Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Compteur

  

Publié par med médiène

Lettre de Jules de Goncourt à Louis Passy
La lettre que Jules envoie à son camarade de collège Louis Passy présente un immense intérêt. Adressée d’Alger le 24 novembre 1849, c'est-à-dire deux semaines après leur arrivée en Algérie et à mi parcours de leur séjour, elle trace le plan de leur futur récit. Cette lettre balaye en quelques pages toutes les activités des deux frères dans la ville et dégage un réel sentiment de bonheur. Tout est nouveau, tout est à voir, tout est à faire, tout est à écrire.
Les notes qu’ils prennent le soir, ou le matin, peu importe, sur leur carnet d’aquarelles, ces bribes de moments fixés non pas en images mais en mots, ils les arrangent déjà dans leur chambre de l’hôtel de l’Europe pour les traduire avec force dans cette lettre légère et pleine.
Et c’est en écrivain que Jules la signe.
M.M

A Louis Passy
Alger, ce 24 novembre 49.
C'est flatteur, mon cher Louis, de recevoir des lettres datées du pays des dattes, du couscoussou et des Bédouins. Voilà ce que c'est que d'avoir des amis touristes, et de leur écrire de bonnes et longues lettres.
Oui, mon cher, embarqué le 5, j'ai touché le 7 la terre d'Afrique, et depuis ce jour, je ne fais que courir Alger, le crayon d'une main, le pinceau de l'autre. C'est te dire que, chez moi, l'artiste est enthousiasmé.
De mes fenêtres je domine la Méditerranée, immense et bleue, bornée tout là-bas par quelque chaînon détaché de l'Atlas; le muezzin se lamente au haut de la mosquée, et j'entends les cris gutturaux des portefaix maures qui remontent des fardeaux, le long de la rue de la Marine. Tu le vois, c'est le triomphe de la couleur locale.
Je crois, mon cher, que les voyageurs ont été créés pour faire concevoir une idée des pays qu'ils visitent. Est-ce un rôle qu'ils remplissent religieusement? D'après leur dire, Alger passe pour une ville complètement française, pittoresque comme une sous-préfecture, affublée d'omnibus, de réverbères, de trottoirs, etc., etc., et autres embellissements qui font grincer des dents les peintres et les poètes. Eh bien, c'est un préjugé, un préjugé déshonorant. Il y a trois rues françaises à Alger, tout le reste est arabe. Sortez des rues Babazoum, Bab-el-Oued ou de la Marine, montez vers la Casbah, vous ne trouvez que des ruelles, des escaliers, des impasses, des culs-de-sac, des allées, des coupe-gorge incroyables pour un Européen : quelque chose d'inextricable comme un labyrinthe, d'inimaginable comme pittoresque oriental.
Des rues, mon cher, où on ne peut passer qu'une personne de front Et tout cela émaillé de costumes... Quels costumes! Ecoute!
Rues animées par la bigarrure étrange , pittoresque, éblouissante d'une Babel du costume. L'Arabe drapé dans son burnous blanc; -la juive avec la sarma pyramidale; - la Mauresque, fantôme blanc aux yeux étincelants ; - le nègre avec son madras jaune, sa chemise à raies bleues; - le Maure à la calotte rouge houppée de bleu, à la veste rouge, au caleçon blanc, aux babouches jaunes; - les enfants israélites chamarrés de velours et de dorures; - le Mahonnais au chapeau pointu à pompons noirs; - le riche Turc au caftan étincelant de broderies; - le zouave - et comme repoussoir à ce dévergondage de couleurs les plus heurtées et les plus éclatantes, la triste uniformité de nos habits noirs.
Dans ce kaléidoscope de l'habillement humain, pas un seul costume qui se ressemble, tant il y a de variété dans le drapé, dans la coupe, dans l'ornementation de la veste, du haïk, du caftan, du turban, de la sarma, du caleçon, de la calotte.
A chaque pas, mon cher, ce sont des tableaux saisissants, des tableaux à la Decamps, comme je te dirais, si tu comprenais la peinture.
Veux-tu un café, le café de la rue de la Girafe?
Cave à arceaux éclairée par la lueur de quatre veilleuses monstres, garnie de fleurs et de bocaux de poissons rouges, où un récitatif monotone, aigrement accompagné d'une guitare, d'un violon et d'un tambourin, berce dans leur rêverie, un public d'Arabes, accroupis sur des planches et fumant silencieusement leur chibouk.
Veux-tu le costume des femmes mauresques dans leur intérieur?
… Toutes deux enguirlandées de jasmin, un foulard de Tunis capricieusement jeté sur la tête, une épaisse chevelure noire serrée dans une queue d'où s'échappent des rubans de toutes couleurs, une veste en soie bleu de ciel feuillagée d'or laissant à découvert la gaze transparente qui devrait cacher la gorge, une ceinture étincelante de dorures, un pantalon blanc, les jambes nues, d'étroites babouches.
Veux-tu un cimetière arabe?
Descente le long des anciennes fortifications au cimetière du marabout Sidi Abderaman. Malgré la défense pour les chrétiens de pénétrer dans ce lieu sacré, nous entrons. - C'est un vendredi~, jour de prières. - Une blanche mosquée d'où filtrent des chantonnements nasillards; de blanches tombes où se tiennent accroupies de blanches Mauresques; de gigantesques cactus, un dattier balançant son aigrette, un entrelacs d'arbres tourmentés et noueux. C'est le champ de repos de l'Orient: ce n'est plus cette pauvreté attristante, cette nudité désolée des cimetières septentrionaux : ici le coeur n'a pas froid, -et cette terre de la mort que les baisers du soleil font sourire, inspire une douce mélancolie.
Tu vois, mon cher, qu'on ne trouve pas encore ça aux environs de Paris.
Nous courons Alger, à toutes les heures du jour et la nuit. Les Arabes sont parfaitement inoffensifs... Il y a dans ces ruelles des effets de clair de lune prodigieusement beaux, des décors tout faits pour une scène d'égorgement.
Décidément, mon cher, il y a deux villes au monde: Paris et Alger. Paris la ville de tout le monde, Alger la ville de l'artiste (1).
Nous partons d'ici le 10 décembre. Nous serons le 17 à Paris, et tu seras, mon cher, une des premières personnes auxquelles j'irai serrer la main.
Voilà ton oncle remercié (2). Son impôt sur la rente, impôt que je trouvais juste, quoiqu'il m'eût frappé, l'a fait regarder comme trop révolutionnaire. C'est à n'y plus rien comprendre. La droite n'apprend rien, mais il est vrai de dire que, cette fois-ci, elle a tout oublié. Quant au président, c'est un logogriphe; je donne ma langue au chat.
Allons-nous bavarder cet hiver, mon cher ami! Tu vas me faire conter et raconter mes excursions, tant et tant que j'en deviendrai assommant; nous allons briser des lances dans des tournois littéraires; nous allons enfin nous plonger dans toutes les délices d'une conversation échevelée et sans gêne. Ce sera délicieux.
Ah! ça, Rachel va-t-elle jouer Marion Delorme? Si c'est vrai, je te retiens pour partner, et quand nous devrions faire queue depuis deux heures....
Adieu, mon cher ami. A bientôt. Le 18, je t'embrasserai de tout coeur.
Dis à Blanche que je rapporte force croquis.
Rappelle-moi au bon souvenir de ta mère et crois-moi
Ton ami,
Jules.

