou dérisoires sur un sujet qui donne le titre à l’histoire : la Maison Nucingen ou plutôt les manœuvres utilisées par Nucingen, petit employé juif d’Alsace, pour devenir le millionnaire baron Nucingen, banquier qui, apprend-on, protège plus ou moins l’un des personnages de l’assistance. En réalité dans cette nouvelle qui devait montrer « l’omnipotence, l’omniscience, l’omniconvenance de l’argent », Balzac, comme toujours, greffe des sous histoires qui ont trait à l’amour, au mariage, à la société, à la politique, à la justice et qui sont en ces matières l’illustration des idées qu’il porte sur son époque. En 1837, temps de l’histoire racontée, la paix des affaires règne sur Paris et profite énormément au monde de la Banque. Le cynisme qu’apporte le trop d’argent et l’égoïsme dont il est le fruit pervertit, dit Balzac, la société qui n’a plus de repères, qui abdique ses principes de vie en laissant l’audacieuse immoralité bafouer, puis vaincre, la probité et l’innocence de ceux qui croient que la loi doit être juste et appliquée à tous. La Maison Nucingen se présente sous la forme d’un récit à tiroirs, « une aventure à tiroir » écrit explicitement Balzac, et dont les éléments peuvent sembler sans liens entre eux. Tout est écrit, prévient l’auteur « en dehors des conditions littéraires. » Ainsi, partant de Rastignac, le récit s’oriente et s’attarde sur Nucingen, ses forces et ses faiblesses puis, changeant de cap, la narration s’arrête sur Geoffroy de Beaudenord, « la fleur du dandysme », puis sur Isaure d’Aldrigger, la petite danseuse d’un mètre cinquante, sa sœur Malvina, grande et brune femme de tête et leur mère, la toujours sémillante veuve de 40 ans qui croit toujours avoir 18 ans et semble vivre en dehors de la vie. A cette liste Balzac adjoint les noms de du Tillet, le désormais riche et redoutable banquier, de Desroches, de Claparon, le couple Matifat qui s’est retiré des affaires « gras d’une fortune » et leur fille qui s’ennuie et cherche à tout prix à se marier, d’autres encore dont les vies, finalement, sont toutes reliées et dépendent toutes du bon vouloir de Nucingen. L’aspect quelque fois rébarbatif des explications économiques contenues dans le texte – science que Balzac connaissait bien – est gommé heureusement par le ton de la nouvelle qui n’est en somme qu’une longue discussion, rapportée avec vivacité, un peu comme au théâtre, et qui n’est pas sans charme - même si l’intrigue comporte un certain nombre d’impossibilités. Le sujet donc de la conversation des quatre dîneurs tourne autour de Nucingen et la façon dont ce banquier a fait fortune. Mais l’idée plus générales qui sous-tend la question est bien : comment devient-on riche, à Paris, en ce début de siècle convulsif puis paisible, du moins en apparence, sous le règne tranquille de Louis Philippe ? Balzac répond nettement : par la spéculation boursière et l’agiotage permis par l’industrialisation à outrance de l’époque. Le mot de Guizot « Enrichissez-vous !» résume bien l’atmosphère du roman. La folie des investissements conduit soit à la réussite matérielle et sociale dans le cas de Nucingen soit à la ruine et à l’oubli tels qu’éprouvés par le parfumeur César Birotteau. Balzac prend partie dans cette affaire et démonte crûment dans son propos les mécanismes mis en place par la spéculation pour arriver à ses fins. L’auteur pointe les dysfonctionnements de cette époque de transition, la Restauration, quand les lois sont en retard sur la pratique économique initiée par la bourgeoisie d’argent. L’arsenal juridique alors en cours est inadapté : il permet aux plus forts d’avaler les plus faibles. Parodiant Molière, Balzac écrit « nous vivons dans un temps très ami de la fraude. » Il déplore cet état de fait et milite en s’engageant avec les royalistes pour un retour à la monarchie absolue. Pour illustrer sa thèse Balzac se sert, comme souvent, d’un