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Publié par med médiène

Jean - Dominique Ingres - Le bain turc 1862

Les moments réservés à l’intimité féminine ont longtemps capté l’inspiration des peintres. Leurs toiles nous dévoilent ces instants passés au bord des bassins d’eau tiède où les baigneuses dégustaient, avec une gourmandise de bonne tenue, pâtisseries fines « en forme de lèvres », fruits glacés et sorbets. Le café se buvait avec lenteur tout en aspirant d’odorantes fumées par le long et suggestif tuyau du narguilé placé le plus souvent entre leurs jambes écartées. Les peintres se plaisaient à représenter leurs corps riches de cette chair que les nourritures sucrées épaississaient et amollissaient et que les onguents éclaircissaient selon le goût de l’époque. Comme pour le riche parisien ou le Vénitien de l’âge d’or, en Orient, l’épanouissant embonpoint et l’argent en quantité allaient de pair. Parfois, les scènes de bain montraient des groupes de femmes prenant des poses lascives, s’effleurant, se frôlant ou se touchant, ou esquissant un furtif geste de caresse défendue. Perpétuant le mythe de Sapho, de nombreuses histoires circulaient sur l’amour que les femmes de harems, par ennui, portaient à d’autres femmes. Cette manière d’envisager le monde fermé du bain en dit long sur les fantasmes qui travaillaient l’imaginaire du mâle et du peintre au 19ème siècle. « Tout homme supérieur doit avoir sur les femmes les opinions de l’Orient » fait dire Balzac à l’un de ses personnages. Ce siècle bourgeois, misogyne s’il en est, considérait l’artiste comme un être virilement dominant, expliquant ainsi son obsession à représenter la nudité féminine. Il est vrai que l’histoire de la peinture, du moins jusque cette période, cite peu de noms de femmes peintres.
Une indéniable sensualité se dégage de ces tableaux où le désir, comme support cardinal de l’inspiration, suscite dans la chaleur liquide du bain, ces scènes imaginées par une sensibilité exacerbée qui ne pouvait s’accomplir autrement. Ce ventre chaud qu’est le bain turc fonctionne alors dans cette peinture comme s’organise le bordel occidental (Degas, La fête à la patronne - 1876-1877, Picasso Le harem appelé aussi Le bordel - 1905, Clovis Trouille, La danse du ventre au bordel - 1934-1944). A ce propos, Guy de Maupassant, qui effectua plusieurs séjours à Alger, écrit dans Au soleil : « Les gens riches, Arabes ou Français, qui veulent passer une nuit de luxueuse orgie, louent jusqu’à l’aurore le bain maure avec les serviteurs du lieu. Ils boivent et mangent dans l’étuve, et modifient l’usage des divans de repos ».
Je pense à Ingres lorsqu’à la fin de sa vie, en 1862, il achève cet évident testament érotique qu’est Le bain turc commencé en 1852. On peut voir dans cette scène de genre l’ultime hommage du vieux peintre à sa jeunesse lorsqu’il s’exerçait à copier les dessins licencieux de Jules Romain. On peut y voir, plus concrètement, la peinture d'un immense lupanar lesbien.
Ce tondo d’un peu plus d’un mètre de diamètre, inspiré par une lettre de Lady Montagu écrite d’Andrinople en 1717, concentre sur les femmes de l’Orient, un peu plus que toutes les idées de son temps. Observons le personnage au corps plein, en bas à droite. Il s’agit de Madeleine, la première épouse de l’artiste. Elle nous est présentée de face, alanguie et comme absente, prise comme dans un rêve voluptueux, la bouche entrouverte, rouge et humide, les cuisses et le ventre légèrement tendus vers l’avant, comme en offrande, les yeux et les sens chavirés : elle est l’image même de l’abandon extasié et de l’orgasme mystique qui à la fois humanise la sainte et sanctifie la putain. Elle est la seule, dans cette assemblée de nudités, qui dirige vers nous son regard mourant « de la petite mort » et à laisser voir l’émoi intérieur qui l’inonde. Ses deux immédiates voisines, embrassées peau à peau, la main de l’une pressant délicatement le sein de l’autre, et toutes les baigneuses solitaires qui peuplent la surface circulaire de la toile, paraissent abîmées dans une pensée sans joie et lourde d’on ne sait quelle incurable solitude.