1-L'Afrique nous avait absolument conquis, et les affaires de la succession de notre mère arrangées, nous comptions y vivre une partie de notre vie. Il arrivait même que, pendant notre séjour à Alger, il était question d'une expédition pour Tombouctou, le printemps prochain, moyennant une souscription, et nous inscrivions pour cette expédition, qui, Dieu merci n'eut pas lieu.
2-M.Hippolyte Passy, ministre des finances.

Une femme du Mezouar
A paru dans l’Eclair, 1852, puis Une Voitures de masques.
Une femme du Mezouar, dont le poème Romance est une variante abrégée, doit sans doute son existence à des restes de notes inemployées par les Goncourt dans leur récit sur Alger. Ils les accommodent sous forme de fiction, une sorte de nouvelle, qui éclaire malgré tout, en le développant, le point discret de leurs soirées où ils racontent leurs visites aux belles Algéroises de la rue Soggemah. L’utilisation systématique de termes arabes, dans l’espace forcément réduit de la nouvelle, alourdit inutilement leur propos. Une Femme du Mezouar semble ne pas avoir bénéficié de la même attention que leur récit de voyage, ou des autres textes de la même époque présentés dans cette édition.
La moins écrite et donc la moins réussie, boitant de toutes ses phrases, cette histoire assez invraisemblable raconte la souffrance d’une femme, une de ces femmes qui aiment par métier, et qui dans cette intrigue aime de coeur sans être aimée en retour. Thème romantique s’il en est.
Le recours à la magie, la scène du Djlep, qui rappelle par son paroxysme La danse des Djinns et des Aïssaouas de Théophile Gautier, ne parvient pas à éveiller l’amour chez l’être aimé, un zéphir que l’on voit passer à trois reprises devant les fenêtres de la pauvre énamourée. L’indifférence du militaire, peut être ignorant du sentiment qu’il a fait naître dans le cœur de la belle, désespère la jeune femme qui meurt, au bout de quelques lignes, d’une fluxion de la poitrine.
La chute de la nouvelle, aussi improbable que le reste de la fable, plus comique que tragique, prête au sourire et non à la compassion. Et nous enseigne la difficulté d’un genre que Maupassant a porté au plus haut.
Les Goncourt ne se faisaient guère d’illusions sur les qualités de ce texte. Publié une première dans Une voiture de masques (1856), Edmond la supprima dans la réédition de l’ouvrage en 1876, paru sous le titre de Quelques créatures de ce temps.
Nous la proposons à la lecture comme objet de curiosité.
M.M