Type. Ici, le banquier. Avec un nom : Nucingen. Et une histoire, celle que raconte le roman. Nucingen apparaît vingt fois dans la Comédie humaine. Au fil des pages nous découvrons ses entreprises, ses stratagèmes, ses manières trop compliquées pour les développer dans cet exposé. Le roman peut être considéré comme un traité de technique financière dans un monde où la fébrilité boursière est à son apogée. Rumeurs, hommes de paille, complices consentants ou piégés, Nucingen orchestre pour ce dernier coup magistral une « mise en scène d'une machine si vaste qui exigeait bien des polichinelles. » Balzac emprunte certainement au banquier Laffitte ou à Beer Léon Fould, plus qu’aux Rothschild, quand il décrit Nucingen dans ses activités ingénieusement malhonnêtes. Précisons que le baron, spéculateur dans l’âme, n’est ni un avare, ni un usurier à la petite semaine mais un homme d’affaires entreprenant qui a compris que la banque « exige une tête puissante (qui) porte alors un homme bien trempé à se mettre au dessus des lois de la probité dans lesquelles il se trouve à l’étroit. » Il comprend en 1815 ce que les autres ne comprendront qu’en 1837 à savoir que « l’argent ne devient puissance que lorsqu’il est en quantité disproportionnée. » Il est dit à un moment du texte qu’il jalousait secrète­ment les frères Rothschild. « Il possédait cinq millions, il en voulait dix! Avec dix millions, il savait pouvoir en gagner trente, et n'en aurait eu que quinze avec cinq. » Regardons Nucingen : « il est cubique, il est gras, il est lourd comme un sac, immobile comme un diplomate. Nucingen a la main épaisse et un regard de loup-cervier qui ne s’anime jamais : sa profondeur n’est pas en avant, mais en arrière : il est impénétrable, on ne le voit jamais venir. » Le physique est là : c’est un rocher, le caractère aussi : c’est un sphinx. Les scrupules ne l’incommodent pas car « un politique doit être un scélérat abstrait. » Et Nucingen, au sens propre du terme, est un scélérat : il trompe, berne, dupe les gens, il les vole (ou tente de les voler), il use de toutes les ruses pour obtenir le maximum de bénéfices des entreprises qu’il échafaude. Et les « pigeons », il les prend là où ils se trouvent – parmi les inconnus ou parmi ses connaissances. Et les pigeons sont nombreux : pour preuve ? Sa fortune est estimée à 16 ou 17 millions. « Quand Nucingen lâche son or, dit l’un des personnages, croyez qu’il saisit des diamants. » Cela veut dire que Nucingen ne se contente pas simplement de bons coups : il calcule, il prévoit, il met en œuvre tout un dispositif spéculatif pour s’assurer de la réussite de ses projets. Il agit en vrai capitaliste. Mais un capitaliste de génie. Il ne craint pas d’aller au-delà de permis, du possible – et ici, comme Grandet, la morale ne le gêne pas, l’intérêt seul – le sien – primant. Il sacrifie « aux vrais principes de l’âge d’or » dans lequel il vit, dont l’un, par exemple, est que « l’argent des sots est de droit divin le patrimoine des gens d’esprit. » Prendre l’argent n’importe où, à n’importe qui, selon les lois de la spéculation ; voilà en gros le credo de Nucingen. Et il s’attelle à cette tache avec acharnement et finesse (à l’inverse d’un d’Aldrigger qui est un banquier honnête, donc mauvais selon la philosophie du baron, et qui mourra ruiné), lui le clairvoyant, le plus politique des banquiers, jusqu’au succès que nous lui connaissons. La fortune Nucingen amassée facilement s’explique aussi, rappelons-le, par le régime politique qui transforme la société du début du 19ème siècle. Les vieilles valeurs sont mortes, nous l’avons vu. Pour mémoire, souvenons-nous de cette phrase prémonitoire prêtée par Balzac à l’un de ses personnages : « Avant peu, vous verrez l’aristocratie, les gens de cours, les ministériels descendant en colonnes serrées dans la Spéculation, en avançant des mains plus crochues et trouvant