Les bains de Sofia
Lettre de Lady Montagu, 1717.
"C'est dans une de ces voitures couvertes que je fus au bain vers dix heures du matin. Il était déjà plein de femmes. La pièce suivante est très vaste, pavée de marbre, et tout autour s'élevaient deux sofas de marbre superposés. Il y avait dans cette pièce quatre fontaines d'eau froide, qui s'écoulaient d'abord dans des bassins de marbre puis sur le sol, dans de petites rigoles faites à cette intention qui conduisaient le courant dans la pièce suivante, un peu plus petite, avec les mêmes sofas de marbre, mais si échauffée par les vapeurs sulfureuses qui s'échappaient des bains contigus qu'il était impossible d'y tenir habillée. Les deux autres dômes correspondaient aux bains chauds. Dans l'un d'eux, il y avait des jets d'eau froide qui s'y écoulaient pour le ramener au degré de chaleur souhaité par les baigneuses.
J'étais en tenue de voyage, un habit d'amazone, et je dus certainement leur apparaître très extraordinaire; pourtant, il n'y en eut aucune pour montrer la moindre surprise ou curiosité impertinente; elles me reçurent avec toute la courtoisie possible. Je ne connais pas de cour européenne où les dames se seraient conduites de façon aussi polie envers une étrangère. Je crois qu'il y avait en tout deux cents femmes, et pourtant il n'y eut aucun de ces sourires dédaigneux ou de ces murmures ironiques qui ne manquent jamais dans nos assemblées lorsque s'y montre quelqu'un qui n'est pas vêtu exactement à la mode. Elles répétaient encore et encore : Gûzel, pek gûzel, ce qui veut simplement dire : « Charmante, très charmante ».
Les premiers sofas étaient couverts de coussins et de riches tapis sur lesquels étaient assises les dames, et sur les deuxièmes, derrière elles, se tenaient leurs esclaves, mais sans aucune distinction de rang dans leurs atours, car toutes étaient dans l'état de nature, c'est-à-dire en bon anglais complètement nues, sans cacher aucun de leurs charmes ou de leurs défauts; pourtant, il n'y avait pas le moindre sourire licencieux ou le moindre geste impudique entre elles. Elles marchaient et se déplaçaient avec la même grâce majestueuse que Milton prête à notre Mère à tous.
Beaucoup d'entre elles avaient des proportions aussi harmonieuses que les déesses tracées par le pinceau du Guide ou celui du Titien, la plupart avaient une peau d'une blancheur éclatante avec pour seul ornement leur magnifique chevelure. divisée en de nombreuses tresses qui pendaient sur leurs épaules, nattées avec des perles ou des rubans, l'image parfaite des Grâces. Je me suis convaincue ici de la vérité d'une réflexion que j'ai souvent faite que, si c'était la mode d'aller nue, on ne ferait guère attention au visage. Je me suis rendu compte que les dames à la peau la plus belle, aux formes les plus délicates, attiraient le plus mon admiration, même si leurs visages étaient parfois moins beaux que ceux de leurs compagnes. A vous dire vrai, j'ai eu assez de malice pour souhaiter secrètement que M. Gervase pût être là invisible. J'imagine qu'il aurait beaucoup perfectionné son art en voyant tant de belles femmes nues en différentes attitudes, les unes conversant, d'autres à leur ouvrage, d’autres buvant du café ou des sorbets, et beaucoup étendues nonchalamment sur des coussins, pendant que leurs esclaves (en général. de jolies filles de dix-sept ou dix-huit ans) étaient occupées à natter leur chevelure de plusieurs jolies manières. En bref, c'est le café des femmes où on raconte toutes les nouvelles de la ville, où on invente les scandales, etc. Elles prennent généralement ce divertissement une fois par semaine; elles y passent au moins quatre ou cinq heures, sans prendre froid lorsqu'elles passent immédiatement du bain chaud dans la pièce froide, ce qui m'a beaucoup surprise."

Ingres - Odalisques et déesses
Ingres - Odalisques et déesses
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