Une femme du Mezouar
Devant une glace à pied enluminée de dessins gabaïles, elle était assise, les jambes croisées sous elle. Autour d'elle étaient rangés de petits pots, leurs petites spatules la queue en l'air. Elle prenait ici le hennah, et noircissait le bout de ses ongles; là, le sarcoun, et teignait leur racine en rouge. Elle puisait à celui-ci, et se peignait les pieds en belle ocre. Avec une tête d'épingle, passée sur un tampon, elle se faisait au coin de la bouche un grain de beauté, un khanat provoquant. Elle trempait un pinceau dans l'afsah, et le faisait glisser sur ses sourcils, les reliant au-dessus du nez par une gentille étoile. Elle mouillait le bout de son doigt dans une poterie où un lézard cuisait dans l'huile, et le passait sur ses cheveux, qui devenaient brillants comme les cheveux mouillés de la Vénus Anadyomène d'Apelles; puis elle enlevait avec une pointe, cil à cil, le k'hol dont ses paupières étaient enduites. De temps en temps, elle s'arrêtait fatiguée, avançait à sa bouche un tuyau de houka, et regardait vaguement dans sa chambre le brasero en cuivre, la lampe annelée a trois becs, l'escabeau incrusté de nacre, les volets aux entrelacs cruciformes, le coffre historié de grands clous qu'elle apporta de la montagne.
Elle faisait couler son oeil d'un côté à l'autre, sans tourner la tête, suivant les rondes argentées du tabac maure, jusqu'aux étagères a grosses fleurs rouges et bleues où posaient des flûtes à champagne, tout étonnées d'être la. Elle laissait retomber le tuyau, reprenait la pointe d'acier, et dégageait patiemment la frange luxuriante de ses yeux. Elle enroulait alors sur sa tête un foulard de Tunis aux rayures d'or, et sur sa chemise transparente, sillonnée de chaque côté de rubans bleu de ciel, elle passait un frimlah très étroit, garni de boutons d'or, comprimant la gorge trahie par le tulle et la portant en avant. Sur le frimlah, elle passait encore une veste de brocart feuillagée d'argent. Elle attachait autour de ses reins une large ceinture, un eûzame aux effilés d'or d'un pied de long. Elle se mettait aux oreilles des menaguèche de diamants. Elle nouait autour de ses bras l'or du mzaïs. Elle choisissait pour ses pieds cerclés d'anneaux une babouche de Constantinople ouatée du blanc duvet du cygne.
La négresse lui jette aux épaules le manteau, le takhelilah de soie, et la Mauresque, le front voilé par l'âsisbah, le visage depuis les yeux voilé par le eûdjar, n'est plus qu'un fantôme blanc, aux cils avivés d'antimoine, aux yeux noirs.
La négresse allume une grande lanterne, s'enveloppe dans un sarrau bleu. Toutes deux descendent le petit escalier tournant, ouvrent la porte, et remontent la rue Soggehmah. Sur la dernière marche, la Mauresque avait dit «J'aurai le diable dans le ventre ?» La négresse avait fait un signe d'assentiment.
Les deux femmes vont, vont; elles marchent dans la ville obscure. Les rues montent, descendent. Elles se creusent en sauts de loup. Elles se dressent comme des échelles de pierre. Elles s'étranglent en des ruelles où les deux femmes touchent de leurs deux coudes les deux murs. Elles s'enfoncent sous les terrasses, mariées l'une a l'autre, cachant le dais bleu semé d'étoiles. Elles s'éclairent tout a coup sous un ciel ouvert; et dans une étroite percée, au loin, quelquefois s'aperçoit, comme voilée d'un crêpe violet, la coupole indécise d'une mosquée. Les murs blanchis de chaux vive ont dépouillé leurs lumières et leurs ombres cernées du jour. De loin en loin, un rayon glissant d'une porte ouverte annonce un bain maure où quelque Arabe attardé réveille, avec sa lanterne en papier, des ombres violentes sous les arcades noires. Alger baigne dans une vaporeuse demi-teinte, se reposant du soleil sans bruit. A peine si au fond d'un cul-de-sac obscur un derhouka murmure; à peine si dans le lointain monte avec le bourdonnement du muezzin le biribamberli d'un ivrogne. Les maisons dorment, s'étayant l'une l'autre de leurs poutres de bois. Les deux femmes cheminent et se retrouvent dans le labyrinthe d'Al-Djézaïr. Près de la Casbah, elles rencontrent des Biskris qui boivent à même une bouteille de rhum anglais. Elles pressent le pas. Elles sont arrivées.
Elles heurtent. On ouvre. Un mot tombe dans une oreille noire approchée de la bouche de la négresse. Les deux femmes entrent.
La salle est vaste, nue, blanche. Des poutres grossièrement équarries, tachées de chaux, sillonnent le plafond. Tout autour de la salle, accroupis, il y a des hommes et des femmes, un voile sur la tête. Un réchaud, tout odorant de benjoin et de sambel, brûle au milieu, entre quatre poules noires, le cou coupé. Un vieux nègre, sa tête crépue appuyée au plancher, ventile d'un souffle incessant le brasier ardent, et les flammes s'élèvent et retombent, allongeant leurs faucilles rouges, et montant lécher jusque sur les bords du bassin crépitant «l'infernal coulis». Du sang de poule bouilli, la négresse s'oint les jointures des bras et des jambes; du sang de poule bouilli, la Mauresque s'oint les jointures des jambes et des bras. On leur apporte de lourds manteaux noirs cliquetants de coquilles, carillonnants de grelots; les femmes et les hommes accroupis ont rejeté leurs voiles. et sont venus, tous couverts des manteaux sonores, se ranger à côté des deux femmes. Des cuivres grincent, et la danse du djelep commence. Hommes et femmes dansent. Les grelots tintent. L'orchestre marche d'abord sur un rythme tardif; peu a peu, il se presse et s'enlève comme une cavale éperonnée. Les danseurs le suivent; et à mesure que la musique monte, ils se trémoussent et s'agitent en un furieux djebbeh. Bras, jambes, torses, têtes, entrent en branle. Dans le tournoiement, les manteaux s'entrechoquent, et jettent sur tout ce brouhaha leur cliquetis aigus. Les étoffes s'arrachent et sèment le bal. Les pieds se prennent en les chevelures défaites qui balayent le sol, et nouent un moment la danse. Les tambours en peau de mouton battent une marche qui va toujours plus vite; les chalumeaux géants, les guitares de calebasses, s'enfièvrent a cette contagion démoniaque, et grincent, et piaillent. et crient, et mugissent, et beuglent, menés par la mesure énorme de vingt castagnettes de fer. Sur le tremplin frémissant du plancher, les pieds et les jambes se rétractent, tordues et soubresautantes, comme les cuisses d'une grenouille sous la pile voltaïque. Les visages ruissellent de sueur. L'écume souille les bouches. Quand il s'affaisse un danseur, la danse se resserre et s’emporte. Une Terpsichore épileptique les emplit, faisant tous les muscles d'acier. Le gisant se relève, et la ronde des convulsionnaires noirs tourbillonne à la flamme vacillante du brasier, ainsi que des phalènes enfermées dans une lanterne. Le charivari rugissant fouette toutes les fatigues...
L'aube blanchissait. Tous tombaient évanouis, se relevaient et redansaient.
Au matin, la négresse sortait de la maison encore pleine des cris du cuivre, courbée et portant sur son dos un lourd paquet blanc. Quand la Mauresque revint de son évanouissement, elle dit à la négresse : « Maintenant que j'ai le diable dans le ventre, viendra-t-il ? »
Une douleur au côté la prit, et elle retomba sur ses coussins de Maroc, la tête près de la petite lucarne de la rue.
Ce jour-là, elle le vit passer; mais il pensait à se tailler un pantalon blanc dans les draps de son lieutenant.
Le lendemain, elle le vit encore passer; mais il pensait à teindre en noir le mulet gris de son colonel. Une autre fois, le zéphyr passa encore. Il était gris ce jour-là; et il n'était pas encore dégrisé, que la Mauresque était morte d'une fluxion de poitrine.
Allez à Sidi-Abd-el-Rahhman-el-Tsaalébi. Vous y verrez, au-dessous du caroubier, une jolie tombe carrelée de vert et de blanc, avec des branches de laurier.