des idées plus tortueuse que les nôtres. » Ainsi, l’aristocrate de province, l’ancien « collaborateur conjugal » de Nucingen, le futur ministre du gouvernement de Marsay, Rastignac « qui regardait le monde comme la réunion de toutes les corruptions, de toutes les friponneries », bénéficie des largesses et de la reconnaissance de Nucingen. Devenu l’amant de Delphine de Nucingen à la fin du Père Goriot, en 1819, il se sépare d’elle en 1833 mais continue à travailler pour son mari, acceptant parfois des affaires frauduleuses et gagnant énormément d’argent. Il deviendra fortune faite Pair de France et ministre du gouvernement dirigé par de Marsay. Rastignac a accepté le rôle de chevalier servant auprès de Delphine de Nucingen pour aussi bénéficier de la protection en monnaie sonnante et trébuchante de son mari. N’est-il pas un peu comme une fille entretenue, se demande Bixiou, lorsqu’il accepte le petit appartement que lui offre Delphine ? Cette idée est balayée par le groupe : « les gens comme il faut ne rougissent pas d’épouser une femme pour sa fortune.» Ou de ne pas refuser avec élégance les cadeaux sans prix des femmes assez aimantes pour les faire. Le baron explique lui-même son apparente et complaisante cécité devant ses déboires conjugaux par le fait qu’ il n’a plus à subir les humeurs, les plaintes, « les migraines, les sorties au bois ou les préparatifs d’un bal » de sa femme qui s ’applique, en retour, à être toujours parfaite pour lui. Et c’est Rastignac qui hérite des tracas et des ennuis de la jeune femme. Et de sa lourde fidélité et de sa jalousie, car sa maîtresse, contre toute attente, « est une femme tout à fait Italienne » pour qui « une passion qui ne se croit pas éternelle est hideuse. » Le mari trompé se trouve ainsi entouré d’égards par sa femme qui se sent fautive et par Rastignac qui assume son rôle de voleur d’épouse. Pour Nucingen Delphine « est une chose, une représentation de sa fortune, une chose indispensable mais secondaire. » Il a su combiner à son avantage, en les mêlant, la doctrine orientale et la doctrine occidentale sur la femme en inventant une troisième voie, la doctrine parisienne. Ainsi Bonaparte, juge Nucingen, a été bien sot d’épouser Joséphine. Rastignac est de la race de Nucingen, « celle des conquérants militaires. » Très vite, il apprend à jouer au jeu de la vie mondaine, au jeu de l’ambition : la vertu, pour lui, n’existe plus si tant est qu’elle est jamais existé. Elle gît avec le père Goriot au fond d’une fosse dans un recoin du cimetière du Père Lachaise. Rastignac a appris que l’homme est gouverné par ses intérêts – tout l’activité humaine est contenue dans cet axiome. Aussi a-t-il décidé un jour de se tenir dans le monde « en costume de vertu, de probité, de belles manières » pour mieux le posséder. Rastignac fait montre d’un grand sang froid. Il est « courageux au bon moment. » Après sa charge, toujours victorieuse, il rentre dans sa vie d’homme du Midi et redevient « le voluptueux, le diseur de riens, l’inoccupé Rastignac qui peut se lever à midi. » Son talent est d’avoir vite appris le mensonge de la vie et son fonctionnement : « il connaît les cartes et est respecté par la galerie. » Il sait en outre pour l’avoir vécu « qu’il n’y a pas de vertu absolue, mais des circonstances. » J’aborde là un autre thème développé dans cette nouvelle : le mariage. Deux types de mariage nous sont proposés : celui de Nucingen, qui réussit parce que les sentiments, l’amour y sont absents. Pour le baron, le mariage est une affaire, « une société à bénéfices mutuels ». Delphine a apporté un million en dot (Balzac a l’air de ne pas se souvenir pas que dans le Père Goriot il ne lui mettait que 500000 francs dans sa corbeille de noce.) Delphine est belle, elle flatte la vanité du baron. Elle décore son salon. Le reste ne compte pas. Celui de Godefroid de Beaudenord avec Isaure