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Publié par med médiène

Le père Goriot

Le père Goriot

Le Père Goriot, l’histoire
En 1819, l’année où commence le drame, Mme Vauquer dirige depuis quarante ans la pension bourgeoise qu’elle a ouverte rue Neuve Sainte Geneviève. Cette pension est située entre les buttes de Montmartre et les hauteurs de Montrouge « dans cette vallée de plâtras » prêt de tomber et de « ruisseaux noirs de boue ». Balzac n’hésite pas, en ce début de l’histoire, de s’adresser à sa lectrice « à la blanche main enfoncée dans un moelleux fauteuil. Cette lectrice n’est pas Mme Gruger, la mère de la jolie Ida dans Ferragus, que l’on voit dans sa chambre immonde entourée de divers objets dont un roman. Balzac nous prévient : ce drame, dit-il, n’est pas une fiction. « All is true ». L’histoire commence par la description du décor, un lieu à Paris où sont réunis les personnages qui forment la société logée dans la pension. Ils sont par ce fait les héros plus ou moins principaux du drame que l’on va lire.
Le lieu donc. La maison Vauquer est bâtie « dans le bas de la rue » qu’un accident géologique préserve du bruit de la grande ville toujours en activité. De cet endroit peu passant et étonnement silencieux on peut voir, nous dit-on, le dôme du Val de Grâce et le dôme du Panthéon. Ici les maisons sont mornes et les murailles « sentent la prison. » Le texte précise :
« Nul quartier de Paris n’est plus horrible ni plus inconnu que celui-ci . La rue est si étroite, les pavés si grossiers, la pente si forte que les voitures et les promeneurs l’évitent. La couleur brune des murs, partout présente, rend cet endroit immensément triste. » Devant la façade de la pension, un jardinet d’une toise (1,80 mètre) de largeur la séparait de la rue. Y étaient plantés des artichauts, des arbres fruitiers maladifs, de la laitue et du persil. Un coin formant terrasse était aménagé pour les jours caniculaires : on pouvait s’installer pour prendre une glace ou un café. Au dessus d’une porte bâtarde était inscrite l’indication suivante : Maison Vauquer. Pension bourgeoise des deux sexes et autres.
En face de la maison une sculpture représentant l’Amour offrait au regard des pensionnaires un vernis écaillé. Cette sculpture pourrait être, explique Balzac, le symbole de l’amour parisien, étant donné que l’hôpital des Vénériens était installé tout près. (On sait que Mlle Michonneau s’appelait dans le manuscrit Mlle Verolleau.) La pension Vauquer comportait trois étages plus deux chambres mansardées situées sous les combles. Elle était badigeonnée de jaune ce qui lui donnait un air ignoble, comme celui de presque toutes les maisons de Paris.
Derrière la maison se trouvait la cour où Mme Vauquer élevait des cochons, des poules et des lapins. Là était installée la cuisine avec un garde manger suspendu au dessous duquel "tombent les eaux grasses de l’évier". Au fond de cette cour on avait placé une petite porte par laquelle la cuisinière chassait les ordures de la maison. Le salon de la pension se trouvait au rez-de-chaussée ainsi que la salle à manger et la cuisine. C’était une pièce mal planchéifiée, lambrissée à hauteur d’appui. Sur les murs, un papier vernis était posé représentant des scènes de Télémaque, provoquant à chaque fois l’excitation des étudiants. La cheminée à foyer toujours propre indiquait qu’on y allumait très peu souvent le feu. Deux vases trônaient sur son manteau encageant des fleurs artificielles, vieillies et poussiéreuses. Il se dégageait de cette pièce une " odeur de pension sentant le moisi, le renfermé, le rance… cela pue le service, l’office, l’hospice. "
Le salon paraissait élégant par rapport à la salle à manger qui lui était contiguë. La couleur de l’ensemble était indistincte faite de plusieurs couches de crasse. Il y avait des assiettes épaisses fabriquées à Tournai, des carafes gluantes, ébréchées, des meubles antiques, trop vieux pour être décrits, et une longue table couverte d’une toile cirée grasse. Ici règne la misère sans poésie : une misère économe, concentrée, râpée.