Trois poèmes écrits à Alger
Dans une lettre datée 11 juin 1849, Jules de Goncourt écrit à Louis Passy, « Quoi qu’il en soit, j’emporte dans mon voyage pédestre en France, le sac à dos et le bâton à la main, j’emporte, dis-je, un seul livre : Victor Hugo. C’est un des plus grands hommages qu’on ait rendus au grand homme. Il en sera bien flatté, mais malheureusement les plus grands dévouements sont récompensés par l’anonymat. » Le 29 septembre, toujours à son ami Louis, il reparle du poète : « Oui, j’aime Victor Hugo ! Je l’aime parce qu’il a fait Notre-Dame de Paris ; je l’aime parce qu’il a fait Marion Delorme, Les Burgraves, le Roi s’amuse ; parce ses pièces, quoi que tu en dises, ne sont pas seulement originales, par des traits jetés au hasard, mais par des traits de caractère, des traits de sensibilité magnifiquement rendus, enfin parce que cet homme de génie interprète ce que je sens, et que ses œuvres me sont les plus sympathiques de toutes celles que j’ai lues… »

Jules, étonnamment, n’évoque pas les recueils de poésie du chef de file du romantisme. Il s’était par contre emballé pour Don Juan, le poème de Byron (lettre du 26 juin 1849 au même), dont il admirait particulièrement les deux premiers chants, « le chef-d’œuvre du genre ».

Cette omission, paradoxalement, nous fait penser que le livre qui l’a accompagné lors de voyage est le recueil des Orientales (1829).

Edmond de Goncourt, dans une note de l’édition des Lettres de Jules de Goncourt (1885), écrit : « En ces années, l’admiration littéraire de mon frère était tout entière à Hugo ; plus tard une partie de cette admiration déserta du côté de Balzac. »

Les trois poèmes écrits à Alger, Bambino, Abdallah et Romance tout nimbés de l’aura hugolienne (dans sa musicalité Romance semble découler directement des Djinns), sont l’œuvre d’un très jeune homme - Jules n’a pas vingt ans - doué et romantiquement à l’écoute des élans du cœur.
M.M

Bambino
Dès qu’il nous voyait, il venait à nous. Sa mise

Par tous les temps était la même : une chemise.

Ce haillon émérite était comme un burnous

Effiloqué, crasseux, accidenté de trou,

Et tout ravitaillé de naïfs rapiéçages,

Enfin, à défier jusqu’aux brosses sauvages

D’un Espagnol. –Souvent nous montions tout un jour

Dans les quartiers du haut croquer avec amour

Les miracles de tons dont chaque mur fourmille,

Et ces Decamps tout faits qui courent par la ville ;

Avec nos deux cartons, il emboîtait le pas,

Et nous faisait honneur de son cortège gras

Et de ses deux grands yeux, de ses yeux de gazelle,

Dévorait tout le temps nos boîtes d’aquarelle.

Nous vécûmes ainsi, - cette chemise et nous, -

Un mois ; - tout un beau mois, un mois charmant et doux ;

Un beau mois de soleil, et de rêve adorable,

Qui s’écoula sans bruit à l’horloge de sable,

Nous, dessinant toujours, elle nous escortant,

Gambadant ; s’il tombait un sou, le ramassant,

Et riant. – Puis sonna l’heure qui les éveille,

L’heure qui tinte au cœur si triste ; et quand la veille,

Nous dîmes un bonsoir au gamin musulman :

« Moi triste, si Français partir », nous dit l’enfant.

Alger, 1849, paru dans L’Eclair du 3 avril 1852

Romance
Tout au bord de la mer ;

Ertoutcha en paresse

Appelle sa négresse ;

Vieille et lente à monter.

Elle a sa foutah blanche.

Le muezzin s’endort,

Et la lune se penche

Sur les minarets d’or.

« Le soir chante

A voix lente

Dans le vent

Comme un chant,

Mélodie,

Engourdie

Bruit lointain

Qui s’éteint

Comme une âme

Qui se pâme.

Namounah !

Du Kaouah !

Mes pensées

Sont bercées.

Le front ceint

De jasmin,

Indolente,

Nonchalante.

Au pays

Des houris

Je m’élève

En mon rêve !

Namounah

Du Kaouah !

A ma bouche

L’ambre touche

Rond d’argent

Grandissant,

Vers l’étoile

Qui se voile,

Monte et va

Du houka

La fumée

Embaumée ! »

Tout au bord de la mer ;

Ertoutcha en paresse

Appelle sa négresse ;

Vieille et lente à monter.

Elle a sa foutah blanche.

Le muezzin s’endort,

Et la lune se penche

Sur les minarets d’or !

Alger, 1849, paru dans L’Eclair du 4 septembre1852

Abdallah
Dans sa cour qu’encadraient des colonnes de marbre,

Voluptueusement il fumait. Un gros arbre,

Un caroubier, je crois, tenait ouvert sur lui

Son parasol mouvant. Le soleil plein d’ennui

Dormait l’œil grand ouvert, immobile, implacable,

Torréfiant la cour et son tapis de sable.

Dans son ombre Abdallah est fort bien. – Il est là

Etirant mollement ses membres de pacha ;

Il met l’ombre à sa lèvre, et, par molle bouffée,

Extrait du fourneau roux la spirale argentée,

Et recommence, et voit, dans le calme de l’air,

Le rond s’élargissant monter, monter, monter !