d’Aldrigger dont le ratage dramatique est raconté ironiquement par l’un des convives. Pourtant Beaudenord avait tout pour réussir. Argent, nom, belle allure et un type de domestique indispensable aux dandys : un tigre ramené de Londres. A Paris qu’il retrouve après avoir voyagé en Europe et en Angleterre, il « fuit les recoins sombres où fleurit le chagrin » et s’aventure dans le monde « élégamment tenu suivant les lois vesti­mentales qui régissent huit heures, midi, quatre heures et le soir », à être constamment « d'une beauté supportable » et toujours « à bien porter son nom, son habit et sa tête. » S’ennuyant il se met à rêver d’une passion dans un temps où elles « sont extrêmement rares. » Parce que dit l’auteur il « s'est élevé tout autant de barricades dans les mœurs que dans les rues ! » Il songe à devenir « un Werther heureux » jusqu’au jour où il aperçoit chez madame de Nucingen la femme qu’il attendait, la blonde, petite et légère Isaure d’Aldrigger. « Pendant trois jours dans la chambre obscure de son cerveau, Godefroid vit son Isaure et les camélias blancs » qu’elle portait ce soir là un peu partout sur elle. Alors pour lui commence le plus beau des romans qui finira dans la plus horrible des tragédies bourgeoises : l’incurable manque d’argent dû aux agissements de Nucingen qui a siphonné sa fortune et celle de sa femme. Ainsi, la belle passion du début va insensiblement se transformer en routine que la faiblesse financière du mari rend pathétique. Au fil des ans et des enfants (quatre) « Godefroid, si heureux garçon, se vit chargé d’une petite femme bête comme une oie, incapable de supporter l’infortune, car au bout de six mois, il s’était aperçu du changement de l’objet aimé en volatile. » Il a, de plus, la charge de sa belle sœur, Malvina ainsi prénommée car au temps de sa naissance « on ossianisait tout. » De sa belle mère et de Wirth, leur domestique, « la glu la plus adhérente de toutes les matières collantes. » Pour Rastignac qui a compris le monde, les sentiments ne doivent pas être déterminants dans le choix de l’époux ou de l’épouse. Ce qui compte, selon sa théorie, c’est que le mariage doit être conçu comme une société commerciale, qu’il soit viable, durable et avantageux. Tout autre conception est à proscrire car elle est infailliblement vouée à l’échec. Pour lui, « le bonheur matériel repose sur des chiffres. » Il refuse le principe romantique « d’être moralement très heureux et matériellement très malheureux. » Parce que entre 1799 et 1837 le monde a changé « comme le prouve l’analyse positiviste » « Il y a des niais qui aiment sans aucune espèce de calcul, et il y a des sages qui calculent en aimant. » Cette idée, qui rejoint celle de Balzac quand il écrit que « La Nature n’a fait que des bêtes, nous devons les sots à l’Etat social », peut être encore poussée par l’affirmation d’un Couture et qui synthétise nombres de situations rencontrées dans La Comédie Humaine : « Une femme qui ne fait pas de son corps un marchepied pour faire arriver au but l’homme qu’elle distingue est une femme qui n’a de cœur que pour elle. » La perception de la femme chez Blondet s’inspire de celle que le 19ème siècle romantique prête aux Orientaux et qu’il formule de la sorte : « Tout homme doit avoir, sur les femmes, les opinions de l’Orient. » La doxa à l’époque répand par le texte et la peinture l’image de l’Odalisque ornement scintillant et désirable des fêtes parisiennes ou, plus concrètement, comme « machine à plaisir », telle la fille aux trente perfections, l’introuvable Esther de Splendeurs et misères des courtisanes.

Balzac - La Maison Nucingen, 1837 /1838
Balzac - La Maison Nucingen, 1837 /1838
Balzac - La Maison Nucingen, 1837 /1838
Balzac - La Maison Nucingen, 1837 /1838
Balzac - La Maison Nucingen, 1837 /1838
Balzac - La Maison Nucingen, 1837 /1838
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