Mais, dit Balzac, toute cette description, retarde la narration de l’histoire. La maison s’éveille dès sept heures par l’arrivée dans la cuisine de Mme Vauquer et de son chat. Description de Mme Vauquer. « Toute sa personne explique la pension comme la pension implique sa personne. » Elle ressemble « à toutes les personnes qui ont eu des malheurs ». Et elle avait « souffert tout ce qu’il est possible de souffrir. » Elle ne se sentait donc redevable de pitié pour personne. Le petit déjeuner est servi aux pensionnaires internes par la grosse Sylvie. Les externes ne venaient qu’au dîner moyennant trente francs par mois.
A cette époque la pension comptait sept internes. Au premier étage se tenait deux appartements, les meilleurs. Mme Vauquer occupait le moins considérable, l’autre étant loué par Mme Couture, une veuve qui avait sous sa protection une jeune personne, Victorine Taillefer. Au second étage deux appartements étaient loués, l’un par M. Poiret, un vieil homme et l’autre par un homme d’une quarantaine d’année affublé d’une perruque voire et qui teignait ses favoris. Il s’appelait Vautrin et se disait ancien négociant. Le troisième étage était partagé en quatre chambres habitées par Mme Michonneau et le père Goriot, ancien fabricant de vermicelles, de pâtes d’Italie et d’amidon. Ces deux locataires payaient leur pension 45 francs par mois. Les deux autres chambres étaient réservées « aux oiseaux de passage ». Mme Vauquer ne les appréciait guère, car ils étaient selon elle peu fiables par nature et « mangeaient trop de pain. »
Au moment où commence cette histoire, un jeune homme des environs d’Angoulême occupait l’une de ces chambres. Il était venu à Paris faire son droit. Eugène de Rastignac recevait chaque année 1200 francs difficilement économisés par sa famille.Rastignac étaient de ceux, dit l’auteur, qui avaient été forgés dans le malheur. Il reconnaissait la vertu du travail et voulait, par dessus tout, ne pas décevoir sa nombreuse famille – surtout sa mère et sa sœur. Sérieux, il fonde tous ses espoirs dans ses études. Pour terminer l’inventaire des occupants de la pension il faut parler des deux mansardes où vivaient la domestique Sylvie et Christophe, l’homme de peine. Le grenier voisin servait à l’étendage du linge. La pension recevait en dehors de ses résidents officiels huit étudiants (droit et médecine) uniquement pour le dîner, auxquels il faut ajouter deux habitués du quartier. La salle à manger pouvait contenir 18 personnes et pouvait en admettre une vingtaine en se serrant. Chaque matin les sept internes se retrouvaient dans la salle à manger comme s’ils étaient en famille. Mme Vauquer apportait ses soins à chacun d’eux, les modulant selon le prix payé pour la pension. Il faut dire, note Balzac, que les prix pratiqués par la propriétaire étaient tout à fait raisonnables pour cette période de grande mutation sociale. Ils s’expliquaient par sa proximité avec le boulevard Saint Marcel, entre la Bourbe (maternité pour les filles) et la Salpetrière (hôpital pour les pauvres).
L’aspect délabré de la pension était en conformité avec l’aspect délabré du costume des pensionnaires. La « couleur problématique » des redingotes grossières, les chaussures usées, le linge élimé des « vêtements qui n’avaient pas d’âme », les robes des femmes passées, déteintes et reteintes, les vieilles dentelles raccommodées, les gants glacés par l’usage, les collerettes roussies et les fichus éraillés constituaient le quotidien vestimentaire des pensionnaires de la maison Vauquer. Si les vêtements étaient à bout de souffle, le corps en général de ces personnes étaient bien charpentés car ils avaient résisté aux tempêtes de la vie et les bouches flétries recouvraient des dents avides. Toutes ces personnes avaient vécu de vrais drames, non de ceux que l’on voit au théâtre mais de ceux que l’on vit réellement, dans le poids des choses, des luttes, des chagrins et des rages.
A ce stade du récit, Balzac procède à la description de chacun des pensionnaires.