Au bout d’un certain temps Abdallah fut en fête,

Il maria ses cils sur ses longs yeux ; sa tête

Fut prise peu à peu d’un dodelinement ;

Il laissa le tuyau retomber doucement ; -

Et puis, sur l’aile d’or des rêves, ses pensées

Suivirent le tabac en ses blanches montées.

Alger, 1849, paru dans L’Eclair en 1852.

Decamps
Le texte qui suit, tiré de Gabriel Decamps Pages retrouvées, est un bel hommage au peintre Alexandre-Gabriel Decamps (1803-1860), l’un des premiers peintres orientalistes français. Il justifie sa place dans cet ouvrage parce qu’il est fréquemment cité par les Goncourt (récit, lettre, poème). On aurait pu attendre Delacroix, le lion des années 1830, c’est Decamps qui toujours revient sous leurs plumes. Il influencera des générations de peintres et inspirera, on l’a dit, le personnage de Coriolis dans Manette Salomon.
Decamps était parti en Orient en 1828. Une année durant, il arpenta la Grèce et la Turquie, où il s’arrêta quelques mois à Smyrne, l’actuelle Izmir. Il en était revenu auréolé de gloire. Gautier, Fromentin, Dumas, Daudet le citent, lors de leurs séjours en Algérie, aussi bien à propos des paysages que des scènes animées, cafés enfumés ou rues populeuses.
La peinture de Decamps, souvent de petit format, très colorée, procédant par des empâtements lourds faisant rebondir la lumière sur le brun des ombres, était faite pour séduire les amateurs des tons chauds de l’Orient. Il introduisit dans la palette occidentale des couleurs supposées être celles de l’Orient : les ocres, les noirs, les verts sombres mettant en valeur l’ivoire clair des peaux orientales. De plus, et cela ne pouvait que séduire les Goncourt, il traitait ses aquarelles de la même façon que ses peintures à l’huile.
L’apport de Decamps dans l’art réside dans sa technique, novatrice à l’époque, qui privilégiait la matière picturale sans amoindrir le sujet représenté. Baudelaire, qui lui préférait Delacroix, ne fut pas avare d’éloges sur les œuvres exposées dans les différents Salons auxquels Decamps participe, dont celui de 1837 où fut montré le fameux Supplice des crochets et celui de 1846 qui exposa Ecole turque et Souvenir de la Turquie d’Asie, enfants turcs auprès d’une fontaine.
Decamps connut de son vivant un succès éclatant, ses toiles se vendaient cher, dépassant celles de Delacroix, jugé trop romantique.
S’il ne voyagea plus, son métier sollicita longtemps ses souvenirs de voyageur : ses œuvres continuèrent de s’inspirer de l’Orient. Mais comme souvent dans ce cas, ses tableaux se répétant devinrent moins convaincants sans pourtant manquer d’exactitude.
Decamps demeure dans l’histoire de la peinture orientaliste un observateur sérieux et doué. Le texte des Goncourt, réécrit à la mort du peintre, manifeste une rare admiration de la part d’écrivains extrêmement exigeants et à la compétence reconnue dans le domaine de l’art.
M.M

Decamps (1)
La France a perdu un grand peintre : Decamps est mort.
De sa vie, que dire? Il l'a racontée dans une lettre qui donne l'accent de sa conscience et de sa dignité, la mesure de l'élévation de son caractère, de la noblesse de son coeur, de la grandeur de ses aspirations. Il était né le 3 mars 1803. Il est sorti de l'atelier d'Abel de Pujol. Il n'a pas été membre de l'Institut. Voilà toute cette vie honnête, droite, simple.
La postérité commence pour lui.
Decamps est le Maître moderne, le maître du sentiment pittoresque.
Il a trouvé la nouvelle formule plastique de la nouvelle histoire d'Augustin Thierry.
Descendant à des personnages de miniature la grandeur michelangelesque, il a doté le tableau de chevalet de l'énergie historique.
Il a été le dessinateur superbe de l'Hercule juif.
Il a été le paysagiste épique.
Il a été le poète comique et profond de l'instinct et de la malice de la bête.
Et il a rallumé le soleil de Rembrandt au foyer de l'Orient.
Son DC puissant au bas de trois coups de crayon ou de brosse est la signature maîtresse de la peinture du 19ème siècle.
Il s'est trouvé des gens qui, dans cette intelligence supérieure, dans cette compréhension originale, dans cette admirable organisation artistique, n'ont vu ou n'ont voulu voir qu'un homme de métier, disons leur mot, de ficelles. Dans cette prodigieuse interprétation de la nature, qui est l'oeuvre de Decamps, ils ont vu quoi? - des frottis secs. Cela qui n'était que son moyen, a été déclaré sans appel ni recours, son but : et la critique malveillante et le public qui l'écoute, ont fermé les yeux devant cette âme intime de la nature, qui montait et jaillissait de ces travaux, de ces recherches, de ces inventions d'une main savante.
Et cependant regardez un tableau de Decamps et voyez : n'est-ce pas la vie du ciel? Les petites cara­vanes paresseuses de nuages blancs par l'éther implacable; les courses folles des nuées échevelées; les longs déroulements et les lourdes marches et les figurations titanesques des nuages solides et les firmaments balafrés, barrés, rayés, et les zébrures terribles; les vapeurs humides qui s'élèvent de la terre, à l'heure de son réveil; le rayonnement pacifique du midi; le soir, et ses voiles de gaz ondulants, lutinés par l'haleine des nuits; le glaive de feu de l'orage; -se rendent à ses pinceaux vainqueurs, surprenant ces images de l'infini, comme les surprend le daguerréotype de Macaire.
Que du ciel la peinture de Decamps descende à la terre, la magnifique traduction ! la surprenante perspective ! C'est d'abord une croupe énorme, la barrière d'un monde. Les monts sont collines, les rocs se mamelonnent à l'horizon lointain. Puis roule lentement, par les plans étagés, le torrent des lignes insoumises, jusqu'à ce coin tranquillisé qui est le prosceniurn du tableau et le rendez-vous de son intérêt. Et là encore, tout sera grand, par l'aspect sculptural que le maître sait donner à tout. Decamps prête un caractère à son décor comme à ses personnages. L'arbre sera rameux; il se profilera dans toute son armature; il percera sa feuillée avare d'un faisceau de nervures accentuées qui se dresseront contre le ciel comme les cent bras de Briarée,- mouvement de l'immobile matière. Au-dessous de l'arbre, Decamps ne dédaigne rien, vivifiant dans sa toile le grain de sable et le fétu, s'arrêtant aux moindres accidents du terrain, pourléchant ses rugosités brutes, prêtant une figure jusques aux cailloux du chemin; travail patient et inspiré, par lequel Decamps conquiert la physionomie de la localité, du pays, du climat! il va, il cherche, il s'inquiète ainsi de percer et de peindre l'âme inerte de la nature, cette vie latente, ce reflet d'action qu'elle emprunte à l'universelle action des êtres; et la nature, en l'Oeuvre de Decamps, est ce conte de fée, où tout à coup, guéris de leur catalepsie, affranchis du mauvais sort que Dieu leur jeta, l'arbre sent, le rocher s'anime, l'eau gazouille.
Ce mur, ce mur blanchi et reblanchi de chaux vive, mangeant les yeux, - les pinceaux de Decamps le truellent; ils le maçonnent, ils le crépissent; et à leur aide, voici le chiffon, le grattoir, le bouchon et le couteau à palette, tous les aides de la pratique. Soudain le mur, le mur lui-même, est tout entier sur la toile, calciné, lézardé, grenu, poreux, suant des micas, rougi par des esquilles de briques, émeraudé par d'humides suintées, les pieds roux de fumier, baveux d'immondices, un mur en personne naturelle, confessé tout entier, contant toute son histoire, toute sa vie de pluie et de soleil! Et faut-il une ombre sur ce mur, une petite cernée d'outre-mer la fera lumineuse et transparente, comme il convient à une ombre faite sur un tel mur par un tel soleil. Même l'ombre franche, l'ombre crue, l'ombre sous cette porte, elle sera l'ombre qui est; - et des glacis, et des lavis, et des frottis, il sortira non une nuit partielle mais une défaillance de lumière, noyée et ensevelie dans la poussière dorée du jour, sans que le maître ait sacrifié une arête, une solidité, une vigueur!
Pour meubler ses paysages de France, Decamps s'empare du gamin, du roulier, du mendiant, du paysan, - tout gens qu'il sait habiller, du contour carré et cerné de Chardin, le grand silhouetteur moderne.
L'Italie, la Grèce, l'Asie, les terres chaudes et brûlées, les favorites du soleil, il les peuple de canéphores aux lignes sévères, de Turcs immobiles et graves, recueillis en leur paresse comme en une prière, d'Arnautes au profil indien, d'éphèbes aux beaux membres, de femmes voilées, ombres silencieuses du Repos et de la Rêverie, de marmots demi-nus aux yeux fiévreux et nageant dans leurs orbites, de cavales blanches piétinant dans des gués roses, de truies noires du Latium accroupies dans l'ombre, de tortues lentes, de cigognes perchées sur les ruines, sentinelles d’argent.
Et de ce kaléidoscope, et de cet arc-en-ciel, et de ce royal vestiaire d'Arlequin - l'Orient, - comme il en a fait son bien et son domaine. Ce ne sont, par ses toiles, que tendres, vives et gaies couleurs, que fanfares et pétillements de vermillon, de jaune d'or, de cendre verte, riant dans l'harmonie fauve de l'ensemble. Les beaux éclairs de ton, ramenés au ton général par les blancs jaunes, reliés entre eux par les contours et les ombres de terre de Sienne brûlée! Et de cette palette, un jour, s'échappe tout un écrin, ces Anes d’Asie, étincelants, fulgurants d'une poudre de perle, de topaze, de rubis et de diamants, le chef-d'oeuvre de cette peinture agatisée que tous cherchaient alors : Delacroix et Bonington; et un autre jour, de cette palette reposée et tranquillisée, s'envole cette merveille des merveilles : le Boucher Turc.
A Decamps le village, la ferme, la cour et la basse-cour, le fumier, la masure et la loque, l'écurie, l'auge, la bauge et le chenil!
A Decamps la chasse, la perdrix au blé, le canard au marais, la quête et l'arrêt! A Decamps le chien! chiens de plaine, chiens de bois, et les bassets tors!
A Decamps, le singe, la comédie simiesque! et macaques et guenons, une ménagerie de grimaces.
A Decamps, le choc des peuples et des hordes! les harnachements sauvages, les catapultes grossières, les chars barbares, le carnage de la guerre en enfance; les cirques bornés par l'accumulation des montagnes, le sang qui brunit le terrain de cuivre et monte voiler le firmament de la pourpre de ses fumées! A Decamps, trois armées qui se broient, deux mondes qui se dévorent! A Decamps, la Panique poussant dans le ravin la défaite trépidante! A Decamps, les roulées d'hommes, de chevaux et de boeufs, emportant, dans le flot de leur terreur, le désespoir des femmes!
A Decamps, la Bible! les pierres énormes semées sur la terre pour le sommeil des Jacob ! A Decamps, les peupliers et les amandiers maigres des montagnes de Galaad, les citernes économes auprès desquelles s'aplatissent les chameaux ismaélites chargés d'aromates ! A Decamps, le troc des Joseph contre vingt pièces d'argent ! A Decamps les cavernes profondes où Israël fuyait Madian; les roches d'Elam, où le douzième juge reposait sa force ! A Decamps, les travaux du Nazaréen, la mâchoire du poulain d'ânesse, les mille hommes tués de Lechi, et Dalila, et le temple du Dieu-Dragon qui croule !
A Decamps, les mers bleuissantes ourlées de lumière; les campagnes embrasées, craquantes et dartreuses ! A Decamps, le paradis torride, fleuri, emperlé, éblouissant, l'Éden incendié ! A Decamps, l'Orient !
A Decamps, le soleil !