Mme Michonneau : un squelette avec peut être de beaux restes. Poiret, « une espèce de mécanique » à casquette, canne à pommeau d’ivoire jauni. Il se présente dans « une culotte presque vide » avec ses jambes flageolantes et « son cou de dindon. » Poiret est « une ombre chinoise ». On l’imagine retraité du ministère de la justice, en charge des bourreaux et de leurs frais. Poiret pourtant est de ceux dont on dit : « il en faut des comme ça. » Le beau Paris ignore ces figures blêmes et hâves. Paris est un océan. On n’en connaîtra jamais la profondeur, dit Balzac. Il reste toujours un endroit inconnu même aux plongeurs littéraires. La maison Vauquer est une de ces monstruosités.
Mlle Taillefer se rattache par son visage « à la souffrance générale qui fait le fond du tableau. Elle porte un « air de perpétuelle tristesse », un air pauvre et grêle. Son visage n’est pas vieux et sa physionomie roussâtre est accentuée par une chevelure « blond fauve. » Sa taille, trop mince, l’apparente aux statuettes du Moyen âge. Mais ses vêtements simples trahissaient des formes jeunes. Victorine Taillefer était jolie par juxtaposition. Heureuse, elle aurait été ravissante et aurait pu lutter avec les plus belles jeunes filles. Il lui manquait, écrit Balzac, « ce qui crée une seconde fois la femme : les billets doux et les chiffons. » Mme Couture l’emmenait chaque semaine à la messe et tous les quinze jours à confesse pour « en faire à tout hasard une fille pieuse. » Victorine, désavouée par son père, voyait les millions de l’héritage destinés à son frère. Ni le père, ni le frère, ne s’intéressait à elle. Mme Couture et Mme Vauquer ne trouvaient pas assez de mots "dans le dictionnaire des injures" pour qualifier une telle attitude. Eugène de Rastignac avait un visage tout méridional : un teint blanc, des cheveux noirs, des yeux bleus. Dans sa tournure, son bon goût et ses manières on devinait la noblesse de son éducation. En général il était vêtu comme ses congénères étudiants : une vielle redingote, un mauvais gilet, la méchante cravate noire qui sévissait au quartier latin, un pantalon à l’avenant et des bottes ressemelées. Mais dans les grandes occasions il pouvait sortir en habit digne des riches jeunes gens du noble faubourg.
Vautrin pouvait être considéré comme la transition entre ces deux derniers personnages, la rousse jeune fille et le brun jeune homme, et les autres.De moyenne taille, fort, musclé avec des mains épaisses décorées de poils d’un « roux ardent », un visage rayée de rides prématurées, un visage dur, Vautrin avait paradoxalement des manières souples. Sa voix de basse-taille convenait à sa grosse gaieté. Obligeant et rieur, il ne déplaisait pas. Bricoleur, il savait se rendre indispensable tout en rendant service à l’avare Mme Vauquer et aux autres pensionnaires. Il séduisait par sa profonde connaissance : il savait parler de tout, de la France, de l’Etranger, des vaisseaux et de la mer, des hommes et des événements, des lois, des hôtels et des prisons. Il avait dépanné financièrement sa logeuse et certains pensionnaires à plusieurs reprises. Aucun d’eux n’avait songé un instant à ne pas le rembourser. Son regard profond et plein de résolution les en avait certainement dissuadé. Son œil, dit Balzac, « allait au fond de toutes les questions, de toutes les consciences.
Son emploi du temps était réglé comme une horloge. Il sortait toujours après déjeuner. Il revenait pour dîner puis ressortait pour rentrer vers minuit. La logeuse, exceptionnellement, lui avait donné un passe. Il taquinait joyeusement sa patronne qu’il appelait « maman Vauquer » et entourait parfois sa taille avec ses longs bras, soulevant sa « pesante circonférence » comme si de rien n’était. Vautrin s’offrait le luxe d’un Gloria (café plus alcool) en payant 15 francs supplémentaires par mois. Sa gaieté constituait une sorte de barrière qui lui permettait de ne rien dire de ses activités. Il laissait quelquefois tomber un mot, une boutade qui laissait penser qu’il gardait « rancune à l’état social » et « qu’un grand mystère » gisait au plus profond de lui. Victorine Taillefer partageait ses regards furtifs entre le beau jeune homme et l’énergique et séduisant quadragénaire.

Balzac : Le Père Goriot, 1835 (2)
Balzac : Le Père Goriot, 1835 (2)
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