(1) Article publié dans le Temps Illustrateur Universel, numéro du 2 septembre 1860.- C'est la répétition du Decamps de notre brochurette intitulée La Peinture à l’exposition de 1855, mais la brochurette n'avait été tirée qu'à 41 exemplaires.

Les deux Girafes
« Quel est l’officier de bureau arabe, le rond-de-cuir désœuvré et romantique, qui, au temps de la Conquête, inventa ces noms extraordinaires ? Il mériterait de donner le sien à quelque boulevard de l’Alger moderne.
Rue de la Mer rouge, rue des Pyramides, rue de la Girafe, rue du Palmier, rue de la Grenade !... C’est l’Afrique du « Tour du monde » et des livres d’images – oasis, caravanes, chameaux et chameliers, explorateurs et tueurs de lions. »
Louis Bertrand, Nuits d’Alger, 1930.

C’est une large cave sous de grands arceaux.
Des bancs de bois et des niches dans les murs. Au milieu il y a une table et sur cette table deux bocaux de poissons rouges. De grandes veilleuses dont la lumière s’endort par moments, puis s’éveille en sursaut, éclairent étrangement et font de larges ombres. Sur les bancs, des Arabes assis, dans les niches, des Arabes assis, dans les niches, des Arabes accroupis, fument dans l’immobilité et le silence.
Un petit Maure va d’une pipe à l’autre avec son réchaud.
Sur un lit d’un mauvais matelas, trois hommes chantent et reprennent continuellement un air nasillard, qu’un derbouka, sempiternellement frappé, accompagne.
Des spirales montent des pipes, les chanteurs nasillent, et les Arabes sans mouvement dorment en leurs pensées.
Vous reconnaissez ? C’est le Café de la Girafe à Alger.

+++

Passé Saint-Cloud, on trouve, en remontant la Seine vers Paris, un cabaret propret et endimanché. Il attend les voyageurs au bord de la rivière, sa porte grande ouverte. Tous les printemps on le rebadigeonne à neuf. Et printemps comme été, ce sont des bruits de verres. Le coteau de Sèvres avec ses villas aux fumées bleues s’élève derrière lui. Le Bas-Meudon, les îles aux joyeuses saulées, - toute cette idylle qui trempe ses pays dans l’eau, - est à ses pieds, à deux minutes.
Du cabaret aux saules, des saules au cabaret, c’est un va-et-vient de jeunes hommes et de jeunes femmes : une chaîne de joyeux deux à deux. Ils montent, ils descendent la berge, du matin au soir, et lui est là, souriant et hospitalier, hélant les canotiers de la basse Seine. Il y a des régates près du pont là-bas. Entrez et entrons ! A la santé de la Marie Michon ! – Les échos y disent des chansons, les murs y chantent des gaietés. – Voyez les rangées de tables aux nappes blanches, aux verres provocateurs, aux menus cartonnés, s’il vous plaît, à cheval sur deux tables. La mère, une matelote et du vin blanc ! Les jolies parties d’amour, les jolis ménages tout autour des tables ! La nuit y disent des chansons, les murs y chantent des gaietés !
Vous ne reconnaissez pas ? C’est le Cabaret de la Girafe à Sèvres.
l’Eclair, numéros des 13 et 20 mars 1852.

Regards de quelques écrivains sur le Café des Platanes
Dans Une Année dans le Sahel, Eugène Fromentin évoque en quelques phrases ce café qui semble avoir été très fréquenté par les touristes au moment de son séjour en Algérie.
« Un peu plus loin que le cimetière, en suivant la route, on trouve un endroit très vanté, très souvent reproduit, dont tu dois connaître déjà dix tableaux au moins, ce qui me dispensera, j'espère, de faire aussi le mien : je veux parler du café des Platanes. Le lieu assurément est fort joli. Le café, construit en dôme, avec ses galeries basses, ses arceaux d'un bon style et ses piliers écrasés, s'abrite au pied d'immenses platanes d'un port, d'une venue, d'une hauteur et d'une ampleur magnifiques. Au-delà, et tenant au café, se prolonge, par une courbe fort originale, une fontaine arabe, c'est-à-dire un long mur dentelé vers le haut, rayé de briques, avec une auge et des robinets primitifs dont on entend constamment le murmure, le tout très écaillé par le temps, un peu délabré, brûlé de soleil, verdi par l'humidité, en somme un agréable échantillon de couleur qui fait penser à Decamps. Une longue série de degrés bas et larges, dallés de briques posées de champ et sertis de pierres émoussées, mènent par une pente douce de la route à l'abreuvoir. On y voit des troupeaux d'ânes trottinant d'un pied sonore, ou des convois de chameaux qui y montent avec lenteur et viennent plonger vers l'eau leurs longs cous hérissés, avec un geste qui peut, suivant qu'on le saisit bien ou mal, devenir ou très difforme ou très beau.
En face s'ouvre, par une grille française flanquée de pilastres et précédée de tristes acacias, la grande allée pleine de roses encore fleuries du Jardin d'essai. J'y vais quelquefois, mais je n'en parlerai pas, n'étant pas botaniste et n'étudiant au surplus que les choses arabes. »

Dans Le Véloce, Alexandre Dumas avait rapidement esquissé cet endroit, en invoquant lui aussi le peintre Decamps.
« La première chose qui nous arrêta court fut un charmant café à la porte duquel un Arabe se tenait debout, causant avec un autre Arabe assis et fumant: le tableau était tout compose, Giraud prit son album et copia ce Decamps au naturel. Pendant ce temps nous prenons une tasse de café dans l'intérieur de la maison. »
Alexandre Dumas, Le Véloce

Gérard de Nerval dans son Voyage en Orient s’était référé au même peintre, qui était dans les années 1840 le peintre orientaliste par excellence, quand il lui avait fallu parler d’un café au bord du Nil aperçu dans la lumière du soleil couchant. Nerval est l’un des premiers écrivains à introduire la peinture de Decamps dans le système citationnel de la littérature de voyage du 19ème siècle consacrée à l’Orient.
« Je retins la barque pour me ramener le soir, c'est l'usage; les rameurs entrèrent au café, et entrant dans le village, je crus voir un tableau de Decamps. Le soleil découpait partout des losanges lumineux sur les boutiques peintes et sur les murs passés au blanc de chaux; le vert glauque de la végétation reposait çà et là les yeux fatigués de lumière. »
Gérard de Nerval, Voyage en Orient

Deux pages du Journal 1851-1896
Le Journal des Goncourt contient un certain nombre d’évocations rappelant leur voyage à Alger. J’ai retenu deux dates, espacées par 35 années, où le Je qui parle, duel et alerte pour celui de la fin février 1854, singulier et amer pour celui du 2 juillet 89, passe du souvenir béni de la période algérienne au constat cru – cruel ? – d’un présent fin de siècle examiné par l’œil d’un vieillard désabusé.
Deux dates, deux mondes, deux perceptions contraires.
En février 1854, c’est Jules qui écrit, l’âme des Goncourt est encore sous l’emprise du charme de la nouveauté orientale. A Paris, où les deux frères sont installés, ils recherchent à travers les rues de la capitale tout signe qui déclenchera la magique nostalgie.
En juillet 1889, Edmond, usé, est confronté lors de sa visite à l’Exposition Universelle, au réel obscène de la rue du Caire, la « rue du Rut ». La poésie, en allée avec la jeunesse, il ne reste plus que cette chair exotique, mâle ou femelle, importée pour le plaisir des Parisiens. Cette page, ce jour là, est d’une tristesse maladive.
A son corps défendant, l’image du passé envahit la pensée d’Edmond qui ne le reconnaît plus. C’est un autre homme, séparé de sa jeunesse et comme en colère contre elle, qui le relate et qui, ce faisant, tente de le nier.
Ces deux moments, extraits de la masse considérable de notations du Journal, nous montrent le lent effacement, cette mise à distance silencieuse, dans une mémoire devenue solitaire, des « jours anciens » où le bonheur se vivait légèrement. Parce que partagé avec son frère défunt.
Dans le désert qu’il s’est construit, Edmond, vieux, ne veut plus se souvenir.
M.M

Journal
Fin février 1854
Je ne passe jamais à Paris devant un magasin de produits algériens sans me sentir revenir au mois le plus heureux de ma vie, à mes jours d'Alger. Quelle caressante lumière ! Quelle respiration de sérénité dans le ciel ! Comme ce cli­mat vous baigne dans sa joie et vous nourrit de je ne sais quel savoureux bonheur ! La volupté d’être vous pénètre et vous remplit, et la vie devient comme une poétique jouissance de vivre.
Rien de l'Occident ne m'a donné cela; il n’y a que là-bas, où j'ai bu cet air de paradis, ce philtre d'oubli magique, ce Léthé de la patrie parisienne qui coule si doucement de toutes choses ! ... Et, marchant devant moi, je revois derrière la rue sale de Paris, où je vais et que je ne vois plus, quelque ruelle écaillée de chaux vive, avec son escalier rompu et déchaussé, avec le serpent noir d'un tronc de figuier, ram­pant tordu au-dessus d'une terrasse... Et, assis dans un café, je revois la cave blanchie, les arceaux, la table, où tournent lentement les poissons rouges dans la lueur du bocal, les deux grandes veilleuses endormies avec leurs sursauts de lumières, qui sillonnent dans les fonds, une seconde, d'impassibles immobilités d'Arabes. J'entends le bercement nasillard de la musique, je regarde les plis des burnous; len­tement le Bois en paix de l'Orient me descend de la petite tasse jusqu'à l'âme; j'écoute le plus doux des silences dans ma pensée et comme un vague chantonnement de mes rêves au loin - et il me semble que mon cigare fait les ronds de fumée de ma pipe sous le plafond du Café de la Girafe.

Mardi 2 juillet 1889
Et nous voilà dans la rue du Caire, où le soir converge toute la curiosité libertine de Paris, dans cette rue du Caire aux âniers obscènes, aux grands Africains, dans des atti­tudes lascives, promenant des regards de fouteurs sur les femmes qui passent, à cette population en chaleur qui vous rappelle des chats pissant sur de la braise - la rue du Caire, une rue qu'on pourrait appeler la rue du Rut.
Et c'est la danse du ventre, une danse qui pour moi serait intéressante dansée par une femme nue et qui me rendrait compte du déménagement des organes de la femme, du changement de quartier de son ventre. Ici, une remarque que me suggèrent mes coucheries avec des femmes mau­resques, en Afrique. C'est peu explicable, cette danse, avec ce déchaînement furibond du ventre et du cul, chez des femmes qui, dans le coït, ont le remuement le moins pro­noncé, un mouvement presque imperceptible de roulis et qui, si vous leur demandez d'assaisonner ce roulis du tan­gage de nos femmes européennes, vous répondent que vous leur demandez de faire l'amour comme des chiens.
Et nous finissons la soirée dans les cafés de la rue, buvant de l'eau-de-vie de datte, très amusés par notre jolie interprète Mme Dayot, qui parle l'arabe comme une fille d'Arabe, qu'elle est, et cause avec les cafetiers et nous les fait se déployer dans tout leur exotisme.

Edmond et Jules de Goncourt par Gavarni

Edmond et Jules de Goncourt par Gavarni

Commenter cet article